Lettre k Walpole, 31 mai
r.o COURS DE LITTÉRATURE
qu'il les a relus. Un épilogue, Histoire de ce précédent écrit, est plus instructif encore à cet égard : Rousseau y déclare qu'il a travaillé quatre ans à ce plaidoyer personnel et qu'il forma le dessein de le déposer sur le grand autel de Notre-Dame, avec cette suscriplion : « Dépôt remis à la Providence. Prolecteur des opprimés, Dieu de justice et de vérité, reçois ce dépôt
rue remet sur ton autel et confie à ta providence un étranger infortuné... » Mais il vint se heurter à une grille qui évidemment avait été placée là pour l'empêcher d'entrer dans le chœur; il s'enfuit, et tout le reste du jour courut à travers Paris, jusqu'à ce que la lassitude et la nuit l'eussent ramené chez lui, « presque hébété de douleur ». Il écrivit ensuite un billet adressé à tout Français aimant encore la justice et la vérité : il en fit de nombreuses copies, et les distribua lui-même sur les promenades publiques. « Tous, après avoir lu l'adresse, me déclarèrent, avec une ingénuité qui me fit rire au milieu de ma douleur, qu'il ne s'adressait pas à eux. « Vous avez rai-
< son, leur disais-je en le reprenant, je m'étais trompé. » Voilà la seule parole franche que depuis quinze ans j'aie obtenue d'aucune bouche française. » Il fallut qu'il se résignât à n'avoir pour confidents que les clients des libraires.
Le cadre même de ces Dialogues est bizarre. Rousseau (qui n'est pas censé être Jean-Jacques) s'entretient avec un Français, qui le hait sans le connaître. Jean-Jacques est défendu par Rousseau, comme il est naturel, avec une sympathie émue. Ce qu'il dit du sentiment religieux opposé à l'ironie destructrice des esprits forts pourrait être dit encore par un philosophe chrétien du xixe siècle.
Je n'ai jamais adopté la philosophie des heureux du siècle; elle nest pas faite pour moi ; j'en cherchais une plus appropriée à mon cœur, plus consolante dans l'adversité, plus encourageante pour la vtrtu. Je ia trouvais dans les livres de Jean-Jacques. J'y puisais des sentiments si conforme- :'i ceux qui m'étaient naturels, j'y sentais tant de rapports avec mes propres dispositions, que, seul parmi tous les auteurs que j'ai lus, il était pour moi le peintre de la nature et l'historien du cœur humain. Je reconnaissais dans ses écrits l'homme que je trouvais en moi, et leur méditation m'apprenait à tirer de moi-même la jouissance et le bonheur que tous les autres vont chercher si loin d'eux.
Son exemple m'était surtout utile pour nourrir ma confiance dans les sentiments que j'avais conservés seul parmi mes concitoyens. J'étais croyant, je l'ai toujours été, quoique non pas comme les gens à symboles et à formules. Les hautes idées que j'avais de la Divinité me faisaient prendre en dégoût les institutions des hommes et les religions factices. Je ne voyais personne penser comme moi ; je me trouvais seul au militu de la multitude
autant par mes idées que par mes sentiments. Cet état solitaire était triste. Jean-Jacques vint m'en tirer. Ses livres me fortifièrent contre la dérision des esprits furts. Je trouvai ses principes si conformes à mes sentiments, je les voyais naître de méditations si profondes, je les voyais appuyés de si fortes raisons, que je cessai de craindre, comme on me le criait sans cesse, qu'ils ne fussent l'ouvrage des préjugés et de l'éducation. Je ris que, dans ce siècle ou la philosophie ne fait que détruire, cet auteur seul édifiait avec solidité. Dans tous les autres livres, je démêlais d'abord la passion qui les avait dictés, et le but personnel que l'auteur avait en vue. Le seul Jean-Jacques me parut chercher la vérité avec droiture et simplicité de cœur.
Voilà un avocat éloquent et convaincu. Le Français, pourtant, n'est pas persuadé si vite : il regarde Jean-Jacques comme « un monstre dont la vie n'est qu'un tissu de crimes, et reconnu de toute la terre pour être la honle et l'opprobre de l'humanité ». <c Celui qui n'a rien d'humain, s'écrie-t-il, mérite-t-il qu'on le traite en homme? » Cependant, comme il hait plus encore l'injustice, il promet de le lire; de son côté, Rousseau s'engage à voir Jean-Jacques et à l'entretenir.
Le premier dialogue traitait « du système de conduite envers Jean-Jacques adopté par l'Administration, avec l'approbation du public»; le second traite du Naturel de Jeun-Jueques et de ses habitude*. Rousseau l'a vu : « c'est un boni me sans malice plutôt que bon, une àme saine, mais faible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait guère... Cet bomme ne ressemble à nul autre que je connaisse ; il demande une analyse à part et laite uniquement pour lui. » C'est de celte analyse — combien subtile ! — qu'est fait tout entier ce dialogue. Le portrait pbysique que Rousseau y trace de lui-même n'est pas flatté; il n'y revendique qu'une certaine expression dans la physionomie. Mais il s'étend avec bien de la complaisance sur l'histoire de ses portraits : les peintres aussi sont du grand complot! On arrive au moral, et, tout naturellement, à la misantbropie tant reprochée à Rousseau.
Lb Français. — Il fuit les hommes parce qu'il les déteste; il vit en loupi:arou parce qu'il n'y a rien d'humain dans son cœur...
Rousskvd. — Non, cela ne me parait pas aussi clair qu'à vous, et ce 'licours que j'entends tenir à tout le monde me prouve bien que les hommes le haïssent, nais non pas que c'est lui qui les hait... Il ne fait point les hommes parce qu'il les hait, mais parce qu'il en a peur... Non, Monsieur, le vrai misanthrope, si un être aussi contradictoire pouvait exister, ne fuirait point dans la soiitud; : quel mal peut et veut faire aux hommes celui qui vit seul.' Celui qui les hait veut leur nuire, et pour leur nuire il ne faut pas les fuir. Les méchants ne sont point dans les déserts, ils sont dans le monde.
A la maxime de Diderot : « 11 n'y a que le méchant qui soit
seul, » il en oppose une autre : « Quiconque se suffit à lui-même ne veut nuire à qui que ce soit. » Rousseau a vu Jean-Jacques copiant de la musique, herborisant, contemplant la nature et trouvant dans cette contemplation « un supplément aux attachements dont il avait besoin ». Lui, délester les hommes! Il est humain jusqu'à l'excès, et, trop sensible à leurs peines, s'affecte autant des maux qu'ils se font entre eux que de ceux qu'ils lui font à lui-même. » On le connaît mal : c'est de tous les hommes « celui dont le caractère dérive le plus pleinement de son seul tempérament. Il est ce que l'a fait la nature », et il reste le même, cassé de corps, jeune de cœur, « un vieux enfant ». Sa conversation a peu d'éclat : il est pesant à penser, maladroit à dire, se fatiguant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui vient jamais, et embrouillant des idées déjà peu claires par une mauvaise manière de les exprimer. Mais, dès qu'un sujet intéressant pour lui le tire de sa léthargie, sa physionomie s'anime, son esprit se passionne, et l'on comprend comment il peut écrire avec force, quoiqu'il parle faiblement. Jamais surtout, dans son amour de la justice et de la vérité, il n'a écoulé de sang-froid toute doctrine qu'il croyait nuisible au genre humain. Il admire jusqu'aux larmes les choses bonnes et belles dont il est frappé dans les merveilles de la nature, dans les œuvres des hommes, dans les vertus, dans les talents, dans les beaux-arts. Mais il se livre trop impétueusement au mouvement dont il est agité : « S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance; il faut qu'il soit de flamme ou de glace : quand il est tiède, il est nul. » Suit une très curieuse analyse de la sensibilité exaltée de Jean -Jacques, de son naturel « ardent et doux », de son goût si vif pour la contemplation et la rêverie. Si douce qu'elle soit, la rêverie fatigue à la longue; on s'en délasse « en livrant uniquement ses sens à l'impression des objets extérieurs », et Jean-Jacques coûtera ce repos « avec une sensibilité d'enfant ». Tout l'occupe et l'amuse, une parade de foire, une procession, un paysan qui laboure, un joueur de boules, la rivière qui coule, l'oiseau qui vole, même les objets inanimés.
C'est une véritable étude psychologique et même physiologique que Rousseau poursuit ainsi sur Jean-Jacques, et il est bien informé, et voilà pourquoi nous recueillons l'essentiel de cette enquête un peu longue. Comme dans les Confessions, il remonte jusqu'à l'enfance, jusqu'à ces premières lectures qui lui donnèrent sur l'homme et la société « des idées romanes-
ques et fausses, dont tant d'expériences funestes n'ont jamais bien pu le guérir». Il a cru, dès lors, le monde rempli de héros de Plutarque; il les a cherchés et ne les a pas trouvés. Mêlant ensuite les choses de l'imagination et celles de la sensibilité, il montre Jean-Jacques prêt toujours à jeter son cœur clans ceux qu'il crut s'ouvrir pour le recevoir, dévoré du besoin d'aimer, déçu et meurtri, replié sur lui-même, voué à cette vie contemplative qui dégoûte de l'action, précipité cependant, pour son malheur, dans la littérature militante; mais solitaire, botaniste, rêveur surtout avec délices, ayant l'amour de la vie libre, l'horreur de l'assujettissement et de la gêne, paresseux et voluptueux, ne consentant à porter qu'un joug, « le jouii propre des âmes faibles et des vieillards, savoir : celui de l'habitude ».
Ces Dialogues feraient-ils donc double emploi avec les Confessions, où beaucoup de ces choses avaient été déjà dites? Non : les Confessions, « cette œuvre unique parmi les hommes », ont été écrites quand le malheur de Jean-Jacques n'était pas encore consommé; il les a conduites jusqu'au temps de ses malheurs; mais alors il s'est vu forcé d'y renoncer : le courage lui manquait pour soutenir la méditation de tant d'horreurs. 11 ne peut, assure-t-il, se rappeler l'image que des temps qu'il verrait renaître avec plaisir. Et, comme s'il tenait à se donner tout de suite un démenti, il entre dans le détail de cette conspiration ténébreuse dont il ne veut plus se souvenir. De quel air on le regarde dans les rues et au théâtre ! Il n'y voit que des bandits tout joyeux de tenir leur proie. Dès qu'il parait, il est entouré d'une étroite enceinte de bras tendus et de cannes menaçantes. On ne manque pas de cracher sur lui chaque fois qu'il passe à portée. De la réalité de cette haine universelle il ne doute pas un seul instant; il se demande seulement comment on est arrivé à l'inspirer au public tout entier. Les coupables sont les philosophes, à qui la génération naissante est dévouée dès le berceau : ennemis et imitateurs des jésuites, ils gouvernent les esprits avec la même dextérité que les autres gouvernaient les consciences; à l'intolérance religieuse ils n'ont fait que substituer l'intolérance philosophique. Beaucoup d'honnêtes gens ont suivi, trompés ou effrayés. On a attaqué jusqu'aux mœurs de Jean-Jacques, et Rousseau en justifie la pureté.
Rousseau a rempli sa tache en faisant connaître le caractère de Jean-Jacques; le Français s'est chargé de lire et de juger ses livres. C'est l'objet du 3e dialogue. Des œuvres de Jean-Jacques
il a détaché une série d'Uxtrails, qu'il groupe logiquement en chapitres : les gens de lettres, les médecins, les rois, les grands et les riches, les femmes, les Anglais, la politique. Il insiste sur la politique, qu'a plus particulièrement exploitée contre Jean- Jacques un génie infernal, Grimm, car les Français ne sont que les exécuteurs, ils ne sont pas les auteurs du complot : « Il a fallu, pour l'être, une noirceur méditée et réfléchie dont ils ne sont pas capables. » Toutes ces lectures et toutes ces réflexions ont désabusé le Français : il voit maintenant dans ces œuvres jadis si abhorrées des choses pensées profondément et qui forment un système bien lié.
Ces livres-là ne sont pas, comme ceux d'aujourd'hui, des agrégations de pensées détachées, sur chacune desquelles l'esprit des lecteurs puisse se reposer. Ce sont les méditations d'un solitaire; elles demandent une attention suivie, qui n'est pas trop du goût de notre nation. Qu;indon s'obstine à vouloir bien en suivre le fil, il faut y revenir avec effort, et plus d'une fois...
Suivant de mon mieux le fil de ses méditations, j'y vis partout le développement de son grand principe, que la nature a fait l'homme heureux et bon, mais qu> la société le déprave et le rend misérable. V Emile, en particulier, ce livre tant lu, si peu entendu, et si mal apprécié, n'est qu'un traité de la boulé originelle de l'homme, dest'né à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors, et l'altèrent insensiblement...
C'est ici que se place le fameux passage dont nous avons donné un fragment à propos du Discours sur l'inégalité1, et qui est d'une si grande importance pour l'intelligence des idées générales de Rousseau. Il ne propose pas de remonter jusqu'à Vétat de nature, ce qui serait impossible : la tentative n'aurait d'autre résultat que d'empirer encore les choses, car le genre humain ne retrouverait pas l'innocence perdue, et perdrait en revanche les gains qu'il a faits, les progrès qu'il a accomplis, ces progrès dont il est trop fier, et où le mal entre dans une plus forte proportion que le bien, mais qui ne sont pas entièrement mauvais pourtant et d'où l'on peut faire sortir un remède au moins provisoire. Ne supprimons rien, mais, en tout, littérature, politique, éducation, religion, revenons, autant qu'il se peut, à In nature. L'œuvre entière de Rousseau n'a pas d'autre but, et dès lors n'apparaît plus que comme un grand effort pour rajeunir une civilisation vieillie, pour épurer une société corrompue.
I. Voyez-en un commentaire très solide dans Y Histoire de la littérature fronde M. Lanson. V1 partie, 1. I Y. eu. v.
Les yeux du Français se sont donc ouverts; Jean-Jacques a arraché son estime. Il ne l'aimera peut-être jamais, mais il l'honorera, le croyant innocent et le voyant opprimé; il le verra même, avec prudence, car il a une situation à ménager, et il ne veut pas jouer le rôle d'un don Quichotte. Sur ce dénouement plus ou moins bien amené, les Dialogues eussent dû se clore. Mais nous n'en avons pas fini avec le complot ni avec la secte philosophique. La fin est pessimiste et chargée de sombres prophéties sur l'avenir moral de la France, sur l'avenir politique de l'Europe, que Rousseau voit en noir, comme -•<a propre destinée.
Les « Rêveries d'un promeneur solitaire ». — Le sentiment do la nature ehez Rousseau.
Quelques années se passent, Rousseau s'enfonce plus obstinément encore dans la solitude et la misanthropie; presque mourant, il écrit les neuf Promenades (la dixième est inachevée] dont se composent les Rêveries d'un promeneur solitaire. On peut craindre que les Rêveries ne soient la répétition encore assombrie et délayée des Dialogues. Et l'on n'est pas rassuré par les premières pages.
Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plna de frèfe,de prochain, d'ami. de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a élé proscrit par uu accord unanime... Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi, puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, d 'taché d'eux et de tout, que suis-je moi-même? \ oilà ce qui me reste à chercher.
Ainsi, nous allons retomber dans l'éternelle analyse de ce « moi » qui s'ingénie à se scruter et à se tourmenter? I^e ton de l'analyse, en tout cas, ne sera pas tout à l'ail le même. C'est toujours l'idée fixe du complot, de l'horreur qu'il inspire à la race humaine. Mais il reconnaît que pendant dix ans il a été en délire, et que ses fautes ont fourni des armes contre lui à ses ennemis. 11 ne voit plus qu'un parti à prendre, se soumettre à sa destinée, et vivre au moins tranquille. Les maux réels qu'il peut soulfrir sont épuisés; les maux imaginaires, qui oui plus de prise sur lui, il dépend de lui de les écarter. Apres quelques dernières agitations, il s'est résigné (deux mois à peine
avant d'écrire ce livre), et il a trouvé la paix. S'il avait perdu l'espoir de ramener de son vivant le public sur son compte, il espérait du moins quelque chose encore des générations à venir, et c'est pour elles qu'il avait écrit ses Dialogues; mais cet espoir aussi a été déçu, et le désespoir paisible qui a suivi cette désillusion dernière lui laisse « un intervalle de pleine quiétude et de repos absolu » avant la mort.
Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal. Il ne me reste plus rien à espérer ni a craindre en ce monde, et m'y voilà tranquille au fond de 1'abime, pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même. Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais, •le n'ai plus, en ce monde, ni prochain ni semblables, ni frères... Écartons donc de mon esprit tous les pénibles objets dont je m'occuperais aussi douloureusement qu'inutilement. Seul pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu'en moi la consolation, l'espérance et la paix, je ne dois ni neveux plus m'occuper que de moi. C'est dans cet état que je reprends la suite de l'examen sévère et sincère que j'appelai jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours à m'étudier moi même et à préparer d'avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi. Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule que les hommes ne peuvent m'ôter. Si, à force de réfléchir sur mes dispositions intérieures, je parviens h les mettre en meilleur ordre, et à corriger le mal qui peut y rester, mes méditations ne seront pas entièrement inutiles, et, quoique je ne sois plus bon à rien sur la terre, je n'aurai pas tout à fait perdu mes derniers jours. Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l'écriture celles qui pourront me venir encore; chaque fois queje les relirai m'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu'avait mérité mon cœur...
Ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu'un solitaire qui réfléchit s'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste, toutes les idées étrangères qui me passent par la tète en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j'ai pensé, comme il m'est venu, et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentiments et des pensées dont mon esprit fait sa pâture journalière dans l'étrange état où je suis. Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions : mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter. Mon cœur *'est puritié à la coupelle de l'adversité, et j'y trouve à peinf. en le sondant avec soin, quelque reste de penchant répréhensible. Qu'aurais-je encore à confesser, quand toutes les affections terrestres en sont arrachées .'...
Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien, car il n'écrivait ses Essais que pour les autres, et je n'écris mes Rcverits que pour moi. Si, dans mes plus vieux jours, aux approches du départ, je reste, comme je l'espère, dans la même disposition où je suis, leur lecture me rappellera la douceur que je goûte à les écrire, et, faisant renaître ainsi pour moi le temps passé, doublera pour ainsi dire mon existence.
La citation est longue; elle ne l'est pas trop pour définir avec
quelque précision ce que Rousseau a voulu mettre dans ces Rêveries, et ce quil y a mis, en effet, de vraiment'nouveau. Il a raison de le dire, les heures de solitude et de rêverie sont les seules où il soit pleinement lui, et c'est parce qu'il y est pleinement lui qu'il nous charme. Les grands ouvrages de sa maturité nous attirent à la fois et nous repoussent : les idées fécondes y abondent, mais les idées fausses n'y sont pas rait-.-- •et, comme il n'est pas facile de les distinguer les unes des autres, une inquiétude entre en nous, qui se dissipe malaisément. Ici, le sophiste passionné fait place au contemplateur ingénu. Par un côté, les Rêveries font double emploi, semble-t-il, avec les Confessions : il revient sur ce qu'il a dit des lectures de sa jeunesse, sur Plutarque, son auteur préféré, sur le jour de Pâques fleuries où, cinquante ans auparavant, il vit pour la première fois Mmc de Warens. A d'autres égards, elles semblent une suite de Rousseau juge de 3ean-Jacques\ tant il se scrute, •s'interroge, s'accuse ou se justifie. Mais il n'y a guère, en somme, de ce caractère, que les Promenades IV et VIII. Et, là même, l'accent a changé : Rousseau a, dit-il, appris, un peu plus tard, que le vrai bonheur est en nous et qu'il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux, et il s'est résolu à porter, au moins pendant ses derniers jours, avec une résignation sereine, le joug de la nécessité. Il n'a pu tout oublier du passé, et même il parle trop de ses enfants sacrifiés jadis à ses sophismes; mais des enfants en général il parle avec tendresse et grâce l. Le sentiment religieux qui inspire une partie de la IIIe Promenade n'a pas peu contribué à l'apaisement final. Dès la IIe, il déclare sa certitude, on pourrait presque dire sa foi :
Dieu est juste; il veut que je souffre, et il «;tit que je suis innocent. Voilà le motif de ma confiance; mou cœur et ma raison me crient qu'elle ne m. trompera pas. Laissons donc faire les hommes et la destinée; apprenons à souffrir sans murmure : tout doit à la fin rentrer dans l'ordre, et mon tour viendra tôt ou tard.
Mais pour sentir toule l'originalité des Rêveries, il faut lire les deux admirables Promenades (V et VII) consacrées au séjour dans l'île de Saint-Pierre et au goût tardif dont Rousseau, à soixante-cinq ans, se prit pour la botanique. Les pages
1. Voir la IX' Promenade. Ce serait assurément h chose du monde la plus incroyable que YHéloïse et VEmile fussent l'ouvrage d'un homme qui n'aimait pas les enfants. »
consacrées au lac de Bienne sont partout; mais on ne se donne pas la peine en général de les comparer aux passages des Confessions (II, 12) qui y correspondent. Si on le faisait, on verrait quels progrès de sentiment et de style la seconde rédaction représente sur la première : « Souvent, laissant aller mort bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces... » Dans les Confessions, pourtant, la prose de Rousseau, ailleurs trop laborieusement oratoire, s'est assouplie; mais, dans les Rêveries, elle s'est pénétrée de sentiment, attendrie et comme alângûle délicieusement, au point de ressembler à une musique de l'àme. Et quel sentiment profond de la vie universelle anime les récits des promenades d'herborisation! Pour les collections de minéraux froidement inanimés, il n'a que du dédain; il n'a que de l'horreur pour les collections d'animaux égorgés. Mais les plantes et les tleurs, qui font à la terre une parure de noce, dont les odeurs sont si suaves, les couleurs si vives, les formes si élégantes, elles semblent « avoir été semées avec profusion sur la terre, comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'homme, par l'attrait du plaisir et de la curiosité, à l'étude de la nature ». Il y a ici quelque chose du grand sentiment de la nature, tel que le concevaient les anciens et tel que le conçoit alors Buffon. Mais, le plus souvent, ce sentiment est tout individuel, et puise son charme précisément dans son intimité. Il est, d'ailleurs, mêlé de misanthropie, ou plutôt de mélancolie, car la misanthropie, d'où naissait le besoin de la satire, s'est changée en une tristesse douce qui prépare l'àme à mieux comprendre l'harmonie des choses et des êtres :
La campagne encore verte et riante, mais défeuillée en partie, et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste, trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je ne m'en tisse pas l'application. Je me voyais au déclin d'une vie innocente et infortunée, l'àme encore pleine •le sentiments viva es, et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé, je sentais venir le froid des premières glaces, et mon imagination tarissante ne peuplait plus ma solitude, d'êtres formés selon mon cœur. Je médis soupirant: « Qu'ai-je fait ici-bas? J'étais fait pour vivre, et je meurs sans avoir vécu... »
N'est-ce point du Lamartine en prose? Il y a cette différence, il est vrai, entre Rousseau et les prosateurs ou poètes qui l'ont
suivi, que ses descriptions restent toujours sobres, et son pittoresque discret,1. Toutefois, il faut distinguer entre le pittoresque et le sentiment. Dans la première partie de sa vie littéraire, Rousseau a bien vu et bien décrit les choses. Les traits mêmes de ses peintures sont quelquefois un peu vagues : il aime « la beauté du jour, la douceur du pays, les maisons éparses et champêtres ». A côté d'un trait précis, on en rencontre parfois un qui est moins juste, comme dans le récit de la nuit passée en plein air près de Lyon : « Le soleil, après son coucher, avait lai-sé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l*eau couleur de rose; les arbres des terrasses étaient charges de rossignols qui se répondaient l'un à l'autre ». Ce qui domina, d'ailleurs, chez Rousseau jeune, c'est le goûl de la marche libre et aventureuse ou de la capricieuse oisiveté : ce sont des sensations surtout qu'il reçoit et qu'il exprime. La célèbre lettre à Malesherbes (26 janvier 1762) marque une époque morale différente, et déjà est une rêverie, où le sentiment religieux est inséparable du sentiment de la nature; mais Rousseau est alors engagé trop avant dans lalutle contre les institutions sociales pour ne pas mêler à la contemplation des choses le souvenir des hommes, et ne pas peupler de se> rêves la solitude. Il s'y fait donc « un siècle d'or » à sa fantaisie. La vraie rêverie est plus désintéressée, moins exclusivement personnelle et intellectuelle. C'est seulement vers la lin de sa vie que Rousseau apprit à l'aimer pour elle-même, lit c'est seulement alors qu'il devint vraiment l'ancêtre de nos poètes modernes; d'où la nécessité de restituer aux R> * 'l'un promeneur solitaire toute leur valeur dans l'œuvre de Rousseau.
A cette très réelle valeur s'ajoute l'intérêt touchant des choses inachevées. Le 20 mai 1778, Rousseau se laissait conduiie parle médecin Lebègue de Presles à Ermenonville, dans umi belle propriété appartenant au marquisde Girardin. Il y mourut quarante- deux jours après, le 2 juillet, probablement d'une
1. u Le pittoresque de Rousseau est sobre, ferme et net, même atu plus suares instants; la couleur y porte toujours sur un dessin bien arrête. Ce <J>>nevois est bien de la pure race française en cela. S"il lui manque par moments une plus chaude lumière et les clartés d'Italie ou de la Grèce; si, comme autour de ce beau Genève, la bi<e vient quelqu fois refroidir l'air, el si q . ■ jett.-
tout à coup une teinte srisàt'e au flanc des monts, il y a des jours et d-< heur d'une limpide et parfaite sérénité. On a depuis renchéri sur ce stvle, on a cru le tnire pâli- et le surpasser; on y a certainement réussi puur quelques effets de cou leurs et desons. [Saiste-Becve, Causeries du lundi, m.)
attaque d'apoplexie séreuse. Sur un désir qu'il avait exprimé, on l'ensevelit à Ermenonville même, dans l'île des Peupliers, d'où ses restes furent transportés au Panthéon, par décret de la Convention, le 20 vendémiaire anlll.
Les « i onfessions » et la Correspondance. — Rousseau, Diderot et Voltaire*
Les Confessions sont antérieures aux deux derniers ouvrages; mais elles ont été composées en plusieurs fois, et elles n'ont été publiées qu'après la mort de Rousseau. Commencées pendant le séjour en Suisse qui suivit la persécution de l'Emile, poursuivies en Angleterre, au château de Trye et dans le Dauphiné, elles n'ont été terminées qu'un peu après le retour à Paris, c'est-à-dire qu'elles prirent à Rousseau cinq années, de 1765 à 1770, Mais ces cinq années sont parmi les plus douloureuses qu'il ait connues. Il est naturel que le ton du récit s'en ressente. Dans la première partie, c'est la jeunesse qui est racontée, et Rousseau semble rajeunir en la racontant. Toute cette partie est tantôt emportée d'un mouvement agile, tantôt prolongée avec un plaisir ému, presque toujours éclairée d'un ravon de poésie. Mais bientôt il faut pénétrer dans « le labyrinthe obscur et fangeux » des confessions véritables, et bientôt aussi l'esprit assombri de Rousseau n'est plus guère sensible qu'aux souvenirsde ses malheurs réels ou imaginaires. Il n'écrit plus que le cœur serré de détresse, et il nous en avertit au livre VII de la seconde partie :
Les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m'entourent ont des oreilles : environné d'espions et de surveillants malveillants et vigilants, inquiet et distrait, je jette à la hâte sur le papier quelques mots interrompus qu'à peine j'ai le temps de relire, encore moins de corriger. Je sais que, malgré les barrières immenses qu'on entasse sans cesse autour de moi, l'on' craint toujours que la vérité ne s'échappe par quelque fissure. Comment m'y prendre pour la faire percer? Je le tente avec ^ peu d'espoir de succès. Qu'on juge si c'est IX de quoi faire des tableaux agréables et leur donner un coloris bien attrayant...
Je vis plusieurs choses, entre autres les iles Borromées, qui mériteraient d'être décrites; mais le temps me gagne, les espions m'obsèdent; je suis forcé de faire à la hâte et mal un travail qui demanderait le loisir et la tranquillité qui me manquent. Si jamais la Providence, jetant les yeux sur moi,
me procure enfin des jours plus calmes, je les destine à refondre, si je puis, cet ouvrage, ou à y faire du moins un supplément dont je sens qu'il a grand besoin.
Le début du livre XII de cette même partie révèle un esprit encore plus inquiet : « Ici commence l'œuvre de ténèbres dans lequel, depuis huit ans, je me trouve enseveli, sans que, de quelque façon que je m'y sois pu prendre, il m'ait été possible d'en percer l'effrayante obscurité. » On n'est pas sans inquiétude soi-même, non pas sur la sincérité, mais sur l'exactitude d'une autobiographie écrite dans de pareilles dispositions d'esprit, car, pour la sincérité, il ne semble pas qu'elle puisse être mise en doute. Quand on aura fait plus ou moins large la part du plaidoyer personnel, c'est-à-dire de l'intérêt el du calcul1, dans une œuvre qui parait avoir été écrite pour répondre à un réquisitoire de Voltaire, le Sentiment du citoyen, on n'aura rienôté soit à la candeur, soit à la turpitude de certains aveux tout autrement spontanés et graves que ceux de Montaigne dans ses Essais. Au libraire Rey, qui le pressait de faire paraître ses Mémoires, il a voulu donner « un ouvrage unique, par une véracité sans exemple » (II, 10), et l'idée fixe qui l'obsédait aélé pour beaucoup dans cette apologie d'un homme qui se croyait exécré par tous les hommes: malgré le mal, dont il était résolu à ne rien taire, il croyait n'avoir qu'à gagner à se montrer tel qu'il était, sans dissimuler aucune ombre, sans effacer aucune tache. Qu'en tout cela il y ait un peu d'arrangement et, par conséquent, d'altération involontaire de la vérité pure, c'est presque inévitable. Même en admettant que sa seule préoccupation ait été, comme il l'assure, de rendre son àme transparente comme le cristal aux yeux du lecteur 1, 4 ; II, 9) ; qu'il ait loyalement entrepris d'être toujours juste et vrai, envers les autres comme envers lui-même (li,8); en un mot, d'écrire fidèlement l'histoire de son âme (II, 7), il resterait à savoir si l'homme qui n'a songé à tromper personne n'a pas pu, n'a pas dû se tromper lui-même. Il avoue qu'il écrit «absolument de mémoire, sans monuments, sans matériaux»; qu'il y a dans les événements de sa vie des lacunes et des vides
I. Vinet le fait trop calculateur. >< 11 pensait que I" mil qu'il disait de lui avec une sincérité sans exemple, forcerait à moire I'' bien qu'il se proposait d*en dire aussi, et il était persuadé que I- bien surpassait tellement le mal, que le produit netdeses aveux dans l'esprit de ses lecteurs serait l'admiration et la sympathie Telle est l'idée dominant'; et peut-être unique du livre des Confession». '■■
de Litt. — J.-J. Roussi m . a
qu'il a remplis à l'aide de réminiscences confuses (I, 3). Très naïvement il dit à la fin du livre X de la 11e partie :
Ici finit le recueil des lettres qui m'a servi de guide dans ces deux livres. Je ne vais plus marcher que sur la trace de mes souvenirs : mais ils sont tels dans cette cruelle époque, et la forte impression m'en est si bien restée, que, perdu dans la mer immense de mes malheurs, je ne puis oublier les détails de mon premier naufrage, quoique ces suites ne m'offrent pluque des souvenirs confus. Ainsi, je puis marcher dans le livre suivant avec encore assez d'assurance. Si je vais plus loin, ce ne sera plus qu'en tâtonnant.
Aucune méthode — si c'en est une — n'est plus dangereuse, car la vivacité des souvenirs et des impressions est loin d'en garantir l'exactitude. On voit souvent très mal les choses qu'on est en situation de très bien voir, car on les voit à travers son tempérament et ses idées préconçues. Qui plus que Rousseau est à la merci de ses préjugés et de ses soupçons? Il est fataliste dans l'âme, et convaincu que « tout concourt à l'œuvre delà destinée, quand elle appelle un homme au malheur». Il est surtout le premier en date et en valeur des « égotistes », et l'on connaît le début superbe des Confessions. Quand il est en cause il a des arrêts qui n'admettent pas la discussion. « Pour moi, je le déclare hautement et sans crainte : quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses propres veux mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes, et pourra me croire un malhonnête homme, est lui-même un homme à étouffer. » (II, 12. C'est sur le même ton qu'il écrit à Mme de la Tour (26 septembre 1762) : « Quiconque ne se passionne pas pour moi n'est pas digne de moi... On peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve point cela mauvais; mais quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon. » C'est ce qu'un critique appelle l'hypertrophie du moi1. Quand à l'orgueil s'ajoute cette défiance que Marmontel notait chez Rousseau dès son début dans les lettres; quand ce cœur, qui « ne sait point se livrer à demi » (II, 12), mais qui passe de l'extrême abandon à l'aversion extrême, est déçu et ulcéré; quand celte imagination de solitaire et de visionnaire grossit démesurément la réalité, au point de la transformer en fiction romanesque, comment notre confiance pourrait-elle être entière dans la déposition d'un témoin qui croit être un accusé, et qui s'érige en juge?
i. Brunetière, Revue des Deux Mondes, tor février 180o.
Médiocres comme valeur objective, au moins dans la seconde partie, les Confessions, par bonheur, ont une valeur subjective de premier ordre. Rousseau est là tout entier : voyez, par exemple, comment il explique qu'il devint arrosant par timidité (II, 8), et comment il juge sa lettre sottement grossière à Mme de Boufflers (7 octobre 1760), pour refuser un envoi de gibier. Complétez les Con fessions (e\ les s'arrêtent en 1766) par les œuvres toutes personnelles de la dernière période, vous avez la plus vaste et la plus curieuse entreprise qui ait été jamais tentée par un homme pour définir sa nature propre et en démonter devant nous tous les ressorts. Il conviendrait d'y joindre enfin la Correspondance, — quinze cents lettres environ, — qui ne vaut, certes, celle de Voltaire ni pour l'amplitude de l'horizon, ni pour la richesse des documents qu'elle fournit sur la vie morale de ce temps, ni pour le nombre et la situation des correspondants, mais qui a son prix encore, si l'on n'y cherche que Rousseau.
r Beaucoup de ces lettres n'ont pas le caractère, voisin de la causerie, des lettres proprement dites. Ce sont des monologues où Rousseau expose ses idées ou ses sentiments. Telles les quatre lettres écrites en 1762 <i Malesherbes, et qui sont comme la préface des Confessions : elles ont été écrites « sans brouillon, rapidement, à trait de plume », mais, groupées, elles forment une vraie démonstration. Rousseau veut prouver, contrairement à certaines rumeurs malignes, qu'il est heureux dans sa retraite de Montmorency : il le prouve, puisqu'il veut le prouver. UCautresJetlres, comme celles qu'il adresse de Suiss-' .m maréchal de Luxembourg, et d'Angleterre à Mmo de Luze,
nt des descriptions voulues et détaillées. Enfin d'autres, pluvraiment lettres par la forme et le ton, sont de ces lettres <!• direction morale ou littéraire comme on en trouve plus d'un*dans la correspondance de Voltaire. Comme Rousseau est plus particulièrement moraliste, les conseils littéraires ne sont pas ceux qui dominent. Il y a pourtant une lettre assez piquante adressée à Chamfort1. Mais il y en a d'éloquentes adressées aux minisires Vernes et Moultou, sur les questions religieuses: au marquis de Mirabeau et à une certaine Mme B., sur Les questions politiques; et l'on y voit que ce prétendu révolutionnaire a peu le goût des révolutions. Ce sont les femmes surtout
1. Lettre du 6 octobre 1764. Dans une lettre à Moultou, qui débute dans la littérature, il recomm.-tnde aux débutants la lecture des Lettres persanes.
Bi COURS DE LITTÉRATURE
qui le prennent comme vrai directeur de conscience, et il prend son rôle au sérieux, instruit la femme, l'épouse et la mère de leurs devoirs, mêle à des recommandations qui font sourire quelques observations qui font penser. Ne définit-il pas la sensibilité dont l'une d'elles se fait gloire « un amourpropre qui se compare »? C'est que sur cette sensibilité maladive il a des lumières particulières.
La Correspondance ne fait pas sortir autant qu'on le voudrait de la pénombre celles qu'on pourrait appeler les « femmes de Uousseau ». Plusieurs, comme Mmc de Latour, la « chère Marianne », si durement rudoyée parfois, ou comme Mme de Créqui, avaient quelque mérite à lui rester fi.lèles; la bonne volonté de Mmc de Bouftlers et de Mme d'Épinay finit par se lasser. Il était nalurellement gauche, surtout quand il s'efforçait d'être galant. Il l'était toujours dans les relations sociales. Or, cette gaucherie et cette raideur sont précisément les défauts mortels dans une correspondance, comme dans une conversation, où il ne suffit pas d'être fortement soi. Dans le moindre billet, Rousseau se dresse de toute sa hauteur. Veutil témoigner sa reconnaissance à Frédéric II : il sent le besoin de lui faire savoir qu'il est l'ennemi des rois; sa sincère affection aux Luxembourg : il mêle à de farouches déclarations d'indépendance l'expression naïve de l'orgueil qu'il ressent pour avoir vu le maréchal duc de Luxembourg s'asseoir sur sa chaise de paille, au milieu de ses pots cassés : il est si doux d'éprouver « qu'on peut avoir plus grand que soi pour ami »! Un journaliste, Fréron, s'avise-l-il de critiquer le premier essai de ce Genevois encore inconnu : au lieu de lui renvoyer ses ironies, il l'accable à coups de massue. Enlin, qu'un pot -de beurre, destiné à la très peu intéressante Mme Levasseur, s'égare dans la cuisine du comte de Lastic, voilà tout aussitôt la question sociale qui est évoquée avec fracas; et le billet oratoire adressé au comte est renfermé dans une lettre à sa bellemère, la marquise de Menars, où on lit: « Combien d'injustices se font tous les jours à l'abri du rang et de la puissance, et qui restent ignorées, parce que le cri des opprimés n'a pas la force de se l'aire entendre ! C'est surtout. Madame, dans votre condition qu'on doit apprendre à écouter la plainte du pauvre, ot la voix de l'humanité, de la commisération, ou du moins celle de la justice1. » C'est bien de l'éloquence pour un pot de
1. Vovpz les trois lettres du 20 décembre 17S4. Mme d'Kpinay obtint que les lettres ne seraient point envoyées.
beurre. Mais allez demander à cet orateur de proportionner son éloquence aux choses, et à ce lyrique de ne pas briser dans ses élans le cadre d'une lettre modeste.
O lac sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance! «harmants passages où j'ai vu pour la première fois le majestueux et touchant lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, les premier* •'dans d'un génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre; hélas! je ne vous verrai plus! Ces clochers qui s'élèvent au milieu des eh('nes et des sapin?, ces troupeaux hélants, ces ateliers, ces fabiiques, bizarrement épars sur des torrents, dans des précipices, au haut des rochers, ces arbres vénérab. sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu naitre, elles ne me reverront plus1.
Les lettres échangées entre Rousseau d'une part, Diderot et Voltaire de l'autre, mériteraient d'être étudiées à part, car elles sont particulièrement instructives : pourquoi Rousseau n'a pas pu comprendre la société où il était jeté» et pourquoi elle n'a pu le comprendre, nous en sommes vite instruits par elles, Djdexot était un « homme du monde « qui avait entrepris de civiliser un ermile et qui le contrariait éternellement sur ses goûts, sur sa manière «le vivre, sur tout ce qui n'intéressait que lui seul"2. Le « citoyen » ne se laissait pas ainsi gouverner. La bonhomie et la négligence de Diderot, qui donne des rendezvous et les oublie, qui mêle à la Nouvelle Héloïse le rhume de sa fille et ses propres coliques, qui intervient étourdiment dans les affaires des Levasseur mère et fille, contraste avec la tristesse exigeante et inquiète de Rousseau, qui se plaint et accuse, exagère les moindres griefs, refuse de recevoir son ami, tour à tour s'irrite et s'attendrit. Diderot pourtant veut venir à l'Ermitage; il viendra à pied. Qu'il ne vienne pas! il serait trop aise de gagner une maladie pour avoir le plaisir de la reprocher à son ami! Où Diderot s'épanche et déborde d'une tendresse un peu banale, Rousseau se replie sur soi, raisonne et analyse: « J'ai envie de reprendre en peu de mots l'histoire de nos démêlés3... » Et il le fait, et toute sa vie il ne fera pas autre chose, mais ce ne sera pas en peu de mots. Ce malentendu entre le monde et Rousseau, des volumes en seront rempli-. et la postérité même en retentira.
Plus significative encore est la correspondance entre Rous-
1. Lettre au prince de BeloseUki. 11 mai 171 1. Voir les Confessions, il, 9.
3. Ces diverses lettres sont de janvier 1757. A l'automne de la même année, an nouvel échange de lettres oratoires et lyriques marquera la brouille définitive.
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seau et Voltaire: car ici nous n'avons plus seulement en présence deux tempéraments différents, mais deux conceptions opposées «le l'homme et de la vie, deux époques, presque deux Fràncês. Jeune, Rousseau lisait avec un vif intérêt les lettres de Voltaire au prince royal de Prusse. « Rien de tout ce qu'écrivait Voltaire ne nous échappait, » dit-il dans se? Confessions I, 5); et, dans un poème de jeunesse, le Verger des Charmettes, parmi les auteurs qu'il lit de préférence il cite le» touchant Voltaire » près du « trop doux la Mothe ». Il écrit à Mme de Warens (13 septembre 1737) qu'il a vu jouer Alzire à Grenoble, et qu'il en a été ému jusqu'à perdre la respiration. Huit ans après (11 décembre 1745), de Paris, il écrit à Voltaire lui-même : «Il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards. » Il ne songe guère alors à troubler Voltaire dans sa gloire, et il lui assure même (30 janvier 1750) qu'il a renoncé aux lettres et à la fantaisie d'acquérir de la réputation. La réputation lui vient pourtant; mais Voltaire n'en reste pas moins pour lui le premier écrivain de son siècle, le plus bel esprit, le plus aimable des hommes en société. Dans la lettre à Vernes, où il le dit (2 janvier 1755), il ajoute : « Si l'on pouvait commercer avec son esprit seulement, il faudrait passer sa vie à ses genoux. » Ce n'est qu'une réserve légère, mais leur différence de nature et leurs prochains dissentiments sont là en germe. On sait comment Voltaire répondit à l'envoi de son Discours sur l'inégalité. La réplique de Rousseau (10 septembre 1755), où il parle déjà, un peu tôt, de ses « tristes rêveries », est vigoureuse, spirituelle même par endroits, ce qui chez Rousseau est rare, en d'autres assez lourdement didactique. Mais les deux philosophes ont senti qu'ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Dans son Essai sur les mœurs (1756), Voltaire introduit celle allusion directe au premier Discours de Rousseau : « Les crimes et les malheurs ont été de tous les temps ; il n'y a que quatre siècles pour les beaux-arts. Il faut être fou pour dire que ces arts ont nui aux mœurs; ils sont nés malgré la méchanceté des hommes, et ils ont adouci jusqu'aux mœurs des tyrans1. •> La même année, Voltaire publiait son poème sur le Désastre de Lisbonne, où il combattait l'optimisme de Leibnitz et de Pope. Rousseau se hasarda, cette fois, à l'attaquer dans une lettre dogmatique (18 août 1756), où il découvre les causes du mal moral et du
î. Dans une lettre au prince de Wirtemberg. Il mars 1764, Rousseau dit que c'est sa lettre *ur la Providence qui a fait naître Candide : « Je voulais philosopher avec lui ; en réponse il m'a persifl<-. »
mal physique dans la nature humaine et dans la nature en général.
Je ne puis m'empècber, Monsieur, de remarquer une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance; bien sur de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'àme ; et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvr^ et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes"? Vous l'avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j'espère; et l'espérance embellit tout.
Cependant, Voltaire était encore son « maître », celui de ses contemporains, disait-il, dont il honorait le plus les talents et dont les écrits parlaient le mieux à son cœur. Nous avons le billet que répondit Voltaire (12 septembre) à cette « très belle » lettre : il était garde-malade et malade lui-même, il demandait un peu de patience à Rousseau; mais ce billet fut le dernier. A partir du moment où Voltaire fixa son séjour définitif aux portes mêmes de la patrie de Jean-Jacques, celui-ci ne vit plus dans ce « maître en plaisanteries » qu'acceptaient les Genevois qu'un fanfaron d'impiété, beau génie et àm»' basse, grand par ses talents et vil par l'usage qu'il en faisait'. C'est alors qu'il lui écrit la déclaration de guerre qu'il insère dans ses Confessions (II, 10, 1760), et où il confond sa proprr cause avec celle de Genève : l'auteur de la Lettre à d'Alembert (où Voltaire pourtant était encore si ménagé) peut dire, à la rigueur, que Voltaire a perdu Genève; mais il semble dépasser toute mesure dans le développement de ses griefs personnels '• « C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. » Ne sent-on pas là, mêlée à la chaleur d'une indignation plus ou moins justifiée, l'aigreur d'une jalousie inconsciente? Il promet, d'ailleurs, d'admirer et de respecter toujours au moins les écrits de son rival, et s'il ne tient pas sa parole-, ou
1. Lettres à Yernes et à Jacb Vernet, 14 juin 175'» et 29 novembre 1760.
1. Dans les Confessions lu. il il raille la « portée de ce pauvre homme dans les matières politiques dont il se mêlait de parler . Cf. dans la lettre a M"*, 4 novembre 1764, la critique du Dictionnaire philosophique.
voit par plusieurs lettres à MouRou, à milord Maréchal, à d'Ivernois (12 déc. 1761, 22 mars 1763, 30 déc. 1763, 23 févr. 1766), qu'il ne tenait pas à être considéré comme un ennemi tout à fait irréconciliable de Voltaire. Il est homme, sans doute, à s'indigner que Butfon l'engage à ne pas se mettre Voltaire à dos : Butfon sait bien que « rien n'apaise ni ne lierait jamais la fureur des tigres1 ». Mais il est homme aussi à souscrire pour la statue de Voltaire encore vivant. Générosité pure? Lui-même nous le dira dans ses Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques : « Je comprends bien que cette souscription est moins une générosité qu'une vengeance à la Jean-Jacques, que Voltaire ne lui rendra pas. » Comment en est-il sûr? et qui sait quel accueil eût été fait à Jean-Jacques persécuté, s'il se fût présenté à Ferney un jour où l'auteur du Sentimenl du citoyen se serait souvenu — souvent il s'en souvenait — qu'il était aussi l'auteur du Traité sur la tolérance?