‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 43 sur 47 · DU NORD. — DE L'AMOUR CHEVALERESQUE · texte numérisé non relu

DU NORD. — DE L'AMOUR CHEVALERESQUE

La virginité chrétienne s'accorde avec la piideni ;lu gynécée; elle en est la perfection ou l'excès. Elle s'accorde aussi avec la chasteté guerrière des héroïnes de la mythologie ou de l'histoire germanique, et les vierges chrétiennes donnent la main aux jeunes fdles de la Grèce et aux valkyries du Nord. C'est ainsi que les trois grandes origines de la société moderne, la civilisation grecque et romaine, le christianisme et les mœurs germaniques se retrouvent dans l'histoire du pTus délicat des sentiments, la pudeur féminine.

Il y a dans les mœurs des nations barbares deux traits remarquables : d'une part, le respect général qu'inspirent les femmes; de l'autre, l'ascendant particulier qu'exercent les héroïnes et les prêtresses. Ces deux traits ont contribué à établir dans la société germanique l'idée de l'égalité entre l'homme et la femme. La polygamie n'est pas étrangère aux mœurs des peuples du Nord ; mais elle n'y est pas générale, et surtout elle n'entraîne pas, comme en Orient, l'asservissement et la réclusion des femmes. « Les Germains n'ont qu'une femme, dit Tacite, excepté quelques chefs qui en ont plusieurs en signe de no-

358 DE l'amour

blesse'. » De plus, la femme en Germanie est vraiment la compagne de l'homme dans le travail et dans le péril, dans la paix et dans la guerre, dans la vie et dans la mort. Aussi, le jour du mariage, les présente de l'époux ne sont point des cadeaux de luxe et de parure, mais un attelage de bœufs, un cheval enharnachc, un bouclier avec la francisque et l'épée, symboles de la vie laborieuse et guerrière que la femme doit mener avec son mari2.

Qu'on ne croie pas qu'en peignant ces graves et belliqueux mariages, Tacite fasse un tableau de fantaisie, destiné à servir de pendant satirique au tableau des mœurs romaines : il peint fidèlement la vie desfemmes de la Germanie. Quand les Cimbres et les Teutons vinrent envahir la Gaule et l'Italie, leurs femmes les suivaient; elles combattirent et moururent avec eux 3. Les Germains, en allant au combat, avaient toujours près d'eux leurs femmes et leurs enfants, dont ils entendaient les exhortations et les cris, qui célébraient leur gloire, qui les recevaient s'ils étaient blessés, sondaient leurs plaies, les soignaient et allaient jusque dans les rangs descombatlants leur porter des vivres et des encouragements *.

1 « Propc soli Barbarorum sinrjulis uxoribus contenti sunt, exeeptis t. admodum paucis, <jiu non libidinc. sed ob nobilitatem pluriniis nnpu tiis ambiantur. » (Mœurs des Germains, chap. xvm.)

« Duœ fucrunt Ariovisti mores, nna Sucva natione, quam a domo se- « cnni adduxerat: altéra Noiica, régis Voccionis soror, quam in Gallia « duxerat, a IVotrc missam. » (César, Guerre des Gaules, liv. I, ch. lu.)

- Tacite. Mœurs des Germains, chap. xvm.

8 Voyez V Histoire des Gaulois, par M. Amédée Thierry, t. II, p. S23 et 237.

4 Taeile, Mœurs des Germains, th. vu

Outre la dignité qu'elle trouvait dans cette égalité de travaux et de périls, la femme germaine avait parfois une sorte d'autorité religieuse. L'idée qu'avaient les Germains qu'il y avait dans les femmes quelque chose de saint et de prophétique ', faisait que celles surtout qui semblaient douées de quelque instinct ou même de quelque air mystérieux (et cela est fréquent parmi les femmes), passaient aisément pour prophétesses.

Chez les Gaulois , même superstition au sujet des druidesses. La femme, en Gaule, inspirait moins de respect qu'en Germanie; mais, comme prêtresse ou comme magicienne, elle était redoutée. L'aspect, le séjour, la vie, les rites des druidesses, tout était fait pour exciter la terreur. Les druidesses avaient des sacrifices nocturnes et sanguinaires ; elles vivaient sur des écueils ou dans des iles, au milieu.de la mer; et ces îles, redoutées des navigateurs, parce.que les tempêtes étaient, dit-on, plus fréquentes sur leurs bords que partout ailleurs, ces îles devenaient des sanctuaires fermés aux yeux et auxpas des profanes. Si l'ennemi venait attaquer ces asiles sacrés, les guerriers accouraient les défendre, et, à travers les rangs des guerriers, on voyait les druidesses courir çà et là, vêtues de noir, les cheveux épars, une torche à la main, pareilles aux furies, tandis que les druidesses bras élevés au ciel, prononçaient des imprécations menaçantes : spectacle étrange et terrible, qui, pendant quelques instants, glaça d'effroi les légions romaines, lorsqu'elles envahirent l'île de

1 Tacite, Mœurs des Germant, tliap. vin.

Mona, dernier refuge des druideàses et des mystères de la religion celtique '.

Les valkyries du Nord ont des traits moins sombres que les druidesses de la Gaule. Ce sont de belles et bardies guerrières, qui, comme les héroïnes de la chevalerie, courent les aventures ; mais, plus sévères encore que ces héroïnes , elles ont une chasteté farouche et sanguinaire. Pour s'en faire aimer, il faut les vaincre. Elles peuvent se marier à qui bon leur semble, car elles ne dépendent pas du consentement de leurs parents; elles sont aussi libres et aussi indépendantes que les guerriers qu'elles combattent ; mais elles n'épousent que leurs vainqueurs 2. Tantôt c'est Brunehaut, à la fois prophétesse et guerrière, à qui Odin a prédit, pour se venger de la victoire qu'elle avait remportée sur Gunnar, grand guerrier et grand ami d'Odin, qu'elle n'obtiendra plus jamais la victoire dans les combats, mais qu'elle sera mariée comme une simple femme ( ce qui est le comble du déshonneur pour une valkyrie). « Moi alors, dit Brunehaut, je fis le vœu de n'épouser que celui qui ne craindrait rien. » Ainsi, à défaut d'un vainqueur, qu'elle est désormais trop sûre de rencontrer, grâce à la fatale prédiction d'Odin , Brunehaut ne veut

1 Tacite, Annales, liv. XIV, eh. xxx.

2 Voyez dans Grammaticus Saxo les lois du roi Hothon, un de ces rois fabuleux dont il aime à raconter les aventures :«Lege cavitutfemina: eisin • matrimonial!) cédèrent quibus inconsulto pâtre mipsissent. » (Liv. V, p. 77.) — « Antiqui in matrimoniorum delectu libéra nupturas optione

« donaverant. l/W , pag. 63). — « Nulli quondam illustri Feniina-

« ruin connubiis idonei censebantur, nisî qui sibi ingens l'aime pre- « lium gestarum insigniter rerum fulgore struxissent. » [Ibid., p. G2.)

épouser qu'un homme qui ne craindra rien ' . Tantôi, au lieu d'une prophétesse guerrière, ce n'est plus qu'une simple jeune fille, la belle Alvida, qui, pour rester toujours chaste et pure, a vécu renfermée depuis son enfance dans un château solitaire, avec un serpent et une vipère, qu'elle a élevés soigneusement, afin qu'ils servissent de gardiens à son honneur. Mais Alf , fils de Sigar, roi de Danemark , sachant la beauté et la vertu d' Alvida, a pénétré dans le château redouté et a vaincu les deux gardiens. I lette prouesse ne touche pas encore le cœur d'Alvida, et, ne se fiant plus qu'à elle-même pour défendre cette gloire de la chasteté qu'elle préfère à tous les bonheurs du inonde, elle s'habille en guerrier, équipe un vaisseau, et, déjeune fille timide et modeste, se fait pirate. Elle engage plusieurs jeunes filles dansson entreprise et à leur tête court les aventures, partout redoutée et toujours invincible, jusqu'à ce qu'un jour, surprise par Alf au fond d'un golfe, elle est vaincue et reconnue : car d'un grand coup d'épée Alf fit tomber le casque de la guerrière. Cela termina le combat, et, cédant à l'amour non moins qu'au courage de son vainqueur, Alvida consentit à l'épouser 2.

Voilà les mœurs de ces femmes guerrières, qui étaient les égales de l'homme par le courage et ses maîtresses par la beauté, niais qui le dédaignaient et le fuyaient avec une sorte de chasteté hautaine et farouche. C'était, aussi bien, cette chasteté qui faisait leur force et leur renommée. Elles étaient har-

1 ^t oyei VEdda.

2 Gramicaticus Saxo, Ht. VII, p. ni et us.

362 de l'amour

dics et invincibles tant qu'elles étaient vierges, tant qu'elles s'imposaient un sacrifice et une obligation. Une fois vaincues par la passion, ce n'étaient plus que tic simples femmes. Leur héroïsme tenait à leur virginité, et, chose remarquable, cette haute estime de la virginité et l'idée de force qui s'y attache n'ont pas été introduites clans le Nord par le christianisme, qui a tant relevé et glorifié la virginité : elles naissaient des mœurs mêmes et des traditions du Nord. Dans ces traditions, le rôle des femmes ne se borne pas à celui de prophétesses et de guerrières, et leur égalité avec les hommes n'éclate pas seulement par leur indépendance, parfois même par leur autorité; elles sont aussi les égales de l'homme d'une manière plus douce et plus efficace : ce sont elles qui le conseillent dans les doutes et qui le sauvent dans les périls; elles ont, pour ranimer son courage, des exhortations pleines de tendresse. Régner et Thorald avaient été chassés de la cour par les artifices de leur belle-mère ; ils se cachaient à la campagne sous des habits d'esclave. Swanhita va les trouver : en vain ils déclarent qu'ils ne sont que de pauvres bergers; en vain ils se refusent aux espérances que Swanhita veut leur donner : elle s'attache au plus jeune, à Régner, lui dit d'un ton d'inspirée que sa beauté témoigne de sa noblesse, que le feu de ses regards répond de son origine, et elle finit par lui donner un glaive en gage de l'amour qu'elle lui avoue. Ainsi décelé par sa beauté, que lui révèle une jeune fille, ainsi armé et ainsi aimé, comment Régner ne prendrait-il pas meilleure idée de son avenir? comment ne se vengerait-il pas de sa marâtre'/ comment

surtout ne chercherait-il pas à placer sur le trône celle dont les exhortations et dont l'amour l'ont tiré de l'obscurité et de la servitude ' ?

Ailleurs, nous voyons que ce sont les jeunes filles qui sont chargées d'examiner avec attention le visage des hôtes qui sont reçus dans la maison paternelle , parce qu'elles savent, d'après les traits du visage , discerner les mœurs, les caractères, et même la naissance des étrangers2. Ainsi, an lieu de vivre loin des regards de l'hôte et de l'étranger, au lieu d'être cachée au fond du gynécée , comme la femme grecque, la femme du Nord est chargée de faire les honneurs de la maison et d'en écarter les dangers par sa sagacité et sa vigilance ; elle a sa part publique d'autorité dans la famille et dans la société ; elle ne paraît pas seulement comme un instrument ou comme un épisode dans les révolutions des États : elle y intervient d'une façon efficace et avouée, excitant l'exilé, le ramenant sur le trône et y montant avec lui, non comme une esclave favorite, mais comme une compagne de dangers et comme une reine.

* « Tum Swaniia Forma, inquit, prosapiam pandit; acritas vi<

• sus ortus excellentiam praefert:... Enscm variis conflictibus opportu-

« num se ei daturam pollicita (aliter accensi juvenis connuLium

« parla — Quo facto, Rcgnero Sueliœ regnum, sibi vero Regneri torum « eonciliavit. » (Grammaticus Saxo, liv. I, p. 21 et 22. \

2 « Esa Olaui Vennorum reguli filia consacrât hospitum vultus,

a propius accedendo quant euriosissime pradato luminc , contemplai , « ijno certins susceptoruin niorcs cultumquc perspicerct. Eamdem quo- « que creditam ex notis atque liiteanientis oris conspectorum perpen- « disse prosapiam , solaque visus sagacitatc cujuslibct sanguinis habituai « discrevisse. »

\Grammaticus Saxo, Ytv. VII, p, 127.)

364 de l'amour

• nous étonnons pas que la chevalerie, fille des traditions germaniques et du christianisme, ait porté si haut le respect des femmes. Sa double origine l'y disposait. Chrétiens, les chevaliers trouvaient partout, dans l'Évangile et dans l'histoire de l'Église, la femme s'égalant à l'homme par la vertu et par la foi : ici la divine sainteté de Marie, là l'intrépidité des martyres ou le pieux dévouement des vierges. Hommes du Nord, les chevaliers trouvaient aussi, dans les mœurs et les traditions septentrionales ,' la femme s'égalant à l'homme par la guerre, par la religion , par le conseil.

Gardons-nous cependant de croire que la condition des femmes, au moyen âge, fût toujours heureuse et douce. La religion et la poésie prêchaient le respect des femmes ; mais la rudesse des mœurs et la barbarie des temps s'opposaient à la pratique de ce respect. De là les mille aventures des femmes dans les romans et dans les fabliaux du moyen âge, tantôt se défendant elles-mêmes l'épée à la main : ce sont les héroïnes de la chevalerie ; tantôt malheureuses et persécutées à cause de leur beauté et de leur vertu, comme Geneviève de Brabant et la belle Euriant; parfois aussi ambitieuses et implacables, comme la Gudruna de l'Edda Scandinave ' , ou la Frédégonde de l'histoire des Francs. Voilà quelles sont, dans les contes et dans les romans du moyen âge, les trois principales aventures des femmes. Ces trois genres d'aventures se croisent et se diversifient de mille manières ; mais le fond s'en retrouve toujours.

1 Voyez à la fin du volume, noto S, l'analyse de celle partie de VEdda.

La part que les femmes ont dans les romans n'a rien d'extraordinaire. La femme et le roman se tiennent étroitement, parce que la femme se prête à l'aventure bien mieux que l'homme. Faible, passionnée, objet de convoitise, la femme est sans cesse aux prises avec les passions des autres et avec les siennes. De plus, dans la société grossière et indisciplinée du moyen âge, l'aventure, c'est-à-dire le désordre et le malheur de la vie privée étant la condition de tout le monde, la femme se trouvait, par sa nature même , plus sujette encore que les hommes à cette chance commune. Elle n'avait pour protection qu'une règle religieuse et morale, qui n'a d'empire que dans les bons moments déjà nature et de la société humaine , c'est-à-dire rarement ; ou bien encore l'épée du chevalier qui la servait parce qu'il l'aimait. La loi est une protection impartiale , qui n'aime personne et qui sert tout le monde. C'est là son mérite. La chevalerie tâchait d'avoir aussi ce mérite ; car une des règles de la chevalerie était « de servir et d'honorer toutes les dames pour l'amour d'une '. » Beau précepte ; mais l'amour se fait malaisément un but général, et, pour protéger la condition des femmes , la chevalerie , toute généreuse qu'elle était, ne valait pas une police vigilante.

Cette protection tendre et passionnée que les dames trouvaient dans les chevaliers, fait le fond de tous les romans de chevalerie, et c'est là qu'éclate cet amour chevaleresque dont je doisétudier leearactère.

L'amour chevaleresque a la prétention de divini-

1 Livre desgeslesdu maréchal Bo-ucicaut, pages 2 et 79; édit. MicLuud, dans !a Collection des Mémoires sur l'Histoire de France.

3G6 de l'amour

ser, pour ainsi dire, la femme, et d'en faire l'objet d'un culte qui élève et purifie ses adorateurs. La chevalerie faisait tme tentative qui n'a jamais réussi, quoique souvent essayée, la tentative de se servir des passions humaines , et particulièrement de l'amour, pour conduire l'homme à la vertu. Dans cette route, l'homme s'arrête toujours en chemin. L'amour inspire beaucoup de bons sentiments : le courage, le dévouement, le sacrifice des biens et de la vie; mais il ne se sacrifie pas lui-même, et c'est là que la faiblesse humaine reprend ses droits.

Dans l'éducation des jeunes chevaliers , les dames avaient la grande part. C'étaient elles qui étaient chargées d'apprendre aux jeunes chevaliers le catéchisme et Y art d'aimer ', la religion et la galanterie, deux sciences qui semblent s'exclure et que la chevalerie remettait aux mains des femmes , croyant sans doute tempérer l'une par l'autre. Le tempérament qu'y trouvaient ces docteurs de nouvelle espèce, était d'enseigner que l'amant qui entendait à loij animent servir une dame était sauvé 2. C'était donc pour s'entendre à loyamment servir les dames et Dieu du même coup , que le page s'exerçait à être courageu\; hardi, adroit, généreux, poli, aimable, galant enfin. Mais cette galanterie , qui s'adressait d'abord à toutes les dames, prenait bientôt un objet particulier et devenait de l'amour. Cet amour n'effrayait pas les docteurs de la chevalerie : c'était un des degrés de l'éducation3. îl faut aimer, disaient*

1 Sainte-Palaye, Mémoires sur la Chevalerie.

■ Ibid.

3 Ibid , poges " et a.

CHEZ LES PEUPLES BARBARES. 3b7

ils, po7/r mieux en valoir et non jamais pour en empirer*. Cependant la mère de Bayard, quand elle donne des conseils à son fils, omet prudemment ce dernier précepte. Elle lui recommande l'amour et la crainte de Dieu, la douceur, la courtoisie, l'assistance aux pauvres veuves et orphelins, l'aumône enfin; mais de l'amour des dames, elle ne lui dit pas un mot quoiqu'elle le veuille et l'espère bon chevalier2. Les vœux de la mère de Bavard n empêchèrent pas que le jeune chevalier n'eût aussi sa damu à la cour de Savoie , où il fut élevé ; mais ils firent que cet amour garda toute honnêteté, et, quand il revit cette dame, quatre ans après, mariée, toujours vertueuse, mais toujours se souvenant de l'amour honnête de sa jeunesse et le conservant en son cœur sans en rougir, Bayard lui disait : « Vous êtes la dame en ce monde qui a premièrement conquis mon cœur à son service par le moyen de votre honne grâce ; je suis tout assuré que je n'en aurai jamais que la houche et les mains ; car de vous requérir d'autre chose, je perdrais ma peine. Aussi , sur mon âme , j'aimerais mieux mourir que vous presser de déshonneur 3. »

Voilà le véritahle modèle de l'amour chevaleresque , tel que voulaient l'inspirer les docteurs de la chevalerie ; mais ils s'y prenaient mal. Si vous voulez que l'amour soit honnête et pur, n'enseignez pas l'amour, mais faites que le caractère soit noble, les sentiments élevés, les idées grandes et simples ; et, dans un cœur ainsi formé , quand l'amour viendra,

1 Boucicauf , 221.

2 Histoire dt Boyard, p. 489, éJit. Michaud.

1 1bid., pag. 50».

368 de l'amour

il prendra l'allure dos autres sentiments, il sera honnête et pur. Dire aux jeunes gens d'aimer chastement, c'est enseigner à la fois le péché et la loi '. La leçon est périlleuse.

Une fois qu'il avait choisi une dame 2, le jeune chevalier devenait plus valeureux et plus avenant ; il avait soin d'être élégant dans ses habits , bien chaussé et bien coiffé surtout. Une dame ne prenait jamais pour amant le lâche qui fuyait le péril , ou l'avare qui fuyait la dépense, et l'amoureux devait toujours être prêt à payer de sa personne ou de sa bourse3. Parfois la dame que choisissait le chevalier lui était inconnue ; mais elle avait une grande renommée de vertu et de beauté. Cette renommée excitait les plus aventureux chevaliers à rechercher sa main. « Le chevalier Siegefrid avait peu de soucis de cœur; mais il entendit conter qu'il y avait en Bourgogne une jeune fdle belle à souhait : ce fut elle qui lui causa plus tard tant de joie et tant de peines

« Le fils de Siegelinde conçut la pensée d'aimer cette noble fdle. 11 s'inquiétait peu de la poursuite de tous les prétendants : Siegefrid seul méritait l'amour d'une si noble dame. Aussi la belle Ghriemhild

1 Saint Paul.

2 Ce n'était pas toujours le page qui choisissait sa dame. Je lis dans les Mémoires du duc de Bouillon, édit. Michaud, p. S : « L'on avait dans ce temps-là une coutume, qu'il était messéant aux jeunes gens de bonne maison, s'ils n'avaient une maîtresse, laquelle ne se choisissait par eux et inoins par leur affection; mais ou elles /(aient données par quelques parents ou supérieurs, ou elles-mêmes choisissaient ceux de qui elles voulaient être servies... »

? Sainte- Palaye, p. 2 et 159.

devint plus tard la femme du valeureux Siegefrid.

« Ses parents et ses hommes lui conseillaient que, puisqu'il voulait taire un choix d'amour constant, il courtisât quelque femme qui pût mieux lui convenir. Le hardi Siegefrid répondit : « C'est Chriemnild que « je veux ;

« Chriemhild, la belle fille de Bourgogne, et je la « veux à cause de son extraordinaire beauté. Je sais, « et c'est ce qui me décide, qu'il n'y a pas roi, si puis- « sant qu'il soit, voulant avoir femme, à qui il ne « convint d'aimer cette puissante reine. »

« Siegemond (père de Siegefrid) apprit cette nouvelle : ses hommes en parlaient. C'est par là qu'il sut le dessein de son fils. Cela lui fit beaucoup de peine que son fils prétendit à une fille si puissante et si fière.

« Siegelinde l'apprit aussi, et elle craignit pour la vie de son fils, car elle connaissait Gunther et ses hommes. On chercha donc à dégoûter le chevalier de son projet.

« Le brave Siegefrid répondit : «. Mon cher père, « j'aimerais mieux renoncer pour toujours à l'amour « des nobles femmes, que de ne pas prétendre jus- « qu'où mon cœur peut généreusement atteindre en « amour. Quant à ce que peut dire le inonde, il ne « faut point s'en soucier ' . »

Plus la dame qu'avait choisie le chevalier était belle et fière, plus le chevalier était hardi et entreprenant, afin de toucher son cœur par la gloire de ses prouesses. Aussi importait-il fort au maintien de la

1 Les Kibelungeu, 3e aventure.

bonne chevalerie que les dames ne se laissassent pas trop vite attendrir aux mérites de leurs serviteurs. Les aventures et les quêtes merveilleuses des chevaliers errants, les joutes et les tournois n'étaient en honneur que lorsque les dames savaient encourager les chevaliers par un juste mélange de sévérité et de douceur. « Je vois, dit avec chagrin le roi Perce- Forest1, que la bonne renommée des chevaliers a tant heurté aux cœurs des pucelles, qu'elles ont leurs cœurs adoucis et ouverts Si elles se fussent tenues plus fières, jamais la chevalerie ne se lut sitôt départie de moy *. »

Les femmes n'ont eu dans aucune société une plus grande part que dans la société du moyen âge, qui avait hérité des traditions de la Cermanie. Elles sont les institutrices de la jeunesse, elles inspirent les grandes actions, elles sont les juges de l'honneur et de la gloire militaire, elles ont le pouvoir dans la maison, la dignité au dehors; il ne leur manque môme pas l'ascendant que donnaient aux femmes germaines la fermeté et l'adresse qu'elles mettaient à panser les blessures des guerriers et à les guérir. Les princesses croyaient devoir soigner de leurs mains les plaies que les chevaliers avaient reçues en les défendant; elles aimaient à charmer par leur entretien les ennuis de la convalescence, et c'est dans ces moments de faiblesse et d'attendrissement que s'échappaient les plus doux aveux. « Voici, disait la « reine de Bretagne au chevalier Bruneo grande-

1 Dans le roman de ce nom, Sainte-Palaye, p. 1 et 58.

2 Sainte-Palaye, p. 1 et 159.

« ment blessé, voici ma fille qui entend très-bien o l'art de chirurgie, laquelle vous visitera souvent. » Brunco reçut cette parole tout autrement que la reine ne l'entendait, pour ce que il aimait Mélicie

de tout son cœur Lors la reine se retira, laissant

sa fille et quelques-unes de ses demoiselles pour regarder à ce qui luy était nécessaire. Au moyen de quoy, Mélicie se vint asseoir tout au plus près de luy et en part, dont il pouvait aisément voir l'excellence de la beauté, qui lui causait tant d'aise et de bonheur qu'il n'eût voulu être sain de sa plaie nouvelle, sentant l'ancienne, qu'amour luy avait faite, recevoir allégement par le gracieux propos que luy tenait la jeune princesse , qui l'assura qu'en brief il serait guéri, pourvu qu'il fit entièrement ce qu'elle lui commanderait. « Autrement, disait-elle, vous pour- « riez tomber en danger de votre personne. — Ma- « dame, répondit-il, jà à Dieu ne plaise que je vous « désobéisse en tout ce que vous m'ordonnez : car je « suis sûr que, fesant autrement, ce serait la fin de « ma vie. » Bien cognut Mélicie à quelle fin tendait celte parole. Néanmoins elle n'en fit semblant, et, luy ayant mis le premier appareil, lui dit : « Mon « seigneur Bruneo, je vous prie, mangez un peu « pour l'amour de moy; puis essayez à reposer, si « vous pouvez. » Lors lui fit apporter les viandes qui lui étaient propres, et elle-même, d'une main plus blanche qu'albâtre, taillait devant lui avec tant de bonne grâce, que Bruneo, qui la regardait, ne se souvenait d'autre mal qu'il eût'. »

1 Amadis de Gaule, edition «le Paris, i 537, t. III, p. 22.

372 de l'amour

Ainsi, dans la chevalerie, tout tendait à l'amour : l'éducation des pages, les prouesses des chevaliers, la guérison des blessures, la lenteur des convalescences. Cet amour, qui n'était pas toujours aussi modeste et aussi chaste que l'enseignaient les docteurs de la chevalerie, était-il au moins toujours fidèle ? N'y avait-il pas des chevaliers qui fussent inconstants, et des princesses ou des héroïnes qui fussent coquettes'!1 Les romans de chevalerie sont pleins des inconstances et des jalousies des amants. Partout, à côté de l'amour fidèle, se rencontre l'amour volage; partout Galaor est à côté d'Amadis. Amadis représente les règles de la chevalerie, Galaor en représente les mœurs.

Le moyen âge avait fait de l'amour le principe de la chevalerie; il essaya même d'en faire une sorte d'institution publique : je veux parler des cours d'amour, qui sont un des traits les plus singuliers des mœurs du moyen âge.

L'amour est, de tous les sentiments humains, celui qui répugne le plus à la règle et à la discipline. Il relève tellement des goûts et des penchants individuels, qu'il est impossible de le soumettre au joug d'un code ou d'un statut général. L'institution qui comporte le plus l'amour, le mariage, se garde bien de chercher sa force dans l'amour seulement : il appelle à son aide d'autres sentiments, il prend dans la religion et dans la loi d'autres garanties. Le moyen âge eut la prétention de faire de l'amour seul une institution à côté du mariage et même contre le mariage; il voulut régler la conduite du plus capricieux des sentiments. De là l'institution ou l'usage des cours d'amour.

Selon le code des cours d'amour, l'amour' était impossible dans le mariage; car, dans l'amour, tout devait être de grâce et de faveur, tandis que dans le mariage tout était de droit. « Un époux, dit un troubadour, ferait quelque ebose de contraire à l'iionneur, s'il prétendait se comporter avec sa femme comme un chevalier avec sa dame, puisque la bonté de l'un ni de l'autre ne pourrait s'en accroître, et qu'il n'en résulterait pour eux rien de plus que ce qui existait déjà de droit ' . » Étrange morale qui défendait au chevalier d'aimer sa femme parce que la loi l'y obligeait , et qui lui prescrivait d'aimer la femme d'un autre parce que la loi le lui défendait. Les troubadours, les chevaliers et les dames semblaient à cette époque avoir fait une conspiration contre le mariage. On ne trouve dans les jugements des plus anciennes cours d'amour que des arrêts contre le mariage. Ainsi, un chevalier aimait une dame, et ne pouvait s'en faire aimer, parce qu'elle aimait un autre chevalier. Cependant, ne voulant pas désespérer cet amant malheureux, la dame lui promit de le prendre pour chevalier, si elle perdait celui qu'elle aimait. Peu de temps après, elle épousa son chevalier aimé ; le chevalier dédaigné vint alors lui demander de le prendre pour son chevalier. C'était, disait-il , l'exécution de la promesse faite : la clame soutenait que c'était son mari qui était son chevalier; l'autre qu'il n'était plus chevalier étant mari. Le débat fut porté devant Éléonore de Poitiers, juge fort suspect dans une question de mariage, et Éléonore dé-

1 Fauriel; Histoire de ta poésie provençale, t. I, p. sog.

374 DE l'amour

cida que la dame ayant perdu son amant en le prenant pour mari, devait prendre l'autre pour amant1. Si l'amour avait ainsi le pas sur le mariage, c'était, dit-on, la faute du mariage, tel que l'avaient fait les mœurs féodales. Comme les femmes héritaient des fiefs , c'était souvent pour leurs fiefs que les seigneurs féodaux les épousaient; mariages d'ambition, où personne n'aimait et n'était aimé. Comme il faut que l'amour se place toujours quelque part, il se plaçait à côté du mariage; la dame avait un chevalier qui n'était pas son mari , et le mari une dame qui n'était pas sa femme. Une pareille coutume n'eût point pu s'établir publiquement, si ce n'eût été qu'un arrangement fait par les passions. Ce fut une théorie, et , dans cette théorie, les passions furent épurées, de manière à perdre leurs apparences grossières; l'amour, qui était incompatible avec le mariage, fut par compensation déclaré incompatible aussi avec la volupté2. « Il ne sait d'amour vraiment rien , dit un troubadour, celui qui désire la possession entière de sa dame. » Rassurés et autorisés par cette théorie , les chevaliers et les dames ne craignaient pas d'aimer hors du cercle du mariage; et, dans les romans de chevalerie qui mettaient ces. belles maximes en action, tandis que le monde les mettait parfois en oubli, les dames n'hésitaient pas à avouer à leurs maris l'amour qu'elles avaient pour leurs chevaliers. Dans le roman de Philomcna, Rolland est le chevalier d'une reine musulmane, la belle Oriunde, femme du roi Matran,

1 Fauriel, Ilisloire de la poé$ie provençale, 1. 1, p. 507. 7 Ibid-, p. si 2.

et, comme Rolland bat les musulmans, Oriunde s'en réjouit. « Quand Matran eut entendu Oriunde, il lui répondit que bien mal avait-elle parlé, et que tout ce qu'elle avait dit, c'était pour l'amour de Rolland, dont elle serait quelque jour justement punie. Et la reine comprit que Matran ne parlait ainsi que par jalousie , et lui dit : Seigneur , mêlezvous de votre guerre, et laissez-moi faire l'amour. Vous n'y avez nul déshonneur, puisque j'aime un si noble baron et si expert aux armes que Rolland, neveu de Charlemagne, et que je l'aime de chaste amour. Matran ayant ouï cela , se retira de devant la reine, tout courroucé et tout marri '. » Voilà un courroux bien patient pour un compatriote d'Othello; mais Matran a lu le code des cours d'amour : l'aveu de la reine est un chagrin pour lui , mais ce n'est pas une infraction à la foi conjugale. Je ne blâme pas la pensée de fonder les institutions sur les sentiments du cœur humain; mais il faut savoir distinguer entre les divers sentiments, tous n'étant pas capables de devenir des institutions. Le sentiment du moi a fondé la propriété; le sentiment de la famille a fondé l'hérédité. Voilà les institutions fondées de temps immémorial. sur les sentiments et les penchants du cœur humain. Le christianisme a fondé aussi sur les sentiments du cœur humain, deux grandes institutions : l'Église, qui représente le sentiment religieux et qui lui donne une forme et une organisation; les ordres monastiques, qui représentent, dans le sentiment religieux, le goût

1 Fauiiel, Histoire de la poésie vrovençaie, t. I, p. 508.

du dévouement et du sacrifice. Le moyen âge, à son tour, a voulu faire de la bravoure guerrière une institution. 11 ne voulait pas faire une armée régulière, parce que les principes de la société féodale s'opposaient à ce genre d'établissement ; mais il a créé la chevalerie. Pour fonder cette institution, le moyen âge avait associé au sentiment de la force et de la bravoure guerrière le penchant à protéger la faiblesse, qui est le plus bel attribut de la force et de la bravoure. La chevalerie, quoiqu'elle ne soit pas devenue une institution politique et civile, comme la féodalité ou comme l'Église, eut cependant une grande influence morale, égale au moins au pouvoir d'une institution publique. Ce fut alors que, pour achever d'animer et de polir la noblesse féodale, la chevalerie admit l'amour et en fit le principe de l'éducation des pages, la cause et la récompense des prouesses des chevaliers; et même, croyant que ce n'était pas assez de s'aider de l'amour comme d'une heureuse influence, elle voulut aussi en faire une institution. Elle échoua dans cette bizarre tentative. La chevalerie n'était qu'une grande influence morale : l'amour, à plus forte raison, continua d'être une grande influence, et ne devint pas une institution publique. Cependant il est resté dans l'histoire et dans la littérature des témoignages et comme des débris de cette tentative : ainsi les cours et les arrêts d'amour ; mais ces cours ne furent que des académies, et ces arrêts que des consultations de fantaisie. Il y eut toute une littérature fondée sur la science de l'amour; il y eut une scolastique, une casuistique el même une jurisprudence amoureuses qui se plaçaient

à côté de la chevalerie pour en régler et surtout pour en excuser les mœurs. Mais ce ne fut qu'une littérature et une coutume : ce ne fut ni une loi ni une institution.

Nous retrouverons dans la poésie et dans les romans du seizième et du dix-septième siècle l'influence de l'amour tel que le concevait la chevalerie et tel aussi que l'enseignaient les casuistes ou les jurisconsultes des cours d'amour. J'ai voulu seulement, dans ce chapitre, indiquer l'origine et le caractère général de l'amour chevaleresque.

Outre ce genre d'amour, il en est un autre qui tient, dans la littérature moderne, une place immense, et qui a ses origines et ses titres dans la littérature ancienne. Je veux parler de l'amour platonique, de cet amour qui n'est plus une passion, mais une doctrine. Je dois en traiter rapidement avant d'arriver à l'amour tel qu'il est exprimé dans le dix-septième siècle; car il est impossible de comprendre le théâtre et les romans de ce siècle, si l'on ne connaît pas les doctrines de l'amour platonique.

DE l'aMOI'U PLATONIQUE.

Il n'y a dans la poésie antique, ni dans Homère, ni dans les tragiques grecs, ni dans Plaute et dans Térence, ni dans Horace ou dans Ovide, rien qui ressemble à cet amour tantôt mystique et enthousiaste, tantôt guerrier et chevaleresque, qui est un des traits caractéristiques des littératures modernes. Ne croyez pas cependant qu'on ne retrouve pas dans l'antiquité la trace de ce genre d'amour; seulement il ne faut pas le chercher d.-vns la poésie, mais dans la philosophie. Le Banquet de Platon est le modèle et la théorie de cet amour mystique et chevaleresque qui a surtout fleuri dans les temps modernes. Mais ne confondons pas ici la théorie avec la cause. A voir l'analogie qui existe entre les sentiments du Banquet de Platon et des poètes ou des romanciers du seizième ou du dix-septième siècle, on serait tenté de penser que l'amour mystique et chevaleresque est né de l'étude et de l'imitation du Banquet : il n'en est rien. L'amour mystique et chevaleresque est né des idées chrétiennes et des idées guerrières du moyen âge. La religion et la chevalerie sont les deux causes principales de ce genre d'amour; mais il doit beaucoup aussi au Banquet de Platon, car c'est là qu'il a trouvé

DE l'amour PLATONIQUE. 3/ï)

sa théorie. Il était un sentiment; en lisant le Banquet, il est devenu une science. La science, à son tour, s'est répandue et accréditée à l'aide du sentiment. Le Banquet de Platon a été plus heureusement mis en action par les chrétiens et pas les chevaliers qui le connaissaient à peine, que par les philosophes païens qui l'étudiaient sans cesse; et la pensée de Platon, quia eu beaucoup de commentateurs dans le paganisme, n'a eu ses plus nobles disciples et ses plus généreux initiés que dans le christianisme.

Le Banquet est une suite de dissertations sur l'amour, faites à tour de rôle par les convives réunis autour de la table du jeune Agathon ; et ces convives sont Socrate, Platon, Pausanias, Éryximaque, Aristophane et Alcibiade. Ils aiment mieux, comme entre gens d'esprit, la conversation que le repas : ils se décident donc à boire modérément, à renvoyer la joueuse de flûte qui assistait ordinairement aux repas des anciens et à causer de l'amour : « Car c'est une chose étrange, dit Éryximaqu>, que, de tant de poêles qui ont fait des hymne? et des cantiques en l'honneur de la plupart des dieux, aucun n'ait fait l'éloge de l'Amour, qui est pourtant un si grand dieu'. » Puisque la poésie n'a pas chanté l'amour et n'en a pas exprimé les effets, c'est à la philosophie à réparer cet oubli ; nouveau témoignage de l'indifférence que la poésie antique avait eue jusqu'alors pour cette passion de l'amour qui tient une si grande place dans la poésie moderne. « Que chacun donc, continue Éryximaque, prononce un discours à la

' Œuvres de Platon, traduction de M Cousin, 1831, tome VI, p. 246.

380 de l'amour platonique.

louange de l'amour. » Phèdre commence, et, dès le début de son discours, se trouvent ces belles paroles qui semblent avoir enfanté, pour ainsi dire, toute une littérature :

« Il n'y a ni naissance, ni honneur, ni richesses, rien enfin qui soit capable, comme l'amour, d'inspirer à l'homme ce qu'il faut pour se bien conduire : je veux dire la honte du mal et l'émulation du bien ; et, sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier ni un État fasse jamais rien de beau ni de grand. J'ose même dire que, si un homme qui aime avait, ou commis une mauvaise action, ou enduré un outrage sans le repousser, il n'y aurait ni père, ni parent, ni personne au monde devant qui il eût tant de honte de paraître que devant ce qu'il aime. Il en est de même de celui qui est aimé : il n'est jamais si confus que lorsqu'il est surpris en quelque faute par son ami. De sorte que, si par quelque enchantement un État ou une armée pouvaient n'être composés que d'amants et d'aimés, il n'y aurait point de peuple qui portât plus haut l'horreur du vice >et l'émulation de la vertu. Des hommes ainsi unis, quoiqu'en petit nombre, pourraient presque vaincre le monde entier : car il n'y a personne par qui un amant n'aimât mieux être vu abandonnant son rang ou jetant ses armes que par ce qu'il aime, et qui n'aimât mieux mourir mille fois que subir celte honte, à plus forte raison que d'abandonner ce qu'il aime et d&le laisser dans le péril. Il n'y a point d'homme si timide que l'amour n'enflammât de courage et dont il ne fit alors un héros; et ce que dit Homère, que les dieux inspirent de l'audace à cer-

de l'amour PLATONIQUE. 38 1

tains guerriers, on peut le dire plus justement de l'amour par rapport à ceux qui aiment ' . »

Est-ce un Athénien qui parle ainsi, ou quelqu'un des chevaliers de la Table ronde? Je n'en sais rien, en vérité, tant les langages se ressemblent. Écoutez, en effet, cette conversation entre Gyron le Courtois, un des chevaliers de la Table ronde , et la dame de Maloane, chevauchant ensemble à travers une épaisse forêt2. La dame de Maloane venait d'être délivrée par Gyron le Courtois des entreprises d'un chevalier félon, et elle était émue d'une tendre reconnaissance. Gyron, de son coté , aimait fort la dame de Maloane ; mais il la respectait autant qu'il l'aimait , parce qu'elle était la femme du chevalier Danayn, son vaillant ami. Avec de pareils sentiments, ils allaient par le bois se taisant et se regardant. Mais « la dame de Maloane, qu'Amour tenait en ses lacs si durement qu'elle ne pouvait plus son penser celer, si commença à dire à Gyron ces paroles en grand doute : « Sire (ainsi Dieu vous donne bonne aventure!), « quelle est la chose de ce monde qui plus tôt mène « un chevalier à faire prouesse et valeur ?

« — Dame, dit Gyron, n'en doutez point, c'est « Amour. Amour est si haute chose et a si merveil- « leux pouvoir, qu'il ferait, au besoin, d'un homme « couard un preux et hardi chevalier.

« — En nom de Dieu, sire, selon ce que vous me « dites, il m'est avis qu'Amour est trop puissante « chose.

1 Platon, trad. de M. Cousin, t. VI , p. sso.

2 Voyez le roman de Gyron le Courtuiï . dans la Bibliothèque des Romans, octobre 1776 , t. I.

382 de l'amour platonique.

« — Dame, reprit- il , ainsi m'aide Dieu! vous « dites la vérité pure. Or, sachez que jamais en jour « de ma vie je n'eusse été tel chevalier, comme « messire Lac vient de l'éprouver , n'eût été la

« grand'force qui est en Amour Oui, dame, si

« n'eût été la très-grand' force d'Amour, je n'eusse « pu faire en ce tournoi ce que vous vîtes; et, si je « fis là aucune chose dont je doive avoir los et prix, « j'en dois savoir gré à Amour et à ma dame que « j'aime. Nulle autre chose au monde je n'en dois a remercier. »

C'est ainsi que les romans de chevalerie sont, sans que leurs auteurs s'en doutent, un perpétuel et gracieux commentaire du Banquet de Platon.

A côté de cet amour qui inspire les grands sentiments et les belles actions, et si bien célébré par le Phèdre du Banquet , il est un autre amour que le jeune Agathon chante, à son tour, dans un hymne digne d'Anacréon et digne aussi de Socrate qui l'entend , tant la philosophie s'y mêle naturellement à la poésie ! C'est l'Amour tel qu'il est dans l'Olympe païen , ou plutôt tel qu'il est sorti du ciseau de Praxitèle, car les dieux du paganisme doivent beaucoup à la sculpture grecque : c'est elle qui leur a donné cette forme gracieuse et charmante qui fait qu'ils ont gardé l'immortalité des beaux-arts après avoir perdu' l'immortalité divine. Seulement, sous le ciseau du sculpteur , l'idée ou le sentiment que représentait chaque divinité s'effaçait , pour ainsi dire, dans la beauté de la forme : le corps éclipsait l'âme. Au contraire, dans le discours d'Agathon, qui est un artiste, mais qui est aussi un philosophe, la

de l'amour platonique. 383

pensée se dégage de la forme sans rien perdre cependant de la grâce de cette forme; le dieu s'idéalise, et cependant il garde une réalité charmante. « L'Amour, dit Agathon, plane et se repose sur tout ce qu'il y a de plus tendre : car c'est dans les âmes des dieux et des hommes qu'il fait sa demeure, et encore n'est-ce pas dans toutes les âmes indistinctement. Rencontret-il un cœur dur, il passe et ne s'arrête que dans un cœur tendre. Or, s'il ne touche jamais de son pied ou du reste de son corps que la partie la plus délicate des êtres les plus délicats, ne faut-il pas qu'il soit doué lui-même de la délicatesse la plus exquise? Il est donc le plus jeune et le plus délicat des dieux. J'ajoute qu'il est d'une essence toute subtile : autrement, il ne pourrait pénétrer partout, se glisser inaperçu dans tous les cœurs et en sortir de la même manière. Et qui ne reconnaîtrait une subtile essence à la grâce qui, de l'aveu commun, distingue l'Amour? Amour et laideur sont partout en guerre. Jamais l'Amour ne se fixe dans rien de flétri, corps ou âme; mais où il trouve des fleurs et des parfums , c'est là qu'il se plaît et qu'il s'arrête '. »

Quel heureux mélange du langage des sens et du langage de l'âme ! Comme tout est pensée et comme tout est image ! Comme tout ce qui est forme devient une idée délicate et fine ! Comme tout ce qui est idée devient une forme gracieuse et belle ! Tel est l'art de Platon : il sait faire sortir l'idée de la forme, il sait expliquer le sens divin de ces beaux corps que la Grèce adorait dans ses temples. 4h ! j'admire le

1 Platon, traduit par M. Cousin, t. VI, p. 2 8 S.

384 de l'amour platonique.

sculpteur qui voit dans le bloc do marbre la statue qui y est captive, et qui l'en fait sortir d'un coup de son ciseau; mais j'admire encore plus le philosophe qui sut le premier voir dans les marbres de Phidias et de Praxitèle l'idée divine qui y était captive aussi, et qui, délivrant le dieu de sa prison, l'a montré à tous les yeux, non plus seulement dans la splendeur de sa beauté matérielle , mais dans la splendeur de sa beauté morale.

En développant ainsi le sens de la sculpture grecque , Platon n'a pas altéré par de vaines subtilités la signification des marbres de Phidias. Le philosophe a continué l'œuvre du statuaire, et, quand par lui l'art a été mené de la forme humaine vers l'idée divine , il n'a fait que le pousser sur la route que l'art avait ouverte. N'oublions pas, en effet, ce que l'art grec avait fait des dieux qui lui étaient venus de l'Asie. Je les vois encore , ces dieux bizarres et monstrueux , avec leurs difformités pleines d'allégories mystérieuses ; je les vois monter sur les vaisseaux de Cécrops ou de Danaùs , et aborder aux rivages de la Grèce ; mais , dès qu'ils ont touché celle terre merveilleuse , peu à peu leurs formes s'épurent, leurs traits s'embellissent. Que sont devenus, dieux de l'antique Egypte, vos bras raides et immobiles , vos jambes attachées l'une à l'autre, vos corps accroupis sur leurs sièges de porphyre et dont ils semblaient ne point pouvoir se séparer ? Vos gestes se sont assouplis, vos pieds marchent, vos bras s'arrondissent, vus mains s'ouvrent, vos lèvres parlent , vos yeux voient ; vous n'êtes plus de hideuses images et d'étranges symboles faits pour

de l'amour platonique. 385

effrayer la terre plutôt que pour l'instruire. En passant du domaine de l'allégorie, qui est savante, compliquée et difforme, dans le domaine de l'art, qui vise à la simplicité et à la -beauté, les dieux ont pris la forme des plus beaux d'entre les humains , et c'est dans cette beauté humaine qu'ils ont trouvé la divinité, car ils ont charmé et élevé l'âme qui les contemple. La philosophie venant après l'art, Platon après Phidias, a révélé à l'homme le sens vraiment divin de celte beauté. Ne me parlez donc plus des cent mamelles de la Diane d'Éphèse, enveloppée dans sa gaine mystique, vain emblème qui, pour révéler la fécondité de la nature, ne vaut pas la beauté de la Vénus génératrice qu'a sculptée la statuaire et qu'a chantée la poésie. Ne me parlez pas des cent bras des Titans, pauvre image de la force, auprès du mouvement de sourcils que Phidias a donné a son Jupiter olympien pour remuer le monde. L'allégorie orientale tourmentait et défigurait la forme pour lui donner un sens ; l'art grec la spiritualise par la beauté, cl, à mesure que la matière s'épure en s'embellissant, elle parle à l'âme un langage que celle-ci entend mieux.

Ce travail du génie de Platon pour aller du beau au bon ne se fait voir nulle part plus clairement que dans la transformation morale qu'il fait subir à l'idée de l'amour, tel surtout qu'était l'amour chez les Grecs. Ici j'hésite à parler et j'hésite à me taire. Que dire, sinon s'écrier, en prenant le chaste et brûlanl langage de Racine :

Dans quels égarements l'amour jeta la Grèce! ». 33

386 de l'amour platonique.

Mais, plus cet amour nous semble étrange en ses égarements, plus il est beau de le voir se purifier entre les mains de Platon. Oublions qu'Àlcibiade assiste au banquet; oublions que Platon prend l'amour tel qu'il est dans la Grèce, et ne voyons qu'où il le conduit. Quelle merveilleuse analyse , et comme il prend tour à tour tous les instincts de l'amour pour les spiritualiser ! Comme il les arrache à la terre pour les élever au ciel ! Ne craignez pas qu'il en néglige un seul comme trop grossier et indigne de la philosophie : il sait l'art de les transformer. Oui, l'objet de l'amour est la génération ; mais qu'est-ce que la génération elle-même , si ce n'est la perpétuité de la nature humaine ? C'est par là que l'humanité dure et s'immortalise sur la terre ' , mettant ce qui nait à la place de ce qui meurt , effaçant les vieillards qui tombent sous les jeunes gens qui fleurissent. Ce que l'amour cherche dans la génération, c'est donc l'immortalité : « Et ne nous étonnons plus que tous les êtres attachent tant de prix à leurs rejetons , puisque l'ardeur de l'amour dont chacun est tourmenté sans cesse a pour but l'immortalité2! »

Ce besoin d'immortalité que Platon découvre dans les instincts de l'amour et qui les ennoblit, c'est la beauté surtout qui l'excite. Mais quoi ! qu'est-ce que la beauté? est-ce seulement la beauté des corps, celle que donnent et qu'emportent les années? Non. Si Platon est trop Crée pour dédaigner la beauté

1 Platon, trad. de M. Cousin, l. VI, p. 307 à 310. 3 Ibid., pap. 3io ,

de l'amour platonique. 387

des corps, il est trop philosophe pour ne priser que celle-là : aussi , arrachant bientôt ses convives aux idées de leur temps et de leur âge, Socratc (car c'est lui qui parle) élève leurs regards de la beauté des formes à la beauté des sentiments, de la beauté des sentiments à la beauté des idées , jusqu'à ce qu'ils atteignent à l'idée suprême du beau. La beauté du corps n'est que le premier degré de cette échelle du beau qui commence sur la terre et qui aboutit aux cieux ; et à mesure que nous montons ces degrés divins , l'idée du beau qui monte devant nous et qui nous appelle , se transfigure et se purifie. Voyez comme elle se dépouille peu à peu des enveloppes périssables du corps , du sexe , de l'âge , du pays, différences illusoires et fugitives qui trompent les yeux du vulgaire et lui cachent l'éternelle unité du beau ! A cette hauteur, la beauté de l'âme est tout ; celle des formes n'est plus rien. Heureux donc celui qui , instruit des vrais mystères de l'amour, s'élève, dans ses contemplations, jusqu'au sommet merveilleux où réside la beauté souveraine, celle qui n'a ni naissance ni fin , qui ne connaît ni l'accroissement ni la décadence, qui n'a point de forme ni de visage, qui n'est pas même telle pensée ou telle science particulière, qui ne change et qui ne varie point, et d'où sortent, comme d'une source inépuisable, toutes les idées du beau ici-bas, sans que jamais l'éternelle et souveraine beauté s'appauvrisse en prêtant son image à la terre , ou s'enrichisse en la retirant ! Heureux qui , voyant face à face et sous sa forme unique cette beauté divine, attache ses yeux et ses désirs à sa contemplation et

388 de l'amour platonique.

à son commerce ! Heureux enfin qui enfante avec elle la vertu et la vérité, qui sont les filles de la beauté ! car celui-là vraiment n'est plus un homme : il est immortel, il est Dieu ' !

Voilà comment dans un rep is, la tête couronnée de fleurs et la coupe à la main, Socrate révélait cette religion de l'amour et de la beauté immatériels. Aussi ne suis-je pas étonné que l'antiquité ne l'ait pas comprise. Il semble même que ce soit à dessein que Platon, dans son Banquet, ait montré, après Socrate et celte révélation, Alcibiade arrivant à moitié ivre, la tête ornée d'une épaisse couronne de violettes et de lierre 4, et derrière Alcibiade une troupe de buveurs plus ivres encore que lui et plus gais, qui viennent troubler l'entretien et étouffer la voix du philosophe3. Ce dénoûment est une sorte d'emblème. La société païenne , avec la licence de ses mœurs, n'était pas capable de pratiquer, même dans sa littérature, les leçons du philosophe. La doctrine de l'amour platonique resta donc dans la philosophie et fut commentée par les philosophes, sans passer dans la poésie épique ou dramatique. Il fallait, pour qu'elle eût son efficacité, d'autres mœurs et d'autres idées.

L'histoire de l'influence de l'amour platonique a eu, depuis l'ère chrétienne jusqu'au xvne siècle, trois phases diverses que je dois indiquer rapidement. Je désigne ces trois phases par quelques grands noms : 1° les Pères de l'Église; 2° Dante

1 Platon, tome VI, p. 310 à 318.

2 Platon, tome VI, p. 319.

3 Voyez la fin du Banquet.

de l'amour platonique. 389

et Pétrarque; 3° enfin les platoniciens en Italie au xve siècle.

Les Pères de l'Église ont eu presque tous pour Platon une grande prédilection. Saint Augustin disait qu'en changeant bien peu de chose les platoniciens seraient chrétiens. ■ En effet, la doctrine de Platon sur l'amour et sur la beauté conduit naturellement à l'amour de Dieu. Cette beauté souveraine et immortelle, cette beauté qui est toujours une et toujours la même, qu'est-ce autre chose que Dieu? Et cette manière de s'élever du fini à l'infini, ce dépouillement de tout ce qui est passager et périssable, n'est-ce pas une doctrine toute chrétienne2? Ces pieuses extases de l'amour en face de la beauté éternelle, ces enfantements de la vertu et de la vérité, une fois que l'âme est entrée en commerce avec

' Quand on lit h passage de saint Augustin , on voit que ce peu est tout. Saint Augustin dit que, si les platoniciens avaient été éclairés par la lumière de la révélation, ils n'auraient eu que bien peu de chose à changer à leur doctrine pour la conformer au christianisme. Mais, entre le jilatonicisme et le christianisme, il y a toujours, selon saint Augustin, l'intervalle delà révélation. Le platonicisme prépare au christianisme, il n'y supplée pas. « Si hanc vitam illi viri (Platon et ses disciples) nobis « cuni rursus agere potuissent, vidèrent profecto cujus auctoritatc faci- « lius consuleretur hominibus, et, paucis mutatis verbis et sententiis, i ebristiani fièrent, sicut plerique recentiorum nostrorumque tempo- « rum platonici fuerunt. » (OEuvres de saint Augustin , édit. Gaume, t. I, p. 1212 ; De vera religione, chap. vu.)

2 Voyez comment saint Bonaventure, dans sa vie de saint François, explique par quels degrés le saint arrivait à l'amour divin :

« Exultabat in cunctis operibus manuum Domini et per jucunditatis spécula in vivificam consurgobat rationem et causam. Contemplabatur in pulchris pulcherrimum et pnr impressa rébus vestigia prosequebatur ubique dilectum, de omnibus sibi scalam faciens in eum qui est deside rabilis totus. (Ozanani, les Poètes franciscains en Italie.)

390 de l'amour platonique.

Dieu, fout cela, qui est de Platon, est aussi des Pères et des docteurs de l'Église. Le mysticisme, c'est-à-dire la transformation chrétienne du platonicisme, prend place clans ia théologie. Il y a, de saint Augustin jusqu'au XVII" siècle, une chaîne et une tradition continue d'idées mystiques, dont l'origine remonte à Platon : saint Denis l'Aréopagite, qui crée et qui organise la hiérarchie du monde mystique , mène à Scot Érigène ' ; Scot Érigène , qui pousse imprudemment le mysticisme vers la philosophie, mène à saint Bernard, qui le ramène à la foi chrétienne; saint Bernard mène à Gerson, Gerson à sainte Thérèse, en passant par l'Imitation dont Gerson mérite d'être l'auteur , et sainte Thérèse enfin à Fénelon, qui croit affermir et embellir la loi chrétienne en la faisant résider dans l'amour. Que de fois, en ouvrant au hasard un de ces auteurs, ne croit-on pas lire un commentaire du Banquet? Le langage est souvent bizarre, prétentieux, obscur; cependant la beauté de l'idée primitive et l'enthousiasme chrétien qui s'est heureusement emparé de la doctrine platonicienne, se sentent même sous le style diffus de la scolastique, comme le soleil se sent sous le brouillard \

1 « Extasim facit amor-, amatores suo statu demovet; sui juris esse « non sinit, sod in ca quœ amant penitus transfert. » (Saint Denis l'Aréopagite, De divinis nonrinibus, cap. iv.)

2 Écoutez comment parle Gerson dans son traité de la Pratique de la Théologie mystique : « Tout ce qu'il y a dans l'homme de spirituel et do divin est séparé, h l'aide do l'amour vivifiant , de tout ce qu'il y a de terrestre et de corporel. C'est ainsi que se fait la division de l'esprit et du rorps, c'est-à-dire de la spiritualité, et de la sensualité; c'est ainsi que loi se distingue du plomb ; et> comme Dieu est pur esprit et que la rcs-

DE l'amour PLATONIQUE . 391

J'ai suffisamment indiqué les ressemblances entre la doctrine de Platon et le mysticisme chrétien. Je dois maintenant noter les différences : il y en a deux qui sont caractéristiques.

La première est le dédain, et j'allais dire la haine, quele mysticisme chrétien a pour l'amour terrestre1. Platon s'en sert comme d'un acheminement à l'amour du beau; le christianisme le tient pour un

semblance des choses est la cause de leur union, on voit comment l'esprit de raison, ainsi purifié et dépouillé de ses souillures, s'unit à l'esprit de Dieu, parce qu'il devient semblable à cet esprit. »

1 Voyez le passage suivant de Gerson dans son sermou sur saint Bernard :

« Voici donc que, sur cette terre de pèlerinage , j'appelais mon âme à contempler parla voie des sens, et le ciel, et la terre, et la mer, et toutes les merveilles de beauté qu'elles renferment : beauté des formes dans les corps , giâcc à leur proportion régulière et au charme des couleurs et de la lumière; beauté des sons et des chants ; beauté dans ce qui s.' louche, dans ce qui se goûte, dans ce qui se sent et se respire, charmes infinis qui attirent et séduisent le cœur. Et je disais : Vois, mon âme, voilà tes amours, voilà les fleurs de ta guirlande, voilà les fruits de ta couronne; ne gémis donc plus, ne dis plus que tu languis d'amour. Mais mon âme se détournait de ces délices , elle dédaignait les beautés que lui offraient les sens, elle ne sentait que dégoût pour tant d'objets charmants, elle méprisait tout autre amour que l'amour qu'elle sentait pour toi , 6 mon Dieu ! Fièrc comme on est quand on aime, il n'y avait que toi qu'elle daignât aimer, ô toi qui es toute puissance, toute sagesse et toute beauté! Qu'y a-t-il, me disait-elle, o homme! qu'y a-t-il pour toi et pour moi dans toute cette beauté des choses matérielles? est-ce à nous d'aimer des délices qui nous sont communes avec les animaux? Que ics créatures soient belles et brillantes, j'y consens; mais combien est plus grande la beauté et l'éclat de celui qui les a faites! Si une image, une, ombre, une forme, une odeur peut ainsi nous attirer, de quelle force et avec quel empire doit nous entraîner à lui le principe d'où émanent tontes ces choses, Dieu enfin, dont l'amour ne laise ni amertume ni regrets! C'est lui que je cherche et que j'appelle. Quand viendra-t-il? Dites, filles de Jérusalem, dites à mon bien-aimé, si vous l'apercevez,

392 de l'amour platonique.

obstacle qu'il faut rompre. Dans Platon, la beauté des choses d'ici-bas attire nos premiers hommages; mais elle nous enseigne en même temps à les porter plus haut. Le christianisme n'admet pas cette halte dangereuse que Platon nous fait faire dans l'amour terrestre : il craint que nous ne soyons tentés de nous arrêter en chemin ; il nous pousse donc, dès le commencement, du côté de Dieu, et oppose hardiment l'amour divin à l'amour terrestre. De quelques vertus que la doctrine platonicienne veuille parer l'amour humain, cet amour est un péché : voilà son nom dans la doctrine chrétienne. Il faut donc le fuir. A cette haine de l'amour, je reconnais la doctrine qui prêche la virginité.

Ainsi, entre la doctrine chrétienne et la doctrine platonicienne, il y a une différence dans la méthode, puisque Platon prend l'amour humain comme un des degrés de l'amour du beau suprême , et que le christianisme le prend, au contraire, comme une entrave. 11 y a aussi une différence dans le but proposé à l'amour.

Le beau que Platon nous enseigne à aimer est une idée qui touche à Dieu; car c'est l'idée du beau infini, et tout ce qui est infini touche à Dieu. Cependant cette idée du beau infini, à la comparer avec Dieu tel que le christianisme nous enseigne à l'aimer, a quelque chose de vague et de confus. Elle est pure ; mais à mesure même qu'elle s'épure de

dites-lui que je languis d'amour. » (Œuvres de Gerson , t. IV, p. 742, ('•dit. in-folio.) Platon et Gerson suivent peut-être la même route et vont au même Lut; seulement Gerson ne s'attache qu'au Lut, et dédaigne la route. Platon aime à la fois la mute et le Lut

de l'amour platonique, 393

degrés en degrés, il semble qu'elle s'évapore. Elle a ce qu'il faut pour charmer l'imagination et pour l'élever, elle est la meilleure des inspirations littéraires; mais, pour attirer l'âme, pour la posséder par l'amour, elle manque un peu de réalité : elle ne la touche pas comme le Dieu notre Père qui est au ciel ; elle ne se l'attache pas comme le Dieu fait homme qui est mort pour nous sur la croix. L'objet que le christianisme donne à l'amour a donc plus de prise sur notre âme, il est plus précis. N'oublions pas de remarquer que dans Platon l'objet de l'amour n'a de réalité que dans les degrés inférieurs de l'échelle du beau, ce qui est un écueil; dans le christianisme, au contraire, la réalité est au sommet de l'échelle, et l'âme est naturellement attirée en haut. Platon a spiritualisé l'amour; mais il l'a rendu un peu vague et un peu subtil. Le christianisme a rendu à l'amour la réalité qu'il doit avoir, en lui donnant Dieu même pour objet et pour but.

Telle est, sous l'influence des Pères de l'Église, la transformation qu'a reçue la doctrine de Platon sur l'amour. Elle a été une des sources du mysticisme chrétien : l'amour du beau est devenu l'amour de Dieu. Mais le mysticisme, s'il peut dans les âmes ardentes s'approprier les affections du cœur humain et les satisfaire en les épurant, n'est cependant pas à la portée de tous les hommes ; il ne peut pas remplacer partout l'amour. Aussi l'amour ne fut-il pas vaincu, et il résista au mysticisme par ses bons comme par ses mauvais instincts. Que la débauche et le libertinage aient résisté aux efforts du christianisme, je n'en suis pas étonné, et je ne veux ni ne

394 de l'amour platonique.

('ois m'occuper de coltc lutte éternelle de la chair contre l'esprit ; mais l'amour résista aussi à l'aide des Ions instincts que Platon avait découverts. Il voulut rester une source de grands et nobles sentiments, sans pour cela devenir l'amour de Dieu; il prétendit qu'il pouvait être humain et pur, aimer les créations do Dieu, sans s'aller perdre dans les souillures du vice; il crut enfin qu'il pouvait se reposer sans danger sur quelques-uns des degrés inférieurs de l'échelle (lu beau. Seulement il ne prit pas l'échelle d'aussi bas que l'avait fait Platon : Platon était Grec et partait de l'amour grec. Dante et Pétrarque, qui restaurèrent, au quatorzième siècle, les doctrines de l'amour platonique, étaient chrétiens : ils partirent de l'amour tel que le connaissait la société chrétienne et chevaleresque au milieu de laquelle ils vivaient.

Dante et Pétrarque sont, dans la littérature moderne, les vrais créateurs de ce genre d'amour romanesque et subtil qu'on appelle l'amour platonique. L'attrait naturel de la beauté, les pensées de bonheur et même de vertu qui s'y rattachent clans l'âme humaine, voilà les deux éléments du personne Béatrix tel que Dante l'a divinisé dans son poème : Béalrix est à la fois une femme et une idée. Telle es! aussi la Laure de Pétrarque. Selon le caractère et le génie des poètes, la femme ou l'idée domine dans ces personnages qui représentent l'inspiration; mais il y a toujours dans les Béatrix et les Laure les deux éléments que j'ai indiqués, une femme et une idée.

Quelle est l'origine de ces femmes mystérieuses qui sont à la fois les anges gardiens et les muses des

de l'amodk PLATONIQUE. 395

poètes? Dans le Banquet, Socrate prétend tenir sa doctrine sur l'amour de Diotime, une femme de Mantinée, « qui était, dit-il, savante en amour et sur beaucoup d'autres cnoses. » Ce fut elle qui prescrivit aux Athéniens les sacrifices qui suspendirent dix an? une peste dont ils étaient menacés. Diotime est donc une sibylle et une prophétesse ; mais elle n'a rien de Laure ou de Béatrix, car elle n'est pas aimée. Laure et Béatrix n'inspirent que ceux qui les aiment; Diotime n'est pas de la famille de ces gracieuses inspiratrices des poètes. Je trouve, dans un ouvrage singulier du premier siècle de l'ère chrétienne, le Pasteur d'Hermas, un personnage qui me parait ressembler de plus près que la Diotime de Platon à Béatrix et à Laure.

Le Pasteur d'Hermas est un recueil de visions, d'allégories et de préceptes de morale. Hermas ne parcourt pas, comme Dante, l'enfer, le purgatoire et le paradis; mais il a des apparitions merveilleuses. Entre ces visions est celle d'une femme qu'il avait aimée autrefois, quand il était jeune, et qu'il avait aimée comme une sœur. Il raconte que, quelques jours avant sa première vision, il avait retrouvé à Borne cette bien-aimée de son adolescence, et que, la voyant aussi belle encore et d'aussi bonnes mœurs qu'elle était autrefois, il avait pensé qu'il aurait été heureux de l'avoir épousée; pensée répréhensibie, car Hermas est marié, mais qui est naturelle au cœur de l'homme, tant est grand le charme de ces premières et naïves affections de la jeunesse, que rien n'a désenchantées parce que rien non plus ne les a éprouvées. Ne nous étonnons donc pas de ce regret involontaire

396 de l'amour platonique.

rTHermas. D'ailleurs il nous dit, daas une des visions suivantes, que sa femme était médisante et acariâtre. Aussi pensait-il , se promenant dans la campagne, à celle qu'il avait aimée et qui n'était pas sa femme, quand il se sentit tout à coup pris de sommeil, et, pendant son sommeil, l'esprit de Dieu l'emporta dans un désert affreux, plein de rochers et de torrents. Mais sans doute l'idée de celle qu'il avait aimée et qu'il avait retrouvée ne l'abandonnait pas, car, le ciel s'étant entr'ouvert, il la vit qui le saluait du haut du ciel : « Je la regardai , et je lui dis : Que faites-vous « là? » Elle me répondit : « Je suis venue ici pour « accuser tes péchés devant le Seigneur. Le Sei- « gneur s'est irrité parce que tu as péché contre moi. « — Et quand, lui dis-je, et en quel lieu ai-je péché « contre vous, dans mes paroles ou dans mes ac- « tions? Ne vous ai-je pas toujours respectée comme « ma sœur? » Elle dit en souriant : « Un mauvais « désir est entré dans ton cœur. Ne crois-tu pas que « ce soit un péché pour un homme juste?... Prie « donc le Seigneur pour qu'il te pardonne. » Et, après qu'elle eut ainsi parlé, le ciel se ferma \ »

C'est après cette apparition de sa bien-aimée de jeunesse qu'Hermas a ses autres visions plus graves et plus mystiques. Mais qui ne sent que c'est l'émotion de l'amour, si je puis parler ainsi dans un pareil sujet, qui a éveillé l'imagination du croyant? qui ne sent que cette femme qui est venue se plaindre à Dieu du péché d'Hermas contre elle, mais qui ne le lui reproche qu'en souriant et qui l'avertit que

1 Le Pasteur d'Hermas, liv. I, vision 1.

de l'amour platonique. 397

Dieu le lui pardonnera, qui ne sent que cette femme, qui tient de la sainte des premiers chrétiens et de la dame des preux chevaliers, mérite bien mieux que la Diotime de Socrate d'être l'aïeule et la devancière de la Béatrix de Dante?

Dante, au surplus, a voulu nous faire connaître le sens caché de cet amour mystique et romanesque qu'il ressentait pour Béatrix ; et, dans sa Vita Nova, il raconte comment est né son amour et comment il s'est développé. Cet amour de Dante pour Béatrix n'a ni histoire ni aventures, ou plutôt c'est l'histoire d'une idée, car c'est à peine si Béatrix l'a vu, loin qu'elle l'ait aimé. Quant à lui, il était encore enfant quand il a vu Béatrix, qui était de son âge. Elle était belle, grave, sérieuse, et sa beauté a charmé l'âme de Dante ; il l'a aimée comme la plus gracieuse image du beau et du bon sur la terre. Et ne nous y trompons pas : qui que nous soyons ici-bas, nous avons tous senti, aux premières heures de la jeunesse, au moment où notre âme et nos sens s'épanouissaient au souffle d'une vie nouvelle, nous avons tous senti ce besoin d'aimer le bon sous l'image du beau, et tous aussi, comme Dante, nous en avons trouvé l'image quelque part, tous nous avons eu notre Béatrix; mais nous n'avons pas tous su profiter de notre trouvaille, peut-être aussi n'avons-nous pas eu le bonheur qu'a eu Dante. Béatrix, en effet, ne fut jamais ni sa femme ni son amie, car elle mourut jeune, et elle resta dans la mémoire du poëte comme une image d'innocence et de beauté que rien ne vint jamais ternir. Aussi, comme les souvenirs lui en sont gracieux et doux! comme il aime à raconter ce roman intérieur de son

398 DE l'amour platonique.

àme et les aventures mystérieuses de cette vie nou velle qui s'est accomplie tout entière dans son cœur sans que le monde en ait jamais rien su ni rien deviné! Oserai-je citer une de ces aventures, et remarquer en passant combien aux âmes vraiment passionnées il fout peu de fracas d'action pour avoir beaucoup d'émotions? « Un jour, dit Dante parlant de Béatrix, je la vis vêtue de blanc, entre deux dames belles aussi, mais un peu moins jeunes qu'elle. Elle suivait une rue, et moi je m'arrêtai tout tremblant. Ses yeux se tournèrent vers l'endroit où j'étais, et avec une bonté ineffable elle m'adressa un salut plein de décence... L'heure où son gracieux salut arriva jusqu'à moi, était, je l'ai remarqué, la neuvième heure du jour; et, comme c'était la première fois que ses paroles venaient à mon oreille, elles me furent si douces que, presque enivré, je quittai la foule, et, courant chercher un lieu solitaire, je me mis à penser à elle ' . »

Il est des amants qui se laissent volontiers arracher le secret du nom de leur maîtresse; ils en font confidence à table, entre amis qui boivent et qui proniellent d'être discrets. « Vous voulez, dit Horace*, que je boive encore cette coupe pleine d'un vieux falerne? soit, à condition que le frère de la belle Mégilla nous dira quelle est la dame qui a percé son âme des traits d'amour... Il hésite : je ne boirai qu'à ?,e prix. Allons, beau jeune homme, quel que soit l'objet de voire amour, vous n'avez point à en rougir, j'en suis sûr, et votre passion est aussi pure que

1 Vie Nouvelle, traduction de M. Dclécluze.

2 IJoiaee, liv. I, ode xxvn : Nalis in usum....

de l'amour platonique. 399

votre cœur. Faites-moi votre confidence : je serai discret. . Ah, malheureux! dans quel gouffre tu es tombé! Tu méritais mieux. » Voilà, à Rome, au temps d'Horace, les confidences amoureuses. Dans Florence, avec un amant comme Dante et avec une maîtresse comme Béatrix, les choses se passent autrement. Les amis de Dante voyaient bien qu'il était amoureux, et ils lui demandaient aussi, comme dans Horace : « Pour qui l'amour te fait-il ainsi souffrir? — Je les regardais en souriant et ne leur répondais rien. Un jour il arriva que la dame de mon cœur se trouva dans un lieu où se chantaient les hymnes de la reine du ciel. J'y étais, et de ma place je regardais celle qui faisait ma joie. Entre elle et moi était assise une dame belle et gracieuse, qui tourna souvent ses yeux vers moi, étonnée de mes regards qui paraissaient s'arrêter sur elle. Plusieurs s'aperçurent de ces mouvements, et on les remarqua si bien, qu'en sortant de ma place j'entendais dire près de moi : Voyez comme cette dame le fait souffrir d'amour ; c'est pour elle qu'il est malade. Ils la nommèrent , et je vis qu'il s'agissait de cette dame qui était placée au milieu de la ligne qui partait de la beauté de Béatrix et venait aboutir à mes yeux. Alors je me rassurai, voyant que mon secret n'était pas découvert, et je pensai même à me servir de cette dame pour mieux cacher la vérité. Je fis si bien en peu de temps, que tous ceux qui parlaient de moi croyaient savoir qu'elle était celle que j'aimais '. »

Cependant, ayant le droit désormais de paraître amoureux sans crainte du trahir son secret, Dante se

: Vie Nouvelle.

AOO DE l'amour platonique.

mit à faire des vers d'amour, comme c'était la mode du temps, adressant aux poètes et aux amants de Florence des défis poétiques, leur demandant de lui expliquer tantôt un songe, tantôt une énigme, leur contant ses rêveries, dont il s'applaudissait de voir qu'aucun d'eux ne pût comprendre le sens, mais que quelques-uns raillaient gaiement. Tel était Dante de Maiano, un de ses amis et de ses parents, qui, répondant à un de ces galants défis de Dante, lui conseillait simplement, pour dissiper ses vapeurs, d'aller prendre un bain et de consulter les médecins1.

Loin de vouloir suivre les conseils de son parent et de chercher à guérir de son amour, Dante s'y abandonnait chaque jour davantage comme à sa meilleure et à sa plus sûre inspiration. L'amour de Béatrix semblait peu à peu se confondre avec l'amour de Dieu, et Dante prenait, pour exprimer ses sentiments amoureux, le langage de la foi et souvent même de la théologie : « Je veux expliquer, dit-il, quelsvertueux effets produisait sur moi le salut qu'elle m'adressait. Quand je la voyais venir de quelque côté, plein de l'espérance de recevoir son gracieux salut, je ne me souvenais plus que j'eusse des ennemis, je me sentais enflammé du feu de la charité, et j'aurais pardonné sans peine à quiconque m'eût offensé. Si, dans cet instant, quelqu'un m'eût interrogé, je n'aurais su que lui parler d'amour2. »

Voilà comment, dans le Dante, l'amour inspirait l'homme, le rendant charitable, miséricordieux, lui

1 Voyez, tlans les Observations sur la Vie Nouvelle par M. Delécluze, le sonnet de Dante de Maiano.

'* Vie Nouvelle.

faisant oublier qu'il avait des ennemis, ou les lui faisant aimer. Quelle victoire remportée sur cette âme destinée aux haines et aux colères de la guerre civile !

Béatrix et Laure sont toutes deux de la même famille : mais l'amour de Pétrarque pour Laure est moins grave et moins élevé que celui de Dante pour Béatrix. Cet amour est plus littéraire, si je puis parler ainsi ; il inspire le génie du poëte plus que l'âme de l'auteur; il touche de plus près à l'amour platonique tel que nous le trouverons dans les romans et les tragédies du dix-septième siècle. Dans le Dante enfin , l'amour se sent du théologien ; dans Pétrarque, il se sent surtout du littérateur.

Ce n'est pas que Pétrarque, dans le commentaire qu'il a fait aussi lui-même" de son amour, n'ait voulu également nous représenter cet amour comme lui inspirant la sagesse et la piété. Cependant, entre les récits mystiques 'de la Vie Nouvelle de Dante et les réflexions dévotes des Dialogues du mépris du monde par Pétrarque, il y a une grande différence. J'entends bien Pétrarque dire à saint Augustin, son interlocuteur, que jamais rien de honteux ni de bas ne s'est mêlé à sa passion, et qu'on n'en peut blâmer que l'excès : « Si vos yeux pouvaient voir mon amour, vous le verriez aussi pur que la beauté de Laure. Que dis-je? c'est à Laure que je dois tout ce que je suis : jamais je ne serais parvenu à la moindre renommée, si son amour n'avait fait fleurir dans mon âme les germes de vertu que la nature y avait semés. C'est elle qui arracha ma jeunesse à la souillure du vice; c'est elle qui me deuna mon essor vers le ciel ; c'est

elle qui me fit aimer Dieu. J*ar elle je devins vertueux; car l'amour métamorphose les amants et les rend semblables à ce qu'ils aiment'. » Ces paroles sont un commentaire fidèle de la doctrine de Platon sur l'amour, et elles mettent Laure à côté de Béatrix ; mais, à la fin du dialogue, Pétrarque, vaincu par les arguments de saint Augustin, renonce à son amour : il l'abjure comme une erreur, comme un péché. Voilà ce que Dante n'eût jamais fait, lui qui s'écrie, à la fin de la Vie Nouvelle, qu'il espère qu'après sa mort son « âme ira voir la gloire de la bienheureuse Béatrix, qui dans le ciel contemple face à face celui qui est béni à travers tous les siècles2. » Dante, en effet, dans son amour n'a rien dont il puisse se repentir. Béatrix surtout, étant morte jeune, est passée au ciel avec toute sa beauté et toute sa pureté, et il n'est resté d'elle sur la terre que le sentiment de tendre admiration que Dante lui a conservé. Laure, au contraire, moins heureuse que Béatrix, a vécu. Elle a été mariée; elle a même vieilli ici-bas, nous dit Pétrarque, qui se vante de l'avoir aimée quand sa beauté était déjà passée, voulant montrer par là la chasteté de sa passion. Cependant ce commerce de Laure avec la terre, avec le temps et surtout avec le mariage, fait qu'elle est moins divine que Béatrix; son image est moins idéale; elle est plus femme. Aussi Pétrarque est-il forcé d'avouer que dans Laure il a aimé l'âme avec le corps. Son amour touche donc de près aux passions humaines, c'est-à-dire au péché. Saint Augustin, son interlocuteur, ne lui laisse,

1 De contempla mundi, 3 Vie nouvelle.

de l'amour platonique. 403

à cet égard, ni illusion ni relâche : il poursuit la passion de Pétrarque jusque dans ses replis les plus cachés, et d'aveux en aveux il l'amène à reconnaître qu'il a pris, pour arriver à l'amour de Dieu, la plus mauvaise route et surtout la plus longue, n'aimant dans le créateur que l'artiste qui avait fait de Laure le type parfait de la beauté, comme si, au contraire, la beauté des corps n'était pas la moins élevée des formes de la beauté suprême ' .

Ainsi Pétrarque désavoue et réprouve l'amour platonique; il l'abjure, pressé par la sagacité pénétrante de l'interlocuteur ou plutôt du confesseur qu'il s'est choisi. Avouons-le, en effet, saint Augustin est bien choisi pour être le confident et le censeur d'un amant comme Pétrarque, amant subtil, qui veut être à la fois amoureux et vertueux. Or, c'est là une prétention que saint Augustin, avec la connaissance qu'il a du cœur humain et l'expérience que lui a donnée sa propre vie, ne peut pas souffrir dans son pénitent. Et ne croyez pas que ce soit seulement quand Pétrarque le fait parler, que saint Augustin a cette science du cœur humain ; ne croyez pas que le poëte prête au Père de l'Église : je dirais volontiers qu'entre Pétrarque et saint Augustin, celui qui sait le mieux l'amour, celui même qui a le mieux aimé, c'est saint Augustin. Je ne veux pas parler ici des Confessions ; mais partout dans ses ouvrages éclate

1 « Quum creatum onine, creatoris aniore dilijjendum sit, tu contra, m creaturae captus illecebris, creatorcra non quomodo decuit araasti, sed u miratus artificem fuisti , quasi niliil ex omnibus formosius creasset, u quum tamen ultima pulckriludimim sit forma corporea. » (De Contemplv mtmdi, dialogue m.)

404 de l'amour platonique.

cette sagacité qui tient, à la pratique des passions humaines. De là, au milieu même de ses plus graves sermons , et surtout quand il prêche l'amour de Dieu, des retours inattendus et charmants sur la jeunesse, sur l'amour, et qui semblent comme une page oubliée des Confessions. Je ne puis résister au plaisir d'en citer un exemple : « Eh quoi ! dit-il dans un de ses sermons sur les Épîtres de saint Paul, si un amant s'habille autrement qu'il ne plaît à sa maîtresse, si en le voyant elle lui dit : « Je ne veux « pas que vous ayez cette casaque rouge, » il quitte sa casaque et ne la met plus ; si en hiver elle lui dit : « Je vous aime en tunique, » il se met en tunique, aimant mieux grelotter de froid que de déplaire. Est-ce que sa maîtresse doit, s'il désobéit, le condamner à la prison ou lui faire donner la torture? non ; elle n'a qu'un mot pour se faire obéir et pour faire trembler son amant : « Je ne vous reverrai plus. » C'est avec ce seul mot qu'une maîtresse se fait redouter. Et si Dieu vous le dit, ce mot formidable, vous ne tremblerez pas! Ah! oui, nous tremblerons beaucoup , mais seulement si nous aimons beaucoup1. »

Voilà par quels traits saint Augustin est à la fois, selon moi, le plus sévère et le plus humain des prédicateurs; voilà comment il méritait que Pétrarque le prît pour confident et pour censeur de ses amours \

' Œuvres de saint Augustin, cdit. Gaume, t. V, p. 1126.

2 Pétrarque, dans la préface de ses Dialogues, fait un beau portrait do saint Augustin lui apparaissant tout à coup : « Religiosus aspectus, fions « modesta, graves oculi, sobrius inccssus, habitas sacer; sed romana b facundia gloiiosissimi patris Augustini ouoddam satis apertum indi-

Nous avons vu comment les Pères de l'Église, et même saint Augustin que fait parler Pétrarque, confondaient l'amour platonique avec l'amour de Dieu, les Pères de l'Église ne prenant, pour ainsi dire, la doctrine de Platon que lorsqu'elle touche à sa perfection. Nous avons vu comment , dans le Dante et Pétrarque, cette doctrine revenant vers les sentiments humains, l'amour était à la fois une idée et une femme; comment, dans Béatrix surtout, l'idée l'emportait sur la femme , tandis que dans Laure la femme l'emportait sur l'idée. 11 nous reste à voir la troisième phase de la doctrine de l'amour platonique dans l'école des platoniciens en Italie, au XVe siècle.

L'amour, qui avec le Dante était une inspiration morale et religieuse, et avec Pétrarque une inspiration littéraire et poétique, devient, dans l'école platonique du xve siècle, une doctrine érudite et savante, qui s'attache avec une sorte de fanatisme aux idées de Platon, sans vouloir y rien ajouter.

Pour mieux comprendre cet enthousiasme érudit, supposons que nous assistons à un des banquets solennels que Laurent de Médicis donnait à ses amis, dans sa villa de Careggi, le jour de la naissance et de la mort de Platon, c'est-à-dire le 7 novembre, et dont Marsile Ficin nous a conservé le souvenir dans son commentaire de Platon.

Il y a neuf convives : c'est le nombre des muses,

« cium prœfcrebat. Accedebat dulcior quidam majorque quam nescîo « quid hominis affeclus. » Ces derniers mots peignent heureusement cette tendresse de sentiments qui est un des caractères principaux de saint Augustin.

40G de l'amour platonique.

c'est le nombre des convives du Banquet de Platon. Comme dans le Banquet, après s'être livrés modérément aux plaisirs de la table, on se met à disserter sur l'amour ou plutôt à commenter le Banquet de Platon. Ne vous attendez pas à trouver ici cette grâce de la conversation socratique qui passe aisément de la familiarité la plus charmante à la plus haute gravité : l'érudition des platoniciens de Careggi n'a pas ces simples allures; elle est enthousiaste, et, ce qu'il y a de pis, un peu déclamatoire. « Non, dit Marsile Ficin ', ce n'est ni des philosophes Anaxagore , Damon ou Archélaùs , ni du rhéteur Prodicus, ni d'Aspasie, la maîtresse de l'éloquence grecque, ni du musicien Conus, que Platon nous annonce qu'il avait appris la doctrine de l'amour. C'est de la prophétesse Diotime , c'est d'une femme inspirée par l'esprit divin qu'il avait reçu la science, disait-il, sans doute pour montrer qu'il n'y a que l'inspiration de la Divinité qui puisse faire comprendre aux hommes ce que c'est que la vraie beauté, le véritable amour, tant est grande et sainte la faculté d'aimer! Loin donc de ce banquet divin, loin d'ici, profanes qui, vautrés dans la fange de la vie terrestre, et vils esclaves de Bacchus et de Priape, ravalez aux plaisirs de la terre l'amour, cet esprit des cieux ! Mais -vous, chastes compagnons, qui, livrés au culte de Diane et de Minerve, jouissez de la liberté des purs esprits et de la joie éternelle de l'âme, venez et écoutez avec un zèle respectueux les mystères divins que Diotime a révélés à Socrate ! »

1 Traduction latine Je Platon, édit. de 1602, pag. îiss.

DE l'amour platonique. 407

Ne nous y trompons pas : la doctrine de l'amour, telle que Platon l'avait conçue dans le Banquet, revient ici tout entière. Ce n'est plus l'amour de Dieu substitué à l'amour terrestre, comme dans les Pères de l'Église; ce n'est plus l'amour d'une dame, servant, comme dans le Dante, dans Pétrarque et dans les héros de chevalerie, d'initiation aux bons et aux grands sentiments : c'est un amour plus philosophique à la fois et moins pur. Je m'explique : c'est l'amour tel que Platon l'avait reçu des mains de la société grecque, et tel qu'il l'avait transformé sans pouvoir ou sans vouloir le séparer entièrement de son commerce avec les sens, touchant encore à la terre par la forme, qui est la beauté ici-bas, au ciel par l'idée, qui est la beauté céleste. Cette doctrine, toute païenne à la fois et toute philosophique, est celle qui reparaît dans les platoniciens du xve siècle en Italie. Elle convient au génie italien; elle convient aussi , disons-le , aux mœurs de l'Italie du xve siècle. Elle convient au génie italien , parce qu'elle s'accorde admirablement avec le génie des arts et le culte du beau. Platon, en effet, dans son Banquet, n'a pas seulement créé une doctrine nouvelle sur l'amour; il a créé aussi, si je puis le dire, la philosophie des arts. En montrant le rapport qui existe entre la beauté de la forme et la beauté de l'idée, et comment l'une peut mener à l'autre, il a révélé le principe divin des arts; car, dans les arts comme dans l'amour, la beauté matérielle n'est bonne qu'à nous initier à la beauté morale : les vierges de Raphaël ne sont belles qu'afin d'être divines.

408 de l'amour platonique.

La doc (ri ne platonicienne convenait aussi aux mœurs de l'Italie du xve siècle. Comme elle ne dédaigne pas la beauté de la forme, elle est par ce côté plus indulgente aux sens, et elle comporte une sorte de relâchement qui, pour des philosophes, a le mérite de n'être pas une contradiction, puisque, lorsqu'ils aiment la beauté, ils sont censés en train d'aimer la vertu.

Ainsi, des deux caractères que la doctrine platonicienne avait pris dans les Pères del'Église, l'amour de Dieu d'une part, et de l'autre le dédain et la crainte de l'amour humain, de ces deux caractères l'un disparaît et l'autre diminue dans le platonicisme italien. L'amour humain n'est plus dédaigné et réprouvé; il redevient ce qu'il était dans Platon, un des degrés qui conduisent à l'amour de la beauté divine. Les platoniciens de Careggi, comme gens de bonne compagnie, répugnent à la débauche; mais ils respectent l'amour et ils le chantent, en vrais fils de Dante et de Pétrarque ' . En même temps l'amour de Dieu perd peu à peu son caractère chrétien ; il redevient aussi, comme dans Platon, l'amour du beau infini. Or le beau infini touche à Dieu, mais ce

1 Voyez les poésies de Laurent tic Médicis; voyez aussi celles de Michel-Ange. M. Valéry, dans ses voyages historiques et littéraires en Italie, raconte que dans la bibliothèque ambrosienne à Milan , « il trouva dix lettres de Lucrèce Borgia au cardinal Bembo, ù la suites desquelles est une pièce de vers espagnols de celui-ci, qui respire le platonicisme le plus exalté, le plus pur ; la réponse de la dame est beaucoup plus nette et clic l'accompagne d'une boucle de ses cheveux. Ainsi le fonds de ce portefeuille offre un monument frappant, caractéristique de la corruption des meeurs italiennes au seizième siècle, ce mélange bizarre, pédanlesijue de pensée, de philosophie et de sensualisme. »

de l'amour platonique. 400

n'est plus Dieu lui-même; et les platoniciens de l'Italie se faisaient gloire de ce retour aux idées de Platon ; ils s'applaudissaient de l'esprit séculier et mondain que leur philosophie donnait à la littérature italienne, sans trop s'inquiéter si ce caractère tout séculier n'allait pas jusqu'à devenir même quelque peu païen ' .

J'ai examiné quel était l'amour dans les tragiques grecs, surtout dans les plus anciens; j'ai recherché aussi quel était le caractère général de l'amour dans la poésie antique, quel changement le christianisme y avait apporté, et comment cette passion, tout en gardant l'allure ardente qu'elle avait souvent dans l'antiquité, avait pris une nature nouvelle, plus élevée à la fois et plus agitée, mais par conséquent aussi plus dramatique. J'ai indiqué enfin l'origine et les

1 Marcile Ficin se servait , dans le titre de ses chapitres , des termes consacrés par la théologie chrétienne ; ruais il en oubliait les pensées dans les chapitres mêmes. Le dernier chapitre du Banquet de Careggi est intitulé : Quomodo agendœ sunt gratùe spiritui sanclo, qui nos ad hanc disputationem illuminai it atque accendit. P. 1173.

Pic de la Mirandole, dans une lettre qu'il adressait à Laurent de Médicis après avoir lu ses poésies amoureuses, le compare et le préfère à Dante, qu'il trouve trop théologien :

« Si de Deo, de anima, de beatis agitur, affert quae Thomas , quœ Au- « gustinus de his scripserunt; et fuit ille in his tractandis meditandisque

« tam frequens quani assiduus at fuit dubio procul summi ingenii

« opus, quod ipse praestas, philosophica facere quae sunt amatoria, et « quae sunt sua severitate austerula, superinducta venere, facere aniabio lia. Ita in tuis versibus amantiuni lusibus philosophorum séria sunt « adnmta, ut et illa bine dignitatem, et haec illinc hilaritatem gratiam- « que lucrifecerint. n (Poésies de Laurent de Médicis. Bergame, 1763, page 3 6 de la préface.)

410 DE l'amour platonique.

phases diverses de cet amour platonique qui tient une si grande place dans les littératures modernes. En traitant de l'expression de l'amour dans le drame, soit au xvne siècle, soit au xvme, nous allons retrouver la trace de ces diverses influences.

Page 1