‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 8 sur 47 · DE LA PIÉTÉ FILIALE DANS LE ROMAN · texte numérisé non relu

DE LA PIÉTÉ FILIALE DANS LE ROMAN

M. Xavier de Maistre, frère de M. Joseph de Maistre, semble avoir eu les qualités d'esprit qui manquaient à l'auteur du Pape et des Soirées de Saint- Pétersbourg : autant M. Joseph de Maistre est violent, emporté, absolu dans ses pensées et dans son style, autant l'esprit de M. Xavier de Maistre est aimable et fin, délicat et juste. Joseph gourmande, en maître impérieux, l'esprit humain, et, lui faisant honte de toutes les fautes qu'il a faites depuis près de cent ans, il le ramène, comme un esclave fugitif, aux pieds des maîtres qu'il avait insultés. Moins violent dans sa haine contre la liberté de la pensée, Xavier de Maistre se contente de se moquer des prétentions philosophiques et politiques de notre siècle; mais ce qu'il aime surtout à étudier et à peindre, ce sont les émotions de l'àme humaine, et, s'il est quelque part une âme plus souffrante que les autres et à qui la souffrance n'ait pas ôté le don d'aimer, une âme tendre et délicate dans un corps malade et dans une condition humiliante, comme l'âme du lépreux de la cité d'Aoste, c'est à elle que Xavier de Maistre s'attache avec une sorte de prédilection, pour nous en expliquer les plaisirs et les peines, et pour peupler, si j'ose ainsi dire, la solitude du pauvre lépreux des émotions infinies d'un cœur froissé et affectueux.

Les bons et les mauvais sentiments du cœur humain, ceux mêmes qui se caclent dans les plus profonds replis de notre conscience, avaient été, les uns exprimés par les poètes épiques et dramatiques, les autres observés et découverts par les moralistes. Mais la littérature ne s'arrêtait qu'aux* sentiments

qui avaient quelque force et quelque durée : elle semblait négliger les émotions fugitives que nous ressentons à chaque instant, et. elle ne trouvait, dignes de son attention que les sentiments qui pouvaient devenir une passion. L'auteur du Voyage sentimental, Sterne, fut moins dédaigneux : il crut que, d'un instrument aussi sensible et aussi délicat que rame humaine, les moindres sons avaient leur mérite, et qu'il fallait les écouter et les recueillir. 11 se fit. donc une oreille attentive à saisir les moindres bruits du cœur humain, un œil habile à voir les plus légers mouvements de l'âme, et, à l'aide de cette patience intelligente, à l'aide de ce microscope appliqué à la nature morale, il découvrit dans nos sentiments de la minute et dans nos affections du moment, je ne sais combien de mouvements délicats et gracieux. C'est par là qu'il a

réussi.

Pour voyager comme Sterne montre à le faire, il ne faut ni beaucoup d'audace ni beaucoup d'argent ; ce sont des pèlerinages à la portée de toutes les fortunes. Je me trompe : il y faut une richesse toute particulière ; je veux parler de celle des sentiments : car, dans cette sorte de voyages, fussent-ils faits dans la chambre, comme celui de M. de Maistre, ce n'est pas avec les yeux que l'on voit, c'est avec l'âme. 11 faut savoir prêter aux choses et aux lieux une pensée et un sentiment; il faut donner beaucoup de soi, et, pour cela, il faut avoir le cœur riche et un peu prodigue. Après tout, quiconque voyage, loin ou près, dans sa chambre ou ailleurs, n'est heureux que de ce qu'il sent et non de ce qu'il voit; l'homme

donne aux lieux plus qu'il n'en reçoit. Non, quelque belles que vous soyez, montagnes de la Suisse ou de l'Auvergne, rives charmantes du Rhin ou du Bosphore, non, le charme ne vient pas tout entier de vous : c'est en nous, c'est dans notre âme qu'est l'enchantement qui nous ravit à votre aspect; et, selon que cette came est heureuse et gaie, ou triste et mécontente, les choses nous plaisent ou nous fatiguent. Le monde extérieur est un écho qui ne s'éveille qu'aux sons de notre voix et ne redit que ce que nous lui confions. Aussi ces confidences que l'homme fait à la nature, changent avec les âges, et nous nous étonnons parfois du peu que nous disent à quarante ans les lieux qui nous parlaient si doucement à vingt. L'écho n'est pas devenu plus sourd : c'est notre cœur, hélas ! qui est devenu plus muet. Heureuse l'âme qui s'éveille au moindre son ! heureux aussi ceux qui savent écouter cette musique intime et mystérieuse qui naît des mouvements du monde moral, et que ceux-là seulement savent entendre qui ont l'ouïe du cœur! Pour eux, rien n'est muet dans la nature, rien n'est indifférent dans l'homme ; pour eux, chaque moment de la vie a son émotion ; fussent-ils renfermés dans leur chambre et aux arrêts, comme l'était M. Xavier de Maistre, ils savent retrouver en eux-mêmes ce mouvement du monde moral qu'ils aiment à étudier. Aussi bien, l'homme n'est jamais seul, car il est double. « Oui, dit gaiement M. de Maistre1, l'homme est composé d'une âme et d'une bête, » qui font ménage ensemble, ménage souvent troublé par les querelles,

1 Voyage autour de ma chambre, chap. vi.

C'est ainsi que, dans ce voyage entrepris autour de sa chambre, la plus piquante découverte que fasse M. dé Maistre, et la première, c'est lui-même : tant il est vrai que pour qui sait voir, il n'est pas besoin d'aller chercher bien loin son spectacle ' !

J'ai dû indiquer quel était le genre de talent de l'historien de la jeune Sibérienne, M. de Maistre. Il faut étfidier aussi en passant le talent du romancier, madame Cottin.

La vie de madame Cottin fut simple, courte, et dans cette courte vie il y eut peu de bonheur. A dixsept ans, madame Cottin épousa un mari qu'elle aimait, mais elle le perdit au bout de trois ans, ne se remaria pas et mourut à trente-quatre ans. Son caractère fut simple comme sa vie. Renfermée dans son bonheur domestique quand elle était heureuse, et plus tard renfermée aussi dans son chagrin , elle ne chercha l'éclat ni pour sa vie, ni pour sa douleur qui fut modeste et persévérante. Personne ne lui supposait le goût et le talent du roman; elle ne croyait pas elle-même l'avoir; seulement elle sentait qu'il y avait en elle ce genre d'imagination qui est en quelque sorte l'imagination des enfants, qui n'est pas

1 La bote que M. de Maistre a découverte en nous n'est pas le corps; « car le corps, dit-il, est aussi incapable de sentir que de penser, tandis que la bote est un être sensible, parfaitement distinct de l'âme, véritable individu, qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa Volonté. » Avant M. de Maistre, saint Augustin avait expliqué aussi qu'il y a en nous doux sortes d'âmes, l'àme du corps et l'aine proprement dite : « Aliud est enim in anima unde corpus vivilieatur; aliud unde ipsa vivificatur. Vita corporis anima est : vite anima; Dous est. » {In Johanvem, traité XIX, n° 12, t. III; sermon CLXI, n° 6, t. V, êdit. Gaume.)

rêveuse et méditative, mais qui est conteuse et qui aime à se réciter à elle-même toutes sortes d'histoires charmantes ou terribles. Une femme peut avoir ce genre d'imagination, s'en servir pour inventer je ne sais combien d'aventures où la passion aura une grande part, et vivre calme et paisible sans aucune des aventures de cœur qu'elle aime à imaginer. Telle fut madame Cottin. Le veuvage, la douleur et la retraite vinrent ajouter à son talent la qualité qui manque le plus souvent aux imaginations conteuses, l'émotion ; et, quoique personne n'ait évité plus soigneusement que madame Cottin de mettre dans ses ouvrages quelque chose de son âme et de ses sentiments, cependant, avoir comment çà et là elle parle des peines de la vie et de leur bon effet sur l'àme, on sent qu'elle a souhert, mais qu'elle a souffert sans colère, sans aigreur, sans amertume, comme souffrent les cœurs bons et simples, et que la souffrance a élevé et échauffé son âme ' .

Avec la facilité d'imagination qu'avait madame Cottin, elle aimait naturellement à inventer des situations extraordinaires, des aventures singulières. Malheureusement le sujet d'Elisabeth ne comportait pas le romanesque : dans ce sujet, le caractère, les sentiments et les événements, tout est vrai, et il n'y a aucune place pour la fiction. De là l'infériorité singulière de l'Elisabeth de madame Cottin à côté de la Prascovie de M. de Maistre. Autant M. de Maistre se fait scrupule d'altérer, par la moindre invention, la simplicité héroïque de la jeune Sibérienne, autant

' Voyez Mathiliie, chap. su.

madame Cottin semble peu s'inquiéter de la vérité des événements et de la vérité du caractère. Madame Cottin et M. de Maistre admirent tous deux le dévouement de leur jeune Sibérienne; mais M. de Maistre l'admire tel qu'il l'est, madame Cottin tel qu'elle le raconte : l'un se fait historien, l'autre reste romancier. Il est curieux de chercher quel est, des deux récits, l'histoire ou le roman, celui qui fait mieux ressortir l'idée de la piété filiale.

Dans M. de Maistre, Prascovie (c'est le vrai nom de la jeune Sibérienne) est une jeune fille accoutumée au travail, comme doit l'être la fille d'un pauvre condamné : « Elle aidait les blanchisseuses du village ou les moissonneurs, et, en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s'occuper, elle rapportait du blé, des œufs ou quelques légumes en payement. Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n'ayant aucune idée d'un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux. » Et ne l'en plaignons pas trop : il lui faut ce rude noviciat pour être capable plus tard de supporter les fatigues du voyage, quand elle ira à pied de Tobolsk à Saint-Pétersbourg, à travers la misère et le froid, demander la grâce de son père. 11 faut que cette martyre de la piété filiale ait un peu le corps et, les habitudes d'une paysanne , et non pas qu'elle soit une demoiselle comme Elisabeth, qui l'hiver passe ses longues 'soirées à lire des livres d'bistoire avec ses parents ' , ou bien brode et dessine

' Les longues soirées étaient employées à l'instruction de la jeune

Elisabeth. Souvent, assise entre ses parents, elle leur lisait tout liant dos passages d'histoire; Springer arrêtait son attention sur tous les trait;

sous les yeux de sa mère ' , et qui, lorsque vient L'été, jouit des plaisirs de la campagne, j'allais dire de la villégiature : tant la Sibérie, telle que la fait madame Cottin, est charmante et parée. Springer, le père d'Elisabeth, aime les fleurs; il a une serre chaude, il fait des bouquets et des couronnes pour orner le front de sa fille 2. Elisabeth, de son côté, élève des ramiers et a sa volière3; elle a ses filets, ses hameçons et même une petite nacelle pour naviguer sur un joli lac. Cette chaumière de condamné devient une chaumière d'idylle , et je m'étonne en vérité qu'ayant une si douce retraite, des fleurs, des oiseaux, une femme qui l'aime et une fille chaque jour plus charmante, Springer soit triste et désespéré, au point que sa fille, pour calmer le chagrin de son père, songe à aller jusqu'à Saint-Pétersbourg demander sa grâce. Je ne conçois, pour Springer, qu'un seul souci, celui de savoir s'il pourra , dans ce désert, marier sa fille. Mais ce souci même, le roman prend soin de le lui ôter, car il y a un beau jeune homme qui adore Elisabeth. Ce jeune homme, qui est le fds du gouverneur de Tobolsk, a rencontré la jeune Sibérienne dans une grande chasse d'hiver.

qui pouvaient élever son âme, et sa mère, Phédora, sur tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un lui montrait toule la beauté de !a <;loire et de l'héroïsme ; l'autre , tout le charme des sentiments pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime; sa mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable. Le premier lui apprenait comment il faut la révérer] celle-ci , comment il la faut chérir. » (Edit. Ledentu, in-32, p. 21.) 1 Page 2 4.

Comment ne l'aurait-il pas aimée? « Elisabeth était vêtue, selon l'usage des paysannes tartares, avec un court jupon rouge relevé sur le côté, la jambe couverte d'un pantalon de peau de renne et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses talons. Un corset étroit et boutonné sur le côté laissait voir toute l'élégance de sa taille, et ses manches retroussées jusqu'au coude ne dérobaient point la beauté de ses bras »

Oui, Elisabeth est charmante, je le veux bien, avec son costume de paysanne tartare; oui, « ses mouvements sont accompagnés d'une grâce que le jeune Smoloff admire avec une singulière émotion, et dont il ne peut détacher ni ses regards ni son cœur 2. » Oui, « elle réunit l'énergie de Springer, son père, à la douceur de Phédora, sa mère, et elle est à la fois noble et fière comme .tout ce qui vient de l'honneur, tendre et dévouée comme tout ce qui vient de l'amour 3. s Mais, avec tout cela, et à cause de tout cela, ce n'est pas elle qui peut aller à pied à Saint-Pétersbourg ; elle n'est pas faite pour la fatigue, la faim, le froid , la honte et toutes les misères du pauvre en voyage.

Prascovie, au contraire, qui n'a ni ramiers, ni volière, ni nacelle; Prascovie, qui peut-être ne sait pas lire , qui aide les blanchisseuses et les moissonneurs, Prascovie est celle qui peut aller du fond de sa misérable cabane jusqu'au palais de l'empereur. Elle est celle qui le peut, elle est celle aussi

1 Page *o.

- Page to.

'Page s».

qui le veut et qui a de quoi le vouloir, car son père est vraiment triste et malheureux. Un jour, « eu revenant de la moisson, dit M. de Maislre, elle trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pâleur et des sombres regards de son père , qu* se livrait à tout le délire de la douleur. «Voilà, « s'écria-t-il , dès qu'il la vit paraître, le plus cruel « de tous mes malheurs! voilà l'enfant que Dieu « m'a donnée dans sa colère , afin que je souffre « doublement de ses maux et des miens, afin que je « la voie dépérir lentement sous mes yeux, épuisée « par de serviles travaux , et que le titre de père , « qui fait le bonheur de tous les hommes , soit « pour moi seul le dernier terme de la malédiction « du ciel ! » Prascovie, épouvantée, se jeta dans ses bras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes ; mais celte scène fit la plus grande impression sur l'esprit de la jeune fille. Pour la première fois ,' ses parents avaient ouvertement parlé devant elle de lour situation désespérée; pour la première fois , elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille. Ce fut à cette époque , et dans la quinzième année de son âge que la première idée d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père hii vint à l'espiit. Elle racontait elle-même qu'un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment où elle achevait ses prières, et lui causa un trouble inexprimable ' . »

Nous avons vu, entre Prascovie et Elisabeth, quelle

1 Œuvres de M. X. de Maistre, édition Charpentier, r>ajeg 314 cl

est, dès le commencement, la différence : l'une simple et forte, avertie par le ciel de sauver son père; l'autre élégante, instruite, pieuse aussi, mais moins simplement que Prascovie, et qui confie sa résolution d'aller à Saint-Pétersbourg , non-seulement à Dieu dans ses prières, mais au jeune Smololï' dans un doux et sentimental entretien ; l'une enfin, digne de l'histoire, l'autre faite pour le roman. Le contraste n'est pas moins grand dans la suite du récit.

« Prascovie part après avoir reçu à genoux la bénédiction de ses parents, et, s'arrachant courageusement de leurs bras , quitte pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance.... Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte , la suivirent longtemps des yeux , voulant lui donner de loin un dernier adieu; mais la jeune fille ne regarda plus en arrière et disparut bientôt dans, l'éloignement '. »

Ce départ sans discours, sans descriptions et sans réflexions , est touchant à force d'être vrai, solennel à force d'être simple. Il ne ressemble pas au départ d'Elisabeth. D'abord Elisabeth ne part pas seule; elle a pour l'accompagner un vieux missionnaire , le père Paul, qui doit la conduire jusqu'à Moscou, et à Moscou elle doit trouver le jeune Smoloff , qui l'aidera à voir l'empereur. Ainsi, pendant le voyage, protégée par le père Paul et par le respect qui s'attache à un pareil guide; à Moscou, protégée par la tendresse de Smololï , je ne puis guère m'alarmer quand je vois partir Elisabeth 2. C'est Prascovie que

1 Page 33 4.

2 Alors Springer «lit au missionnaire, qui, les yeux Laissés et dans im

je plains , qui part seule, sans guide sur la route, sans protecteur à l'arrivée, sans argent même, et avec toutes les chances de la misère et de l'humiliation. La faim , la lassitude , la maladie , les mauvais gîtes, les honteux soupçons ' ; et, enfin, quand elle est à Saint-Pétersbourg , l'indifférence des grandes villes et l'isolement dans la foule , voilà le voyage de Prascovie , voyage triste et vrai , avec toutes ses lenteurs et toutes ses souffrances : non pas lenteurs créées par l'impatience et l'inquiétude de l'héroïne, non pas souffrances de cœur et de sentiments ; mais avec tout ce qu'ont de pénible et d'affreux les longs chemins à pied , les nuits sans asile , le froid sans vêtements et la fatigue augmentée par le besoin.

profond attendrissement, se tenait à quelque distance de cette scène d'affliction : « Mon père, je vous remets un bien qui n'a point d'égal; « c'est plus que mou sang, que ma vie ; je vous le remets cependant avec « confiance. Partez ensemble. Des milliers d'anges veilleront autour « d'elle et de vous ; pour la défendre, les puissances célestes s'armeront, • cette poussière qui fut ses aïeux se ranimera; et Dieu, puisqu'il est « tout-puissant et qu'il est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne per- « mettra pas que notre Elisabeth périsse. »

« La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire et s'éloigna avec lui. En ce moment, l'aurore commençait à éclairer la cime des monts et dorait déjà le faite des noirs sapins ; mais tout reposait encore. Aucun souffle de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres ; celles même du bouleau étaient tranquilles; les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte. On eût dit que ia nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la forêt , criait encore un adieu à sa fille , fut le dernier son qu'elle pût entendre. » [Elisabeth, p. 119.)

1 m On la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs, et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagréments pendant son voyage. » (Page 3 s 8.)

il. T

Voilà à quel prix elle arrive jusqu'aux pieds de l'empereur et comme elle obtient la grâce de son père. A ce moment , son œuvre est achevée. Que lui restct-il désormais à faire ici-bas? — A se marier avec son amant, répond le roman, qui croit ou veut faire croire qu'on peut ici-bas être en même temps heureux et héroïque; — à mourir, hélas! répond l'histoire , qui sait que l'homme , s'il parvient à faire quelque chose de grand et de bon , y laisse sa vie pour prix du succès.

Nulle part la différence entre le roman et l'histoire, entre Elisabeth et Prascovie, n'est plus visible que dans le dénoùment. Prascovie avait fait vœu, si elle réussissait dans son projet, de prendre le voile : elle le prend donc, et donne à Dieu les restes de cette vie sacrifiée à son père. La piété envers Dieu est, en effet, la seule affection qui puisse dignement succéder au dévouement filial : tout autre sentiment serait une décadence. Bientôt elle meurt dans son couvent, épuisée par les fatigues de son voyage; mais elle meurt après avoir revu ses parents délivrés de la Sibérie, aimée et respectée de toutes ses compagnes, heureuse enfin comme peut l'être une âme de celte nature, et pleine de la joie de son sac* "fice. Tous les autres bonheurs sont au-dessous d'elle; réservonsles pour Elisabeth. Qu'Elisabeth retourne donc en Sibérie briser les chaînes de son père; qu'elle y revienne riche et brillante des bienfaits de l'empereur; que Sinoloff l'accompagne, qu'il l'épouse, et qu'ils vivent désormais avec tout le bonheur que peut donner l'amour. « Je n'irai pas [dus loin , — dit madame Coltin, que j'aime à citer à ce dernier moment; -■-

l)ANS LE ROMAN. 75

quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop, elles fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie; un seul jour de félicité les épuise. Élisa* sabeth est dans les bras de ses parents; ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres , s'enorgueillir de ses vertus et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à l'homme qu'ils ont euxmêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez : arrêtonsnous ici, reposons-nous sur ces douces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être obligée d'y placer un malheur ' . »

Triste et touchant retour sur la vérité! noble démenti donné au roman ! admirable cri échappé du cœur humain et non plus de l'imagination du romancier! Non, Elisabeth n'est pas pour moi le vrai type du dévouement; car elle est trop heureuse, et le bonheur, ajouté au dévouement, n'est pas une vérité sur la terre.

• Fin d'Elisabeth*

Page 1