Hervé, Discours de réception à l'Académie
2. Causeries du lundi, IV. Somaize a donné place à M"* Scarron dans son Dictionnaire des précieuses. « Stratonice est une jeune précieuse des plus agréables et des plus spirituelles. Elle a de la beauté, et est d'une taille aisée. Pour de l'es-
Toutefois , cette correspondance n'est pas sans mérite ni môme sans agrément. « Vous savez, écrit-elle à l'abbé Gobelin (mai 1686), que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire; mais, avec votre permission, il y a un agrément qui est très rare dans les écrits des hommes. » Klle ne prétend point « faire de belles lettres » ; c'est « sans étude » qu'elle écrit, et, s'il lui échappe quelques traits vifs ou brillants, il faut les attribuer à un beau naturel, qui môme a été peu cultivé*. Les traits vifs et brillants n'abondent pas, il est vrai. Que l'on compare à la lettre célèbre de M'»« de Sévigné sur la mort de Louvois (26 juillet 1691) ces quelques lignes incolores sur cette môme mort et sur celle du fils de Louvois, Barbezieux :
« Il ne fit quo passer et n'était déjà plus.
<c 11 passa la galerie en santé, et il allait mourir... Il n'a qu'un moment pour se préparera paraître devant Dieu 2. » Les traits piquants ne sont pas plus nombreux, bien qu'on relève çà et là des traces d'un penchant à l'ironie. Parlant de Berwick et de Villars, M"*® de Maintenon dira : « Ils ont très bien vécu ensemble, soutenus par l'espérance de se quitter bientôt*. » Voici le début d'une lettre au maréchal de Villeroy( 19 mai 1711):
M. le duc do Villcroy mn dit hier quo vous aviez la pfoulte. Si c'est dans ce ternps-l;ï (\\ie vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je vous pardonne tout le vinaigre qui est dans votre lellre : il y en a pour tout le monde.
La vivacité du mouvement, la fantaisie du ton, la profondeur des réflexions, le mordant et l'imprévu du trait, ce ne sont point là, sans doute, les mérites de M'^o de Maintenon écrivain. Kilo n'a point d'imagination; le sentiment de la nature lui est tout à fait étranger. A peine s'aporçoit-elle que le jardin de Saint-Cyr « est en sa beauté ». Barèges, où elle doit accompagner un fils de M™« de Monlespan, lui semble un lieu plus
prit, la voix publinue en dit assez en sa faveur, et tous ceux qui la connaissont sont assez, persuadés quo r'est nnn di'S plus enjouées personnes d'Athènes (de Paris). Mlle sait faire des vers et de la pr(»se, et, quand elle n'aurait que les eonnaissanc(!s <iu'ell(' a acquises avec Straton (Scarron), elle y réussirait aussi bien quo pas une autre; de celles nui s'en mêlent. »
1. Lettres à M""» dos IJrsins, 27 janvier 1709, et au duc de Noailles, 19 juillet
':!. Lettres à l'abbesso do Fontevrault, 27 septembre 1C91, et au comte d'Aycn, 7 janvier 1701.
;{. Lettre à iNoailles, 13 juin 1710.
« afffreux » qu'elle ne peut dire ; Bagnères, « un vilain endroit » ; elle s'y ennuie mortellement*. Avec tout cela, elle voit les cho* ses toujours avec netteté et les caractérise quelquefois avec force. Quand elle a, ce qui est rare, le loisir de décrire ou de raconter, elle sait fort bien esquisser un tableau ou un récit. De l'armée de Flandre, où elle ^ suivi le roi, elle écrit à M"»® de Veilhant (28 mai 1692) :
Imaginez-Yous, Madame, qu*hier, après aToir marché six heures dans un assez beau chemin, nous vîmes un château bâti sur un roc, qui ne nous parut pas tel que nous pussions y loger, quand même on nous y aurait guindés. Nous en approchâmes fort près sans y voir aucun chemin habité, et nous vîmes enfin au pied de ce château, dans un abîme, et, comme on verrait à peu près dans un puits fort profond, les toits d'un certain nombre de petites maisons, qui nous parurent pour des poupées, et environnées de tous côtés de rochers affreux par leur hauteur et par leur couleur : ils paraissent de fer, et sont tout à fait escarpés. Il faut descendre dans cette horrible habitation par un chemin plus rude que je ne le puis dire : tous les carrosses faisaient des sauts à rompre tous les ressorts, et les dames se tenaient à tout ce qu'elles pouvaient. Nous descendîmes après un quart d'heure de ce tourment, et nous nous trouvâmes dans une ville composée d'une rue qui s'appelle la Grande, et où deux carrosses ne peuvent passer de front; il y en a de petites où deux chaises à porteurs ne peuvent tenir. On n'y voit goutte; les maisons sont effroyables, et M™û de la Villeneuve y aurait quelques vapeurs. L'eau y est mauvaise ; les boulangers ont ordre de ne cuire que pour l'armée, de sorte que les domestiques ne peuvent trouver du pain ; les poulets en plumes valent trente sous, la viande huit sous la livre et très mauvaise : on porte tout au camp. Il y pleut à verse depuis que nous y sommes, et on nous assure que, si le chaud vient, il est insupportable par la réverbération des rochers. Je n'ai encore vu que deux églises; elles sont au premier étage, et on n'y saurait entrer que par civilité : on vous dit un salut avec une très mauvaise musique, et un encens si parfumé, si abondant et si continuel qu'on ne se voit plus par la fumée, et il y a peu de têtes qui y puissent résister. D'ailleurs la ville est crottée à ne pouvoir s'en tirer, le pavé pointu à piquer les pieds; et les rues étroites, où les carrosses ne sauraient passer, tiennent, je crois, lieu de '< privés «^ pour tout le monde. Suzon assure que le roi a eu grand fort de prendre de pareilles villes et qu'il ne faudrait pas les plaindre* aux ennemis.
Malgré l'horreur de celte description, il y a comme un air de gaieté, presque de vaillance, répandu sur toute la lettre, adressée d'ailleurs à une jeune fille de dix-huit ans, à celle qui, trois ans auparavant, avait joué le rôle d'Eslher dans la tragédie de Racine. Laissons passer une vingtaine d'années, le vieux roi ne sera plus le roi conquérant qui emporte Namur;
i. Sur ce sujet, voir les lettres à d'Âubigné, 28 mai et 8 juillet 1675; à Tabbé Gobelin, 7 septembre 1677; à la duchesse de Ventadour, 16 juin 1715; à la marquise de Dangeau, 19 mars 1716.