Aux tiiaîtressus dos classes, 170i
entreprise de longue haleine rencontre des obstacles moins dans la nature des choses que dans le caractère des personnes. M"^° de Maintenon connaît à fond les personnes qu'elle emploie, et ne les emploie pas toutes de môme façon, ne leur parle pas à toutes sur le même ton. L'impérieuse M™® de Brinon, directrice du premier Saint-Gyr, et qu'il fallut écarter, ne ressemble guère à la timide M"^® de Radouay, qui ne sait pas décider; la mélancolique et passionnée M™° de Glapion, à cette M™** de Gruel qui reçut un jour de M'^ode Maintenon cette leçon un peu dure, mais bonne à méditer pour d'autres que pour elle :
Vous admirez beaucoup trop ce que je fais pour votre classe; mais, tel qu'il est, vous ne l'imitez pas assez. Vous parlez à vos enfants avec une sécheresse, * un chapfrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs; il faut qu'elles sentent que vous les aimez\ que vous êtes fâchée de leurs fautes, pour leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d'espérances qu'elles se corrigeront; il faut les prendre avec adresse, les encourager, les louer; en un mot il faut tout employer, excepté la ri^desso, qui ne mène jamais personne à Dieu. Vous (Hos trop d'une pi«"*ce, et vous seri(îz très propre à vivre avec des saints ; mais il faut savoir vous pli(;r à toutes sortes de personnages, et surtout à celui d'une bonne mère qui a une grande famille qu'elle aime également. (5 mars 1701.)
C'est une directrice admirable que M™° de Maintenon. Entre ces esprits si divers elle réussit à établir une certaine unité d'esprit général, où les élèves se sentent comme « enveloppées ». Personne ne sait mieux quels sont les fondements de l'autorité morale d'une maîtresse ; combien il importe qu'elle soit toujours d'accord avec les autres maîtresses et avec elle-même; qu'elle donne le bon exemple en tout et se fasse estimer des enfants dont elle veut se faire obéir, car « on n'en fait point accroire aux enfants, ils voient plus clair qu'on ne pense ». (1702.) On discréditerait l'autorité à leurs yeux si l'on en faisait abus; les punitions ne feraient plus d'impression si elles devenaient trop communes; les réprimandes seraient affaiblies si Ton ne savait pas distinguer entre les fautes involontaires et légères et les fautes volontaires qui sont de conséquence pour le bon ordre, ou si on laissait croire aux enfants qu'on cherche à découvrir leurs fautes, qu'on épie les occasions de les confondre. Il ne faut pas qu'elles voient dans la maîtresse une ennemie, alors môme que la maîtresse doit punir. Certains conseils relatifs à la discipline et donnés en 1686, 1691, 1G92, aux maîtresses do
1. « J'ai toujours aimé los enfants. » (A la classe jauno, juillet 1703.)
Noisy ou de Saint-Gyr semblent détachés d'Instructions données par nos pédagogues aux professeurs de nos jours.
Kion n'affaiblit tant une ri'iprimande que la quantité des paroles...
Possédez-vous on reprenant les fautes de vos filles, et si vous sentez quelque émotion, remettez à une autre fois ce que vous avez à dire...
Ne croyez pas qu'un discours animé par la colère les persuade et les touche davantage : outre qu'elle n'opère point la justice, les enfants démêlent bien vile qu'on se laisse aller k son humeur dans ce qu'on leur dit.
Un châtiment ou une réprimande faite de sang- froid, et quelquefois au bout do huit jours, leur fera plus d'impression : elles voient par cette conduite que l'impatience ou le chagrin n'a point de part à ce que l'on fait...
Quand elles font des fautes, pardonnez-leur quelquefois par un esprit do douceur et do patience, mais que les flatteries qu'elles vous feraient n'y aient jamais de part. No leur laissez pas croire qu'il y ait des temps et des maniôros pour vous gagner, et que toute votre conduite soit fondée sur la cha^ rite et sur la raison.^
Toute maîtresse doit être h la fois une personne morale digne de respect et un professeur capable de se faire respecter. 11 faut que son enseignement soit écouté, soit compris, et porte : il ne portera que si à la netteté et à la vigueur il unit la discrétion. Si quelques maîtresses ont le tort de ne pas parler assez, oubliant qu'enseigner c'est diriger, un beaucoup plus giand nombre énervent leur autorité par l'indiscrète abondance (l<;s paroles, puis se plaignent que la fatigue des classes soit grande, « parce qu'il faut toujours parler ». — « Vous ferez beaucoup mieux partout, leur dit M'"« de Maintenon, quand vous i)arleroz moins... Vous parlez trop et trop vite dans vos instructions : il est impossible que vos filles puissent vous suivre. Vous ne les faites point assez parler : c'est par ce qu'elles vous (liront que vous connaîtrez si elles profitent. Appliquezvous à [)arlcr en peu de mots : il ne faut pas dire tout ce qui se présente, quoique très bon*. » Pour sentir à quel point il peut (Hro dangereux de se substituer à l'élève et de lui permettre ainsi de se désintéresser d'une classe où le professeur seul s(i fait valoir, il faut avoir enseigné. Le difficile, il est vrai, c'est (le savoir dans quelle mesure l'élève doit être associé à la class(\ Mais le vrai principe est posé : ce n'est pas parler « éloqufnnment » qui importe, c'est parler à propos, avec simplicité, brièveté et clarté, de fa(;on (|ue la parole du maître soit facilement entendue et retenue.
Si l'on aimait ces grands mots dont M'°° de Maintenon ré-
1. Lctlros :i M™*^ du Pérou et Gruol, il f<>vricr 1093 et avril 1701.
prouve Tusage, on pourrait dire que ce qu'il y a de meilleur dans sa pédagogie , c'est la psychologie sur laquelle elle est fondée; psychologie de la maîtresse et psychologie de l'élève. Celle-ci est moins approfondie peut-être, et pourtant on devrait l'avoir présente à l'esprit, quand on est tenté d'accuser l'austérité des Instructions et des Entretiens. Ce n'est pas une idée abstraite de l'enfant que se fait M™® de Maintenon : elle la voit vivre, se mouvoir; elle l'entend causer et rire, elle n'est point offensée que la jeunesse soit jeune. Telle demoiselle sort voloniers de son banc, et interrompt sa lecture pour regarder un oiseau qui vole ? Ne vous hâtez pas de la condamner : « Cette vive vaudra peut-être mieux qu'une sournoise qui vous parait plus sage;... cette joie, cette vivacité, ce pétillement des enfants, qui fait qu'ils ne peuvent demeurer en place, est un effet de la jeunesse... L'âge, les affaires, les chagrins, modèrent bientôt cette joie de la jeunesse : chacun l'a éprouvé soi-même ^ » Et, ne pouvant, cette fois, citer son propre exemple, elle cite celui de la duchesse de Bourgogne.
Ce qu'est l'enfance, ce qu'est la jeunesse, elle le sait donc, et qu'il faut leur être indulgent, car cela passe si vite ! Elle ne se contentait pas de cette connaissance générale, et voulait que toute maltresse prît soin de pénétrer les caractères souvent très divers des enfants qui lui étaient confiées. Elle-même donnait l'exemple, ne dédaignant pas de les étudier individuellement et d'approprier tel conseil à telle nature. En tout cas, elle savait d'où venaient les demoiselles de Saint-Cyr et où elles allaient. C'étaient des jeunes filles nobles, en qui la pauvreté n'éteignait pas la fierté. Ce qu'il y a de légitime et de sain dans cette fierté, elle se garde de l'avilir : ce serait leur « abaisser le cœur >». Mais elle ne souffre pas que cette fierté dégénère en dédaigneux orgueil. C'est l'épouse de Louis XIV qui leur fait entendre ces étranges paroles : « Dieu n'a permis le grand déchet de la noblesse que pour l'humilier, et peut-être pour punir quelques-uns de vos ancêtres qui ont abusé de leur autorité et de leurs richesses. » La noblesse, on l'a vu, n'est rien pour elle \ sans le mérite, et le mérite devient noblesse. Elle parle des I paysans sans morgue, avec sympathie même. Par moments, i elle fait songer à la Bruyère, à un la Bruyère sans amertume.
Combien superficielle, en dehors de Saint-Cyr, était i'éduca-
1. Eut l'f tiens, 170o. Voyez aussi, sur le caractère de la « méchanceté », l'Eutretien du 1-2 avril 1700.
M COURS DE LITTÉHAÏUIIE
tion (l'uno joiinc fille noble ,• quand elle n'était pas dirigco par une S('îvif,nié ou par un Fénelon, clic ne rif,Miorait pas davaniiv^o,. Elle eût satisfait à peu de frais les familles des demoiselles on faisant de Saint-Gyr une école de bonnes manières et de piélé décente. Sans dédaigner rélégance dans la tenue, mais en ramenant réléganco à la simplicité, qui seule est distinguée, elle fait passer le sérieux do la vie intérieure avant la correction d'une révérence. Elle va plus loin : non seulement elle fait justice des grimaces d'une dévotion mal entendue, qui multiplie ses i)ratiques machinales au détriment des devoirs d'une liihî, d'une épouse, d'une mère, mais elle attribue aux exercic(îs manuels une imporlance qui dut étonner, choquer peutêtre certaines dames de Saint-Cyr^ Assurément, nous sommes encore loin de YEmile; personne pourtant n'est plus « mod(;rno « que M™° de Maintenon, pas môme Fénelon, chez qui l'imagination ostidus brillante, le sentiment plus délicat, mais qui, dans l'àme, après tout, reste gentilhomme.
1. « L'ftxofts du z(Mo religieux ne lui panut pas moins nuisible que l'oxcôs do la sévérité. Klle défend do laisser les jeunes Hlles trop longtemps à l'c^glisn; elle plaisante sur Ii>s colificliots et lesagnus; elle interdit les abstinences prolongées et les niortilications. C<; (pfelle dit sur ce chapitre fait le plus grand honneur à son bon S(Mis. On voit «pi(î SCS sentiments religieux, très réels et très profonds, n'ont du moins ri<>n d'étroit et d«! rigide. Elle demande <( (pie lu piété (|u'on inspire aux « denioisclles soit solide, simple, gaie, douce et libre; qu'elle consiste plutôt dans <( i'innoecnc(> de leuv vie, dans la simplicité de leurs ocrciipations, (|ue dans les aus- « térités et l(!S retraites. (Juand une (ille instruite dira et prati<piera de perdre <i vèpi-es pour tenir* (MMpagnie à son mari malade, tout le monde l'approuvera; <|uand « elle aura [)0iir prineip(; (pi'il faut honorer son |»èrc et sa méro, quelipic! mauvais « <|u'ils soient, on ne se moipiera point; (piand elle dira (|u'une femme fait mieux « d'élever ses enfants et d'instruire ses domestiques q«ie de passer sa vie à l'oratoire, « on s'accommodera très bien de cette relitfion, et elle S(î fera aimer et respecter. » l'er>()nue n'a jamais rien é<ril de plus raisonnable sur l'éducation religieuse...
(".<• (|iril y a (le plus curieux peut-être et de plus nouveau pour le tcm|>s <lans l'org.inis.ilioii (le Saint-(l\r, c'est le <;ôté ]>rati<]U(! des ex(;n'ices. M"* de iMaintenon. coniim- cil»; le répète souvent, entendait faire de ses éle\es des femmes utiles; elle |iré|i,'iiMit. non des reli^rienses, mais de futures maîtresses de: maison. Il fallait (|ue ie-i (l(ii)i)isilles fussent d'avance habituées à la vie de famille et aux soins <lu ménage. On ne pouvait les initier trop tôt ni trop complètement à leurs futurs devoirs. I,es plus LTraiides s"es>;i\aienl déjà à la maternité; elles habillaicnit, peignaient, netto\ lient b's pi'titis. ('.[lacune avait sa tâche marquée, à l'inlirmerie, à la lingerif, au (i<)rl<)ir,:iu refertoire; on faisait les lits, on frottait, on époijssetait ; les plus jeuM'-s l'inii'ut employées a préparer les fleurs pour les sirops, à ramasser les fruits, à e|.lui|i<i' le< Ir^^'umes. I.es ou\ rages manuels eux -mêmes devaient avoir un c:ira( tiMi- <rutilitê. iM"" d(i Maintenon n'admettait ni les ouvrages exquis et d'un trop «riMii.l ilewiii, H ni his eolilichcts en bi-oderie ou au petit métier ». Klle voulait (le l.i coul.!:-!' utili-, \aiife, <. p.i>sant «lu neuf au \ieux. du beau au grossier, des <• li.iliils :iu\ bonnets et au\ coillVs ». de la vraie coulure iU: ménage. Il s'agissait d':i|iprt'ii(ln' ;t laccoiuinoder, a repriser, ii brcnhu'. a tricoter, a faire de la tapisselie. a tiilliM-, < à faire un peu de tout ». (MiVii m ^.)
mme de Haintenon écrlTalià* ^ Sa eorrespondance et celle de WL"^ de Sévi^é*
« Il n'est pas resté de Saint-Cyr un mode nouveau d'éducation. Il en est resté Athalie, Esther; il en est resté ce que M™« de Maintenon a écrit de meilleur et de plus attachants » c'est-àdire sa correspondance d'une part; de l'autre, ses écrits destinés à Saint-Cyr, ou les Entretiens dont les dames de Saint-Cyr ont recueilli pour nous la substance nourrissante.
Pour rendre justice à la correspondance de M™® de Maintenon, il convient d'écarter tout parallèle avec celle de M™« de Sévigné. « La joie est l'état naturel de notre âme, » disait de celle-ci son amie M™° de la Fayette, tandis que M"^° de Maintenon, selon le mot de Sainte-Beuve, avait amassé des trésors d'ennui à amuser les autres. On ne saurait comparer à la vie heureuse — malgré les épreuves du début — et large de M™® de Sévigné, la vie pauvre et longtemps humiliée de Françoise d'Aubigné,. veuve Scarron. On en veut à M™*» de Maintenon de sa gravité\ précoce, du rôle qu'elle a pris l'habitude déjouer. N'ayant rien » à cacher, M"^« de Sévigné s'abandonne, et c'est par son abandon même qu'elle nous plaît. Mais il ne faut pas oublier que nous n'avons pas les lettres vraiment intimes de M™« de Maintenon, qu'en particulier toute sa correspondance avec le roi a été détruite; et par qui? par elle-même. Humilité chrétienne ou goût du mystère, peu importe le motif; il n'en est pas moins évident qu'il serait injuste de la juger d'après ce qui reste de cette correspondance volontairement mutilée. Ce qui reste, Sainte-Beuve l'a caractérisé à merveille :
Nous n'avons qu'une partie de son esprit dans ses lettres, le goût, le bon ton, la raison parfaite et le tour parfois piquant; mais ce qui animait la société, cet enjouement qu'elle mêlait discrètement à ses récits, à ses histoires, ce qui pétillait do brillant et de fin sur son visage quand elle parlait d'action, comme dit Ghoisy, tout cela a disparu et ne s'est point noté. On n'a en quelque sorte que le dessin et la gravure de l'esprit de M™« de Maintenon, on n'en a pas le coloris ^.