‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 38 sur 47 · HÉMON · texte numérisé non relu

HÉMON

« Une ville doit-elle donc dépendre d'un seul homme * ? »

Voilà une discussion qui sent la tribune aux harangues; voila la royauté aux prises avec la république. Mais pourquoi Hémon n'ose-t-il pas parler de son amour pour Antigone? pourquoi se fait-il tribun plutôt qu'amant? pourquoi enfin, lorsque son père lui dit qu'il est l'esclave d'une femme et qu'il ne parle que pour elle, se défend-il de ce reproche comme d'une insulte, en répondant qu'il ne parle que pour son père, pour lui-même et pour les dieu* des enfers? Reconnaissons que, chez les anciens, l'amour n'est pas un droit qu'on puisse revendiquer, parce que l'amour n'a pas de place dans la vie publique, et que, devant ce peuple de citoyens et d'orateurs, les passions de ce genre ne sont pas de mise2.

Comparez un instant l'Hémon de Sophocle avec

1 Ânligone, vers 736.

2 Fontencllc dit dans ses Réflexions sur la poétique : « Los ancien;n'ont presque pas mis d'amour dans leurs drames : et quelques-uns les louent de n'avoir pas avili leur théâtre par de si petits sentiments. Ponr moi, je pense qu'ils n'ont pas connu ce que l'amour pouvait produire et qu'ils ne possédaient pas la science du cœur. »

Les anciens poss-'daient fort bien la science du cœur sur la place publique, et quand il s'agissait d'émouvoir le peuple, ils avaient le secref des passions générales de l'homme; mais ils connaissaient moins bien, ou plutôt ils dédaignaient, surtout dans Eschyle et dans Sophocle, le secret de cette passion particulière qui, chez les modernes, semble être

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l'Achille do Racine défendant Iphigénie. Comme Achille est violent et irrité ! Et ne croyez pas qu'Achille s'emporte aussi librement parce qu'il est le terrible et implacable Achille d'Homère, non : il y a une meilleure raison de la violence de l'un et de la retenue de l'autre. Achille parle devant des modernes : aussi atteste-t-il hardiment les droits que lui donne son amour. Hémon parle devant des anciens : aussi aime-t-il mieux haranguer contre l'injustice d'un roi et invoquer l'appui du peuple, que de parler de son amour et de sa fiancée. Ils connaissent tous les deux leur parterre. L'amour ne prend son rang sur le théâtre des anciens que dans la eo-médie de Ménandre et de ses imitateurs ' ; car, dans la comédie d'Aristophane, il n'est encore question de l'amour qu'en passant et comme d'un plaisir; l'amour n'est jamais le sujet de l'intrigue. Dans la vieille comédie, le théâtre appartient encore tout entier à la vie publique.

Si Hémon ne se tuait pas sur le tombeau d'Antigone, j'ose dire qu'à voir la manière dont il la défend, un parterre moderne ne pourrait pas croire qu'il l'aime. Sa mort seule témoigne de sa passion. L'amour moderne, quand il lutte contre les ordres d'un père, n'a pas ces ménagements. Voyez, dans

devenu la passion principale. Dans la Sophonisbe de Corneille, Léliu's dit à Massinissa que, lorsqu'un prince défère à l'ardeur de l'amour,

Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire. Celle réponse est vraiment d'un ancien.

• Fabula jucundi nulla est sine amorc Menandri.

(Ovide, Tristes, liv. II, flég. 1.)

V Intrigue et l'Amour de Schiller, Ferdinand défendant Louise contre son père qui veut la faire enfermer comme une fille perdue : « Mon père, dit-il, si vous avez quelque affection pour vous-même, point de violences ! il y a une région dans mon cœur où le nom de père n'a jamais pénétré : ne vous avancez pas jusque-là '. » Enfin, lorsque Ferdinand s'est empoisonné avec Louise afin de mourir avec elle, comme Hémon avec Antigone, quelle différence entre le langage de ces deux fils, victimes tous deux de la cruauté de leur père! « Non, s'écrie Hémon, n'espère point que je la voie mourir! Dès ce moment tu ne me reverras plus. Cherche des courtisans qui approuvent tes fureurs2. » — « Je ne vous dirai que peu de mots, mon père, dit Ferdinand ; ils commencent à avoir du prix pour moi. Ma vie m'a été perfidement arrachée, et arrachée par vous. Comment me montrerai-] e devant Dieu? j'en tremble. Mais je n'ai jamais été un méchant homme. Quel que soit mon arrêt éternel, il ne tombera pas sur elle; mais j'ai commis un meurtre (avec une voix terrible), un meurtre dont tu ne voudrais pas que je sois responsable devant le juge du monde: j'en rejette solennellement sur toi la plus grande, la plus effroyable part. Vois toi-même comme tu pourras te justifier (le conduisant près de Louise); tiens, barbare, repais-toi du fruit de ton habileté! La mort a écrit ton nom sur ce visage, et les anges exterminateurs le liront. Qu'une créature pareille à cette femme tire les rideaux de ton lit quand tu dormiras, et pose sur toi

1 Edit. Charpentier, ac!e H, scène 6.

1 Antigone, vers 702.

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sa main glacée ! Qu'une figure comme celle-ci se tienne devant ton âme quand tu mourras, et dissipe ta dernière prière! Qu'une figure comme celle-ci soit sur ton tombeau quand tu ressusciteras, et près de Dieu quand il te jugera1 ! »

Voilà l'expression différente de la passion dans l'antiquité et chez les modernes : à Athènes, où la liberté démocratique, au temps de Sophocle, n'a encore rien ôté à la sévérité des mœurs domestiques ; en Allemagne, où la passion aime à se sentir violente, et où la tête échauffe le cœur.

Après les emportements de Ferdinand, après ce fils qui meurt en maudissant son père, la pièce doit finir; car les passions étant arrivées au dernier degré de violence , ne peuvent plus trouver d'expression qui les égale : il faut baisser le rideau. Dans Sophocle, au contraire, c'est à ce moment de crise qu'intervient ce personnage impartial et juste qu'on appelle le chœur, afin de continuer l'action en la modérant et en l'expliquant. Créon, aveuglé par sa colère, n'a point compris les paroles de désespoir qu'a laissées échapper son fils. Plus calme, le chœur les a comprises, et c'est lui qui va en découvrir le sens aux spectateurs à l'aide d'un hymne où il célèbre, avec une sorte de terreur, la puissance de l'amour :

« Amour, invincible amour, tu subjugues les puissants et tu reposes sur les joues délicates de la jeune fille; tu règnes sur les mers et dans la cabane du berger; nul, parmi les dieux immortels ni parmi

1 Acte I, scène dernière

les hommes éphémères, n'échappe à îos traits. Celui que lu possèdes est eu proie au délire.

« Tu entraînes les justes eux-mêmes dans le crime. C'est toi qui viens de semer la discorde dans une famille. Tout cède à l'attrait des yeux d'une jeune fille; même au sein du pouvoir, l'amour siège à côté des lois suprêmes. Vénus, cette déesse invincible, se joue de nous ' . »

Tel est l'esprit de la tragédie antique dans Sophocle et dans Eschyle. Elle n'admet l'amour que comme une des formes de cette fatalité qui poursuit les hommes, et comme un malheur qui vient, dans Anligone, s'ajouter aux malheurs mystérieux de la race d'QEdipe.

En passant du théâtre grec sur le théâtre moderne, l'Antigone devait changer de caractère et de sentiments. Cependant le respect de la tradition contint les entreprises du goût moderne, et l'amour prit dans cette tragédie plus de place que Sophocle ne lui en aurait jamais donné, sans pourtant y avoir la part qu'il aurait eue dans un sujet de ce genre, traité pour la première fois par un auteur moderne. Indiquons rapidement quelques-uns des changements les plus caractéristiques.

Dans Sophocle il n'y a pas de scène où Hémon et Antigone s'entretiennent de leurs amours. Les habitudes de la vie antique s'opposaient à ces conversalions si fréquentes sur notre théâtre et dans notre société. Quand Jocaste, dans les Phéniciennes, apprend que ses deux fils sont prêts à combattre l'un

' Vers 7S1, traduction tic M. Artaud.

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contre l'autre, elle appelle Antigone et lui dit de la suivre. « Où donc, répond Antigone? Dois-je quitter l'appartement des jeunes filles?

JOCASTE

« Viens avec moi vers l'armée.

« Ma pudeur me permet-elle de paraître devant la foule?

JOCASTE

« Hélas! il ne s'agit pas de pudeur en cet instant'. » Avec de pareils usages, que la mort et le malheur interrompaient a peine, il n'était guère facile d'avoir de ces entretiens amoureux si chers à nos jeunes princes et à nos jeunes princesses tragiques. Il n'y a donc pas dans Sophocle de conversation entre Antigone et Hémon. Dans Rotrou, au contraire, dans Racine, et même dans le sévère Alfieri, il y en a plusieurs. Hémon y jure à Antigone qu'il bravera, pour la défendre, le courroux de son père. Il ne s'agit même pas encore de la sauver de la mort, que déjà Hémon, dans Rotrou, craignant que son père ne veuille pas lui permettre de l'épouser, s'écrie que

Nulle raison d'État, nul respect de couronne, Ne pourraient ébranler la foi que je vous donne, A toute autorité je fermerais les yeux, Et je ferais beaucoup de respecter les dieux*.

Que ne fera-t-il donc point, quand il saura qu'elle doit être ensevelie vivante? Quelles menaces alors contre son père! quels emportements!

' Euripide. Phéniciennes, vors 1275.

5 Anliijonc, acte I, scène 4.

Venez, rage, transports, si longtemps repousses! Ce bourreau île son sang vous autorise assez. Venez, et de sa tète arrachez la couronne, Chassons d'autour de lui l'éclat qui l'environne, Faisons tomber son troue et périr son État , Si lâche partisan d'un si lâche attentat1.

Voilà de grands mots; mais c'est l'inconvénient des grands mots du théâtre moderne, que souvent ils ne sont pas suivis d'effet. Vous croyez qu'avec une pareille colère Hémon ne peut pas moins faire que d'aller jusqu'à la révolte : non; cet amant furieux se ravise, redevient presque bon fils et se contente d'aller mourir sur le tombeau d'Antigone.

Ici encore nouvelle différence entre la tragédie grecque et les tragédies modernes. Dans Sopbocle, un récit seulement expose la catastrophe des deux amants. Àntigone, enfermée dans la caverne où elle doit périr de faim, s'est pendue pour échapper à celte lente et misérable mort. Hémon a pénétré dans cette caverne, mais trop tard. Couché à terre près du corps de la jeune fille qu'il tient embrassée, il pleure . sa fiancée et cet hymen de mort, le seul qui lui soit permis avec Àntigone. C'est à ce moment que Créon, converti par les menaces du divin Tirésias, arrive aussi pour sauver Antigone et son fils; il voit ce lamentable spectacle, et, s'avançant vers Hémon, « 0 malheureux, s'écrie-t-il, que fais-tu? pourquoi périr avec elle? Sors, je t'en supplie, mon fils2. » Mais Hémon, lui jetant un regard farouche et détournant

1 Anltijonc, aeteV, scène 2.

2 Sophocle, Antigone, vers 1230.

son visage sans répondre un mot, tire son épée, et, trompant son père, se plonge le fer clans la poitrine ; puis, plein d'amour encore, il embrasse de ses bras défaillants le corps d'Àntigone et rend le dernier soupir, appuyant son visage pâlissant sur le visage décoloré de sa fiancée.

Spectacle affreux, mais surtout triste effet des emportements désespérés de l'amour! Aussi Sophocle en fait-il le sujet d'un récit, n'osant pas le montrer au spectateur. Rotrou, qui n'a pas les scrupules de l'art antique, ouvre hardiment à nos yeux ce tombeau d'Antigone, et nous y fait voir Hémon se lamentant sur la mort de son épouse, comme Roméo sur la mort de Juliette '. La scène est touchante; malheureusement les sentiments n'y répondent pas : ils sont affectés et prétentieux.

A lire la préface des Frères ennemis, on doit croire que Racine, s'il avait osé, se serait volontiers abstenu de nous entretenir de la tendresse d'Hémon pour Antigone et d'Antigone pour Hémon2; mais il a

• Beau corps, sacrés débris du che£-d'œuvre des deux, Beaux restes d'Antigone, ouvrez enror les yeux ! Jeune soleil d'amour éteint en ton aurore, Bel astre, honore-moi d'un seul regard encore, Avant que je te suive en la nuit du tombeau. Chose singulière, cette scène d'un amant pleurant sur le tombeau de sa maitresse morte ou qu'il croit morte, et qui, depuis Shakspearc, n'a d'autres noms pour nous que ceux de Roméo et de Juliette, cette scène est un des lieux communs du théâtre français au commencement du dixseptième siècle. Elle est dans la Silvie de Maîret et dans sa Silvanire ; elle est aussi dans Y Innocente infidélité de Rotrou.

2 « L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici, et je doute que je lui en donnasse davantage, si c'était & recommencer : car il faudrait, ou que l'un des deux frères fût

cédé à l'usage. Antigone et Hémon s'aiment et se le disent avec toutes les afféteries du jargon amoureux, quoique Racine sache bien (et je me sers de son expression) que « leur passion ne peut produire que de médiocres effets. s Puis-je, en effet, beaucoup m'intéresser aux chagrins de cœur d'Hémon, à côté des malheurs de la race d'QEdipe? Hémon n'a pas vu Antigone depuis un an, ayant suivi le parti de Polynice; il revient, et s'entretient avec elle; mais Antigone veut le quitter trop vite. Quoi ! s'écrie Hémon,

Quoi ! vous me refusez votre aimable présence Après un an entier de supplice et d'absence. Ne m'avez-vous, madame, appelé près de vous, Que pour m'ôter sitôt un bien qui m'est si doux ' ?

Alfieri a retranché toutes ces fadeurs , et je lui en sais gré. Mais , pour être moins galant que dans Racine, l'Hémon d'Alfieri n'en est pas plus grec. Son amour, qui s'exhale en menaces contre son père, ressemble à celui du Ferdinand de Schiller. « Mon père, s'écrie-t-il, puisse la voix menaçante d'un fils désespéré descendre jusque dans ton cœur, la voix

amoureux, ou tous les deux ensemble; et quelle apparence de leur doni ner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers? Ou bien, il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'QEdipe et de sa malheureuse famille. » Préface des Frères ennemis, 1 Les Frères ennemis, acte II, scène 1.

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d'un fils qui ne connaît plus de frein et à qui il eût mieux valu que lu ne donnasses pas la vie , car il peut te faire repentir de ton présent !» Et, comme Créon répond qu'il n'y a pas de voix au inonde qui puisse lui dicter des lois, « Il y aura donc un bras clans le monde, s'écrie Hémon, pour renverser tes lois infâmes ! — Eh qui donc? — Moi ! »

Nous voilà loin du respect que l'Hémon de Sophocle conserve pour son père. L'amour qui entraîne l'Hémon d'Alfieri est-il au moins un amour qui nous intéresse, comme celui de Ferdinand et de Louise dans l'Intrigue et l'Amour? Hémon et Antigone savent-ils nous émouvoir par leur tendresse 111111110116'/ Il n'en est rien. L'Àntigone de Sophocle ne parle pas de son amour ; mais elle regrette de mourir si jeune , et on sent qu'elle aime Hémon et qu'elle est digne d'en être aimée. L'Àntigone italienne n'a aucune de ces faiblesses qui touchent à l'humanité : c'est une héroïne altière et inflexible qui , lorsque Créon lui offre son. pardon et en même temps la main de son fils , repousse le pardon et l'hyménée comme une sorte d'outrage, et s'obstine, je ne sais pourquoi, à mourir. Hémon, de son côté, loin de s'étonner ou de se plaindre de cette dureté d'Antigonc, lui déclare qu'il admire son refus magnanime et son généreux mépris. Soit! mais, en fait d'amants, je ne puis guère m'intéresser qu'à ceux qui veulent vivre ensemble, ou qui, du moins, vc eut mourir ensemble. Or ici Antigone et Hémon, par magnanimité, refusent de vivre ensemble, et, quand Hémon demande ;'i sou amante de lui permettre au moins de mourir avec elle, afin (pie la mort d'un lils soil

pour Créon un châtiment digne de son crime . « INon , lui répond Antigone , je le commande de vivre. C'est un tel crime de nous aimer que nous ne pouvons l'expier, moi qu'en mourant, et toi ({n'en vivant. »

L'examen que je viens de faire de l'Antigone de Sophocle montre l'usage que l'ancien théâtre grec faisait de l'amour. Il aimait mieux représenter l'amour comme une divinité que comme une passion ; il aimait mieux chanter avec terreur sa puissance irrésistible que d'exprimer ses angoisses ou ses plaisirs. C'est le chœur qui disait combien l'amour est redoutable aux humains ; ce n'étaient pas les amants eux-mêmes qui le révélaient par leurs transports. De toutes les passions du cœur humain , l'amour est, dans la tragédie antique, celle qui a gardé le plus longtemps la forme lyrique, et qui est entrée la dernière, pour ainsi dire, dans le drame.

DE l'aMCK'R DANS V HippolljtC D'EURIPIDE. -<- DE LA PUDEUR ANTIQUE. — DE LA VIRGINITÉ CHRÉTIENNE.

Des trois Phèdres mises tour à tour sur la scène tragique , celle d'Euripide, celle de Sénèque et celle de Racine, la plus pure et la plus honnête est celle d'Euripide, car elle a toutes les vertus de gynécée antique : le respect du silence , de la chasteté , de l'honneur ; et elle aime mieux mourir de son mal que de déshonorer son époux et les enfants dont elle est mère ' . La Phèdre de Sénèque , au contraire , se livre tout entière à sa passion ; elle déclare à Hippolyte l'amour qu'elle ressent pour lui ; elle lui demande d'avoir pitié d'une amante2. Rebutée par Hippolyte, elle se venge par la calomnie. Elle a les ardeurs effrontées de l'amour, elle n'en a ni la pudeur ni les remords ; elle représente les Messalines de Rome, leurs honteux emportements, leurs dépits sanguinaires ; c'est l'image du vice effréné et toutpuissant.

La Phèdre de Racine tient des deux Phèdres antiques. Comme la Phèdre romaine , elle cède à son

1 Hippolyte, vers 420.

Miserere amantis.. .

(Vers 6 71.)

de l'amour dans l'hippolyte d'euripide. 339

amour, elle veut être aimée d'Hippolyte , elle lui déclare sa passion incestueuse; et bientôt, furieuse d'être rebutée, furieuse surtout d'avoir une rivale, livrée aux transports de la jalousie , elle consent à laisser accuser Hippolyte, c'est-à-dire à opprimer et noircir l'innocence1. Qu'a-t-elle donc qui la rende moins détestable que la Phèdre romaine? Racine a donné à Phèdre tous les emportements de la passion; mais il lui en a donné aussi tous les remords : il l'a montrée coupable à la fois et repentante, voulant le bien et faisant le mal , perfide enfin et incestueuse malgré soi. L'amour de la Phèdre française est l'amour moderne, avec le caractère nouveau qu'il tient des institutions et des idées de la société chrétienne. Il est libre, et par conséquent capable d'erreurs et d'emportements; mais il a aussi des scrupules, des délicatesses, des remords, des repentirs que la passion antique ne semblait pas connaître.

Euripide et les portes anciens ont peint l'amour sous presque toutes les formes possibles : ils Font peint violent ou doux , heureux ou malheureux , pur ou impur. Mais la littérature moderne a ajouté cà cette peinture une sorte d'agitation intérieure et de trouble moral qui en fait un sentiment presque nouveau. L'âme humaine, dans l'antiquité, ne semble pas ressentir l'effet, de notre double nature. 11 n'y a

Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi, dit Phèdre à OEnone;

Dans le trouble où je suis , je ne puis rien pour moi. (Acte III, scène 3).

340 DE l'amour

pas deux hommes dans le moi des anciens, il n'y en a qu'un ; la passion ne s'y combat pas elle-même ; elle ne se prend pas tour à tour pour une vertu et pour un vice; elle ne s'interroge et ne s'examine pas avec une sorte de plaisir et de terreur : elle se croit invincible et inévitable. Hélène, dans les Troyennes, lorsqu'elle se défend devant Ménélas, s'écrie : « Quel sentiment put me porter à abandonner ainsi ma patrie et ma famille pour suivre un étranger? Prendst'en à Vénus... Jupiter, le maître des autres divinités, est l'esclave de Vénus. J'ai donc droit à l'indulgence '. » Voilà la croyance commune de l'antiquité. Hécube , il est vrai , dans la même pièce , répond à Hélène : « N'accuse pas les déesses de folie pour excuser tes vices. Mon fils était d'une rare beauté, et, à sa vue, ton cœur s'est personnifié en Vénus. Les passions impudiques des mortels sont, en effet, la Vénus qu'ils adorent 2. » Hécube a raison ; mais elle a raison en philosophe contre les dieux qu'adore le vulgaire. Cette lutte intérieure entre nos bons et nos mauvais penchants, cette force que l'esprit a contre la chair, tout cela qui doit devenir un jour la croyance commune de l'humanité, faire le fond de nos idées, de nos sentiments, et nous tenir sans cesse éveillés et attentifs sur nous-mêmes ; le soin de la conscience enfin, qui fait que nous connaissons mieux nos fautes, si nous ne pratiquons pas mieux nos devoirs ; tout

1 Les Troyennes, vers 9 46.

3 laid., vers 987.

An sua cuique Deus fit dira cupùlo?

tVirg., Enéide, IX, «8 S.)

dans l'hippolyte d'eup.ipide. 341

cela est encore le secret des philosophes, qui savent à peine eux-mêmes d'où vient le mal dans l'âme humaine et d'où lui peut venir le bien. Le reste des hommes aime mieux, comme Hélène, croire à l'irrésistible empire de Vénus '.

-Euripide, dans sa tragédie, n'a pas voulu principalement peindre l'amour : il a voulu peindre et célébrer la chasteté. Aussi est-ce Hippolyte qui est son héros, et non pas Phèdre. L'amour que Phèdre ressent pour Hippolyte, cet amour fatal qui produit le délire , quand l'âme s'oublie et s'abandonne un instant ' , ou le désespoir et le suicide, quand elle se retrouve et se reconnaît; cet amour n'est, pour ainsi dire, dans la tragédie grecque, que l'épisode ou l'accessoire du sujet principal. Le sujet principal est la chasteté d'Hippolyte, dont Vénus veut se venger comme d'un affront fait à sa puissance. Hippolyte, en effet, met sa gloire à mépriser Vénus et son culte, qui se cache dans les ombres de la nuit. Voué à nue sorte de chasteté religieuse, « il s'abstient de manger la chair des animaux et suit la trace d'Orphée. » Sa vertu est une doctrine secrète à l'usage d'un petit nombre d'initiés; ce sont, pour ainsi dire, les mystères de Diane, et par là cette doctrine se rapproche

1 J'examinerai plus tard comment les poètes anciens ont exprimé l'amont dans la comédie, telle que l'a conçue Ménandre, et dans l'élégie : là, l'amour antique a, à peu près, les mêmes caractères que l'amour moderne.

3 Dieux ! que ne suis-jc assise à l'ombre dis forets ! Quand ponrrai-ie, au travers dune noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière!

(Pliédre, acte I.)

342 DE l'amour

de la virginité chrétienne, qui est aussi un état d'élite.

La pudeur du gynécée, telle qu'elle nous est enseignée par la mort de Phèdre, qui aime mieux péril que de céder à sa passion ; la chasteté des initiés de Diane , et enfin la virginité chrétienne , sont trois idées ou trois sentiments analogues, quoique divers, dont il est curieux d'étudier les ressemblances et les différences, en notant l'influence qu'ils ont eue sur l'expression de l'amour chez les anciens et chez les modernes.

Les lois du gynécée sont belles et sévères. Cachée dans la retraite jusqu'au jour du mariage, la jeune fille en sort un instant pour rencontrer les regards de son époux ; mais elle y rentre aussitôt, car elle n'a renoncé à la pureté des vierges que pour prendre la pureté de l'épouse et de la mère. Sa vertu n'a point changé de nom : elle s'appelle toujours la pudeur. Ce respect des lois du gynécée se montre partout dans les tragédies grecques. L'Achille d'Euripide, lorsqu'il aperçoit Clytemnestre dans le camp des Grecs en Aulide, s'écrie aussitôt : « 0 sainte pudeur ! quelle est cette femme d'une si rare beauté que je vois en ces lieux? » Et, comme Clytemnestre, qui le croit le fiancé de sa fille, veut s'entretenir avec lui, « Non, répond Achille; il serait malséant à moi de m'entretenir avec des femmes . »

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