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TROISIÈME CITOYEN

« J'ai dit la même chose, et, il faut l'avouer, c'est ce qu'ont dit aussi une foule de nos voisins. Ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour le mieux t et, quoique c'ait été librement que nous avons con-

exposer à leur haleine infecte et recueillir le vil salaire de leurs suffrages! » (Acte n, scène 6.) 1 Acte m, scène 9.

senti à son exiî, cependant c'était aussi contre notre volonté '. »

Shakspeare n'a pas moins bien réussi à peindre le fils pieux que l'orgueilleux patricien. Quand il nous montre l'intérieur de la maison de Coriolan , sa mère Volumnie et sa femme Virgilie qui filent la laine ; quand il met sous nos yeux ce tableau de la famille romaine , c'est la mère de Coriolan qui a le premier rang. Virgilie aime son mari avec la tendresse et la modestie d'une femme habituée au silence et à la solitude du gynécée. Volumnie, au contraire , dans son fils aime le héros dont elle est fière ; elle chérit sa gloire plus que sa vie ; elle raconte avec orgueil que , dès qu'il a été en âge de porter les armes, elle l'a envoyé chercher le danger partout où il pouvait trouver l'honneur. « Je vous l'avoue, ma fille, non, je ne ressentis pas plus de joie à sa naissance, lorsqu'on me dit que j'avais un fils, que la première fois que je l'ai vu prouver qu'il était un homme.

VIRGILIE.

« Et s'il eût été tué dans cette guerre, madame!...

VOLUMNIE.

« Alors j'eusse, à sa place, adopté sa gloire, et son nom m'aurait tenu lieu de postérité 2... »

Voilà comment il sied à Coriolan d'être aimé par •sa mère et par sa femme : par sa mère , avec une sorte de joie orgueilleuse; par sa femme, avec un dévouement tendre et modeste. Coriolan , à son tour, a pour sa femme et pour sa mère une affection

1 Acte iv, scène 9.

2 Acle i scène 7.

54 de la piété filiale.

difliérente : il a pour sa mère une pieuse tendresse, un respect plein de reconnaissance, et, quand il revient triomphant après la prise de Corioles, il s'agenouille devant elle en la remerciant « d'avoir imploré tous les dieux pour la prospérité de ses armes. » Mais pour sa femme, qui en lui aime le mari plus que le héros, il a une tendre et compatissante affection. Aussi , lorsqu'à son retour il la voit a demi cachée derrière sa mère, « 0 toi, lui dit-il, aveeton silence plein de grâce, chère épouse, salut' ! »

Ainsi chaque affection a l'expression et, pour ainsi dire, le rang qui lui convient; et, à voir Coriolan, victorieux et triomphant comme il est, s'incliner respectueusement devant sa mère, nous concevons comment, lorsqu'il verra cette mère vénérée tomber ellemême en suppliante à ses genoux, cette supplication terrible et solennelle vaincra sa colère et sa haine.

Eh ! qui refuserait une mère qui prie !

disent dans Hardy les dames romaines, lorsqu'elles exhortent Véturie à venir avec elles supplier son fils. Oui, la prière d'une mère est toujours sacrée; mais elle n'est toute-puissante qu'auprès d'un fils tel que Coriolan.

Qui croirait qu'on ait jamais pu s'aviser de repré senter, dans Coriolan , un autre amour que l'anioui filial, et d'en faire, je ne dis pas un amant, mais un époux sentimental? Tel est pourtant le Coriolan de Chevreau , un des contemporains de Corneille *.

1 Acte il, scène S.

2 Chevreau naquit à LouJun en 1 sis, et mourut dans la uiè.no ville en uoi.

Ce Coriolan-là ne se plaint ni de l'ingratitude des Romains, ni de l'injustice du peuple, ni de la faiblesse du sénat; il ne regrette ni sa patrie ni sa mère : il regrette sa femme '. Non que je veuille le moins du monde imposer à Coriolan l'insensibilité d'un stoïcien et faire d'un grand héros un mauvais mari : Coriolan peut être un intrépide guerrier et un orgueilleux patricien, sans cesser pour cela d'aimer sa femme; mais ce que nous nous attendons surtout à voir dans Coriolan , c'est moins le bon mari que le fds tendre et respectueux.

En introduisant l'amour dans la tragédie de Coriolan et en faisant du fier et rancuneux patricien un mari sentimental et romanesque, Chevreau cédait à l'empire de la mode. L'amour régnait alors sur le théâtre, et aucun personnage n'y était reçu , s'il ne soupirait galamment. Coriolan soupire donc , et soupire pour sa femme, sentiment plus édifiant que dramatique. C'est aussi à sa femme et non à sa mère qu'il accorde la grâce des Romains % démenti

1 Mon mal ne fut pas grand, étant banni de Rome ; Mais, chère Virginie, au feu qui me consomme Je trouvai que mon sort ne pouvait être doux; Car. m'éloignant de Rome; on m'éloignait de vous.

(Acte m, scène 1 )

Va, cours, parle à ma femme, et, si tu me l'amènes , Tu te pourras vanter d'avoir fini' mes peines. Si tu veux n.'obliger, tu n'as rien qu'à courir, Et tu n'as qu'à tarder pour me faire mourir.

(Acte v, scène i \

1 Annoncez aux Romains ,

dit Coriolan à sa femme,

singulier donné à l'histoire. Mais la mode ne s'inquiète guère des métamorphoses qu'elle fait subir aux héros de l'histoire : elle vise à plaire aux préjugés et aux goûts du moment. Dans Chevreau, Coriolan est un Céladon. Quelques années plus tard, dans une sorte de poëme historique et de discours politique, le père du prédicateur Mascaron ' faisait de Coriolan un habile politique qui, « en accordant aux larmes et aux prières de sa mère la retraite de son armée, acceptait véritablement les conditions que les ambassadeurs avaient voulu lui imposer, mais qui couvrait un traité du nom et des apparences d'une grâce. » A l'émotion irrésistible d'un fils qui voit sa mère s'agenouiller devant lui , Mascaron substituait le sang-froid d'un diplomate qui s'avise d'un expédient pour sortir d'embarras. Mais que voulez-vous? c'était le temps des Richelieu et des Mazarin , et l'imitation de ces grands hommes avait créé je ne sais quelle universelle prétention au génie politique. La trace de cette prétention est visible dans les Mémoires du cardinal de Retz et dans plusieurs tragédies de Corneille. Mascaron , qui tenait de la manie de son temps, fit de Coriolan un homme

Que je lève Je siège en faveur de vos larmes , Et qu'elles m'ont forcé de mettre bas les armes. (Acte iv. scène 3.)

1 Rome délivrée, ou Retraite de Caius Martius Coriolanus, avec ion apologie, Paris, 1646, par Pétrone Mascaron, avocat ù Marseille.

La Biographie universelle parle d'un Pierre-Antoine Mascaron, auquel elle attribue à tort une Vie et dernières paroles de Sénique. Cet ouvrage est de Pétrone Mascaron, qui en parle dans la préface de son Coriolan.

politique, au lieu d'en faire tout simplement un fils pieux et attendri.

La Harpe, qui en 1784 fît une tragédie de Coriolan , n'échappa pas non plus à la manie de mêler les idées de son temps aux sentiments des héros de l'histoire romaine. L'esprit philosophique perce à chaque instant dans le Coriolan de La Harpe. Il n'en a pas fait un ami de l'égalité : le contre-sens historique eût été trop saillant ; mais , si Coriolan est dans La Harpe un patricien emporté et violent, irrité môme avant son exil contre l'ingratitude du peuple; s'il est hautement du parti de la noblesse contre la roture, La Harpe, qui sait que la roture siège au parterre et qui ne veut pas se brouiller avec elle , ne manque pas de prêter à Véturie des sentiments populaires. Véturie blâme l'orgueil de son fils et la dureté du sénat, Véturie enfin parle de manière à plaire au public de 1784, c'est-à-dire aux lecteurs du Contrat social et du discours sur Y Inégalité des conditions '.

1 VÉTURIE.

Du sang patricien je connais tout l'orgueil, Leur joug impérieux, leurs superbes maximes. Le peuple, comme vous, a ses droits légitimes. Sans doute, je suis loin d'en approuver l'abus, Ni les emportements de ses chefs corrompus. Je les ai déplorés. Mais, s'il ne faut rien taire, Le sénat n'a-t-il point de reproche à se faire? Ses hauteurs, ses dédains, n'ont-ils pas trop aigri Un peuple libre et fier, dans la guerre nourri? Les riches, abusant d'une loi trop sévère, N'ont-ils pas quelquefois accablé sa misère?

COBIOLAIÏ.

Je n'ai pas à rougir de tant de dureté :

Dans l'histoire , dès que Coriolan aperçoit Véturie qui vient l'implorer, il s'avance à sa rencontre pour 1\ tnbrasser ; mais sa mère refuse son embrassement avant de savoir s'il a pardonné aux Romains '. Ainsi, entre Coriolan et sa mère, point de discussion ni de controverse oratoire. Une vive et irrésistible émo* tion dans l'âme du fds à l'aspect de sa mère; un muet embrassement accepté par la mère comme gage

L'indigent débiteur éprouva ma bonté; J'ai du pauvre cent fois relevé la faiblesse.

VÉTURIE.

Oui ; niais trop prévenu des droits de la noblesse,

\ ous suivez d'Appius les principes altiers

Et vous dédaignez trop un peuple de guerrier."

Qu'enorgueillit encor sa liberté récente.

Ici , depuis vingt ans, en sa forme naissante,

A peine s'affermit l'Etat républicain,

Et votre eufance a vu le règne de Tarquin.

De ce bonheur nouveau l'ivresse est orageuse :

La liberté, mon fils, est farouche, ombrageuse,

Craint jusqu'à' la grandeur qui peut la menacer.

Devant des citoyens elle doit s'abaisser,

De leur égalité respecter l'équilibre.

Vous payez de ce prix la gloire d'être libre,

Et ce grand intérêt exige qu'un héros

Contre son ascendant rassure ses égaux;

Que la vertu dans lui se montre populaire.

C'est peu de les servir, il faut encor leur plaire.

(Actel, scène 8.) 1 u Nisi me frustrantur oculi , inquit lamiliarium quidam, mater tibi a conjuxque et liberi adsunt. » Coriolanus, prope ut amens, consterna- « tus ah sede sua, quuni ferret niatri obviœ complcxum, mulier in iram « ex precibus versa : « Sine, priusquam coniplexum accipio, sciani, in- • quit, ad bostem, an ad filiuiu , venerim : captiva, materne in castrig « tuis sim?.... »

ITite-Live, liv. II, chap. XL.)

du pardon accorde aux Romains , voilà la scène telle qu'elle est dans Tite-Live, telle qu'elle a dû se passer. La Harpe, trouvant cette scène trop simple, a mieux aimé nous faire assister à une sorte de débat entre Véturie et son fds. Coriolan rappelle en beaux vers combien Rome l'a outragé :

Non, vos yeux n'ont point vu mes affronts, mes supplices;

Vous n'étiez pas témoin de ces affreux comices,

Où d'arrogants tribuns, arbitres de mon sort,

Me présentaient les fers, et la honte et la mort ;

Où j'entendais, au gré des plus vils adversaires,

Rugir autour de moi les fureurs populaires.

Assailli de leurs cris, de leur rage entouré,

Au milieu de l'opprobre où je parus livré,

Je rassemblais en moi ma force et ma constance,

Et, dans ce cœur souffrant, j'amassais ma vengeance.

Je jurais à ce cœur que, cet instant passé,

Rome en vain pleurerait de m' avoir offensé":

Non, je n'aurai point fait une menace vaine ».

Véturie, à son tour, atteste l'amour de la patrie. Nous entendons deux plaidoyers, jusqu'à ce qu'enfin Véturie, désespérée de la résistance de son fils, se jette à ses' genoux; et alors Coriolan, troublé, interdit, s'écrie, voulant la faire relever :

Quel transport vous égare?

Vous à mes pieds, ô ciel!

véturie.

J'y resterai, barbare8!

J'expirerai du moins en étendant mes bras

1 Acte v, scène 3.

s Non, non, je veux mourir embrassant vos genou?.

(Chevreau, acte IV, scène 3.)

Vers mon fils révolté, que je n'attendris pas. coriolan, faisant relever sa mère.

Ah ! vous en triomphez : la victoire est entière, Et je n'ai pu jamais résister à ma mère. Les Romains sont sauvés; je dois y consentir.... Et puissé-je bientôt ne m'en pas repentir !

L'ambition, la vanité, la colère, voilà les trois passions qui, dans Cosroès, le Glorieux et Coriolan, sont aux prises avec la piété filiale, et qui toutes trois sont vaincues par un de ces retours soudains et irrésistibles qu'ont les bons instincts, et qui sont d'accord avec nos obligations les plus saintes. En vain la vanité règne dans l'àme du Glorieux, en vain la haine et la colère dominent Coriolan : un mot d'un père, un regard d'une mère déconcertent ces passions toutes-puissantes; et l'instinct du respect filial qu'on croyait étouffé se redresse tout à coup comme un ressort un instant comprimé. Devant ces bons mouvements de l'instinct, la passion se sent et s'avoue vaincue par une force qui lui est à la fois supérieure et analogue. L'instinct et la passion puisent, en effet, leur force à la même source : ils ont tous deux quelque chose d'irréfléchi et d'involontaire, ils procèdent du cœur de l'homme plutôt que de sa raison ou de sa conscience. Mais il y a entre l'instinct et la passion cette grande différence, qu'en fait d'instincts nous avons tous les mêmes , tandis qu'en fait de passions nous avons chacun la nôtre : les instincts appartiennent à l'humanité, les passions à la personne. Les passions ne s'appuient, pour ainsi dire, que sur le moi de chacun de nous; elles n'ont donc jamais dans le monde qu'une force individuelle. 11 n'en est pas de

môme de nos bons et grands instincts : comme ils sont avoués par tout le monde, ils trouvent dans cet aveu universel un grand appui; comme, de plus, ils sont ressentis par chacun, ils ont l'énergie que le moi met dans tout ce qu'il sent; ils ont la vivacité des sentiments personnels et la force des sentiments généraux. Cette ressemblance et cette différence entre les passions et les bons instincts expliquent la supériorité que les bons instincts prennent aisément sur les passions. Ils s'appuient sur la nature, c'est-à-dire sur ce qui est indépendant de la volonté de l'homme, sur ces lois générales qui entretiennent la famille et perpétuent l'humanité, lois immuables comme celles qui règlent les cieux; et ils s'appuient aussi sur le devoir, c'est-à-dire sur une loi que l'homme sent gravée dans sa conscience, mais qu'il peut ne pas toujours pratiquer. Ils relèvent donc à la fois de la volonté divine et de la liberté humaine; ils représentent cette portion de la nature humaine qui semble moins déchue que toutes les autres, et qui est comme un reste de notre primitive condition ; ils représentent l'antique ascendant de la vertu. Quand le père de l'enfant prodigue accueille son fils avec un miséricordieux embrasseraient, quand Siroès se jette aux genoux de son père vaincu et prisonnier, quand la tendresse paternelle et la piété filiale éclatent par un de ces irrésistibles mouvements, j'aime à reconnaître dans ces élans de la nature morale un retour aux lois primitives, un reste de nos instincts de l'Éden, quand nous n'avions pas encore éprouvé la liberté par le mal, et que nous nous sentions toujours libres en nous sentant toujours bons.

il. 6

DE LA PIÉTÉ FILIALE DANS LE ROMAN. — Él'lSClbcth DE MADAME

cottin. — La Jetoie Sibérienne de m. de maistue.

J'ai montré comment le théâtre, dans Cosroès et dans Coriolan, avait exprimé la piété filiale; mais, par la nature même des personnages, cette expression a quelque chose de trop héroïque et de trop majestueux pour être à la portée de toutes les âmes. Je veux donc chercher une expression plus simple du même sentiment, et je la trouve dans deux romans faits sur le même sujet par deux auteurs fort différents, dans la Jeune Sibérienne de M. Xavier de Maistre, et Y Elisabeth de madame Cottin.

11 s'agit d'une jeune fille qui, au commencement du règne d'Alexandre, vint à pied, du fond de la Sihérie, à Saint-Pétersbourg, demander la grâce de son père exilé. Pour n'être que la fille d'un pauvre condamné, pour n'être ni une princesse ni une hé* roïne grecque ou romaine, cette jeune fille n'en avait pas moins une admirable grandeur de sentiments. Mais cette grandeur s'accordait avec une touchante simplicité, et c'est cette simplicité qu'un des auteurs, M. Xavier de Maistre, a soigneusement conservée dans son histoire de la Jeune Sibérienne, tandis que madame Cottin a fait fort mal à propos de h jeune fille une héroïne de roman.

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