Mémoires de Ledieu
plus rêveuse et mystique, avait des vapeurs, de soudains accès de ces « tristesses vagues dont Dieu et la tentation se servent chacun pour leurs fins », se consumait en scrupules infinis et puérils, craignant de ne pas aimer assez Dieu, se forgeait des chimères ou désespérait. Bossuet réclamait d'elle « l'esprit de foi et d'abandon », lui défendait de souhaiter autre chose que « ce qui se peut bonnement », et, quand elle se complaisait trop dans les raffinements de sa dévotion inquiète, menaçait de brûler ses lettres sans les lire*. Il aimait peu le « galimatias spirituel » et le disait à l'une de ses plus fidèles correspondantes, à M™" Cornuau, entrée en religion depuis son veuvage, dévorée de la soif d'une perfection surhumaine, avec de vifs élans, suivis de découragements profonds. D'une part, il la ramène doucement au possible, de l'aulre il se garde de tuer en elle l'espérance ; « 11 n'y a pas moins d'obligation d'espérer que de croire : l'espérance est commandée comme la foi, il faut que ceux qui espèrent soient dans la joie. » Kspérer, vivre, agir, à cela se réduisent toutes ses instructions. Mais elles ne contentaient pas toutes ses pénitentes, par exemple la belle et hautaine M™o de Maisonfort, nièce de M™" Guyon,etqui, exclue de Saint-Cyr, réfugiée dans le diocèse de Meaux, avait soumît à la direction de Bossuet un esprit trop critique et une âme où la docilité et la modestie, fruits peu spontanés, avaient besoin d'une culture patiente.
Il fallait donc accommoder aux diverses natures le ton des conseils, sinon la méthode de la direction générale, qui restait la môme au fond : du haut de sa foi une et sereine, Bossuet assistait, avec étonnement parfois, mais jamais avec trouble, à ces orages intérieurs d'âmes très délicates et passionnées; il n'y entrait qu'un moment pour y apporter la certitude et la paix. Mais jamais il n'essayait de se transformer en elles ni de les transformer en soi : vouloir trop bien comprendre certaines inquiétudes c'eût été s'exposer à en prendre sa pari; vouloir les gouverner de trop près en les modelant sur son âme propre, c'eût été les tyranniser. Bossuet leur montrait où était la vie, et les laissait vivre ensuite; il dirigeait sans s'imposer. Il est vrai qu'il conseillait à l'abbesse et aux religieuses de Jouarre de mettre « la foi et l'obéissance à la place de la raison* », et
1. Dans nno de ces lettres, il trace tout un profj^ramme d'enseignement des flilet, oïl figurent l'arithmétique, la géographie, l'histoire romaine, soit dans les originaux, soit dans CoelTcteau, les écrits de saint Jérôme et de Sulpice Sévère.
2. « Le conseil serait bien dur, si l'obéissance religieuse nout soumettait à un
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qu^on trouverait en cette correspondance spiriluelle plus d'un passage fait pour surprendre, pour alarmer la conscience moderne; mais les rigueurs de la doctrine étaient tempérées par l'esprit de mesure, le sens pratique, la profonde connaissance des âmes, et c'est à cela surtout que le lecteur d'aujourd'hui s attache : si le théologien ne le convainc pas toujours, le moraliste jamais ne le lasse.
Le style de Bossnct.
Ceux mêmes qui contestent à Bossuet Toriginalilé de la pensée lui accordent le génie du style dans toute sa plénitude : « Ce n'était pas un penseur sans doute, dit Scherer, ni un savant, . mais quel écrivain I » Admirer l'écrivain est chose facile. Je défmir est plus malaisé. Un tel sujet mériterait une étude approfondie; nous ne pouvons qu'en esquisser ici les grandes lignes.
On est trop porté à ne voir qu'un aspect de ce génie et à le caractériser par les mêmes mots vagues : majestueux, sublime, terrible. Souvent on cite, et je vais citer moi-même avec plaisir ce jugement de Doudan* :
Je me figure que peu de gens entendent Bossuet. On s'attache au fond do ses idées, et elles importent peu en comparaison de celle imaginalion qui laisse derrière elle tous les poètes pour la gravité et Tétat surnaturel. Il est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire le discours du trône de Dieu, si Dieu souffrait un gouvernement représentatif. Milton et Pindare n'eussent été que de beaux esprits, dans cette occasion, en regard de Bossuet. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue depuis qu'il y a des hommes, une voix qui 8*enlendait au fond de toutes les forêts et qui faisait rêver aux choses éternelles. On dit que le lion fait un effet de ce genre quand, en se promenant lentement, il rugit dans la nuit, et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes à dix. lieues à la ronde.
Si Ton n'y prend garde, pourtant, à force d'insister sur le caractère « surnaturel » de l'éloquence de Bossuet, on finira par en appauvrir les ressources, aux yeux du public, qui aime à se
homme. » (Abbé Beu^x, Bossuet directeur de conscience; Bloud et Barrai.) Comparez de Grisy, Fénelon directeur de consciencSy Didier, i. Lettre à H. de Sahune.
o6 COURS DE LITTÉRATURE
contenter de formules, et Ton aboutira au jugement simpliQé de Stendhal :
Nous trouvons que le style de Bossuet n'a qu'un son, c'est celui de la terreur. Le reste du temps il a cette majesté terrible de Bonaparte, et non celte noblesse arrangée de Louis XIV, qui fait le caractère de Buffon... C'est le plus grandiose des styles français que nous ayons vus : sa majesté est terrible.
Eh bien, non, le style de Bossuet a plus d'un « son », et M. Lanson a eu raison d'écrire : « Ceux qui s'imaginent que Bossuet a toujours la voix tonnante et le geste sublime seraient parfois empochés de le reconnaître. » 11 est vrai que M. Lanson va, de son côté, un peu loin quand, à propos de certains passages plus concis, plus serrés et plus viTs, il songe au xviii® siècle et à Voltaire. Par la nature même de son génie, de la mission qu'il s'attribue, du but qu'il se propose, Bossuet est nécessairement et avant tout un orateur, même dans l'histoire ; mais il ne l'est pas toujours, et son génie oratoire lui-même est formé d'éléments assez complexes. Bossuet est nourri de la Bible et des Pères; par là il est poète et orateur tout ensemble. II est nourri aussi de l'antiquité latine; par là il est surtout orateur. 11 est Français encore, et plus qu'on ne le croit. Enfin, il est Bossuet, et sa façon d'écrire est bien à lui.
Qu'il doive beaucoup aux Écritures et aux Pères, il parait superflu de le prouver : la première page venue de ses œuvres, ouvertes au hasard, en fournit vingt preuves éclatantes. Et c'est même pourquoi il est quelquefois périlleux de vanter chez lui la vigueur ou la grâce de telle expression : elle n*est souvent qu'une réminiscence, mais si parfaitement assimilée ot fondue dans le texte, qu'elle en est comme recréée. Eux aussi, les écrivains jansénistes (je ne parle pas de Pascal, qu'il faut toujours mettre à part) ont les livres saints toujours présents à l'esprit et les citent avec complaisance; mais le contraste est trop sensible entre la simplicité énergique et imagée de leurs citations et leur simplicité à eux, trop souvent terne et nue. 1/image, la couleur, le relief, ce n'est pas à la Bible seule assurément que Bossuet les doit : la lecture de la Bible ne suffit pas à faire un poète quand la poésie n'est pas déjà dans la tête et dans le cœur de celui qui s'en inspire. Bossuet était né homme d'imagination puissante : tout s'anime et vit sous sa main. 11 ne cherche pas l'image : elle vient spontanément audevant de lui. « Telle est l'idée qu'on nous donne de l'Église chrétienne sous les apôtres, lorsque le sang de Jésus-Christ
était, pour ainsi dire, encore tout chaud, sa doctrine toute fraiche... L'Écriture se laissait tordre et violenter à qui le voulait.» {Variations.) « La parole est le rets qui prend les âmes, mais on travaille en vain si Dieu ne parle pas : sur votre parole. Seigneur, je jetterai le filet. » Cette simplicité imagée est souvent familière, et cela est biblique encore : il dit, dans une lettre de direction : « Cassez le noyau, vous trouverez la substance. » Dans la polémique, il se souvient que les Pères n'ont pas dédaigné de se servir au besoin, contre les adversaires de la foi, de l'ironie souvent triviale, et il ne craint pas de les imiter: « Voilà ce que c'est que d'être réformés de la façon d'un cordonnier!» [Variations.) Peu lui importe que le mot soit noble, pourvu qu'il soit expressif et juste : « Mourir ou vaincre, c'est ce qui fait des soldats déterminés qui ne démordent jamais. » Cette simplicité, sublime tour à tour et familière, c'est à la source de l'antiquité chrétienne qu'il la puise.
Si l'on en croit Nisard, Bossuet est nourri de la moelle des deux antiquités. Mais il faut s'entendre. Bossuet ne fut jamais, au même degré que Fénelon, un adorateur de l'antiquité païenne et classique. Il trouvait un « grand creux » dans toutes ces fictions dont s'enchantait l'imagination de l'auteur du Télémaque. En particulier, il était, à coup sûr, moins grec que latin. S'il lut les Pères grecs, il lut moins Platon et Démos thène. Mais le génie latin, tout oratoire, l'attirait par son air de grandeur, et peut-être aussi par sa conformité au génie de notre civilisation et de notre langue.
C'est de la connaissance approfondie du latin et de Tusage excellent qu'il en sait faire, que découle chez Bossuet ce français neuf, plein, substantiel, dans le sens de la racine, et original; et ce n'est pas seulement dans le détail de l'expression, de la locution et du mot que cette sève de littérature latine se fait sentir, c'est dans l'ampleur des tours, dans la forme des mouvements et des liaisons, dans le joint des phrases et comme dans le geste *.
C'est aussi dans le goût pour les généralités morales et dans la tendance familière à les condenser en maximes. Nous avons déjà recueilli nombre de maximes énergiquement brèves, jusque dans les ouvrages de piété. II suffit de parcourir la PoiUique tirée de l'Écriture sainte et l'Histoire des variations, pour en glaner bien d'autres, saisissantes ou pénétrantes, dont la marque et, pour ainsi dire, la frappe, est toute romaine, si l'esprit en est tout chrétien :