‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 44 sur 47 · CHANT DE GUNNAR · texte numérisé non relu

CHANT DE GUNNAR

« Attila a invité à sa cour Hognius et Gunnar, et il leur « a fait trouver la mort au lieu du festin hospitalier, le « combat au lieu de la joie des banquets. Ah! jamais les « mortels n'oublieront ce crime.

« Ce n'est pas loi, Attila , ce sont les Parques, maîtresses

« du destin, qui ont mesuré la vie des fils de Giuki. Qui « peut s'opposer au destin?

« Attila , je me ris de toi , car tu n'obtiendras pas les « anneaux d'or de Sigour. Je sais seul où sont cachés ses « trésors. Hognius , hélas ! aussi le savait ; mais vous lui « avez arraché le cœur de la poitrine.

« Attila , je me ris de toi et de la race des Huns. Vous « avez arraché à Hognius le cœur de la poitrine ; mais il « riait pendant le supplice. C'est que c'était un Nibelung « comme moi , et qui ne pleure pas à la blessure qui « plonge dans le corps , qui ne change pas de visage aux « tourments de la mort.

« Attila, je me ris de toi. Tu as perdu beaucoup de « guerriers , et les plus braves : ce sont nos épées qui les « ont frappés, et, avant ta mort qui est prochaine, Attila, « tu as vu ton frère mutilé par le fer de notre sœur. Ta « vie sera courte , massacreur de rois ! ta fin sera triste , « violateur de la foi hospitalière !

« Ma harpe a endormi Grobacus, Grawitner, Goïnus, « Moïnus, Grawollude, Offner et Sueffner i. Le poison de « leur langue s'amortit; la harpe enchaîne leurs dards.

« Il n'y a plus qu'une couleuvre qui veille et rampe en- « core. Ah ! je la reconnais : c'est la mère d'Attila. Elle a « pris cette forme pour me frapper. Ah ! elle me perce la « poitrine, elle suce le sang de mon cœur, elle, déchire « mes poumons; le fils des rois va mourir ! — Cesse, cesse, « ma harpe : je vais entrer dans la cour des guerriers « morts en combattant , je vais m'asseoir à la table des « dieux et au banquet d'Odin. »

« Attila triomphait. Il avait frappé ses ennemis , il insultait à Gudruna : « Tes frères, tes amis sont morts. « C'est toi qui as tout causé. »

1 Ce sont les noms de tous les serpents. Ces serpents ce sont des magiciens déguisés; mais la force de l'harmonie a vaincu la méchanceté des magiciens métamorphosés en serpents.

« Gudruna répondait : « Tu t'enorgueillis, Attila! tu « racontes ton crime : mais le jour n'est pas fini : il reste « encore des heures pour t'en repentir.

ATTILA

« Ne sois pas irritée. Je te donnerai des esclaves , des « bijoux, de l'argent autant que tu voudras, pour te dé- « dommager de la perte de tes frères.

GUDRUNA

« N'espère pas que je les accepte : j'ai résolu de les « refuser. J'ai affronté tes querelles pour de moins grands « motifs. Je t'ai souvent été odieuse , je veux te l'être « davantage. Tant qu'Hognius vivait, j'ai caché ma co- « 1ère; Hognius, mon frère, avec qui j'avais été élevée « dans la même demeure, avec qui j'ai joué, avec qui j'ai « grandi. Chremhilde, ma mère, nous parait tous les deux « de bijoux et de colliers. Jamais je ne recevrai le prix du « meurtre ; jamais tu ne pourras rien faire qui calme ma « douleur.

« Que dis-je? hélas! le pouvoir absolu des hommes « maîtrise les femmes et les enchaîne. Que puis-je main- « tenant? La cime de l'arbre s'incline, quand tombent les « rameaux qui la soutenaient. Je n'ai plus de famille. C'est « à toi seul, Attila , de commander, à moi d'obéir. »

« L'imprudence d'Attila l'aveugla : il crut aux paroles d'abattement de Gudruna.

« Elle prépara un festin funéraire qu'elle consacra à la mémoire de ses frères. Attila y vint de son côté , en mémoire de ses guerriers morts dans le combat. — Le festin était pompeux. La cruelle Gudruna apprêtait une vengeance impitoyable.

« Elle prit les fils qu'elle avait eus d'Attila , et les entraîna dans sa chambre. Ses fils s'affligeaient , mais ne pleuraient pas. Ils se pressaient sur le sein de leur mère, lui demi <ï lant ce qu'elle voulait faire. — « Ne m'interrogez « pas! j'ai résolu de vous tuer.

« — Tue, si lu veux , tes enfants , dirent ses fils : nous « ne pouvons pas t'en empêcher ; mais tu attireras sur toi « beaucoup de colère, si tu frappes notre enfance; épargne « mon frère au moins, disait chacun d'eux, mon frère qui « est bientôt d'âge à combattre. »

« Elle fut impitoyable, elle frappa ses deux fils.

« Les coupes de vin chargeaient la table. Les Huns étaient rangés tout autour. La reine s'avança à grands pas, la belle reine au visage éblouissant. Elle présenta une coupe à Attila , et les Huns admiraient qu'elle eût oublié le meurtre de ses frères. Ensuite elle offrit à Attila un mets qu'elle choisit entre ceux qui couvraient la table. Elle était pâle et le roi aussi.

« Où sont mes fils? demanda Attila, Pourquoi n'assis- « tent-ils pas à ce festin? où sont-ils donc allés jouer?

« — Attila, dit Gudruna , je suis fille de Chremhikle, et « ne veux point te cacher ce que j'ai fait. Tu m'as insultée « ce matin avec le meurtre de ma famille. Nous voici au « soir : apprends ce que j'ai fait.

« Tu n'as plus de fils. Leur crâne est la coupe où tu « viens de boire; leur sang était mêlé à ta boisson, et leur « cœur, je l'ai tiré de leur poitrine, je l'ai fait cuire, je te « l'ai servi en te disant que c'étaient les cœurs des agneaux « de ton troupeau. C'est toi qui l'as voulu, toi qui as tué « mes frères ! Vois : tu n'as rien laissé de ce mets , tu « mangeais cette chair avec plaisir, tes dents la mâchaient « avidement. Voilà ce que sont devenus tes enfants !

« Je me suis dit : Attila est un roi terrible ; il doit, à sa « table , manger la chair des hommes. — Non, non, tu ne « feras plus venir pour le repas tes fils Erpus et Étillus ; « tu ne les asseoiras plus sur tes genoux ; tu ne les feras *< plus boire dans ta coupe ; tu ne les verras plus, du haut « de ton trône , distribuer ton or à tes guerriers, ou polir o la poignée de leurs lances, ou peigner leur blonde che- « velure, ou lancer leurs chevaux au galop. Quant à moi-, I. 36

« j'ai fait ce que je devais faire. Je ne m'enorgueillis ni ne « m'en afflige. »

A ces paroles, il se fit un mouvement dans tous les convives. Ils crièrent, ils pleurèrent. Gudruna seule ne cria ni ne pleura. Elle n'avait point pleuré ses frères; elle ne pleura point ses enfants.

« Gudruna, dit Attila, tu es impitoyable. Tu as pu me « faire boire le sang de mes enfants ! Tu es fatale à tous « les tiens.

GUDRUNA

« C'est à toi que je m'attaque maintenant. Il faut plus « d'un crime pour t'égaler, toi qui en as tant fait. C'est toi « qui as commencé les meurtres ; tu dois les expier, et ce « festin sera ton festin de funérailles.

ATTILA

« Gudruna, c'est toi qui seras brûlée sur un bûcher, et « qui seras lapidée par le peuple. Voilà quelle sera la fin « de l'œuvre que tu voulais accomplir.

GUDRUNA

« Attila, prédis-toi ce malheur pour demain. Il me faut, « moi, une plus belle mort pour passer dans le palais « d'Odin. »

« C'est ainsi que dans le palais Gudruna et Attila s'enflammaient de colère et se menaçaient de meurtre. La nuit vint.

« 11 restait un fils d'Hognius, le dernier des Nibelungen, Ce fut lui qui frappa Attila , lui et Gudruna.

« Attila s'éveille : il se sent blessé et près de mourir. « Qui êtes-vous? dit-il. Dites la vérité. Qui êtes-vous, vous « qui avez assassiné le fils de Bodlius? Ce sort était peu « digne de moi. Mourir assassiné! car je n'ai plus l'espoir a de vivre.

GUDRUNA

a La fille de Chremhilde ne cachera point son nom. « C'est moi qui suis l'auteur do ta mort, c'est moi et

« un fils d'Hognius qui avons porté les coups qui te font « mourir.

ATTILA

a Gudruna , tu as voulu ma mort avec acharnement. « C'est un crime , car tu as trahi l'époux qui s'était confié a à toi. Souviens-toi , Gudruna , quand j'ai recherché ta « main.

« Tu étais veuve. On te disait cruelle , c'était vrai : j'en « fais l'expérience. Tu vins ici dans mon palais avec un a nombreux cortège. Il y avait une grande pompe , et de « tout genre ; des guerriers illustres venaient te saluer ; « des troupeaux t'étaient offerts pour la table ; toutes « choses enfin en abondance et avec empressement. Je t'ai « donné en douaire de grands trésors , trente esclaves , « sept femmes esclaves de la plus grande beauté.

« Tu as regardé tout cela comme si ce n'était rien. Il eût « fallu , pour te contenter, abandonner moi-même l'empire a de mon père et le céder à ta famille. Tu n'as reçu aucun a de mes présents avec plaisir

GUDRUNA

« Attila , je ne veux point rappeler le passé. Je ne suis « point, je le sais, une femme paisible et douce ; mais toi, « tu as combattu tes frères , tu as fait périr la moitié de ta « famille, tu as tout sacrifié à tes intérêts. — Nous étions a trois , mes deux frères et moi. On disait que nous étions « d'une race invincible. Nous avons quitté notre pays avec « Sigour pour aller faire des conquêtes, et nous sommes « arrivés en Orient.

« Nous avons tué le roi , et nous nous sommes partagé « son pays par le sort. Les commandants se sont livrés à a nous , tant nous étions redoutables. Nous avons délivré « les prisonniers que nous avons voulu ; nous avons fait a riches et puissants les hommes qui ne possédaient rien.

« Mais Sigour, de la race des Huns , est mort, et mon a destin a changé. Ce fut un deuil pour ma jeunesse. J'étais

424 noies.

« veuve. Cet homme (Attila) m'obtint. Ce fut un tourment « pour moi de venir dans ton palais , Attila ; car aupara- « vant j'étais femme d'un héros.

« Mais toi, quand as-tu poursuivi une injure? quand « t'es-tu soumis les autres par les armes ? Toujours tu as « cédé ! jamais tu n'as résisté! Tout ce que tu as gagné, « c'est par la ruse

ATTILA

« Tu mens , Gudruna , tu mens ! Mais , qu'ils soient « vrais ou faux , qu'importent tes reproches ? ils ne chan- « geront rien à mon sort ni à celui de tes frères ou de tes « enfants. Notre destinée à tous est finie. Écoute-moi donc. « Honore mes funérailles ; que ma sépulture ne soit pas « sans éclat. Je me confie pour ce soin à ce qu'il y a de « fierté dans ton cœur.

GUDRUNA

« J'achèterai une caisse et un coffre de bois peint de « plusieurs couleurs; j'enduirai de cire la toile qui t'enseo velira ; je soignerai ta sépulture comme si nous étions « amis. »

« Attila mourut. Ses parents pleuraient sur son corps. La femme illustre fit tout ce qu'elle avait promis. Ensuite elle résolut de se tuer elle-même ; mais les destins ne le permirent pas.

« Heureux dans la postérité quiconque aura une fille aussi courageuse et aussi renommée que la fille de Giuki ! elle vivra dans la mémoire ainsi que le souvenir de Gudruna et d'Attila , partout où il y aura des hommes pour raconter et pour entendre le récit des grandes actions. »

Je n'ai voulu interrompre ce récit par aucune réflexion, afin de lui laisser toute sa suite et toute sa force. Ce qui caractérise surtout cette poésie, à part l'admirable énergie des sentiments, c'est, selon moi, la prééminence des mœurs particulières de la Germanie sur les sentiments généraux Ainsi, ce qui excite Gudruna , c'est la nécessité de la ven-

geance. Ses frères ont été tués : c'est un devoir imposé à \a famille de venger le meurtre des siens. Le meurtre doit se payer par le sang ou par l'argent. Gudruna ne veut pas recevoir la composition en argent que lui offre Attila ; elle sime mieux se payer par le sang , et elle se venge sur ses enfants et sur Attila lui - même. Quelle scène sombre et terrible que cette querelle entre Attila et Gudruna , cette querelle qui commence par le massacre des enfants d'Attila et leur cœur servi sur la table paternelle , et qui finit par le meurtre d'Attila! Quelle épouvantable confession des deux époux à l'instant de la mort ! Comme ils s'accusent ! comme ils comptent leurs crimes, leurs malheurs et toutes les fatalités de leur famille !

Quelle mort que celle d'Attila , repu de la chair de ses enfants , abreuvé de leur sang , massacré par sa femme , et assailli, à son heure dernière, par l'image de toutes les horreurs que le sort a accumulées sur sa tête ! Point de consolation ! point de pitié ! Il meurt en proie à ses ennemis , à leurs injures aussi cruelles , aussi poignantes que leurs coups. Jamais, dans aucune tragédie, l'horreur n'a été portée aussi loin ; mais le héros n'en semble point accablé. Il y a dans les derniers moments d'Attila une résignation qui va jusqu'au sublime. Quoique son sang coule sous le poignard des assassins , quoique sa mort s'approche , quoiqu'il n'ait , pour assister à ses derniers moments , que la haine et la vengeance de ses ennemis , il reste calme et majestueux. Point de cris, point de gestes, point de désespoir ni de colère ; il ne s'emporte pas contre la mort , il se résigne. Un homme comme Attila n'appelle point au secours , il ne se débat pas contre le sort. Comme César, quand il est frappé , il s'enveloppe dans sa robe et meurt ; il succombe sous l'effort du destin , plutôt encore que sous l'effort du crime de sa femme, et, s'il l'accuse, c'est parce qu'elle a abusé de sa confiance. Toujours l'idée de loyauté et d'honneur, idée dominante dans les institu-

tions et les mœurs germaniques. Que Gudruna ait vengé ses parents , c'est bien, c'est selon les mœurs du pays : il n'y a rien à dire ; mais avoir trahi la foi jurée , voilà le crime. Puis Attila songe à sa sépulture , et , pour être enseveli honorablement, il s'adresse à sa femme, à celle qui l'assassine. Alors, quittant le ton de la haine, cette meurtrière lui promet qu'elle achètera une cassette ornée de mille couleurs, qu'elle y ensevelira son corps et fera ce qu'elle doit faire. C'est quelque chose de si sacré que le devoir d'ensevelir les morts , qu'Attila ne doute point que Gudruna elle - même ne l'accomplisse , et Gudruna ne s'étonne pas de la prière qui lui est faite. L'assassin et la victime s'entendent et s'accordent sur un pareil sujet, tant la religion des morts est imposante! Nulle part l'autorité des mœurs sur les sentiments et sur les passions n'est si visible et si manifeste qu'en cet endroit. *

(Notices sur l'Allemagne, pages 98 à 409.)

FTN NES XOTES.

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