‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 9 sur 68 · Contrat social, m · texte numérisé non relu

Contrat social, m

Oui, mais si vous concluez que ce Rousseau est un théoricien inflexible, qui, sans tenir compte des traditions historiques et de la vie morale des races, leur impose à toutes son idéal de gouvernement abstrait, voici que vous vous heurtez à des affirmations bien différentes, soit dans le Contrat social même, soit dans telle lettre au marquis de Mirabeau (26 juillet 1767) :

On a de tout temps disputé sur la meilleure forme de gouvernement, sans considérer que chacune d'elles est la meilleure en certains cas, et la pire en d'autres...

La liberté, n'étant pas un fruit de tous les climats, n'est pas à la portée de tous les peuples. Plus on médite ce principe établi par Montesquieu, plus on en sent la vérité; plus on le conteste, plus on donne occasion de l'établir par de nouvelles preuves...

Il me semble que l'évidence ne peut jamais être dans les lois naturelles H politiques qu'en les considérant par abstraction. Dans un gouvernement particulier, que tant d'éléments divers composent, cette évidence disparait nécessairement. Car la science du gouvernement n'est qu'une science de combinaisons, d'applications et d'exceptions, selon les temps, les lieux, les circonstances...

Il faut bien reconnaître alors que Rousseau n'est pas exclusivement un métaphysicien de la politique. Dans son Contrat social, il avait fait l'éloge de la Corse; un capitaine corse au service de la France, Rullafuoco, en prit occasion de l'exhorter à préparer une constitution pour la Corse, de concert avec le fameux Paoli (1764), et nous avons d'intéressantes et longues lettres à Buttafuoco, où Rousseau se place au point de vue très particulier qui est celui de son correspondant. Plus tard, en 1772, le Polonais Wielkowski, ami des confédérés de Bar, lui adressa une demande analogue, et Rousseau écrivit ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, livre trop peu connu, et qui respecte la « physionomie nationale » par laquelle les Polonais sont un tel peuple, et non pas un autre, l'éducation qui donne à leurs âmes la « forme nationale », leur noblesse même, rendue seulement accessible au mérite. « En songeant à ce que vous pouvez acquérir, leur disait Rousseau, n'oubliez pas ce que vous pouvez perdre. Corrigez, s'il se peut, les abus de votre constitution, mais ne méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes. » Ce n'est point là le langage d'un révolutionnaire.

Et pourtant, bon gré, mal gré, il a fait œuvre révolutionnaire. Du Contrat social, abusivement ou logiquement interprété, sort le Comité de salut public aussi bien que la Déclaration des droits de l'homme, la tyrannie du peuple souverain

aussi bien que l'affranchissement de l'être humain au nom de la raison générale ; car il n'est pas juste de rendre Rousseau, en quelque mesure, responsable des excès de la Révolution, sans lui faire honneur en même temps de ses hautes conceptions et de ses résolutions viriles. La manie d'imitation de l'antiquité ne fut qu'à demi risible en un temps où, dans les assemblées, aux frontières, semblaient revivre les hommes de Plutarque. Ce système peu libéral enllamma les cœurs d'amour pour la liberté, mais pour l'égalité plus encore, et cette dernière passion put cesser d'être saine quand les disciples de Rousseau, à son exemple, confondirent avec l'égalité des droits civiques l'égalité des rangs et même celle des fortunes. C'est dans une égale médiocrité des fortunes qu'il voyait la vraie force des États; mais il regardait du côté des cités antiques, et il ne pressentait pas le prodigieux avenir réservé au commerce et à l'industrie des États modernes. Par certains côtés donc son livre nous semble vieilli ; mais combien il devait sembler nouveau, téméraire, aux contemporains! Qu'on lise le chapitre de la Monarchie (ni, 6), où Bossuet est si rudement traité, et qu'on imagine, le lisant alors, soit Louis XV, soit simplement M. de Choiseul, que Rousseau, si on l'en croit, avait dessein d'y flatter, et qu'il ne réussit qu'à blesser : on comprendra que leur émoi ait été grand.

Le Contrai social eût sufli à faire traiter Rousseau en suspect. Mais il avait alors toutes les audaces et les naïvetés d'un solitaire qui refait le monde à son gré. Au même printemps d<- 1762 paraissaient en Hollande le Contrat, et à Paris l'Emile.; après le code de la politique nouvelle, le code de la nouvelle éducation. Pour Y Emile, son protecteur, le maréchal de Luxembourg, avait endormi ses inquiétudes en lui assurant la complicité morale du directeur même de la librairie, Malesherbes. On sait combien le réveil fut terrible : le 9 juin, un arrêt du Parlement, qui avait à se faire pardonner ses récentes sévérités contre les jésuites, condamnait l'Emile à être brûlé par la main du bourreau, et décrétait l'arrestation de l'auteur. Prévenu par le prince de Conti, pressé et protégé dans sa fuite par Mme de Luxembourg, il gagna la Suisse. 11 raconte qu'arrivé sur cette terre de liberté il descendit de voiture pour la baiser avec transport. Cet enthousiasme dura peu. Établi d'abord à Yverdun, dans le pays de Vaud (15 juin 1762;, il apprit avec stupeur que le Conseil de Genève, suivant l'exemple du Parlement de Paris, avait condamné 19 juin) l'Emile et au-

Contrat — ce Contrat lout genevois! — à être brûlés, et l'auteur à être appréhendé pour se justifier. Il transporta son séjour à Moliers, dans le Val Travers, qui faisait partie de la principauté de Neuchâtel, placée alors sous la suzeraineté du roi de Prusse, et il écrivit à Frédéric II ce lier billet (juillet 1762) :

J'ai dit beaucoup de mal de vous; j'en dirai peut-être encore : cependant, chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos Etats. Ma faute est peut-être de n'avoir pas commencé par là : cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas, mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir, et j'y voulais être : elle peut disposer de moi comme il lui plaira.

Frédéric n'eut garde de le repousser, et George Keith, maréchal d'Ecosse, dit Milord Maréchal, qui gouvernait Neuchâtel, devint, du consentement de son maître, un sincère ami du réfugié1. Pendant trois ans, Rousseau vécut relire à Moliers- Travers, atl'ublé d'un costume d'Arménien, étranger en apparence aux choses du dehors, sensible pourtant à tout ce qu'on entreprenait contre lui, puisque c'est peu après son élablissement dans cette vallée qu'il lança son éloquente réponse au mandement de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. 11 avait dans Genève son parti, dont il devait parfois ranimer le zèle déraillant. Lui-même n'était pas à l'abri du découragement : le 12 mai 1763, il abdiquait avec éclat le litre de citoyen de Genève. Cette même année, le procureur général Robert Tronchin lança contre lui ses Lettres écrites de la campagne. A ce nouvel adversaire, comme à l'archevêque de Paris, Rousseau apprit durement qu'après avoir été un théoricien profond, il savait être, quand il le fallait, un redoutable polé-

i. Frédéric lui adressa une lettre (itT septembre 176!) où il loue la sincérité et le désintéressement de Rousseau, mais raille ses paradoxes. « Votre lettre, mon cher milord, au sujet de Rou<seiu de Genève m'a fait beaucoup d; plaisir. Je vois que nous pensons de même; il faut soulager ce pauvre malheureux, qui ne pèche que pour avoir des opinions singulières, mais qu'il croit bonnes. Je von* ferai remettre cent écus, dont vous aurez la bonté de lui faire donner ce qu'il faut pour ses besoins. Je crois, en lui donnant les choses en nature, qu'il les acceptera plutôt que de l'argent. Si nous n'avions pas la guerre, si nous n'étions pas ruines, je lui ferais bâtir un ermitage avec un jardin où il pourrait vivre comme il croit qu'ont vécu nos premiers pères... Je crois que votre Rousseau a manqué sa vocation; il était sans doute ne pour devenir un fameux cénobite, un Père du de»ert, célèbre par ses austérités et ses macérations, un shlite. Il aurait fait des miracles, il serait devenu un saint, et il aurait grossi l'énorme catalogue du Martyrologe; mais à présent il ne s ra regarde qu'en qualité de philosophe singulier, qui ressuscite après deux mille ans la secte de Diogene. »

niiste. Les Lettres écrites de la montagne (1764), réponse à Tronchin, sont au nombre de neuf : six dans la première partie, frois dans la seconde. La première partie, de beaucoup plus importante pour nous, traite delà situation particulière. faite à l'auteur par l'arrêt de Genève. Dira-t-on que ce soient là des questions peu intéressantes pour le public? « Si mes sujets sont petits, mes objets sont grands et dignes de l'attention de tout honnête homme. Laissons Genève à sa place, et Rousseau dans sa dépression; mais la religion, mais la liberté, la justice ! Voilà, qui que vous soyez, ce qui n'est pas au-dessous de vous, a Les cinq premières lettres défendent surtout YÉmile au point de vue religieux. Tous ses écrits, il le déclare, respirent le même amour pour l'Evangile, la même vénération pour Jésus-Christ.

Rien ne peut se comparer à l'Evangile, mais sa sublime simplicité n'e-t pas également à la portée de tout le monde. 11 faut quelquefois, pour l'y mettre, l'exposer sou3 bien des jours. Il faut conserver ce livre sacré comme la règle du maitre, et les miens comme les commentaires de l'écolier.

La lettre sixième et dernière de la première partie défend plus spécialement le Contrat social, et en donne une analyse raisonnée, que nous avons résumée. Dans la seconde partie, la constitution autrefois si libre, maintenant si « servile », de Genève gouvernée par une «■ aristocratie insolente et tvrannique », est exposée et discutée. L'ouvrage se clôt sur un chaleureux appel à l'union et sur un mélancolique adieu : « J'ai rempli mon dernier devoir envers la patrie. Maintenant je prends congé de ceux qui l'habitent; il ne leur reste aucun mal à me faire, et je ne puis plus leur faire aucun bien. »

Les Lettres écrites de la montagne, en même temps qu'elles élèvent jusqu'à une sorte de philosophie religieuse et politique un débat qui eût pu rester mesquinement personnel, sont un modèle de polémique mordante. Le voisin de Kerney, Voltaire, n'y est pas ménagé. C'est lui assurément qui est visé dans une hère et maligne comparaison entre les livres qu'on avoue à ses risques et périls et ceux qu'on laisse prudemment anonymes pour en attendre l'elfet : « Pour être utile impunément, on lâche son livre dans le public, et l'on fait le plongeon. » (1, o.,

De Suisse en Angleterre et d'Angleterre en Franco. Dernières années et dernières œuvres. — « Rousseau juge de Jean- Jacques. »

Après l'orage suscité par l'Emile, Rousseau s'était juré de ne plus rien écrire. Il eut à se repentir de ne s'être pas tenu parole. Voltaire, sans se nommer, publia le Sentiment du ciloyen, où il révélait au public la grande faute privée de Rousseau, l'abandon de ses cinq enfants. Les Tronchin et leurs partisans poussèrent les hauts cris à Genève. Le ministre protestant de Motiers, Montmollin, qui d'abord, sans trop de détiance, avait admis Rousseau à la communion, déclara son hostilité. La population du paisible village s'émut, et une « lapidation m nocturne (nuit du 6 au 7 septembre 1765), imaginée peut-être par Thérèse, qui s'ennuyait dans ces montagnes, décida Rousseau à une fuite nouvelle. 11 gagna le canton de Berne, et s'établit dans l'île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Là, il passa six semaines délicieuses à ce point qu'il aurait désiré y finir sa vie dans un exil perpétuel. Mais, en octobre, le sénat de Berne l'en chassait.

C'est alors seulement qu'après un séjour à Strasbourg, où il reçut un accueil flatteur, il prit le parti (décembre 1765) d'accepter l'offre que lui avait faite le grand historien David Hume et de passer en Angleterre. Dès 1762, Mme de Boufllers lui avait conseillé de préférer l'Angleterre à la Suisse; il avait refusé, a Je n'ai jamais, dit-il, aimé l'Angleterre ni les Anglais1. » Sans peine il obtint un passe-port pour traverser Paris; au Temple, chez le prince de Conti, où il logea, il reçut la visite de nombreux admirateurs. Le 3 janvier 1766, il partit pour l'Angleterre, résida successivement à Chiswick, puis, dans un pays plus retiré, à Woolton, situé à une cinquantaine de lieues de Londres. Les malheurs avaient exaspéré sa sensibilité et développé son humeur naturellement soupçonneuse. Une brouille ne larda pas à éclater entre lui et Hume, qui eut seulement le tort d'écrire un Exposé succinct de la contestation survenue entre M. Rousseau et M. Hume

i. Confessions. IF, 11.

11 eut allu le traiter en malade. Le 1er mai 1767, il s'enfuyait d'Angleterre, car c'est toujours à des fuites que ressemblent ses départs. Le marquis de Mirabeau, « l'ami des hommes », et le prince de Conti lui offrirent l'hospitalité à Fleury-sous- Meudou, puis au château de Trye, en .Normandie, où il habita, sous le nom de Renou , pendant un an. Delà, en 1768, il partit pour le Dauphiué , séjourna deux ans environ à Bourgoin et à Monquin, épousa Thérèse , et acheva d'écrire ses Confessions. Toute cette période de sa vie est triste. Volontairement il fait la solitude autour de lui, écarte ses meilleurs amis, décourage ses protecteurs. « 11 est si décidément fou, écrit Mme du Deffand1, que personne n'oserait chercher quelque ombre de bon sens dans tout ce qu'il a jamais fait. » Elle se trompait : on ne le voyait plus, mais on le lisait.

Enfin ijuin 1770) on le jugea devenu assez inotfensif pour lui permettre de rentrer à Paris. 11 s'y fixe rue Plàtrière, aujourd'hui rue J.-J. Housseau, dans un appartement plus que modeste, et gagne sa vie en reprenant son ancien métier de copiste de musique. Sa distraction presque unique est d'herboriser dans la banlieue de Paris. Il n'écrit plus désormais, avec les Considérations sur le gouvernement de Pologne 1772 . que ces étrangesdialogues intitulés Rousseau juge de Jean-Jacques (1775-1776) et ces exquises l\>''xeries d'un promeneur solitaire (1777-1778), interrompues par la mort. Mais ces deuxderniers ouvrages sont fort importants pour la connaissance non seulement de sa vie et de son caractère, mais de son œuvre entière, dont ils nous donnent la clef.

Les trois dialogues intitulas Rousseau juge de Jean-Jacques (avec l'épigraphe : Barbants hieego sumquia non intelligor illis) sont l'œuvre déraisonnable d'un homme qui raisonne à merveille. On n'a jamais apporté tant de logique dans la folie. C'est aussi l'œuvre incroyablement orgueilleuse d'un homme qui croit les yeux du monde entier fixés sur lui. « Voyant, dit-il, l'excessive longueur de ces dialogues, j'ai tenté plus d'une fois de les élaguer, d'en ôter les fréquentes répétitions, d'y mettre un peu d'ordre et de suite; jamais je n'ai pu soutenir ce nouveau tourment : le vif sentiment de mes malheurs, ranimé par cette lecture, étouffe toute l'attention qu'elle exige. » Cela revient à dire qu'il a écrit ces dialogues sans être maître de lui, et qu'il n'avait pas reconquis la possession de soi lors-

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