‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 121 sur 178 · II. Taink, Kssais de rriiiqnn cl tVhisloirc; Hachette · texte numérisé non relu

II. Taink, Kssais de rriiiqnn cl tVhisloirc; Hachette

Saint-Simon, ce caractère implacable, cet esprit plein «le causticité, d'àpreté, d'acrimonie; ce censeur impitoyable, s'il en fut, a le cnjur ouvert aux impressions tendres. La rencontre de la verlu, le souvenir d'un homme vertueux fait tressaillir son Am(î, et communique à son style un pathéticjue que nul n'a surpassé, parce que nul n'est plus vivement touclié que lui...

La langue française est un coursi(^r moins fougueux que rétif, que chîique écrivain à son tour a soumis au morse! à l'éperon; mais l<i duc de Saint-Simon <mi a peut-être été le plus étonnant dompteur. Personne ne Ta lancée à tiavers (champs comme lui; jxirsonno ne lui a fait plus inq^érieusemi^nt rompre ses habitudes et varier ses allures. Aucun écrivain n'a mieux fait voir de combien (rarti(Mdations (ille est pourvue qu'on ne lui soupçonnait pas, el de combien de mouvem(»nts (ille est capable qui lui semblaient refusés. La proportion du conventionnel el de l'arrêté paraît faible dans ce diale(îte extraordinaire, au prix du libni «t du llexible. Que l'incorniction et l'obscurité soient fré- (jiMMilcs «lans un lan«^a^îe si aventureux, c'esl ce (jue nous nav<ms ^i/irdc de nier ou d'(;xcuser. Mais, [)our èlrcî bien éloigne du c,lassi(nic, ce sfyb; n'en est jias moins un style de p';nie... Tout ])l(Mn (l(î souvenirs, assailli par les nombreus(»s circonstances (bîs r.iils (|u'il rapporte, pressé de les dirci toutes, et manquant (le loisir p<Kir les distribuer, Saint-Simon en char^'e sa phrase, les accrociiant, pour ainsi dire, à cbafiue saillie de la période, sous IVunie d'incidente, d'épitlièl(i ou de parenthèse, et trouvant dans la double nécessité d(» tout, <liro et d'avancer, le secret (Vwwii concision souvent sui'j)r(Miante, (|ui f;iit jaillir chaque circonstance comme une étinc(dle. (l'est souvient un véritable

phénomène que la phrase de Saint-Simon^ pleine^ drue, distendue à force de substance, où les idées semblent foisonner, se croiser et s'agiter comme la foule dans une place publique.

ViNET, Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle; Fischbacher,

La place que Saint-Simon a conquise dans notre littérature, il la gardera ; c'est une place à part et qu'il oôcupe presque seul. Il a, parmi nos grands écrivains, une physionomie toute' particulière, et il nous donne, quand nous le lisons, des sensa-' tions auxquelles nous ne sommes pas accoutumés. Le génie français a naturellement le goût de la méthode, de la mesure, de la règle; nous aimons avant tout ceux qui suivent une roule moyenne entre les extrêmes, qui composent bien, qui savent écrire ; ces qualité^ sont de celles qui s'acquièrent ordinairement par l'éducation et se conservent par le travail. Aussi la Bruyère, irrité contre la vanité de certains personnages, qui se permettaient d'écrire sans l'avoir appris, soutenait-il que « c'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule ». Horace l'avait dit avant lui, et ils ont raison tous les deux* en principe ; ce qui n'empêche pas que, parmi les écrivains de métier, on est heureux de rencontrer quelqu'un qui écrive de nature, sans procédé, sans études, comme il sent et comme il pense. Au milieu de ces belles allées si bien ratissées et alignées, ce petit coin sauvage, où l'herbe pousse en liberté, nous plaît par le contraste; on s'y arrête volontiers et l'on s'y repose. C'est le secret du plaisir que nous trouvons à lire Saint-Simon. Son originalité nous charme d'autant plus qu'elle n'a rien de factice ni de cherché ; loin de s'en glorifier, il s'en excuse. Il aurait bien voulu, nous dit-il, prendre le temps de mieux écrire, mais il ne l'a pas pu, « emporté qu'il était par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer ». C'est un grand bonheur qu'il n'ait pas mieux soigné son style. Il ne nous plairait pas autant, nous lui trouverions moins de saveur et de vérité, si les idées et les sentiments qu'il exprime avaient passé par un cerveau d'écrivain qui les aurait vêtues de phrases toutes faites et jetées dans le moule commun. Au moins tout ce qu'il nous donne vient directement de lui.

G. BoissiER, Saint-Simon; Hachette.

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