‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 51 sur 68 · C. de Litt. — André Chénier · texte numérisé non relu

C. de Litt. — André Chénier

gracieuse, mais un peu efféminée, du Midi : aux tensons amoureux succédèrent alors les sirventes satiriques. Plus précoce, la poésie du Midi fut moins vivace que celle du Nord, qui subit, d'ailleurs, son influence dès le xne siècle, et devient alors plus savante, moins grossièrement galante, mais, par contre-coup, moins naturelle.

Les trouvères ne se contentèrent pas de se chanter euxmêmes, leurs sentiments et leurs plaisirs. Ils avaient aussi la passion de la chanson, et l'on compte d'innombrables chansonniers avant le xve siècle; mais leurs chansons, souvent vives et moqueuses, rarement délicates, étaient moins personnelles et moins uniformes que celles des troubadours. Ils avaient plus encore l'amour du récit, récit épique, satirique, romanesque, contes développés, comme le lai, où triompha Marie de France, femme distinguée qui vécut en Angleterre, et qui, dans le Dit d'Ysopet, imite Ésope quatre siècles avant la Fontaine. Parmi les trouvères, on place au premier rang Audefroy le Baslard, le premier en date, Quesnes de Béthune, le châtelain de Coucy, surtout Thibaut de Champagne, poète facile et harmonieux, sans grande originalité, mais qui a mérité pourtant l'éloge d'Estienne Pasquier : « Ce grand seigneur n'était pas un petit poète. » Il est vrai que Thibaut, à la fois comte de Champagne et roi de Navarre, tient le milieu entre les trouvères et les troubadours. Cette littérature assez banale de chansons, dits, complaintes, pastourelles, déclina vite aux xnc et xme siècles, quand des seigneurs elle passa aux bourgeois. C'est pourtant l'organisation des communes bourgeoises qui lui donna un regain de vie. Peu de physionomies sont plus curieuses que celles d'Adam de la Halle, ou de ce Jean Bodel, qui semble tantôt un héritier des poètes épiques d'autrefois, tantôt un précurseur des poêles dramatiques de l'avenir. Arras et la Picardie étaient alors comme le centre de ce double épanouissement des franchises communales et de la poésie des trouvères. Au contraire, l'énergique plébéien Rutebeuf, qui vécut sous Louis IX, était de Paris : c'est le type même du trouvère, âpre et incisif, vigoureusement gaulois, triste jusqu'en sa gaieté, sincère, éloquent, vraiment poète, parce qu'il est vraiment homme.

Ces derniers poètes sont du xme siècle. Au xive, la poésie prend une forme plus savante et plus précise, mais perd de sa grâce en cherchant un art compliqué, en donnant aux genres des rèdes fixes et des formes immuables. On attribue cette

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réforme, si c'en est une, à Guillaume de Machault, Champenois d'origine, secrétaire du roi de Bohème; mais la gloire de son disciple Eustache Deschamps a éclipsé la sienne. Champenois aussi, E. Deschamps mena une vie fort agitée, tantôt prisonnier des Sarrasins en Egypte, tantôt notaire et secrétaire du roi, mais disgracié pour l'àpreté de ses censures. Un peu rude et gauche, mais lier, il a de l'énergie dans ses ballades morales et même politiques; mis à la mode par lui, ce petit cenre resta longtemps en faveur; il a écrit une sorte d'Art poétique de la ballade et du chant royal. Mais il se plaît trop à compliquer les difficultés de la versification. Il faut lui pardonner son humeur désagréable en faveur de son patriotisme sincère.

Villon et le quinzième sièele.

Eustache Deschamps, qui empiète déjà sur le xve siècle, fut remplacé à la cour par Alain Chartier, fils d'un bourgeois de Bayeux, et frère d'un futur évèque de Paris, « le bien disant en rime et prose Alain », selon le vers de Ma rot. En disant qu'il fut « grand poète et encore plus grand orateur », E. Pasquier exagère peut-être, mais le fond du jugement esl vrai : A. Chartier est plus iirand comme prosateur que comme poète. Il a écrit un grand nombre de lais, de ballades, de complaintes, de poèmes développés, comme h- /. iquatredames 3,600 i

où respire un vif sentiment de patriotisme; mais il mérite d'être plus connu comme auteur du Curial et du Quadriloge. Ce patriotisme, si rare encore, absent des gracieuses poésies de l'historien Froissart, anime parfois celles d'un autre historien, d'origine pourtant étrangère, Christine de Pisan. On retrouve même un écho des événements de cette triste époque dans les chansons d'Olivier Basselin, né près de Vire, d'où le nom de vaux-de-vire (vaudevilles, plus tard donné à ses poésies, douteusement authentiques, aussi enthousiastes, d'ailleurs, lorsqu'il célèbre la bouteille que. belliqueuses lorsqu'il s'en prend aux Anglais.

Mais les deux poètes en qui s'incarne la poésie du xve siècle, celle qui linit et celle qui commence, ce sont Charles d'Orléans, le poète aristocratique, et François Villon, le poêle populaire.

Fils de ce duc d'Orléans qu'assassina le duc de Bourgogne,

et de la gracieuse Valentine de Milan, Charles d'Orléans fut élevé dans un milieu distingué, lettré, galant, où vivaient les souvenirs des poèmes chevaleresques et allégoriques, du Roman de la Rose, de tous ces vieux trouvères dont il est l'héritier naturel, au seuil de l'âge moderne. Sa longue captivité en Angleterre après Azincourt, en le tenant éloigné de la France où la poésie se transformait peu à peu, contribua beaucoup à lui maintenir ce caractère original de grâce un peu vieillie, sans donner pourtant à ses vers un accent de mélancolie vraie. A peine quelques vers sur la France, entrevue au loin, sont sincèrement émus : cette àme plus aimable que profonde regrette surtout de la France le printemps, les conversations, les fêtes, les doux loisirs. 11 est spirituel, mais avec quelque mièvrerie; délicat, mais avec quelque raffinement. Ses qualités fines et enjouées sont toutes françaises; on aime sa malice légère, son humeur vive et gaie, sa rêverie sans tristesse, ses jolies descriptions delà nature. Unissant la naïveté à l'élégance, artiste délicat de style, il est plus correct, moins trivial, mais aussi moins vigoureux que Villon. Ses perpétuelles allégories sont monotones et froides. De charmants détails peuvent nous séduire; l'ensemble ne nous émeut pas.

Il est difficile, au contraire, de rester indifférent à la poésie de Villon 'François de Montcorbier), si bas qu'elle descende parfois. Il partait de bas, d'ailleurs, bien qu'élevé par le chapelain Guill. de Villon, et n'eut guère souci de s'élever : s'il écrit le Petit Testament, c'est après avoir été condamné au fouet; de même, c'est après une série de vols, d'impiétés, d'emprisonnements, de condamnations à mort, auxquelles la protection de Charles d'Orléans et de Louis XI a peine à le soustraire, qu'il compose le Grand Testament. Ce fils d'artisan, de pauvre écolier qu'il fut d'abord, s'était fait voleur, presque brigand. De là bien des inégalités, des étrangetés, des grossièretés surtout dans son œuvre; mais à travers cette corruption ingénument cynique percent quelques bons sentiments dont l'expression nous touche, parce qu'elle vient du cœur : il a aimé sa mère, il a donné un souvenir à Jeanne d'Arc méconnue, il a parlé de la mort avec une mélancolie saisissante. Marot, son éditeur, regrette à tort qu'il n'ait pas été « nourri en la cour des rois et des princes, où les jugements s'amendent et les langages se polissent » ; il y aurait perdu son originalité native, son dédain de la convention, son style heurté, plein de contrastes imprévus, où le grotesque se mêle au sublime. « Charles d'Orléans, dit Nisard, clôt la liste

des poètes de la société féodale ; Villon est le poète de la vraie nature, laquelle commence sur les ruines de la féodalité qui finit. » Il semble que ce soit le peuple lui-même qui surgisse tout à coup avec son énergie encore mal disciplinée, et que Villon, dont le nom même est un problème, dont la vie et l'œuvre sont pleines de contradictions, en soit la personnification presque anonyme.

Villon est d'autant plus grand qu'il a été une exception unique dans un siècle plutôt érudit qu'inspiré; avant lui, l'on ne voit guère que des poètes élégants comme Charles d'Orléans, ou savants comme Alain Chartier; après lui, l'école de la poésie pédantesque reprend le dessus avec Molinet, de Valenciennes; avec Meschinot, de Nantes, « le banni de liesse », dont certains vers se pouvaient lire et retourner en trente-huit manières; avec Crétin, « le bon Crétin aux vers équivoques », dira plus tard Marot, dont le père, Jean Marot, appartenait lui-même à cette école des « grands rhétorique urs », puérilement fiers de se jouer avec les mots, d'entrelacer les rimes, d'accumuler les difficultés pour mieux les vaincre. Parmi les poètes de cette période, on ne peut guère nommer avec honneur qu'Octavien de Sainl- Gelais.

Le seizième sièele. — Harot et Ronsard.

De même que Charles d'Orléans résume le passé, que Villon devance l'avenir, de même le xvie siècle se partage entre deux écoles, celle de Clément Marot, de Cahors (1496-1544), et celle de Pierre de Ronsard, né près de Vendôme (1524-1585).

C'est un poète facile et fin que Clément Marot; moins froid que Charles d'Orléans, il n'est guère plus profond, et se rattache, comme lui, à la tradition des trouvères. Sa vie agitée, partagée entre la cour, la prison et l'exil où il est mort, contraste avec . son œmre paisible. Esprit indépendant, il ne cachait pas ses sympathies pour la Réforme, et les réformés accueillaient sa traduction des psaumes avec un enthousiasme compromettant; mais, en littérature, son indépendance était moindre. Lorsqu'il l'appelle « le plus exact de nos poètes », Ménage veut sans doute louer sa précision et sa simplicité. Rien de moins ambitieux, en effet, et de plus charmant que ses épitres, ses épigrammes, ses rondeaux ; mais s'il est supérieur dans ces genres

légers aux poètes gaulois qui l'ont précédé, il n'est pas un créateur. Son rôle, à la veille de la Renaissance, c'est de rassembler en lui les qualités éparses du génie français, naïveté enjouée, malice sans méchanceté, délicatesse sans affectation, familiarité sans bassesse. Aussi n'exerçait-il pas sur les esprits la même influence que Ronsard, et n'excita-t-il pas le même enthousiasme : il eut pourtant d'illustres disciples, comme Marguerite de Navarre, sœur de François Ier; mais on ne peut guère rattacher directement à son école que Habert et Corrozet, qui écrivirent des fables; Bonaventure des Périers, plus connu comme conteur: Sibilet, qui composa un Art poétique tiré des œuvres du maître, enfin Mellin de Saint-Gelais, fils d'Octavien. Ce dernier, qui eut quelques-uns des mérites de son maître, réussit surtout dans 1 epigramme et dans le sonnet, qu'il apporta, dit-on, d'Italie en France, mais lutta vainement contre l'influence croissante de l'école de Ronsard.

A coup sûr, Ronsard eut plus de génie, c'est-à-dire de verve naturelle que Marot, mais il eut aussi plus d'ambition, et son ambition ne fut pas toujours heureuse. Un âge nouveau commence, d'ailleurs, pour la poésie avec la Renaissance, enthousiaste de l'antiquité païenne, et Ronsard l'inaugure. Novateur plus hardi que judicieux, sans mériter tout à fait les sévères reproches de Boileau, il n'a cependant pas assez consulté ses forces. lia touché à tous les genres, sauf au genre dramatique, qu'il abandonnait à ses disciples. On a de lui un grand nombre d'odes, de sonnets, d'élégies, de bergeries, de mascarades, de discours en vers, dont quelques-uns révèlent une éloquence faite pour la satire (Discours sur les misères du temps, etc.). En général, pourtant, celte œuvre immense est plus éclatante que touchante: l'imagination y a plus de part que le cœur; la beauté de la forme y est souvent gâtée par l'abus de la mythologie, excusable si l'on songe que tous ces souvenirs antiques sont évoqués avec une piété sincère, avec une véritable foi. En somme, et malgré l'avortement de ses plus hautes espérances, Ronsard a beaucoup fait pour la poésie française. Il l'a contrainte, pour ainsi dire, d'aspirer au grand ; il a enrichi et assoupli la langue de la poésie élevée et perfectionné le rythme, jusqu'alors assez pauvre. Bien qu'il appartint à une famille noble d'origine hongroise et qu'il eût brillé quelque temps à la cour, atteint de surdité, il s'était confiné dans une retraite studieuse, où l'entouraient des disciples nombreux et enthousiastes, astres de moindre grandeur gravitant autour d'un

astre central, d'où le nom ambitieux qu'ils se donnèrent : la Pléiade.

Dès vingt-cinq ans, le premier disciple de Ronsard, Joachim du Bellay, de Lire (Anjou), publiait le manifeste de l'école, Défense et Illustration de la langue française. Le titre indique suffisamment la pensée du livre : il s'agit de défendre la langue française contre ceux qui la croient barbare, incapable d'affronter la grande poésie, réduite à subir l'éternel esclavage des anciens. C'est par l'imitation encore, mais par l'imitation originale, qu'il prétend enrichir la langue et la mettre en état de rivaliser avec le grec et le latin, dans les sujets même les plus élevés. Lui-même fut un poète délicat et vigoureux, et plusieurs de ses sonnets sont devenus classiques; trop facile et fluide dans l'Olive, il a de l'énergie dans les Antiquités à\ Rome et les Regrets, rapportés d'Italie, où il avait accompagné son oncle, le cardinal du Bellay. Le premier, semble-t-il, il donne le titre nouveau de « satire » à son Poète '"artisan. Il n'y a que de la grâce, et urne grâce un peu mignarde, dans les poésies de Remy Belleau, de Nogent-le-Rotrou : ses d iscriptions de la nature ont de la fraîcheur, son rythme a de la souplesse et de l'harmonie. L'insuccès d'une folle tentative pour faire passer le vers métrique des anciens dans la poésie française a jeté quelque ridicule sur Antoine-Jean de Baïf, né à Venise, où son père était ambassadeur; c'est pourtant un esprit original, dont la part est considérable dans le grand effort du xvi° siècle; ses vers ont parfois de l'élégance et même de la mélancolie; par de nombreuses traductions et imitations, il a contribué à faire connaître el aimer L'antiquité. Citons, pour mémoire, à côté de ces membres connus de la Pléiade, Amadis Jamvn, page et disciple de Ronsard, Ponlus deThiard, évoque de Châlons, Olivier de Magny, Louise Labé, Daurat, plus professeur que poète, Maurice Scève, qui aspirait au grand. Quant à Jodelle, il est surtout considéré comme tragique, et pourtant quelques-uns de ses ?ers lyriques, assez fermes et tiers, valent au moins ses tragédies.

Malherbe et son école.

Sur la foi des vers de Boileau, on sépare d'ordinaire Desportes et Bertaut de l'école de Ronsard, à laquelle ils appartiennent pourtant, mais en atténuant ses défauts; l'un fut évêque de Séez et traduisit les Psaumes; l'autre, poète courtisan et riche, rime à loisir, comme son neveu Mathurin Régnier, des poésies surtout épicuriennes. A ces poètes de transition l'on peut ajouter Passerai, Florent Chrestien et Rapin, dont tant de vers légers et moqueurs égayent la Satire Ménippée, et Vauquelin de la Fresnaye, poète lyrique et didactique, qui nous a laissé Y Art poétique de l'école de Ronsard.

Quoi qu'on pense de la tentative à demi avortée de la Pléiade, il est impossible d'accorder à Laharpe que François de Malherbe (Caen, 1555-1628) ait été « le créateur de la poésie lyrique ». Il en fut, du moins, le régulateur. S'il exagéra la sévérité envers les derniers ronsardisants et envers Ronsard lui-même, dont il biffait les œuvres d'un trait de plume, bien que ses premiers vers à lui-même (tes Larmes de saint Pierre) ne soient pas exempts du faux goût alors à la mode, s'il affecte la brutalité d'un censeur inflexible, du moins ce « tyran des mots et des syllabes » a plié les poètes à la discipline utile de la règle, et leur a fait comprendre la nécessité du travail, de l'effort persévérant. De là cette colère des poètes faciles et négligés, dont Régnier se fait le mordant interprète dans la Satire IX à Rapin. Il est très vrai que Malherbe est « froid à l'imaginer », que la verve, la chaleur, l'enthousiasme du poète lyrique lui font souvent défaut, et que ses plus belles œuvres sont gâtées par une froide mythologie. Mais aussi le petit nombre de belles strophes qu'il nous a laissées atteignent au sublime; la langue y est pleine, ferme, virile, déjà cornélienne. On y peut faire deux parts : 1° les poésies plus personnelles et variées, composées surtout dans la première partie de sa vie, qui se passa entre la Normandie et la Provence Stances a Du Perler, aux ombres de Damon, Paraphrases de psaumes); 2° les poésies de cour, on pourrait presque dire de commande, écrites après que le poète fut devenu page de la chambre du roi Prière pour, le roi Henri le Grand allant en

Limousin, Ode sur l'attentat commis sur la personne de Henri le Grand, Ode à. la reine régente, Ode à Louis XIII allant châtier la rébellion des Rochellois, etc.). « 11 eut, dit Sainte-Beuve, le caractère et l'autorité, ce qui fait le chef d'école. » C'est surtout, en effet, comme critique et comme réformateur qu'il est grand; grâce à lui, le vrai génie de la langue française, un peu appauvrie peut-être, mais « réparée», selon le mot de Boileau et de la Bruyère, a été fixé définitivement, la prosodie sévèrement réglée, la cour « dégasconnée ». Mais il n'est pas exact de dire que « tout reconnut ses lois », car il ne dompta pas toutes les résistances, et le faux goût persista si longtemps qu'il fallut pour en triompher un second Malherbe, Boileau.

Malherbe eut, d'ailleurs, peu de disciples : le marquis de Racan et le président Maynard seuls méritent d'être nommés à côté de leur maître. Ils forment entre eux un contraste parfait : longtemps page du roi, soldat intrépide, Racan finit en gentilhomme campagnard. Ce « grand rêveur », comme l'appelle Tallemant, avait le sentiment de la nature, à laquelle il emprunte les plus fraîches comparaisons de ses Bergeries, le goût de la vie solitaire et recueillie, qui communique un charme si pénétrant aux Stances à Tircis, une naïveté sincère, une douce mélancolie, qui n'excluent pas absolument la vigueur (Ode à Bussy, Consolation à M. de Bellegarde . Maynard, exilé dans sa présidence d'Aurillac, ne cesse de regretter les salons de Paris. Inférieur à Racan, mais plus précis et plus ferme parfois, dans les Conseils à un courtisan il s'est élevé assez haut.

Le dix-septième sièele après Malherbe.

Pendant toute la première moitié du siècle, la victoire de Malherbe fut contestée; les petits genres et les petits auteurs survécurent; le sonnet, le rondeau, le madrigal, furent plus estimés que jamais; il suffit de nommer Voilure, Maleville et Benserade, dont les sonnets par deux fois séparèrent la cour en deux camps ennemis (Benserade mettait en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide) ; Ogier de Gombauld, qui pour un sonnet recevait douze cents écus de pension; Desmarets, Godeau, Sarrasin, surtout Théophile, esprit téméraire, mais vraiment original, et Saint-Amant, dont le nom est inséparable de celui de son ami Faret. Saint-Amant, comme Théophile, vaut mieux

que sa réputation; il y a des beautés saisissantes dans son Ode sur la solitude : mais il a le goût du grotesque et de la parodie: sa verve est trop rabelaisienne, comme sa vie fut trop aventureuse et déréglée.

Préoccupé d'étudier l'homme en lui-même, le xvnc siècle, ce siècle des grands auteurs dramatiques et des grands moralistes, ne pouvait être le siècle de la poésie lyrique ; nos grands lyriques d'alors, ce sont les poètes de Polyeucte et à'Athalie. Cependant il serait injuste d'oublier un poète délicat, Segrais (Caen, 1624-1701, auteur de chansons agréables et d'églogues vantées par Boileau, où l'émotion se mêle à l'esprit dans une mesure souvent exquise. D'autres sont préservés de l'oubli par le souvenir d'amitiés illustres : le trop joyeux Chapelle passe à la postérité, soutenu par Molière et Boileau; l'ami de la Fontaine, le chanoine Maucroix, poète plus gaulois que ses graves fonctions ne le feraient supposer, a écrit quelques beaux vers qui le rendent plus digne d'une telle intimité.

A mesure que le xvme siècle approche, son influence se fait sentir par avance même à la poésie lyrique; mais le xvne siècle lui-même a été plus indépendant d'esprit qu'il ne semble. C'est un esprit fort que Mmc Deshoulières vParis, 1637-1694 , élève d'un autre esprit fort, le poète Hesnault, traducteur du Lucrèce, et dont nous avons un sonnet violent contre Colbert. C'est même comme esprit fort qu'elle nous intéresse, car ses idylles et ses églogues sont en général peu champêtres ; on y sent beaucoup moins l'amour sincère de la nature que les préoccupations intéressées d'une existence qui fut toujours besogneuse ; la célèbre idylle des Moutons est une requête à Louis XIV, devenu le grand Pan, et l'églogue finit par une demande vulgaire de pension. Il y a là peu de vraie poésie et de naïveté, et l'on s'étonne que Mme Deshoulières ait reçu de ses contemporains le surnom de « dixième Muse »; mais cette femme savante, qui, dans la querelle de Phèdre, a montré tant d'acharaemenl contre Racine, est un philosophe, et sa philosophie, un peu virile et sèche, toujours hardie, annonce celle des poètes dits m poètes du Temple », parce qu'ils sont au Temple les commensaux des Vendôme : Chaulieu, abbé parasite et épicurien, et la Fare, grand seigneur, dont nous avons des M< - - très originaux. Si Chaulieu est le premier des poètes négligés, la Fare est le premier des poètes paresseux et voluptueux, incapables de tout sérieux effort intellectuel. Par eux déjà l'on touche au xvnr- siècle.

HISTOIRE SOMMAIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE il

Le dix-huitième siècle.

Voltaire, jeune, a fréquenté cette société du Temple, d'où sort ce courant de poésie épicurienne qui traverse le siècle entier. Que voit-on, en effet, dans la première partie de ce siècle? Si l'on met à part Voltaire, dont les poésies légères sont charmantes, mais presque toujours ironiques, rarement émues, on se trouve en face de Gentil-Bernard, ce poète maniéré de société; de Bernis, abbé mondain, que Voltaire surnomme « Babet la bouquetière » , et qui sera pourtant diplomate et cardinal ; du facile Dorât, qui aborde hardiment tous les genres; de Bouftlers, de Colardeau, plus facile encore, mais qui soutient mal son surnom de « l'Abeille française ». Dans la seconde partie naîtront, après Léonard, plus sincère, après le marquis de Pezay et le chevalier de Bonnard, après le vertueux Berquin, deux poètes créoles (comme Léonard), Bertin, plus vif. mais un peu sec, Parnv, qui ramène le naturel dans l'élégie, mais en lui donnant une mollesse excessive. On a dit de lui que c'est le plus racinien des poètes voltairiens; son grand défaut, c'est l'incapacité de concevoir un idéal élevé.

Et comment la grande poésie lyrique aurait-elle pu naître en un temps où la poésie elle-même cessait d'être désintéressée et devenait une arme de combat? Il est vrai qu'avant tous ces poètes légers, un écrivain qui appartient par sa jeunesse au xvne siècle, J.-B. Rousseau (Paris, 1671-1741), avait abordé l'ode élevée; mais, plutôt porté par sa nature vers la satire et l'épigramme, Rousseau manque d'émotion vraie; c'est moins un poète inspiré qu'un versificateur habile. Il essaye de suppléer à la verve spontanée par le luxe des images et l'harmonie du rythme; mais il est plus original dans la cantate que dans l'ode. Mêlé aux premières discordes qui agitèrent le siècle, il mourut dans l'exil. Ces discordes envahirent bientôt tout, même la poésie : en face des poètes philosophes se dressèrent les poètes ennemis de la philosophie : Lefranc de Pompijman, à qui l'on fait tort en ne citant qu'une belle strophe de V Ode sur la mort de Rousseau; Gresset, le facile et spirituel auteur de Vert-Vert, de la Chartreuse, «lu Carême impromptu, ancien jésuite, qui finit ses jours dans une piété exaltée; Mallilàtre, mort

trop jeune pour réaliser des ambitions généreuses; le satirique Gilbert, dont on a retenu quelques vers élégiaques.

Vers la fin du siècle, enfin, la poésie lyrique se relève avec Écouchard-Lebrun (Paris, 1729-1807), que ses contemporains ont eu tort sans doute d'appeler Lebrun-Pindare, mais dont le vers a de la force et de la noblesse, soit qu'il recommande à Voltaire la petite fille de Corneille, soit qu'il glorifie Buffon en deux odes célèbres, soit que, plus tard, il chante le « naufrage victorieux » du Vengeur. Ses plus belles pièces pourtant, inférieures peut-être à ses vives et fines épigrammes, sont gâtées par de froides allusions mythologiques. Pour faire vivre l'antiquité, il faut être pénétré de son esprit; il faut « sur des sujets nouveaux faire des vers antiques ». C'est ce qu'a fait André Chénier (Constantinople, 1762-1794), ce grand rénovateur de tous les genres épuisés, de l'idylle, de l'élégie, de la satire. On a plus loin apprécié son œuvre, et l'on remarque seulement ici qu'il est, au xviii0 siècle, le seul véritable poète, mais que son esprit, antique et moderne à la fois, lui crée une place à part entre tous nos poètes lyriques.

La poésie lyrique au div-neuvièiue sièele.

Il ne faut pas croire que la crise révolutionnaire ait suffi pour renouveler la poésie lyrique, car la Révolution, qui fut audacieuse en politique, fut timide en littérature. C'est plus tard seulement, sous l'influence de Chateaubriand et de Mme de Staël, qui eux-mêmes subissaient l'influence des littératures étrangères, que de nouvelles sources poétiques jailliront. Quels poètes, en effet, voit naître la période de la Révolution et de l'Empire, après Lebrun et André Chénier? Marie-Joseph Chénier, frère d'André, trop mêlé à la politique pour être toujours un vrai poète; Chènedollé, plus fin que vigoureux; Fontanes, poète élégant, mais trop souvent officiel; le fabuliste Arnault, qui reste fidèle à l'empire et dont tout le monde sait quelques jolis vers (la Feuille ;.Déjà pourtant un poète mort trop jeune pour la poésie, Millevoye, donne un accent plus pénétrant et plus mélancolique à l'élégie [le Poète mouvant, la Chute des feuilles), où plus tard Soumet et Guiraud marcheront sur ses traces. Dans les poésies lyriques où le sentiment joue le plus

grand rôle, on ne s'étonnera pas de voir triompher surtout des femmes, Mme* Desbordes-Valmore, Emile de Girardin, née Delphine Gay, Amable Tastu. Mais le principal poète lyrique de cette période est Casimir Delavigne (le Havre, 1793-1843), qui vit la mêlée des classiques et des romantiques, mais resta neutre entre les deux camps et s'efforça en vain de tout concilier. Ses Messéniennes, animées d'un souffle patriotique sincère, semblent un peu froides aujourd'hui, mais furent reçues alors avec enthousiasme, comme les chansons de Béranger (Paris, 1780-1857), dont la langue a çà et là vieilli, mais qui composent pourtant un des recueils lyriques les plus variés, les plus vraiment français de notre temps. Au reste, la chanson n'a pas cessé d'être cultivée avec amour au xix° siècle; Désaugiers, Pierre Dupont, Gustave Nadaud, ont, après Béranger, renouvelé ce genre national.

Malgré leur mérite souvent distingué, ces poètes n'étaient pas des créateurs : l'honneur de ressusciter la vraie et grande poésiejlyrique revient à deux jeunes gens qui appartenaient alors au camp royaliste, tandis que les classiques purs étaient surtout dans les rangs des libéraux. Ce furent Alphonse de Lamartine (Màcon, 1790-1869) et Victor Hugo (Besançon, 1802- 1883). On ne saurait contester à Lamartine le mérite unique d'avoir réveillé en France l'esprit poétique endormi, bien que déjà Victor Hugo, à l'époque où parurent les Méditations (1820) eût écrit plusieurs des vers qui lui faisaient décerner par Chateaubriand le surnom d' « enfant sublime ». Partagée entre la vie patriarcale de Milly et les voyages en Italie, sa jeunesse explique sa poésie, tantôt intime et recueillie, un peu voilée d'une douce tristesse, tantôt illuminée d'un rayon de soleil. Aux Méditations succédèrent les Nouvelles Méditations, puis les Harmonies, où le génie du poète, avec moins de fraîcheur peutêtre, avait une plus forte maturité. Si la source de la vraie poésie est dans le cœur, Lamartine est un de nos plus grands poètes, car il est un des plus sincèrement émus. L'harmonie un peu chantante du vers a quelque monotonie; les contours sont souvent tlotlanls; mais cette poésie était bien celle qui convenait au lendemain d'une grande crise morale, et le siècle s'y reconnut. Par malheur, l'auteur de cet admirable poème, Jocelyn, tenté par la politique, orateur d'opposition sous Louis-Philippe, membre du gouvernement provisoire, toujours éloquent et courageux, mais bientôt déçu, ruiné d'ailleurs par ses prodigalités, eut une vieillesse attristée et dut

écrire pour vivre. La décadence avait commencé pour lui de bonne heure, caries Recueillements poétiques et la Chute d'un ange sont loin de valoir les Harmonies et Jocelyn.

Lamartine, a-t-on dit, chante au matin, V. Hugo au milieu du jour, au couchant et dans l'ombre; c'est-à-dire que sa poésie est plus éclatante et variée. Par cette universalité de son génie, à la fois lyrique, dramatique, satirique, épique, comme par la longueur d'une vie qui s'étend sur quatre-vingt-trois années du xixe siècle, il a dominé ce siècle entier. Pour ne parler ici que du poète lyrique, on le voit se transformer et grandir avec son temps. Admirable déjà dans les Odes et Ballades (1822), qui révélaient une puissance de rythme inconnue jusqu'alors et ressuscitaient le moyen âge; éclatant de coloris dans les Orientales (1828), au lendemain même de la révolution de 1830, il se montrait sous un aspect tout différent dans les Feuilles d'automne; sa poésie s'y faisait plus personnelle, intime et profonde, en chantant la nature, la famille, l'enfance. Les titres des recueils suivants, Chants du crépuscule, les Vois: intérieures, les Rayons et les Ombres, suffisent à indiquer que la transformation se continue, et que le poète incline vers une poésie plus recueillie, plus philosophique, plus «t subjective ». Puis, de 1840 à 1852, grand silence; blessé par des échecs immérités et par un malheur domestique, le poète fuit le bruit, et pourtant, comme Lamartine, se laisse séduire par la politique; mais la politique, en le condamnant à l'exil, le grandit encore et renouvelle en lui la source de la poésie. Dans les Châtiments (1853;, la satire, sous toutes ses formes, est rajeunie, comme la poésie lyrique dans les Contemplations (1856), et l'épopée dans la première série de la Légende des siècles (1859). Avec les Chansons des rues et des bois (1865), recueil charmant encore, mais où l'esprit est cherché, la décadence semblait proche; mais la guerre de 1870, la chute de l'empire, le retour du poète en France, raniment encore une fois sa verve; il écrit î 'Année terrible, et commence une série d'oeuvres, plus mêlées sans doute, mais belles encore, qu'il est trop tôt peut-être pour juger avec une impartialité absolue.

Immense a été l'influence de V. Hugo; s'il n'a exercé qu'une action indirecte sur le talent délicat, vraiment original, et souvent profond d'Alfred de Vigny (1799-1863;, il a eu pour disciples des poètes tels que Th. Gautier, Sainte-Beuve, les frères Deschamps. Alfred de Musset (1810-1857) échappe à toute sujétion; le poète des Nuits a fait vibrer une corde nou-

velle, une note profonde; mais il n*a pas, comme V. Hugo, toutes les cordes de la Ivre. C'est l'honneur du xixe siècle de compter, dans sa première partie, à côté de ces grands hommes, un Brizeux, un Hégésippe Moreau, un Barbier, un Laprade, qui n'ont pas épuisé la poésie, puisque tant de poètes distingués et délicats, tels qu'un Sullv-Prudhomme, nous restent encore1. Mais, pour ne compter que les poètes vraiment puissants et qui ont disparu, comment ne pas citer en finissant le nom du dernier des grands poètes de ce siècle, de Leconte de Lisle? A certains égards, et en particulier par le culte de la forme impeccable, Leconte de Lisle est le disciple du maître souverain qu'il a remplacé à l'Académie; à d'autres égards, il est le chef d'une école distincte de celle de V. Hugo.

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