‹ Cours de littérature (volume 3)Chapitre 82 sur 228 · Lettre du 29 janvier · texte numérisé non relu

Lettre du 29 janvier

:>. Ces citations sont empruntées à l'édition Cahen.

conduite d*un ministre habile e! fidèle dans les temps les plus

diffici a is dissimuler les erreurs d'un

peuple qu'un prompl «-t sincère repentir a effacées... Eloignez

donc, Messieurs, de rolre mémoire ces troubles... Que ne puis-

- le faire voir au milieu de ces agitations !... M lis encore

'uvenir de ces temps malbeureui

e pour toujours de nos esprits... » Combien Bossuel

marche plus à l'aise dans les pas difficiles!

Lourois voulut qu'une troisième oraison funèbre fût prononix Invalides, le 22 mars, par Fléchier, qui avait déjà prononcé ses grandes oraison* funèbres celle de Turenne est de et qui, l'année précédente, avait été élevé à l'évéché d< Lavaur. C'est Bossuel qui officiait, et Fléchier s'en souvient dansune péroraison un peu froide: < Baeré ministre de Jésus-Christ, qui. dans la chaire évangéliqoe, avec une éloquence vive et chréez avant moi consacré la mémoire immortelle de cegrand homme, achevez d'oti'rir pour lui cette hostie innocente et pure qui lave les péchés et Ihs fragilités du monde. » Son . heureusement choisi, était celte parole d- VEcclésiaste : i -■ soutenue jusqu'à la vieillesse; elle l'a fait monter aux lieux élevés de la terre : sa postérité a recueilli son héri- . afin que les enfants d'Israël connaissent qu'il est bon irau Dieu saint. » Mais, en déclarant sa résolution d'envinon pas la fortune de le Tellier, mais sa vertu, il semble d'avance s'interdire tout ce qui pourrait relever son éloge d'une vie « simple dans sa sagesse, modeste dans son élévation, tranquille dans l'embarras el le tumulte des affaires, uniforme dans ses conditions différentes ».

Par bonheur, il n'oublie pas autant qu'on pourrait le craindre les grands emplois que Je chancelier a successivement occupés, puisqu'il se propose de « recueillir en sa personne la fidélité du sujet, la sagesse du ministre d'État, la justice d'un chancelier », c'est-à-dire de considérer la carrière de le Tellier jeune avant le secrétariat d'État, les services qu'il a rendus dans ce ministère pendant sa maturité; sa vieillesse enfin, honorée par une dernière et haute fonction.

Mais il sent trop et nous fait trop sentir ce qu'il appelle « le poids » de son sujet : « Où me conduit mon sujet? » s'écrie-t-il ailleurs. Son sujet le conduit à parler de la Fronde, bien qu'il proteste ne pas vouloir rouvrir « des plaies que le temps a déjà fermées. Après l'esquisse saisissante de Bossuet, il eût mieux fait de ne pas tracer ce portrait délayé et sansrelief de Mazarin :

OllAISON FUNEBRE DE MICHEL LE TELL1EK

Déjà, pour le soutien d'une minorité et d'une régence tumultueuse, s'étaii élevé à la cour un de ces hommes en qui Dieu met ses dons d'intelligence et de conseil, et qu'il tire de temps en temps des trésors de sa Providence pour assister les rois et gouverner les royaumes. Son adresse à concilier les esprits par des persuasions efficaces, a préparer les événements par des négociationpressées ou lentes, à exciter ou à calmer les passions par des intérêts et des vues politiques, à faire mouvoir avec habileté les ressorts ou de la guerre ou de la paix, l'avait fait regarder comme un ministre non seulement utile, mais encore nécessaire. La pourpre dont il était revêtu, la capacité qu'il fit voir et la douceur dont il usa, après plusieurs agitations, le mirent enfin au-dessus, de l'envie; et, tout concourant à sa gloire, le Ciel même faisant servir à sonélévation et sa faveur et ses disgrâces, il prit les rênes de l'Etat ; heureux d'avoir aimé la France comme sa patrie, d'avoir laissé la paix aux peuples fatigués d'une longue guerre, et plus encore d'avoir appris l'art de régner et les»secrets de la royauté au premier monarque du monde.

Son sujet le conduisait aussi — toujours après Bossuet ! — à opposer leTellier et Louvois, le père et le fils, dans un parallèle qui est, ici, une élégante antithèse: «Ils auraient été l'un et l'autre inimitables, si le père n'eût eu le fils pour successeur, efc si le fils n'eût eu le père pour exemple. » Il le conduisait enfin à glorifier la révocation de « ce fameux édit qui avait coûté tant de sang et tanl de larmes à nos pères »; la destruction de l'hérésie, qui s'écroule tout d'un coup, «comme une autre Jéricho, au bruit des trompettes évangéliques »; la sagesse du roi,, qui gagne les uns « par ses pieuses libéralités », les autres par. les marques de sa bienveillance, modère la sévérité des édits par sa clémence, « aimant ses sujets et haïssant leurs erreurs, ramenant les uns à la vérité par la persuasion, les autres à la eharité par la crainte ». Le chancelier ne fait que « donner le dernier coup à cette secte mourante... Soutenu par le zèle de la religion plus que par les forces de la nature , il consacra par celle sainte fonction tout le mérite et tous les travaux de sa charge. On vit couler de ses yeux, que la foi seule semblait tenir encore ouverts, ces larmes heureuses que tirait de son cœur attendri la piété du roi et la réunion de son peuple. Oa vit tomber de leur propre poids ces mains fatales à l'erreurr qui ne devaient plus servir désormais à aucun office humain et terrestre. »

Ce discours ne serait pas de Fléchier si la composition en était toujours ferme, et le goût toujours pur. On est étonné de voir, par exemple, le Tellier comparé à Moïse. Mais c'est le discours d'un homme dont le talent est mûr, et les défauts y sont atténués. Il y a des traits vifs et assez bien placés contre l'ambition inquiète de ceux qui ne savent plus mesurer les

emplois h leurs aire celte téméraire jeunesse

- étude i mnaissance dans les et

ilf la robe. Il y en a d'inattendus, contre « l'intempérance d'esprit et la licence d ceux qui, par un vain désir de »nt une malheureuse occupation de recueillir leurs vain-- - 3, et, pour se soulager du poids d»- leur oisiveté rdre aux autres un temps qu'ils perdent eux-mêmes, jettent dans le public les fruits amers de leurs études frivoles <»u mal digi rées . liais il y a aussi telle réserve sévère, qui en dit beaucoup, et qu'on ne trouve nulle part chez Bossuet : m ree des hommes < t la dissipation de l'esprit, inévitable dans les grands emplois, ont laissé quelque Impureté dans s :/ el aussi chrétienne, achevez, mon Dieu, de purifier, par le sang de votre fils, cette âme que vous avez conduite dans les voies de la vérité et de la justice. »

Iques jours après, 1" 29 mai même marqui- do

Breuil,que n'avait pas satisfait naguère l'oraison funèbre prononcé»- par Bossuet, écrivait à Bussy : « On vous aura sans doute mandé que M. l'abbé Fléchier lit vendredi dernier aux Invalides l'oraison funèbre de M. le Tellier. Elle fut admirée de tous ceux qui L'entendirent, el surtout de ceux qui avaient entendu celle qu'avait faite M. de M eaux. > Les contemporains ent-ils raison?

Le Cèle obscur de la vie de le Tellier; 1" homme et le magistrat.

L'oraison funèbre de Michel le Tellier offre deux aspects

différents, comme la vie même du personnage qui en

est le héros. Vu du «été de la vie privée, homme et même ma-

-sant, même si Ton admet, avec Bos-

qu'il a été, homme, « la sagesse même »; magistrat, la

incarnée. Mais, d'autre part, homme public, secrétaire

d'État, chancelier, il reçoit, malgré sa modestie voulue, au moins

le reflet de l'éclat qu'a jeté le grand règne. Il en résulte que

son propre éloge reste nécessairement un peu terne, mais qu'il

n l'éloge des grands hommes dont il a été entouré.

Pris en lui-même, qu'élahVil?* Quand on lit son oraison fu-

, dit Voltaire, et qu'on la compare avec sa conduite, que

peut-on penser, sinon qu'une oraison funèbre n'est qu'une déclamation?... Dans Bossuet, c'est un sage, c'est un juste; voyez ses actions dans les lettres de Mmc de Sévigné : c'est un courtisan intrigant et dur... Le comte de Gramont, en le voyant sortir du cabinet du roi, le comparait à une fouine qui sort d'une basse-cour en se léchant le museau teint du sang des animaux qu'elle a égorgés1. » Il est vrai que passer de Bossuet à Voltaire, c'est passer de l'extrême indulgence à l'extrême injustice. Voltaire a tort, en particulier, d'invoquer le témoignage de Mme de Sévigné, qui admire fort, au contraire, la mort de le Tellier : « Sa fermeté dit-elle, sert d'exemple à tous ceux qui veulent mourir en grands hommes, et sa piété à ceux qui veulent mourir chrétiennement. C'est tout ce qui se peut souhaiter que de faire cet heureux mélange2. » D'avance Mme de Sévigné confirme le témoignage si ému et si précis de Bossuet sur la façon dont ce « philosophe chrétien )> attendit et accepta la mort.

Dix jours entiers il la considère avec un visage assuré ; tranquille, toujours assis, comme son mal le demandait, on croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre, ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il était mourant par le corps, il semble lui demander d'où vient qu'on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente; car il ne connaissait plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux.

Il a su bien mourir; mais a-t-il su bien vivre? Bossuet ne se contente pas de lui accorder un esprit « aussi pénétrant et aussi net qu'il était grave et sérieux », une conversation libre et insinuante, des mœurs sans reproche; il fait de lui le parfait honnête homme et le père de famille exemplaire. C'est le sage à la conscience sereine, qui spontanément affronte l'épreuve de la retraite, si hasardeuse pour les hommes d'État, et, dans sa modeste maison patrimoniale de Chaville, lit, médite sur les erreurs de la vie humaine et sur les vains travaux des politiques, le cœur détaché de l'amour du monde. Mais surtout Bossuet insiste sur la modération désintéressée d'un homme « supérieur à ses intérêts », grand « pour avoir fait céder à la

1. Siècle Je Louis XIV, ch. xxv. — Lettres sur les panégyriques, 1767. J'ai coupé un membre de phrase où Voltaire aflirme très faussement que le Tellier trahit la cour dans le temps de la Fronde, et ensuite ses amis pour la cour ». Sa tidélite aurait pu être intéressée, mais est historiquement certaine.

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