‹ Cours de littérature (volume 3)Chapitre 81 sur 228 · Lettre du 26 mai · texte numérisé non relu

Lettre du 26 mai

2. Chateaubriand écrit au contraire : « On sait avec quel génie, dans l'oraison funèbre de la princesse palatine, il est descendu, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe, en même temps qu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité pour, les abstractions philosophiques. » {Génie du ch?-istianisme, IIIa partie, livre IV, Éloquence.)

indeurdu croyant qu'il les commente. C'esl dans la simplicité même qu'il cherche ici la grandeur, et cette simplicité semble prendre parfois quelque chose de volontairement a réaliste dans l'express raient tentés di s'éUmnei qu'il cite d'insignifiants billets «1" la princesse convertie, il répond d'aï Je me plais a répéter toutes ces paroles, mal'ji . elles eflacenf Les discours les plus et je vou i i /- / plus que ce langage. » Ainsi, moins éclatante, moins cm ieuse surtout pour nous que l.i première, la seconde partie se relève aux yeux du chrétien

re qui y cherche l'histoire d'une conversion miraculéu •l'une sainte persévérance. Pour la goûter pleinement, il faut, comme Bossuet, croire « sans réserve..., quoi qu'il en coûte à raison ». Pour ceux qui veulent, au contraire, « pécher avec rais«»n », pour ces incrédules ou ces insensibles auxquels Bossuet revient en deux passages courts, mais vifs, et dont il dit que le nombre « va croissant tous les jours », il dédaigne de leur plaire, mais non de les convaincre en les frappant par • m exemple extraordinaire. Il ne faut pas croire, du reste, que ide partie soit purement Ihéologique et mystique. On trouve le moraliste dans tel passage sur le Ir.nail qui charme l'ennui, ménage le temps, guérit la langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. On y retrouve ça et là aussi l'homme, qui avait déjà paru dans un touchant souvenir donné à Henriette d'Angleterre et dans un bel hom- ■■ rendu à Condé. lise montre à nous alors môme qu'il s'ef- Malheur à moi, s'écrie-t-il, si, dans cette chaire, j'aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne prémes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse qui peuvent vous convertir!... Arrêtons ici, chrétiens; et vous. Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu'affaiblir votre parole. Parle/, dans les cœurs, prédicateur invisible... » C'est la doctrin -ont presque les paroles du Sermon sur la Parole Je Dieu; sermon et oraison funèbre se rejoignent, n'étant que les formes s d'un même enseignement.

En terminant, Bossue! n'oublie pas plus qu'il n'avait fait en commençant, la présence du duc et de la duchesse d'Enghien, lille de la Palatine1. C'est la duchesse d'Enghien qui l'avait

1. Elle n'était pas heure .\07 penlu, lui dit Bossuet. ces consol

•lui. par ur. • | oabliei les maux dont la rie humaine n'est

tempte. «

prié de prononcer l'oraison funèbre de sa mère, non lors de L'inhumation de la princesse palatine dans l'église du Val-de- Grâce, mais un an après, aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques. Onze mois auparavant, le 2o septembre 1684, il avait prononcé, dit le Mercure, « quelques paroles avec beaucoup d'éloquence » à l'abbaye de Faremoutier, où le cœur de la princesse avait été transporté. La précision des détails, l'abondance des citations, empruntées même à la correspondance d'Anne de Gonzacue, ont donné à croire que la duchesse sa fille avait mis à la disposition de Bossuet plusieurs documents de famille. C'est de la communication de ces documents que se plaint Gourville à Condé, dans une lettre analysée par M. Allaire : il trouve le discours beau et touchant, mais aussi étrangement hardi. C'est ce que laisse entendre à Condé, mais avec plus de ménagement, un des jésuites qui assistaient — aux côtés de- Bourdaloue — à l'oraison funèbre, le P. Alleaume :

L'oraison funèbre a été touchante, semée de beaux endroits et prononcée avec beaucoup de zèle. // n'a pas caché les défauts de la personne dont il faisait l'éloge, mais il a fait valoir aussi ses bonnes qualités, et particulièrement sa piété.

Lui aussi, la Bruyère, le protégé de Bossuet, écrit à Condé, mais il n'a pu assister à l'oraison prononcée par le « Père de l'Église » : ce jour-là, il enterrait sa mère : « Elle a paru ici, ditil (à Paris), l'une des plus belles qu'il ait faites, et même que l'on puisse faire. Il y eut de fort beaux traits, fort hardis., et le sublime y régna en bien des endroits ; elle fut prononcée en maître, et avec beaucoup de dignité. » C'est bien ainsi que nous la jugerions encore. Mais comment il se fait que ce discours, jugé si hardi au xvne siècle, ait paru un peu faible aux hommes du xvnic, pour reprendre faveur au xixe siècle, c'est ce qu'on devinera sans peine après l'avoir relu : le xvne siècle aimait les vérités chrétiennes dites avec force, mais avait le souci peutêtre excessif du respect de certaines formes; le xvme ne rendait pas assez justice au moraliste, parce qu'il voyait trop le prédicateur; le xixe, respectueux même de ce à quoi il ne croit pas. épris de vérité, trouve ici ce qu'il aime : la vérité dans la peinture d'un caractère et d'une àme complexe, la vérité dans la peinture du temps et des milieux où cette âme s'est révoltée ou humiliée, la vérité enfin dans la leçon générale qui, toute théologie écartée, jaillit pour tous d'une telle vie, d'une vie qui passe du cloître au monde, du monde aux affaires, des affaires

à L'incrédulité militante, de l'incrédulité au désir el al'impuisde croire, de l'impuissance de croire à la foi passionnée,

jusqu'à ■■•' qu'elle s1 c une volupté nouvelle, dans

paix du renoncement et achève dans la sérénité son

23 jaliv. Il

le sujet el les eireonstanees. — Analyse de l'oraison funèbre. — Bossuet el Fléehier.

Le 31 octobre l»'»S."i, peu de jours après avoir signé la révocation de ledit de Nantes, mourait le chancelier de France Michel le Tellier, à l'âge de quatre-vingt-deux ans; il était né le 10 avril 1003. Le 2.'i janvier 1686, Bossuet prononçait son oraison funèbre dans l'église de Saint-Gervais, où le chancelier avait été inhumé. 11 le faisait à la prière du second fils de le Tellier I- premiei était LonvoisI] , Charles-Maurice, archevêque de lleims, son ami, qui, en 1670, l'avait sacré évêque de Condom.

Pour la première lois, le grand orateur manquait d'un grand sujet. La reine était une âme médiocre, mais après tout c'était Ja reine, femme de Louis XIV. La Palatine, libertine et dévole tour à tour, offrait un exemple éclatant des coups miraculeux de la grâce. Quelle différence entre la vie étrangement inégale de cette grande dame et l'avancement régulier de ce haut fonctionnaire ■ ! Fils d'un petit magistrat à la Cour des comptes, conseiller, avant vingt et un ans, au grand conseil, autre chambre .financière; procureur au tribunal du Chàlelet à vingt-huit ans;

1 « Ht voii i. en regard, une tête correcte de haut fonctionnaire, Michel le Tel-

: ppliqu Ir «it et toupie, ayant l'art de faire croire au roi que

roi qui fait tout; intègre, Bail établissant richement toute sa famille, jus-

<|u*aui . mais pleurant de joie à son lit de mort

jue Dieu lui a I dssé le temps de rigner la révocation de redit de Nanl iJ. LtMAiihi.. les Contemporains, ï* =erie.y

maître des requêtes à trente-cinq; désigné pour accompagner le chancelier Séguier et l'avocat général Orner Talon dans la mission qu'ils avaient reçue d'apaiser, par des moyens souvent peu pacifiques, la Normandie frémissante, il est enfin nommé à trente-sept ans intendant de justice dans le Piémont, qu'occupait une armée française. Ce fut le principe de sa fortune. Mazarin le vit et le jugea. Dès le printemps de 1642, il étais nommé secrétaire d'État de la guerre, en remplacement de Des- Noyers : il devait occuper pendant vingt-cinq ans cette chargeimportante, à une époque qui fut marquée par tant de grandes choses à l'extérieur et par tant de réformes militaires à l'intérieur. Vrai ministre de la guerre après la mort de Mazarin, il fit accorder à son tils Louvois, alors adolescent, la survivancede son haut emploi, l'associa peu à peu à ses travaux et lui céda> la place, en 1668, quand il le vit capable de tout diriger par lui-même. C'est seulement en 1677, à soixante-quatorze ans, qu'il fut nommé chancelier de France. « Sire, dit-il au roi, vous avez voulu honorer ma famille et couronner mon tombeau. >■■ Ce tombeau ne s'ouvrit que huit ans plus tard.

Malgré les grandes choses auxquelles il a été mêlé, un tel homme serait demeuré presque inconnu à la postérité, s'il n'avait eu ce double honneur d'être le père de Louvois et d'avoir été loué par Bossuet1. On croit sentir, çà et là, que celuici fait effort pour élever à la hauteur d'un personnage de premier plan « cet homme incomparable », élu de la Providence, autour duquel il fait veiller, à son lit de mort, par une image d'ailleurs fort poétique, « la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée desvertus ». Ces vertus, très dignes d'estime, sont un peu bourgeoises. Aussi Bossuet, qui, avec la hauteur du génie, a le sentiment délicat de la convenance du ton aux sujets, se montret-il ménager des grands effets d'éloquence dans une oraison qui doit être unie comme la vie du mort. On y trouve peu détours oratoires véhéments, d'apostrophes comme celle-ci : « Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière! » Au contraire, il est un mot, un éloge, qui revient sans cesse dans la bouche de Bossuet, et qui s'appliquerait mal à un héros : « Sa modération l'a toujours mis au-dessus de sa fortune... Son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes

1. « Sache la postérité, si le nom d'un si qrand ministre fait allei' mon discours jusqu'à elle... » C'est le contraire qui est arrivé, et Bossuet s'en doutait peut-être.

rif en celui-ci autant d<- de dignité... Ce qui rend sa

ration plus digne de nos louanges... Le ministi \ait - 1 ... Sa perpétnelie m ... Le public n'y

i rien vu que d i ' modération n'était peut-être

qu'une ambition adroite el qui sait se contenir. Le texte même de L'oraison funèbre, emprunt».' aux P i, est bien rao-

iam, aequire prudentiam; arripe illam, intiiu . aux fueris amplexatut :

La sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée. » Le Tellier a connu la véritable sagesse, celle que le monde ne connaît pas et qui vient d'en haut. De cette idée sort une division qui n'est pas une d<-< plus fortes de Bossuet :

Incapable Fête li des grandeurs humaines, comme il y parait san-

- BTie; el n^u< remarqu la reriinhk tagetu : qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu mm ■ >td : que dans sr-s importants emplois, soit qu'il n<>us paraisse, eomme chancelier, chargé de la principal»' administration de la justic--, ou que bous le considérions dan- les au: •cupations d'un Ion? ministère, supérieur à tes intérêt*, il n'a regardé aue le bien public: et qu'enfin dans une heureu-e vieillesse, prêt à rendre agrand- L'autorité, si Li-.'ii confié à ses soins, il a ni disparaître toute sa grandeur arec ta vie, ta*» anil lui en ait coûté un seul soupir; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses .

Le Te li : ^ ' m d< ste dans les grandeurs. On le voit parson intendance dans le Piémont, où la divine Providence lui fait faire un léger apprentissage des affaires d'État; | haute idée qu'il se l'ait de- devoirs du juge; par sa conduite -impie et I lans les hauts emplois auxquels l'élève

un choix particulier de la divine Providence; par l'abandon qu'il en fit à son lils d^- qu'il le vit en état de tenir sa place; par sa sérénité lorsqu'il entra dans la retraite et lorsqu'il eu il pour occuper enûn la charge de chancelier. Le Tellier n'a regardé que le bien public. On l'a vu par son . nt à la cause royale; par les périls qu'il a coundanl la Fronde pour servir Mazarin, en serviteur qui ' pas un esclave; depuis la mort de Mazarin, par l'emil qu'il a mis •! désigner au roi les hommes les plus remplir les premières places, par la manière exacte,

< (RAISON FUiNEBRE DE .MICHEL LE TELLIEIl 29

prompte et patiente dont il a rendu la justice; par son respect pour les droits méconnus de l'Église.

Le ïellier, au sein de la grandeur et du bonheur de la famille, a vu avec calme venir la mort, heureux d'avoir pu, avant de mourir, signer l'édit qui anéantissait l'hérésie; il a quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement, et n'a plus aspiré qu'aux biens qui ne passent pas.

Que tous les chrétiens, à son exemple, se préparent longtemps d'avance à la mort par de saintes méditations et de bonnes œuvres, les seules richesses véritables.

Sur ce fond un peu monotone se détachent quelques grands événements : la Fronde et la révocation de l'édit de Nantes, et quelques portraits de grands hommes, Richelieu, Louvois,Mazarin, Retz, Lamoignon. Précisément, certains contemporains jugeaient que dans cette oraison funèbre il y avait trop d'histoire. « M. de Meaux, écrit à Bussy un marquis du Breuil1, fit l'oraison funèbre du chancelier. On dit qu'il parla moins de lui que des cardinaux de Richelieu, Mazarin et de Retz et que de M. le Prince. En un mot, on n'en est pas content. » La Gazette assure, il est vrai, que Bossuet parla « avec l'applaudissement général de l'auditoire, composé d'un très grand nombre de personnes de la première qualité ». Mais ce sont là phrases banales, qui n'ont pas la valeur d'un témoignage individuel et secret. Le marquis de Sourches dit nettement dans ses Mémoires : «. Quoique cette pièce d'éloquence fût assez belle, le public ne trouva pas qu'elle répondit à l'ancienne réputation du prélat. »

Peu de temps après, le 2 mars, une seconde oraison funèbre était annoncée à l'église des Grands-Augustins par l'abbé Maboul, prédicateur connu, qui était jeune alors, et qui fut plus tard évêque d'Albi. Parlant après Bossuet, Maboul a du moins le bon sens de ne pas entrer en lutte avec un tel rival. Touchet— il , sous forme de « prétention », à la révocation de l'édit de Nantes, il s'en écarte aussitôt. « Je laisse, dit-il, à des voix plus fortes le soin de publier tant de gloire2. » Cette figure de rhétorique, d'ailleurs, lui est chère : on sourit en voyant quelles précautions il prend pour parler de la Fronde en déclarant qu'il n'en parlera pas; il confesse son « embarras » ; il fait plus, il le prouve. « Je voudrais vous mettre devant les yeux l'inimitable

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