Jules Lemaître, les Contemporains; Lecène; lre série
2. * Par sa mère, elle appartenait à cette famille de Lorraine qui. encore au milieu du xvuf siècle, était considérée au Louvre, par les nobles de pur sang français, comme une intruse. Par son père Charles de Gonzague, fils de Louis de Gonzague et de Henriette de Clèves. petit-fils de Marguerite Paleolosfue de Montferrat, elle se trouvait tout à la fois Italienne, Allemande et un peu Grecque. De là un héritage psychologique complexe et bien bizarre. Du côté maternel, l'activité remuante des Lorrains, et de trois générations d'agitateurs ambitieui et fanatiques; — du côté paternel, deux legs très distincts : d'une part, l'esprit des Gonzague , dont les diverses branches avaient été si riches, au xvie siècle, non seulement en hommes distingués, en diplomates subtils, mais en princesses savantes, héroïques ou passionnées; — et d'autre part, les instincts aventuriers et batailleurs de ces seigneurs germains de Clèves qui s'enorgueillissaient de compter parmi leurs ancêtres le fameux « Sanglier des Ardennes. » (Rkbelliac.)
ans, après une intrigue publiquement déclarée avec le duc <!<• <iui-.-. un étrangei . Edouard, comte palatin, fils d'un roi exilé, Frédéric V de Bohême. Dana sa brillante jeunesse, elle se lit connaît iv parl'indép de sa conduite, affranchie de toute
morale, el par celle de son espril afiVanchi de toute sujétion au dogme religieux. C'était 1»- temps facile de cette ■ bonne régence ■ que regrettait l'épicurien Saint-Évremond ; <*e fut aussi, heureusemenl pour la mémoire de la princesse, le temps ix de la Fronde, et, dans cette crise, Anne se révéla un diplomate de premier ordre. Pourvue de l'emploi de surintendante de la maison de la jeune reine par la reconnaissance, bientôt infidèle, de Mazarin, qui, en mourant, lui fit ùter cett<charge, au bénéfice de sa nièce Olympe Mancini, comtesse de Soissons; consolée un moment par le mariage d'une de ses Biles avec le duc d'Engbien, fils du grand Condé, elle touchait au seuil de la vieillesse lorsqu'elle abandonna le monde qui allait l'abandonner : frappée d'un coup de la grâce, elle se convertit avec quelque ostentation peut-être, mais persévéra douze ans dans sa conversion, puisqu'elle ne mourut qu'à soixantehuit ans.
Jusqu'alors, Bossuet avait eu à prononcer l'éloge de trois femmes, qui n'étaient, certes, ni des aventurières ni des « libertines » : la fille de Henri IV, l'irréprochable et vaillant»' épouse de Charles Ier, Henriette de France, avait même déployé, au sein d'un pays protestant, un zèle catholique souvent excessif. La fille de Charles 1er, Henriette d'Angleterre, n'était coupable que d'imprudences, et, si elle avait douté, n'avait jamais connu l'incrédulité militante. L'infante d'Espagne, reine de France, était un modèle de vertu et de piété. Mais ici, comment parler de certains désordres, et comment ne pas en parler? Les désordres de la vie privée, Bossuet, parlant devant La famille de la princesse, a du les voiler, et quelques contemporains ont trouvé qu'il en disait trop encore ou en laissait trop entendre. En revanche, il éclaire, pour ainsi dire, d'une lumière crue l'incrédulité de la princesse : c'est qu'il tient son dénouement. Plus Anne de Gonzague aura été obstinée dans son scepticisme, plus l'illumination de la grâce semblera surnaturelle, et plus la leçon sera instructive.
Le texte choisi par Bossuet dans Isaïe indique nettement. dès le début, quel sera le caractère du discours : « Apprehendi te ab i i'r mû lerrx, et a loyginquh ejus vôcavi te; elegi te, et non abject te : ne timeas, quia ego teeum sum. — Je t'ai pris par la
maîîl pour te ramener des extrémités de la terre; je t'ai appel»'1 des lieux les plus éloignés; je l'ai choisi, et je ne t'ai pas rejeté; ne crains point, parce que je suis avec toi. » Dès le début. il s'adresse aux incrédules qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance, et se propose de leur prouver « qu'une àme fidèle à la grâce, malgré les obstacles les plus invincibles, s'élève à la perfection la plus éminenle ». Il le prouvera par l'exemple même de la princesse, et il fera sortir de la proposition une de ces divisions nettes et fortes comme il sait les faire : « Venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Anne : venez voir où la main de Dieu Va élevée... Ou la princesse palatine portera la lumière dans vos yeux, ou elle fera tomber, comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur vos tètes. Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour,... et si vous n'en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables. » Parlant à cet auditoire mondain d'esprits critiques et peut-être sceptiques, il n'en mettra que plus de hardiesse à montrer la princesse « dans les états différents où elle a été », et enfin dans l'incrédulité où elle était tombée, car c'est de là que Dieu Ta retirée et l'a élevée jusqu'à lui.
Dans la première partie [d'où la main de Dieu l'a retirée), qui est une merveille de délicatesse et, comme nous dirions, d'analyse psychologique, Bossuet nous montre la jeune princesse traversant la vie religieuse, s'y arrêtant même avec quelque complaisance aux couvents de Faremoutiers et d'Avenai, puis rejetée dans le monde par la mort de son père, épousant le comte palatin, puis veuve, enivrée des plaisirs de la cour, mêlée enfin bientôt aux événements de la Fronde, où les deux partis admirent ses hautes capacités. « Que manquait-il au bonheur de notre princesse? Dieu qu'elle avait connu, et tout, avec lui. » Dégoûtée du monde une première fois, retirée à la campagne, elle règle sa conscience et ses affaires, paye ses dettes avec une scrupuleuse régularité, assez rare chez les personnes de son rang, si l'on en juge par l'éloge que Bossuet croit devoir en faire, puis est ressaisie par le monde, et va jusqu'à partager l'ironique incrédulité de ces « libertins » contre lesquels Bossuet lance une apostrophe célèbre.
La seconde partie (où la main de Dieu l'a élevée) a moins d'attrait pour nous, mais avait une importance capitale aux yeux de Bossuet. Il raconte en détail les songes qui furent pour la princesse une soudaine illumination de la grâce, suivie de
li Cu L'IIS DE LITTERATURE
douze ans d'une persévérance qui ne se démentit jamais; il
însisl rerlus chrétiennes, sur sa foi rési-
. qui la suivit jusque dans ses souffrances, jusque dans la
mort. Malheureux ceui <jm ne se laisseront pas toucher par
- s mples, et pour se repentir attendront leur der-
imme >'ils n'y touchaient pa*- déjà! Heureux les - qui sauront > 'v préparer, et dans les discours du ministre de Dieu trouveront le commencement de la véritable vie!
La Ptoa idenee, la «jràee. — Bossuet moraliste clans la peinture de la fie religieuse et de la vie moudaine. — La Fronde et la eour.
Toute celle oraison funèbre, la plus vraiment morale, la plus voisine du sermon qu'ait écrite Bossuet, est dominée par la double idée de la grâce et de la Providence. Ce qu'il s'attache à suivre, ce sont « les conseils de Dieu » sur la prin- . c'est-à-dire, par contre-coup, sur tous les hommes, car lorsque Dieu « choisit une personne d'un si grand éclat pour ♦Hre l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire l'univers ». Bossuet convie ses auditeurs à entrer de plus en plus profondément avec lui dans les voies de la divine Providence, et il s'écrie :
niio ceux-là craignent de découvrir les défauts des taies saintes, qui ne savent pas combien ni le brus ie Dieu pour faire servir ces défauts
tmlementèt* gloire, mais encore à la perfection ■■■ Pour nous,
ià quoi ont ses renient- .
sécutions qu'il a fait souffrira l'J.. - int Augustin
saints pénitent» leur.- p sraignons pas de
mettre la princesse palatine d - tans L'incrédulité
où elle était enfin tombée. C'e»l '1" là que nous - tir pleine de
gloire et de vertu, et nous bénirons avec elle la main qui l'a relevée: heureux si /'/ conduite que bien lient sur elle nous fait craindre lu justice nui nous h '"indonne a - (tirer la miséricorde qui nom eu arrache.
Tout est subordonné à la grande idée de ces conseils de Dieu non seulement sur les personnes, mais sur les nations. Les épisodes mêmes qui animent certaines parties de la démonstration, sans en interrompre le cours, y sont étroitement rat- Utchés. Ce morceau célèbre sur la Fronde, qui sera repris et
transformé, selon les sujets, dans les oraisons de le Tellier et de Condé, la conclusion en est d'un prédicateur plus que d'un historien : « C'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort et qu'il ressuscite, qu'il plonge jusqu'aux enfers et qu'il en retire, qu'il secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures. » Plus loin, si la guerre de Pologne est rappelée, ce n'est pas seulement parce que la princesse palatine vint généreusement au secours de sa sœur Marie, reine de Pologne, qui lui avait témoigné peu d'affection. Yillemain1, en critique bien informé du détail, admire et salue ici Bossuet poète épique : « Charles-Gustave parut à la Polo- « gne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans « ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue « cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec « la vitesse d'un aigle? où sont ces âmes guerrières, ces mar- « teaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais » tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes « ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. » Est-ce Pindare, est-ce Bossuet qui parle ainsi? Est-ce le pontife, dans l'éloge de la princesse palatine et dans le récit des guerres sauvages de Pologne, ou le poète dans sa joie triomphante de Marathon et de la fuite des Perses aux arcs recourbés? Ce n'est pas seulement le même cri de guerre, le même accent d'une àme belliqueuse; le vêtement et comme l'armure a passé d'un monde à l'autre. » Bossuet ne serait-il donc ici qu'un poète admirable? Voyez où aboutit ce beau développement : « Dieu en avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Église, et lui devait un vengeur2. Il la regarde en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté, tout frémissant qu'il était. Il se venge sur le Danois, dont la soudaine invasion l'avait rappelé, et déjà il l'a réduit à l'extrémité... Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nouveaux carnages, Dieu tonne du plus haut des cieux : le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la Pologne est délivrée. » Plus loin encore, pourquoi tant de retard* avant d'en venir à la conversion définitive, tant de péripéties? C'est que « l'heure marquée par la divine Providence n'était pas encore venue ». Cette heure arrive enfin, et l'histoire de la princesse n'est plus dès lors que l'histoire des opérations mer-