‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 120 sur 178 · C. de Litt. — Mme de Mainte»on et St-Simon · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Mme de Mainte»on et St-Simon

Iji SOS artifices. En vain il roclamo- modustcjuont rindulgcnce : (( A I)i(Mi corriger ce (juc l'on a ocrit, il faut savoir bien écrire; on verra aisément ici que je n'ai pas dft m'en j)if|U(;r. » I*eut- Mr(; il ne s\^n pique pas, car le vrai honnête homme ne se pi(pie de rien; mais il nM'onnaît lui-même que Ui manlnrc. peut donner il la mnW'ra «le la netteté et de l'éclat, el, désireux comme il l'jîst de mettre la matièie dans tout son Jour, il n'a [)u mépriser la forme dans la nnîsun; où elh; fait valoir le fond. Nous avons déjà remanpié (pi'il a n;pris fît i>erlectionné, pour l'introduii'e dans son PavallHc des liutis premiers Unurhtms, un louf,' morceau sur la rév(jcalion de l'édit de iNantes. Il v.w est d(î nn'îme pour h*. [»ortrait de M'»" (h; Mainl(;non et poiii plusieurs portraits de i)ersonnaj^es divers'. Les notes jetées au

1. Dans iiiio rtmltî [)1|I)I'h'm! |i:ir le Tctnpn, iM. Sonjl ;i iiidiiiiK': les r<;t(>M('li(>s sikv rossives (lu ])(M-li':iil ili; M'"" <1<! MoiitciicvriMiil : » \\ rcncoiiln! <I.-iiih 1» Journal di I):iM);(>:iu li;s noms du Moiilchcvrcuil, ^'ouviMiiour du duc du Maine, et ^\^^ sa HMiimc Mavfçucrito iJoudiord'Arsay. ('.<•. soiitdfux oriffiiiaux, disjrrarirux de li'ur |h,ts(Hiihî, (>.t d(> rctlu rar<; de roniidaisants i]ui irritait si Tort la ImIi; do Saint-Simon. Il s( CDUiidail à la p(Mntun> d(! cm* vilains, coninii; les Hollandais à ndlc de liuirs «• iiiii- « ^ols ... (l'tîst un«i jHudiî à roau-l'ortc. mais uno «îau-forlo à la Kcmlirandt. Mont rlievronil <înI « une ^'ross«' IkH*;, i|uoii|Ui' fort liomnu! d'honneur ... l'assons, r*i;sl la liimme qui pose, vX voiei la ijreniierc esquisse, ou, ronuno on dirait aujourd'hui, la |)r«!miere iniprcus'nni, d<' la tloej^ne ■< aflreuso ('om|ia;;Morii!e ..... u La fnnnue n'au vail fruere plus «lospril «pie le mari, tuais une prude, une dévote à vingt-quatre i< « araU, «pii Taisait rrime di* tout, ipii élail l'insperlrice de la cour, ave«' qui il Tal- « lait <<inipler «)U si; perdr.-, et avec ipii il n'y a\aitni coiisidéralioii [li inisériconld i' LeS()ula;î«niiMit était qu'i'll»; était niervoilleusemeul dupe... C'était uno vieille fé«' « jaune, «tique, à dents alloiiKées, qui ne riait ijue i.ar ressorts, tju'on ne vijyait i|Ufl Il par poids et uiisures et «|u'on si- trouvait sur le (los à l'heure «lu'on s'en défiait l« u moins; elle ne parlait que j)ar sisntences. .•

M Saint-Simon ne s'en est pas tenu à «-e premier essai. I/estpiisse est «le 1«»S7 î deu\ ans après, ayant sans doute r«du I)ang<!au. il «'onsidère son «lessin, Ic! trouve encore term- «ît pàl«!, «ît se met à «•h«îr«'h«!r mieux : a (l'était un«' li^'ure longue, «'troite, Il ile\«>le, aiisleriî ••! atuere, un ne/, sans lin, ihî longues ih'nts jaunes, présentérs par .. un riit; ilimbécilo «[ui «'ontrelaisait le rir<; «l«; honte, même «i<; |)r«)t«'eti«)n ; un visage . d.' (inj jauni' ; '-n un m«»t, iin«' fée i]ui ih'puis 1«'S |)i«'ils jusqu'à la tél.- ne s»* nMuuait . i|U'' p.ir Pi-sorl^; qui, av«'e toute sa vertu «'t s«)n ini|ui«ilion. n'<>m|)êclia pas h'H i. i|iSi.rilr.'>< .runi' il(! .~''s lillesau milieu «le la eour... ("était li*tril)umil dus jeunes Il it dis viedlf-. sur I'' li-imiignaf^e dtî qui on était admise ou n-ji-lée, distinguée oU .■ il'l.ii si-c . piifois iîi.i>-<.-e ou r.ij>pi-|<'e. . C«: n'est |tas s«Milement pour mii'ui a'ienliii r !■• - riil»'- «l la ;.'riina<'' qu'il a repris la plume. ]| y a un*; [inanco «l'intontiiMi ir.-i >.ii-ilil<' i-nlK- 1 > deux éludi-s il'uti même «)ri;:inal. Lurs «l«i la première éUiiich.', il II a il'Viiit !■ s yeii\ qm; la li^'iire i-t la démar«'he; il h-s n-n»! eomnie il li-s >iiil. Miiili.n.iiit 1.1 diil.iriiiite pliy-iqiie d'un tr.iil. qui rappell.' les prolils d«>.H M'ille-i •■>>.qii< e ■ |. ir ll.ih.-liis et Mitliiirin lîi-giiier. Le in«)ralis|e. ['lus tard, ajoutu >.i iiot«.'. <-t i'll>- ilf-N i'-rif d<iiiiiii.uit<:. La p«-in|ure du earaetere >(> mêle à ndle du \ js.i'.'i' ; Ir iiidI.-, IIiiH'-mI ciilif |i> s. -US |iri)pre «;t 1«! Ilguré ; l.i pensé.' eommente chaipid tr.iit du i-i.iy>iii.

I, (iii vov.iit. «f -iii-i illi.it-, I ii'u iju'.ivec les veiix (h> l'imagitiatiou. la « vieille fée « jaillir, l'ti.pie. .1 d'MiK allongi-e-:. ipii ne li.iii ipie par r«'s>*f)rts «. Mais roinnii-nt si' riqii-esent'-r /»/'■' /i'/-'/''' //■■i'm/.', de lnntrues d'-nts jauni's jir»'sentées par un rin' iriiiihi'cifi' i/iu rniii ri/iii-iii/ fi' nrr lir l,i,i,t-', iiii'nw lii'. /irnfi'rfÏDn '/ Il y a là de la surrliar;,'e. il «-III' |.iirt«; tout mtieie sur l'i'-^prit «'t le moral du |iiTsoniuige. l'iim t.irtl, l«>r.squ à tête n |)ii".êe Saint-SiiiiDii «•omp«)'ne ses .Mémoims, il n'a c|u*ù fouiller

courant de la plume sur le Journal de Dangeau sont transformées, souvent profondément, avant de devenir le texte des Mémoires,

Le but de ce travail, dont il ne faudrait pas exagérer la fréquence ni la minutie, c'est le plus souvent de fondre les traits physiques et les traits moraux, de façon à laisser l'impression une et forte d'un ensemble vivant et vrai. Toutefois, son souci dominant n'est pas celui de la composition; du moins la composition, chez lui, est flottante, inégale, n'a pas les proportions justes ni les lignes harmonieuses qu'elle a chez un Bossuet, par exemple. La construction même de la phrase est souvent libre jusqu'à l'irrégularité. « Ce phlegme dura sans la moindre altération, également éloigné (le duc de Beauvilliers) d'être aise par religion et de cacher aussi le peu d'affliction qu'il ressentait... Sa clôture la tint (M™° de Maintenon) dans une ignorance profonde, croyant être informée de tout. » Un léger effort eût suffi pour alléger bien des phrases, comme celle qui alourdit le charmant récit du bon tour joué par Gharnacé au tailleur dont la maisonnette interrompait la perspective de son avenue : « 11 avait une très longue et parfaitement belle avenue devant sa maison en Anjou , dans laquelle était placée une maison de paysan et son petit jardin qui s'y était apparemment trouvée lorsqu'elle fut plantée, et gwe jamais Gharnacé ni son père n'avaient pu réduire ce paysan à la leur vendre , quelque avantage qu'ils lui en eussent offert ; et c'est une opiniâtreté dont quantité de petits propriétaires se piquent, pour faire enrager des gens à la convenance et quelquefois à la nécessité desquels ils sont. » Il n'a pas daigné se donner cette peine; c'est l'exposition, il lui suffît qu'elle soit claire; quand le récit sera engagé, la phrase sera plus agile. On ne peut pas dire que la façon d'écrire de Saint-Simon soit celle du xvii« siècle ni davantage celle du xviii°, car tantôt la phrase est longue, ample, mais rarement périodique, compliquée

dans ses cartons et à fondre les deux études. Il en fait un portraH achevé : « Sa u femme était une grande créature maigre, jaune, qui riait niais et montrait de Ion>- « gués vilaines dents, dévote à outrance, d'un maintien composé et à qui il ne man- « quait que la baguette pour être une parfaite fée. Sans aucun esprit, elle avait telu lement captivé M"*" de Maintenon qu'elle ne voyait que par ses yeux, et ses yeux « ne voyaient jamais que des apparences, et la laissaient la dupe de tout. Elle était «< pourtant la surveillante de toutes les femmes de la cour, et de son témoignage u dépendaient les distinctions ou les dégoûts, et souvent par enchaînement les forw tunes. » Cette fois, on ne songe plus aux images et aux comparaisons ; on ne recourt ni au portefeuille de Rembrandt ni au cabinet satirique de Régnier ; c'est du la Bruyère en action qui se présente à nous, ç'est-à-dire du Saint-Simon et du meilleur. »

d'incidentes, et, pour parler à peu près comme lui, crevant de substance; tantôt, alerte, elle lance un trait à la Voltaire; tantôt enlin elle est à la fois drue et vive, éloquente et spirituelle. Ici, telle expression électrique (le mot est de Villemain) fait songer h Pascal; \h, tel mouvement fouf^'ueux annonce Rousseau. On a souvent comparé Saint-Simon à la Hruyère. La comparaison est factice, si on les considère comme observateurs et moralistes, car, de ce côté, les ressemblances sont superllcielles, et les diiférences profondes. Tous deux sont enclins à la satire; mais le commensal sidjaltcrne des Condé , souvent blessé dans sa fierté silencieuse par des liommes qui ne le valaient pas, ne pouvait prendre qu'une revanche discrète; il y a autant de prudence que d'amertume dans ses épij^rammes longuement rélléchies, et ses portraits, dont il nous faut chercher les clefs, s'ils sont assez souvent rcconnaissables, si môme il n'est pas sans intérêt de les confronter avec ceux qu'a tracés Saint- Simon, n'ont pas l'intensité de vie individuelle qui éclate en ceux-ci, saisis sur le vif par un témoin autrement bien placé pour tout voir. De la petite fenêtre qui lui était ouverte sur Chantilly ou sur Versailles, la Bruyère assurément voyait avec n(;tt(;lé les ridi<-ules ou les vices, et les rendait avec iidélité, avec force; mais — sauf pour la famille où il vivait, famille expressive, d'îiilhîurs — il n'avait ni le loisir ni la hardiesse nécessaiKts [)our conteniphîr en face tous c(js grands dont il devinait plutôt (pi'il n(; mesurait la petitesse. Saint-Simon entre par la giande portt; et séjourne autant qu'il lui plait dans la grande galerie. Le roi lui-niAme ne l'éblouit pas; les plus hauts personnag<îs se livrent li lui, ne pouvant soupçonner (îii ce duc et pair leur peintre futur, et il est libre d\issenc7' sur eux ces regards aviib'S v.i j)i'ob)ngés dont ses MfUnolrcs nous fout cormaître l'impl.uahh; claii'voyance. l^uis, le soir, njntré dans sa « boutique», il épaïK'JHî sa colère (;t son mépris contenus tout un jour, d'aulanl plus à soti ais(; j)our n'épargner personne (ju'il se résigne à n'avoir de N'chiurs qu'après sa mort. Plus littérateur et pliilosopli*', la lîriiyèrci v(Mit ètr«î lu (;t plaii"<^; il clioisil (ît combine bîs Irails, en ;ijf)ut(; d'autres qun la réalité ne lui donne pas, gèiu'r.ili-.', i(lè;ilise, et l'on f^ard»', à travers tout le plaisir qu'il r.-msi', inn; s('crèL(î déliauce des artilic«'s d(; l'homme de l<'ttr<*s. Ajoutons (jue le iwjinnit iUi sièchî où ils observent n'est pas loni à fait le même : Saiiil-Siinon est bi<Mi Jeune quand la liruyère nieiirl ; il a vu la fin du règne de Louis XIV, la régence, la première partie du règne de Louis XV ; il a assisté

à une transformation des lïiœurs et à une lente déformation des caractères. Certaines pages de la Bruyère éclairent les origines de celte époque de transition, mais Saint-Simon y est plongé, el il est le seul à en traduire toute la complexité, on dirait volontiers même toute la monstruosité.

Au point de vue du style et de la langue, la comparaison entre les deux écrivains est plus instructive. Vers la fin de XVII'' siècle, la langue française s'avive en s'écourtant, cherche et trouve les tours variés qui peuvent le mieux traduire, avec les nuances de la pensée, les mouvements de plus en plus libres du sentiment. Toute la différence entre la Bruyère et Saint-Simon, c'est que le premier plie et coupe la phrase avec un art savant, tandis que le second, dans l'élan de sa fougue, la torture et la brise. Avec le sentiment, l'imagination s'émancipe : elle accentue le relief du trait, exagère l'éclat de la couleur, et, plus ou moins consciente de son art, plus ou moins spontanée, s'attache à produire l'effet, même matériel, que les purs classiques eussent dédaigné. Assurément, ici encore, la Bruyère est plus artiste que Saint-Simon. Et pourtant Saint- Simon a, lui aussi, ses procédés familiers, surtout pour peindre les portraits. Tantôt il met vigoureusement en saillie un trait unique d'une physionomie individuelle, et contraint le lecteur à ne voir que ce trait, désormais inoubliable : le duc d'Albuquerque est un petit homme trapu, mal bâti, avec des cheveux verts et gras qui lui battaient les épaules; Monsieur, un petit homme ventru , monté sur des échasses^ tant ses talons étaient hauts; d'Aubigné, évoque de Noyon, est crasseux et huileux à merveille. Tantôt il emprunte ses images aux sciences: Villeroy fait le vide autour de lui « comme une machine pneumatique » ; M™® de Gesvres, grande et maigre, marche « comme les grands oiseaux appelés demoiselles de Numidie; » une autre fait « des révérences perpendiculaires ». Le président de Harlay a un visage « en losange ». Le cardinal Dubois est un furet, une fouine qui vit dans les sapes. Enfin la langue élargie, un peu altérée, s'enrichit de mots nouveaux ou renouvelés, ou qui, français depuis longtemps, n'avaient pas encore été jugés dignes de passer dans le langage écrit. Mais, sous ce rapport, combien la Bruyère paraît discret réformateur* à côté de Saint-Simon, ce

1. Voir, dans le fascicule sur la Bruyère, l'étude sur 'la Bruyère écrivain. M. do Boislisle écrit pourtant : u Un très petit nombre de mots ou d'exnressiotis ét.iinnt lu propriété personnelle, la création de l'auteur des Mémoires. » Mais il reconnaît

rovf^Iutionnaire! Il est vrai quo Saint-Simon, dont les œuvres ii'ïniL »U6 piibli(';os qu'à la fin du xviii" siècle, n'a {m exercer d'action dirccU; sur la uiani<>nî dTîcrire do ses contemporains : c'est assez lon^'temps ai)rès (fn'il s'(»st révélé à un puMic i>icn dînèrent de lecteurs comme 1(5 premier des romanticjues, et en mr-me t(împs, maifçré la contradiction apparente, comme le pnîmior des réalistes. Avant llu^'o, ce duc (ît pair qui re^'ardait de si liant les ^^ens da moindre noblesse s'était refusé à croire qu'il y ertt des mots nobles et des mots roturiers; avant MieJMîbjt, il communi(|U(î à son style bîs saccades d'une passion liévreuse; avant Balzac, il (îst le |:)cintre exact et le notateur minutieux de la réalité jus(|u'en ses vul^'arités ou en ses laid(Mii's.

FI est un des plus ^'rands parmi les farauds écrivains français. Kt, quoi(|u'il soit extraordinaire, il n'est pas aussi « phénoménal » (ju'on a pu le dire, (ùlassicisnu;, romantisme, réalisme, ce sont làdesmots de conv(;ntion : conïmc les âges [)ostéricurs au .wii" siècle ont pu avoir leurs c.lassicjues, il y a eu des romanti(iu(;s et des réalistes avant le xix" siècle. Saint-Simon parait d'abord en dehors d(; la tradition franraisjj; il n'est (ju'en dehors (h; lîL tradition rétrécie du xvn® siér-hî finissant. A prendre nn^mr b;s plus ;.'rands, il n(î faut pas rroir(; que cetle Iraditi(Hi soit inii(ju(îment i'(;jMés«;nlé(î j)ar les lîossuet et par les Voltair(î. L(; ^'éni<i do la lan;<u<; franrîiis»;, do llabelais et de Pasal, (h; iMonlai^Mie (;l de Lamai'tine, de la Fontaine et de Sailli-Simon, c(5 ^'éni(^ infiniment varié ntj saurait être renferni6 daiis m\(\ f'orniule immuable. Saint-Simon (*st ihl précurseur si l'un voul, mais un jU'écurstMir qui (;m])i'unt(i le meilleur peutétic (Ir SCS Hissources au fonds national rnjcîuni.

<|ii<- i-i-i .'iiiti-iii- puise h |ili-iiiiM iriahis <1'im> Ii: I:ni^^ig(> ilti (K.Miplu, il.ms les voc:tl)U> liiiri--' ^jMTi.iiix f'i l«jclinii|iic.s.

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237; X, 402; XI, îi, 7, 8, 324, 349, 350; XIll, 73, 83, 289; XV,

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Wi'iss (.J.-.I.). — Essais sur l'histoire de la' littéral urefranraisc, p. 207-

2i0. Cf. Nouvelle liiof/raphie f/f'nérate, arL Saint-Simom.

JUGEMENTS

Si le style de M. de Saint-Simon est en général d'une grande négligence, il étincelle quelquefois d'expressions infiniment énergiques, de traits que n'eût point désavoués le génie de Tacite et de Montesquieu. Si l'amertume et la causticité sont les caractères habituels de sa manière de voir, il n'en loue pas avec moins de grâce; personne n'a peint avec plus de charme l'àme et les vertus de Fénelon*. Malgré la multitude des ouvrages écrits sur le règne de Louis XIV, il semble que l'énigme fastueuse du caractère de ce prince ne se débrouille entièrement à vos yeux qu'en lisant les Mémoires de VObseroateur véridique^y beaucoup trop véridique sans doute pour l'intérêt d'une gloire qui en imposa si longtemps à l'Europe entière.

Grihm, Correspondance, nov, 1788.

A la même époque écrivait un des génies les plus originaux de notre littérature, le premier des satiriques en prose, inépuisable en détails de mœurs, et qui peint d'un mot, comme Tacite, créateur d'une langue toute à lui, et, sans correction, sans ordre, sans art, admirable écrivain. Cet homme est le duc de Saint- Simon, avec son ardente curiosité, sa fièvre de cour et sa justesse de coup d'œil dans le feu de la passion. Il va d'un siècle à l'autre, la tête haute, l'esprit libre ou dominé seulement par les préjugés de son choix. Il est pétri de contradictions. Il aime le jansénisme à Port-Royal, le hait au Parlement, déteste le pouvoir absolu, même dans Louis XIV, et ne conçoit la liberté que pour les ducs et pairs. Il se trompé souvent quand il agit^ quand il conseille; mais quel connaisseur des hommes quand il ne faut que les peindre! De Fénelon jusqu'à Dubois, que de

1. Ce portrait de Fénelon est moins favorable et attendri que Grimm ne l'imagine.

2. Les trois volumes édités pax Soulavie portaient ce titre : Mémoires de m. le duc de Saint-Simon ou l'observateur véridique, etc.

caractères du vice ot do la vertu, que de contrastes, que de nuancos, admiralilement saisis, que de surprises faites à notre nature ! Comme il se complaît, comme il se dilate dans l'approfondissement d'une <\me humaine! comme sa verve d'indignation lo rend attentif à tout, et comme sa mali^mité devine juste, mc^mo en exaj^érantl

ViLLEMAiN, Tableau de la littévalurc au dix 'huitième siècle ;

Perrin.

Saint-Simon, c'est le plus ^'rand peintre des temps modernes ; c'est le seul qui puisse soutenir la comparaison avec Tacite, el qui efface quelquefois, par la vérité et l'éner^ne de ses tableaux, le plus grand peintre de l'anliquité. Kst-ce à cause de ses barbarismes et de ses solécismes (lu'on le rejette dans le second ordre? A ce compte, il faudrait le mettre bien au-dessous encore : il n'aurait pas de ranj^ du tout. Quand Saint-Simon est mauvais, il est délestabb;. Il y a dans ses Mémoires des volumes entiers qui sont à peine lisibles. Ses généalogies embrouillées, ses dissertations sur les finances, lasseraient la [taiience d'un saint. Ouand il est bon, Hossuet n'est pas plus patlnHique, la Hriiyère plus picjuant, Pascal plus profond. Tous les genres d'éUxiuences lui sont familiers. Il a la force, il a l'amertume?, il a la grâce i\l la tendresse.

Dk Sacy, VariéU^H Htlérairt^s, mnrnle$ rt historiques ;

Perrin.

Saint-Simon est le plus grauil poinlre «b; son siècle, de ce sif'c.le (bî Louis XIV dans son entiei' é[)anouissement. Jusqu'à lui on iK'sc doutait jjîis de tout ce cpie pouvaient fournir d'intéirl,d<' vie, (b; drame mouvanl <ît sans c«'sse nîiiouvelé, les événcnicnls, les sef'Mics(bî la cour, les mariag<'s, les morts, les rrvircnirnls soudains ou inAm(î bî Irain babituel de chaque jour, les (l(M'(^ptioiis ou jps nspéranc.i.'s, se nillélani surd(\s pbysionoluics innombrables dont pas inie ne se ressemble, les llux et rctlux d'ainbilions roidraircs animant plus ou moins visiblenic.nt t(Mis ces j)(M'sonna|^(*s, o.[ les «.'roupes ou jn'lutons qu'ils b)rniaienl entre eux dans la grande gab^rie d»; Versailles, p^le-

SAINT-SIMON il9

môle apparent, mais qui, désormais, grâce à lui, n*est plus confus, et qui nous livre ses combinaisons et ses contrastes; jusqu'à Saint-Simon on n'avait que des aperçus et des esquisses légères de tout cela; le premier il a donné, avec l'infinité des détails, une impression vaste des ensembles. Si quelqu'un a rendu possible de repeupler en idée Versailles et de le repeupler sans ennui, c'est lui. On ne peut que lui appliquer ce que BufTon a dit de la terre au printemps : « Tout fourmille de vie. » Mais en même temps il produit un singulier effet par rapport aux temps et aux règnes qu'il n'a pas embrassés ; au sortir de sa lecture, lorsqu'on ouvre un livre d'histoire ou même de Mémoires, on court risque de trouver tout maigre, pâle et pauvre : toute époque qui n'a pas eu son Saint-Simon parait d'abord comme déserte, muette et décolorée; elle a je ne sais quoi d'inhabité; on sent et Ton regrette tout ce qui y manque et tout ce qui ne s'en est point transmis. Très peu de parties de notre histoire (si on l'essaye) résistent à cette épreuve et échappent à ce contre-coup; car les peintres de cette sorle sont rares, et il n'y a môme eu jusqu'ici, à ce degré de verve et d'ampleur, qu'un Saint-Simon.

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV; Garnier.

Au xvii*' siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde; Saint-SiniOM, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens. Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets absents. Les poètes du temps les connaissaient par une notion vague et les disaient par une phrase générale. Saint- Simon se ligure le délai! précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note avec une netteté de peintre ou de géomètre...

Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott, Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers anliquîiires, comniissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit nous ont portés jusqu'à lui.

11 voit aussi distinctement le moral que le physique, et il le peint par ce qui le distingue... Il connaît Vindividu; il le marque

par vSes traits spéciaux, par ses particularités, par ses différenccs; sou personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c*est un c(M'tain jaloux ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille cof^uins cboz lui, dont pas un ne ressemble à l'autre. .. Ame, esprit et caractère, intérieur et d(;hors, fçestes et vêtements, passé et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En iMsseni])lant toutes les littératures, vous ne trouveriez p;uère <IU(; trois ou quatre irnai^inalions aussi compréhensives et aussi nettes que celle-là.

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