DE LA PIÉTÉ FILIALE CHEZ LES MODERNES
De ces deux conditions, Tune est nécessaire à l'art, l'antre à la morale ; mais elles sont plus étroitement unies qu'on ne le croit. Quand le fils de Crésus, muet depuis sa naissance , recouvre tout à coup la parole en voyant le fer levé sur son père, et s'écrie : Soldat l ne tue pas Crésus ! nous sommes émus , parce que l'instinct filial , surmontant l'infirmité naturelle, éclate par un cri sublime et inespéré. Mais que d'idées contenues dans cette émotion et qui en font essentiellement partie ! l'idée qu'une grande obligation morale s'est accomplie par un miracle inattendu; l'idée que la piété filiale ne s'est pas pour la première ibis éveillée dans l'âme du fils de Crésus à l'aspect du fer levé sur la tête de son père, mais qu'il en ressentait depuis longtemps les généreux mouvements sans les pouvoir exprimer; l'idée enfin que l'àme qui faisait palpiter cette langue infirme sans pouvoir , pendant longtemps , la faire parler , est une âme pieuse et noble , et que c'est par là qu'elle a mérité de rompre les liens qui l'encbunaient. Nous associons ainsi l'une à l'autre l'idée du prodige et l'idée du dévouement. L'une nous étonne, l'autre nous touche, et l'émotion que nous ressentons nous plaît d'autant plus qu'elle commence par la surprise et aboutit à la véritable admiration , qui est celle de l'âme et non celle dr>s yeux et des oreilles.
Je veux chercher dans trois grandes scènes de piété filiale, empruntées à des temps et à des auteurs différents, dans leCosruès de Rotrou, le Coriolan de Shakspeare, le Glorieux de Destouches, comment la piété filiale a le double caractère que nous lui de-
mandons , et comment elle est à la fois une émotion irrésistible et une obligation inviolable.
L'intrigue de Cosroès ressemble à celle de Nicomède * : une belle-mère veut faire passer la couronne sur la tête de son fds, au préjudice d'un fds aîné. Dans Nicomède les événements ne sortent pas du cercle de la tragi-comédie, et comme Corneille a fait de son héros un railleur, cette raillerie donne le ton à la pièce. Dans Cosroès , au contraire, tout est tragique et terrible. Cosroès, roi de Perse, a assassiné son père Horsmisdas et s'est emparé du trône. Depuis ce crime, en proie à une sorte de démence furieuse, il vit solitaire au fond de son palais, livré aux soins de Sira, sa seconde femme, qui, abusant de son ascendant sur lui, veut le faire abdiquer en faveur de Mardesane, son fils. Siroès, fils aîné de Cosroès, est chéri du peuple et de l'armée, et les efforts que Sira fait pour le perdre le forcent à usurper, malgré lui, la couronne, afin de sauver ses jours. Cette révolution de palais fait le sujet de la tragédie ; mais ce qui en fait l'intérêt, c'est le caractère de Siroès. En effet, Siroès respecte son père, il a horreur de cette usurpation vers laquelle il se sent poussé par les artifices de Sira; cependant il veut défendre les droits qu'il tient de sa naissance , et il demande aux dieux de le protéger contre l'ambition de Sira et de Mardesane,
Le ciel est inutile à qui ne s'aide pas *,
lui dit hardiment le satrape Palmiras, qui ressemble à
1 Cosroès, 1649; lïicomède, les*.
2 Acte I, scène ».
CHEZ LES MODERNES. 3l
l'Acomat de Racine par l'énergie du caractère, et qui, comme Àcomat, représente le conspirateur des cours despotiques et surtout des cours de l'Asie. C'est un de ces hommes qui, nourris dans le sérail et près du despotisme , en savent la faiblesse , tandis que la foule en adore la puissance. Hardi, impitoyable, aussi incapable de peur que de pitié, Palmiras, avec d'autres satrapes, conspire contre Cosroès. Mais le succès de la conspiration dépend de Siroès : il faut que Siroès consente à être roi. Aussi Palmiras presse le jeune prince de céder à leurs vœux : qu'attend-il?
La reine qui vous craint, a trop de politique
Pour laisser un appât à la haine publique,
Et, vous chassant du trône, oser vous épargner.
Il faut absolument ou périr ou régner.
Avouez seulement les bras qu'on vous veut tendre ;
Quand on peut prévenir, c'est faiblesse d'attendre.
SIROÈS
Laisser ravir un trône est une lâcheté ; Mais en chasser un père est une impiété.
PALMIRAS.
Que, pour vous l'enseigner, lui-même il a commise.
SIROÈS
Par son exem; le, hélas! m'est-elle plus permise, Et me produira-t-elle un moindre repentir i?
A ce moment, Pharnace accourt du camp où Sira vient d'entrer, dit-il, pour faire couronner Mardesane ; l'armée hésite, murmure, appelle Siroès et se plaint de son absence. Siroès alors enfin se décide, et
1 Acte I, scène 3.
il sort pour aller au camp s'opposer aux desseins de Mardesane.
Le personnage de Cosroès n'est pas moins bien conçu que celui de Siroès, et il concourt à l'effet moral de la tragédie. Cosroès représente les remords qui suivent le crime, comme Siroès représente les terreurs et les doutes qui le précèdent. Ces deux exemples s'unissent pour rendre hommage à l'inviolable majesté du caractère paternel. Voyez Cosroès livré aux noirs accès de sa mélancolie, errant çà et là sur le théâtre, et s'écriant, à travers les sanglots qui étouffent sa voix :
Quoi! n'entendez-vous pas, du fond de cet abîme, Une effroyable voix me reprocher mon crime, Et, me peignant l'horreur de cet acte inhumain, Contre mon propre flanc solliciter ma main? N'apercevez-vous pas, dans cet épais nuage, De mon père expirant la ténébreuse image M'ordonner de sortir de son trône usurpé, Et me montrer l'endroit par où je l'ai frappé ' ?
Nous tremblons alors au souvenir du crime qui s'est accompli dans ce palais, et au pressentiment de celui qui va peut-être encore s'y accomplir. En effet, les événements marchent avec une rapidité fatale. Cosroès ordonne au satrape Sardarigue d'arrêter Siroès; mais Sardarigue, quand Siroès paraît, se jette à ses pieds :
.... Mon ordre {dit-il) est que je vous arrête; A n'y pas obéir, il y va de ma télé;
1 Acte II, 6cènc t.
Mais je n'ai pas sitôt vos bienfaits oubliés, Et j'apporte ma tête et ma charge à vos pieds. Issu du grand Cyrus et de tant de wonarques, Prince, de vos aïeux conservez-vous les marques ; Il est temps de paraître et temps de voir vos lois Dispenser les destins des peuples et des rois *....
Siroès cède au dévouement héroïque de Sardarigue. A la fin du premier acte, il avait consenti à suivre Palmiras au camp pour s'opposer aux desseins de Mardesane; maintenant il consent à régner, et il ordonne à Sardarigue d'arrêter la reine Sira. La scène où Sardarigue exécute cet ordre est vive et intéressante. Sira ignore encore l'avènement de Siroès ; elle ce croit encore reine, et, apercevant Sardarigue au fond du théâtre :
Votre ordre, Sardarigue, est-il exécuté?
SARDARIGUE.
Non, madame; à regret j'en exécute un autre.
SIRA
Quel?
SARDARIGUE.
De vous arrêter.
SIRA
Quelle audace est la vôtre ) Moi? téméraire!
SARDARIGUE.
Vous.
SIRA
De quelle part?
SARDARIGUE.
Du roi.
1 Acte M, scène *.
SIRA
Imposteur! Cosroès t'impose cette loi?
SARDARIGUE.
Cosroès n'a-t-il pas déposé la couronne P
SIRA
Qui donc? est-ce mon fils, traître, qui te l'ordonne P
SARDARIGUE.
Votre fils m'ordonner ! en quelle qualité?
SIRA
De ton roi, de ton maître, insolent, effronté!
SARDARIGUE.
Siroès est mon roi, Sirocs est mon maître : La Perse sous ces noms vient de le reconnaître.
SIRA
Dieux!
SARDARIGUE.
Et pour le venir reconnaître avec nous, Nous avons l'ordre exprès de nous saisir de vous.
SIRA
De te saisir de moi ? perfide !
SARDARIGUE.
De vous-même *.
C'en est fait : Siroès est maître ; Cosroès, Mardcsanc, Sira sont dans les fers. Mais alors le fils reparaît dans le roi : il se trouble, il s'émeut; en vain l'impitoyable Palmiras parle d'assurer la couronne sur la tète de Siroès, en vain il représente
Qu'il faut d'une vigueur mâle et plus que commune Aider les changements qu'entreprend la fortune;
1 Acte m, scène s.
Siroès, qui comprend ce que demandent ces maximes politiques, répond avec une noble émotion :
Hélas! mon règne naît sous de tristes auspices, Si je lui dois d'abord du sang et des Supplices1.
Que faire cependant? Il faut prononcer sur le sort des vaincus. Palmiras, Sardarigue, Pharnace, tous les satrapes qui ont mis Siroès sur le trône, demandent que Sira, Mardesane et Cosroès périssent; ils traitent de faiblesse la piété filiale de Siroès : il n'y a, disent-ils, de salut qu'à ce prix. Qui l'emportera, des farouches conseils des satrapes ou des scrupules du jeune prince? La terreur est sur la scène quand, montant sur ce trône qu'il aurait voulu ne point eccuper sitôt, Siroès fait comparaître devant lui Sira d'abord, sa marâtre, sa plus implacable ennemie, qu'il envoie à la mort comme elle l'y aurait envoyé lui-même; puis Mardesane, son frère et son rival, auquel il voudrait peut-être pardonner, mais qui dédaigne sa clémence et brave son pouvoir ; Mardesane périra donc comme Sira.
Reste un dernier captif, le plus grand de tous et le plus redouté. « Amenez Cosroès, dit Palmiras, qui veut profiter de la fermeté ou de la colère que vient de montrer Siroès. — Attendez! s'écrie celui-ci troublé, interdit.
PALMIRAS.
.... Il s'agit d'une grande victoire, Et rarement, seigneur, on arrive à la gloire Par les chemins communs et les sentiers battus.
SIROÈS
Ah ! j'ai trop pratiqué vos barbares vertus; 1 Acte III. scène ».
Je ne puis acheter les douceurs d'un empire Aux dépens de l'auteur du jour que je respire
Amenez Cosroès ! répète Palmiras ; et alors paraît ce roi vaincu, détrôné, dont l'ambition fit autrefois un parricide, dont les remords ont fait un insensé, mais dans lequel ni le crime, ni la folie, ni le malheur n'ont aboli la majesté royale et surtout la majesté paternelle. Il le sent, et, rendu à la raison par la douleur et par la colère, oubliant qu'il est captif et qu'il fut coupable, pour se souvenir qu'il est père et qu'il est outragé,
. . . 0 nature (s'écrie-t-il) et vous, dieux, ses autedrs, D'un prodige inouï soyez les spectateurs ; Mon fils dessus mon trône est juge de ma vie.
Et vous, que mon malheur rend si fiers et si braves, Ce soir mes souverains, ce matin mes esclaves....
Siroès alors, ne pouvant plus résister à son émotion, se jette aux genoux de Cosroès :
Seigneur, daignez m'entendre. 0 nature ! et vous, dieux, Vous pouvez sans horreur jeter ici les yeux : L'objet de vos mépris encor vous y révère; Je ne suis ni tyran ni juge de mon père ; J'ai tous les sentiments que vous m'avez prescrits, Et renonce à mes droits pour être encor son fils. Est-il un bras d'un fils qu'un soupir, une larme, Un seul regard d'un père aisément ne désarme 2?
Révoquant l'arrêt qu'il a porté contre Sira et contre Mardesane, il envoie Sardarigue afin de les sauver. Mais il n'était plus temps : déjà SiraetMar-
1 Acte v, scène 4.
* Acte V, scène s.
desane avaient bu le poison, et Cosroès, désespéré, se tue lui-même, laissant le trône à Siroès, qui peut désormais le posséder sans crime.
On peut comparer le Cosroès de Rotrou à son Venceslas, non pas seulement parce que le poëte y montre une force dramatique digne de Corneille, mais parce que ces deux sujets se ressemblent par leur opposition même. Venceslas est un père qui envoie son fils à la mort; Siroès est un fils qui refuse de condamner son père coupable ; et cette différence exprime admirablement celle qui existe entre l'amour paternel et l'amour filial. Non, qu'à Dieu ne plaise, l'un soit moins tendre que l'autre ; mais, si les sentiments sont égaux, les droits sont différents. Nous pleurons avec Venceslas forcé de condamner son fils à mort; mais ce sacrifice que l'amour paternel fait à la justice ne nous révolte pas comme une sorte d'impiété et de sacrilège. L'idée du droit que le père a sur ses enfants défend Venceslas à nos yeux : c'est par là que nous l'absolvons en même temps que nous le plaignons. Oui, vous pouvez, Brutus, envoyer vos fils à la mort ; vous pouvez. Torquatus, livrer le vôtre à la hache des licteurs; oui, l'amour de la liberté et le zèle de la discipline peuvent vaincre l'amour paternel, quand surtout à l'amour de la liberté vient se joindre un sentiment plus ardent et plus dur, l'amour de la renommée : car, selon Virgile, Brutus ne songe pas seulement à la patrie, il songe aussi à la louange '. Mais enfin, quel
' Infelix! ateunque ferait ea Facta minores,
Vincet amor palrise lauduinque immensa Cupido.
(En., vr, S32.J
38 DE LA PIF/tÉ FILIALE
que soit le blâme que jette en passant le poëte du siècle d'Auguste sur ces rudes héros de l'ancienne Rome, quels que soient les murmures qui s'élèvent contre eux dans nos cœurs, qui de nous osera les maudire comme des violateurs sacrilèges de la loi divine? qui de nous ne s'inclinera pas, quoiqu'en frémissant, devant la terrible majesté de leur pouvoir paternel? J'aime que la jeunesse romaine, quand ïorquatus revient à Rome, refuse d'aller au-devant de cet impitoyable vengeur de la discipline; j'aime le silence et la désolation que fait autour de lui cette fuite de tous les fils ; mais je n'ose pas blâmer la grave approbation que lui donnent les pères ' ; tant il est vrai que dans le père il y a un droit que rien ne peut détruire, même l'abus qu'il en fait, et que le fils doit toujours respecter, même dans un coupable2! Voilà ce que Rotrou a admirablement senti et exprimé dans le personnage de Siroès. C'est en vain qu'on rappelle au jeune prince les crimes de son père; c'est en vain qu'on l'avertit que la raison d'État veut que le vieux roi périsse : « Non, s'écrie-t-il,
Je ne puis imposer silence à la nature 3 ! »
Siroès a raison : la voix d'un père, fût-elle timide comme celle d'un suppliant ou même d'un coupable, fût-elle le cri d'un tyran désarmé, fût-elle un soupir entrecoupé par les remords, la voix d'un père retentit aux oreilles et dans la conscience du fils avec
1 Voyez Tite-Live, livre VIII, cliap. 7.
2 « Nulluin tantum scelus a pâtre, adniilti polest, quod sit panicidio yindicarulum. » (Quinlilien, Déclamations, Î8-6.)
3 Atte v, scène 6.
une force irrésistible. Et malheur à celui qui ne l'entendrait pas! car, lorsque la bouche paternelle sera fermée par la mort, c'est alors surtout que cette voix résonnera douloureusement aux oreilles qui l'auront rejetée.
La tragédie de Cosroès, par la grandeur des situations et des sentiments, fait honneur au génie de Rotrou et surtout à son âme, qui était naturellement grande et généreuse, comme sa mort l'a témoigné. Lieutenant au bailliage de Dreux en 1650, et chargé, à ce titre, de l'administration de la ville de Dreux, ;1 ne voulut pas abandonner cette ville que désolait une maladie contagieuse. En vain ses amis et son frère le pressaient. « Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soit grand, répondait-il à son frère, puisqu'au moment où je vous écris, on sonne pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. »
Rotrou mourut le 28 juin 1650, à quarante ans» quelques jours après avoir écrit cette belle et simple lettre. En lui l'homme valait le poète.
Dans le Cosroès de Rotrou la piété filiale est aux prises avec l'ambition; dans le Glorieux de Deslouches, elle est aux prises avec la vanité. La lutte n'est pas moins violente, quoique la cause en soit moins grave.
«. N'oubliez pas votre père et votre mère parce que vous êtes au milieu des grands, » dit l'Ecclésiastique'; et cette maxime, qui se sent de l'expérience d'une société raffinée, indique un des plus
1 Chapitre xxm — 18.
amers outrages que puisse sentir le cœur d'un père ou d'une mère. Après la violence sacrilège du parricide et la froideur désespérante de l'ingrat, la mauvaise honte de l'orgueilleux est la plus cruelle violation du respect filial que nous puissions imaginer. Celui-là ne respecte pas vraiment son père, qui ne le respecte pas devant tout le monde; qui attend, pour rendre à ses cheveux blancs l'hommage qu'ils méritent, que les portes de la maison soient fermées, et qui ne sait être bon fils qu'à huis clos. Aussi est-ce parmi les grands que l'Écriture nous conseille de nous souvenir de notre père et de notre mère : c'est là qu'il est doux pour eux de ne pas être oubliés, surtout s'ils sont d'une humble condition ; c'est là qu'un fils s'honore en confessant l'abaissement de ses parents.
Voyez, dans le Don Sanche de Corneille, la scène où Sanche, qui se croit le fils d'un pêcheur, voit paraître son père et n'hésite pas à le reconnaître en face de toute la cour. En vain les courtisans, moitié pitié pour Sanche, moitié raillerie, refusent de le croire ; en vain ils chassent le pêcheur que Sanche a salué du nom de père, Sanche ne peut consentir à renier son père ou à l'abandonner :
Il tempête, il menace, et bouillant de colère, Il crie à pleine voix, qu'on lui vende son père '.
Il vient le redemander hautement à la reine Isabelle qu'il aimait, dont il était aimé, et à qui cette reconnaissance va ôter toute illusion et tout espoir. Une
1 Acte v, scène *.
reine, dans les romans et au théâtre, peut aimer un chevalier inconnu ; elle ne peut pas aimer le fils d'un pêcheur. Sanche ne l'ignore pas, et il gémit comme amant; mais le fils, grâce à Dieu, l'emporte en son âme sur l'amant ■
Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme,
s'écrie-t-il avec un admirable mélange de piété filiale et d'orgueil ;
La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme, Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec Lien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils ! Rien n'en peut effacer le sacré caractère *.
Je reconnais, à ces accents, une âme vraiment grande et élevée, inaccessible aux petits mouvements de la vanité; car c'est par la vanité, c'est-àdire par un orgueil qui sait son vide, que nous rougissons de l'humble sort de nos parents. La vraie fierté, celle de Sanche, s'honore de cet abaissement, Dans don Sanche la fierté s'accorde heureusement avec la piété fdiale. Don Sanche a l'orgueil des aventuriers, il aime à dire qu'il n'est rien par la naissance :
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux ! Moi, je neveux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu sans les faire connaître. Mais, pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits : Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père *.
Voilà comment, au moyen âge, ou plutôt dans les
1 Acte V, scène 5. — 2 Acte l, scène ».
romans de chevalerie ' , la valeur suppléait à la noblesse ; voilà comment l'épée des aventuriers maintenait l'égalité. Autant la hiérarchie féodale était favorable à l'orgueil de race et de famille, autant la chevalerie était favorable au mérite et à la fierté des individus, et par là c'était une institution presque démocratique. Quand un des plus braves soldats de la Révolution et de l'Empire, le maréchal Lefebvre, disait avec un noble orgueil qu'il était un ancêtre, il parlait comme don Sanche.
Les hommes d'épée et les hommes de lettres ont toujours revendiqué volontiers les droits du mérite personnel. Mais la fierté du mérite personnel a différents degrés : il y a les hommes dont la fierté généreuse aime, comme don Sanche, à rapprocher l 'humilité de leur naissance de la grandeur de leurs exploits ; il y a les hommes dont la fierté touche de plus près à la vanité. Ceux-ci, comme s'ils se rendaient justice en croyant qu'ils n'ont pas assez de gloire pour en prêter à leur famille , sont embarrassés de leur naissance et la cachent volontiers. Cet embarras est surtout fréquent dans les sociétés et dans les professions où la vanité a beaucoup d'empire, telles que la société et la littérature en France au xvme siècle. A cette époque, les parvenus de la littérature, de la cour et de la finance croyaient se grandir en cachant leur naissance, et par là ils prêtaient tantôt au
1 « Et pourtant, sire, il m'est maintenant plus convenable que je sois chevalier qu'auparavant, alin que je mette peine d'être tel que j'acquière Lonueur et réputation, puisque je n'ai parent par lequel je me puisse nommer, ne sachant qui je suis. » [Amadis, liv. I, page 33, Paris, 13 57.)
ridicule, tantôt à l'indignation. Ce sont ces deux sentiments que Destouches a mis en action dans le Glorieux, en tempérant habilement l'un par l'autre.
La pièce du Glorieux représente assez bien la société un peu confuse du xvme siècle, confusion qui ne dérangeait pas l'ordre extérieur de la société , mais qui produisait des contrastes de mœurs et de caractères dignes de la comédie. Quel contraste plus comique, en effet, que celui du glorieux comte de Tufîères et du financier Lisimon, l'un fier de sa noblesse, méprisant fort la roture, mais honteux de sa pauvreté et de celle de son père ; l'autre fier de sa richesse bien ou mal acquise, vrai parvenu de la finance, mais qui, comme tous les parvenus, recherche la noblesse et veut que sa fille soit marquise! Ce contraste comique était produit par la confusion qui s'introduisait dans la société française au xvme siècle, par l'ascendant chaque jour plus grand que prenait la roture enrichie, par le principe enfin de l'égalité qui s'établissait à l'aide des alliances entre les grands seigneurs et les financiers, plus encore qu'à l'aide des livres de philosophie : car les livres ne contenaient que la théorie de l'égalité ; les mariages en étaient la pratique.
C'est un de ces mariages qui fait le nœud de la pièce. Le comte de Tufîères doit épouser la fille du financier Lisimon ; mais , comme il désire cette alliance à cause de la fortune, et qu'il en rougit à cause de l'origine et des façons roturières du financier, sa vanité est sans cesse aux prises avec son intérêt. De là son embarras vraiment comique. Autre embarras qui touche encore à la comédie, mais qui
touche aussi à des émotions plus graves : le comte de Tôlières a un père qui est pauvre et qui vit au fond de la province ; il peut donc parler à son aise des grands biens de son père et du grand train qu'il mène dans ses terres : il ne s'en fait pas faute. Malheureusement ce père arrive à Paris et se présente chez son fils. Il est vêtu simplement, d'une manière plus conforme à sa fortune qu'aux pompeux discours de son fils; et voilà que, pour achever la déconvenue du Glorieux, le financier Lisimon rencontre chez son futur gendre le père caché avec tant de soin. Que faire? que devenir? Lisimon, avec la familiarité que s'arrogent volontiers les parvenus enrichis , demande au comte , lui montrant son père, quel est cet homme-là :
le comte, tirant Lisimon à part.
» . i . C'est...., c'est mon intendant.
LISIMON.
Il a l'air bien grêlé! selon toute apparence, Cet homme n'a pas fait fortune à l'intendance.
LE COMTE
C'est un homme d'honneur.
LISIMON.
Il y paraît.
LYCANDRE, à part.
Je voi Qu'il trompe Lisimon en lui parlant de moi. Sa gloire est alarmée à l'aspect de son père.
le comte, à Lisimon.
Sachez encore....
LISIMON.
Eh bien !
(Ils parlent bas.)
CHEZ LES MODERNES. ArJ
LYCANDIiE.
Je retiens ma colère, Espérant que bientôt il me sera permis De me faire connaître et de punir mon fils; Et mon juste dépit lui prépare une scène Où je veux mettre enfin son orgueil à la gêne.
le comte, à Lycandre.
Contraignez-vous, de grâce! et ne lui dites rien Qui lui fasse augurer qui vous êtes.
LYCANDRE.
Fort bien !
le comte, à Lisinwn.
C'est un homme économe autant qu'il est fidèle.
lisimon, haut.
Or ça, je vous ai dit une bonne nouvelle : Ne la négligeons pas. Ma femme veut vous voir. Pour gagner son esprit, faites votre devoir.
le comte, souriant.
Mon devoir?
LISIMON.
Oui, vraiment.
le comte.
L'expression est forte.
lycandre, au comte.
Quoi ! faut-il pour un mot vous cabrer de la sorte?
lisimon, au comte, montrant Lycandre.
11 parle de bon sens.
LYCANDRE, OU COmte.
Il est bien question De chicaner ici sur une expression !
le comte.
Mais, monsieur
lycandre, l'interrompant.
Mais, monsieur ; je dis ce qu'il faut dire. Faites ce qu'il faut faire au plus tôt!
le comte, à part.
Quel martyre!
Il va se découvrir!
lisimon, bas.
Ce vieillard est bien vert, Cerne semble.
le comte, bas.
( A Lycandre. ) 11 est vrai.... votre discours me perd ! Devant cet homme, au moins, tachez de vous contraindre.
LVCANDRE, bas.
Faites ce qu'il désire, ou je cesse de feindre l.
Ici le père se contente de se jouer de la fierté ridicule de son fils; il tire de ses dédains une vengeance appropriée à la comédie, et nous rions volontiers de l'embarras du comte de Tufières qui , aux yeux de Lisimon, a fait passer son père pour son intendant, et qui se trouve forcé d'endurtf patiemment les boutades de son intendant. Mais, avant de nous montrer ce père qui met plaisamment en défaut l'orgueil de son fils, Destouches avait su aussi nous le montrer sous des traits plus graves et plus sérieux. Le comte de Tufières avait voulu cachera tous les yeux ce père malencontreux qui vient déranger ses vanteries; il avait même voulu le dérober aux yeux de son valet, qu'il s'était hâté de congédier, dès qu'il avait vu entrer son père. C'est par respect, dit-il :
Aux regards d'un valet dois-je exposer mon père?
Mais Lycandre ne s'y trompe pas ;
1 Acte îv, scène 1.
Vous craignez bien plutôt d'exposer ma misère.
Voilà votre motif, et loin d'être charmé
De me voir près de vous, votre orgueil alarmé
Rougit de ma présence, il se sent au supplico ;
De sa confusion votre cœur est complice,
Et, tout bouffi de gloire, il n'ose se prêter
Aux tendres mouvements qui devraient l'agiter
LE COMTE
Qui, moi! je vous méprise? Osez-vous le penser? Qu'un soupçon si cruel a droit de m'offenser ! Croyez que votre flls vous respecte, vous aime.
LYCANDRE.
Vous ! Prouvez-le-moi donc, et dans ce moment même:
LE COMTE
Vous pouvez disposer de tout ce que je puis. Parlez : qu'exigez-vous?