LYC ANDRE
Qu'en l'état où je suis, Vous vous fassiez honneur de bannir tout mystère Et de me reconnaître en qualité de père, Dans cette maison-ci. Voyons, si vous l'osez !
LE COMTE
Songez- vous au péril où vous vous exposez?
LYCAXDRE.
Dois-je me défier d'une honnête famille? Allons voir Lisimon, menez-moi chez sa fille.
LE COMTE
De grâce, à vous montrer ne soyez pas si prompt : Vous les exposeriez à vous faire un affront. Vous ne savez donc pas jusqu'où va l'arrogance D'un bourgeois anobli, fier de son opulence?
LYXAXDRE.
On me l'a peint tout autre, et j'ai peine à vous croire; Tout ce discours ne tend qu'à cacher votre gloire. Mais, pour moi qui ne suis ni superbe ni vain,
Je prétends me montrer, et j'irai mon chemin.
le comte, le retenant.
Différez quelques jours : la faveur n'est pas grande.... Je me jette à vos pieds, et je vous la demande.
LYCANDKE.
J'entends : la vanité me déclare, à genoux, Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous1!....
La Harpe, qui est sévère pour Destouches, admire comme sublimes ces deux vers :
J'entends : la vanité me déclare, à genoux, Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous!...
Il a raison : cette vanité qui s'humilie et qui s'agenouille, mais qui ne s'abjure pas; celte permission de rester orgueilleux et hautain, demandée à mains jointes; ce droit de cacher sa naissance et de désavouer son père, imploré de son père lui-même ; ce cruel et pénible aveu , moins cruel encore et moins pénible pourtant pour la fierté du comte que la reconnaissance publique de son père pauvre et mal vêtu; tant d'orgueil pour le dehors , tant de petitesse pour le dedans, voilà ce que Destouches a exprimé de la manière la plus énergique dans cette scène admirable. N'oublions pas surtout de remarquer que ce fils orgueilleux n'est pourtant pas un mauvais fils : il n'est coupable que par vanité. Il n'a point la crueile ingratitude des fils d'OEdipe ou des filles du roi Lear. 11 voudrait pouvoir rendre à son père l'hommage qu'il doit à ses cheveux blancs; mais comment, devant un financier , avouer un père pauvre ? comment secouer cette mauvaise honte'!1 Quel sentiment
1 Acte iv, scène 7
doit-il écouter, la nature ou l'orgueil? Nous voulons que l'orgueilleux soit puni; mais nous ne voulons pas cependant qu'il se change en fils sacrilège maudit par son père, et que la comédie finisse par une scène de tragédie. Aussi tremblons-nous quand, au dénoùment, Lycandre, irrité de l'orgueil de son fils, s'écrie :
Redoute mon courroux,
Ma malédiction, ou tombe à mes genoux!
Et Lycandre lui-même, à travers sa colère, a tremblé plus que nous, car il a craint de ne plus trouver en son fils qu'un ingrat à maudire; mais la nature heureusement l'emporte sur la vanité dans l'àme du comte, et, revenant à ses bons sentiments à mesure qu'il entend la voix paternelle,
Je ne puis résister à ce ton respectable,
dit-il ;
Eh bien! vous le voulez, rendez -moi méprisable, Jouissez du plaisir de me voir si confus. Mon cœur, tout fier qu'il est, ne vous méconnaît plus : Oui, je suis votre fils et Vous êtes mon père. Rendez votre tendresse à ce retour sincère.
(Il se jette à ses pieds.) lycandre, relevant le comte.
En sondant votre cœur, j'ai frémi, j'ai tremblé.... Mais, malgré votre orgueil, la nature a parlé l.
De tous les exemples de piété filiale, le plus noble et le plus touchant est celui de Coriolan, tel qu'il est
1 Acte v, scène dernière.
dans l'histoire ou au théâtre. Ce fier patricien , cet impitoyable ennemi du peuple a pour sa mère la tendresse d'un enfant, et le vieux poëte Hardy, le premier qui ait mis Coriolan sur la scène française, a su bien représenter la pieuse et tendre affection du héros pour sa mère :
Plus content d'apporter à ma mère, vainqueur, Une joie muette, une lyesse (joie) au cœur, Recevoir sa louange et sa douce embrassée, Qu'avare, m'enrichir d'une proie entassée.
Ces vers ont une naïveté qui tient beaucoup , je l'avoue, à l'imperfection de la langue, mais qui exprime aussi d'une manière heureuse le contraste, qui nous plaît dans Coriolan, d'un caractère orgueilleux et dur, et d'un attachement respectueux et doux pour sa mère.
Shakspeare, dans son Coriolan, a fait aussi de l'amour filial le sentiment principal de son héros; mais la lutte qui s'élève, dans l'âme de Coriolan, entre son respect pour sa mère et sa haine contre les Romains, n'est pas le seul intérêt du drame. Shakspeare ne met pas seulement en scène le caractère de Coriolan, il y met son histoire.
Shakspeare qui, à titre d'Anglais, comprenait, quoique sous Elisabeth, les passions des assemblées populaires, s'est plu à représenter le peuple réuni au Forum, un jour d'élection, ses émotions, ses préjugés, son orgueil, son inconstance, les conversations et les bruits de la place publique , Coriolan briguant le consulat, les tribulations et les ennuis de la candidature, insupportables surtout à la fierté
patricienne'; rien ne manque à ce tableau. Ailleurs le peuple est assemblé pour juger Coriolan ; les tribuns l'accusent. Ménénius Agrippa, dont le poète anglais fait le représentant des patriciens modérés, défend Coriolan; mais Coriolan, bouillant d'orgueil et de colère, interrompt ce prudent défenseur, aimant mieux être condamné par ses juges, qu'humilié par ses amis sous prétexte d'être sauvé; et son orgueil, plus encore l'orgueil de l'homme que l'orgueil du patricien, éclate dans ces terribles paroles : « Et moi, je vous bannis de moi et vous condamne à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète inconstance!... Conservez toujours le pouvoir de bannir vos défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité, qui ne voit les maux qu'à l'instant qu'elle les sent, vous livre, comme les captifs les plus avilis, les plus dégénérés, à quelque nation qui s'empare de vous sans coup férir. Ainsi, dédaignant à cause de vous ma patrie, je lui tourne le dos. Loin de vous, il reste l'univers. »
A ces adieux hautains, le peuple répond par l'insulte.