‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 14 sur 178 · Saiate-Beuve, Nouveaux Lundis, t. II · texte numérisé non relu

Saiate-Beuve, Nouveaux Lundis, t. II

C'est la plus f;rande de toutes les faiblesses que de craiudre de paraître trop faible... Les bonnes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut jamais plier, casse tout à coup... Dans la plupart des affaires, ce n^est pas tant la chose que la conséquence qui est à craindre : qui n'entend pas cela, n'entend rien... La justice rendue à demi n'est qu'une injustice éclairée, et elle n'en est que plus dangereuse. Il n'y a rien qui se découvre plus tôt que les mauyaises linesses. {Poliiique.) Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu... Ceux qui vantent le plus leur vertu et la pureté de leur vie sont ordinairement les plus corrompus... Ce n'est que les idées nettes qui produisent la brièveté... En voulant tout sauver, on perd tout... Le plus grand outrage qu'on puisse faire k la vérité est de la connaître et en même temps de l'abandonner ou de l'affaiblir. [Histoire des variations.)

Mais, par ce côlé, nous touchons déjà au génie français et h ce siècle de grands moralistes qui vit naître les Pensées de Pascal el les Maximes de la Rochefoucauld. Y toucher, ce n'est pas s'éloigner du génie latin. On pourrait même dire, sans paradoxe, que, si Bossuet est, dans une large mesure, un génie latin, c'est qu'il est un génie éminemment français et représentatif, plus que tout autre, peut-être, du grand siècle classique. Il y aurait une étude curieuse et assez nouvelle à écrire sur les origines françaises du génie de Bossuet. Mais, pour l'écrire, il faudrait mieux connaître que nous ne les connaissons les lectures françaises qu'il a faites. Elles sont, j'imagine, plus nombreuses et plus décisives qu'on ne le croit d'ordinaire. Par l'admirable discours de réception dont il a été parlé plus haut, on voit que Bossuet est fort au courant non seulement de ce qu'a été et de ce que doit être le rôle de l'Académie, au lendemain de l'histoire de Vaugelas, mais, d'une manière générale, de l'histoire de la langue française. Un écrit précieux, Sur le slfjle et la lecture des écrivains et des Pères de VÉglise, pour former un orateur, adressé au cardinal de Bouillon, alors jeune, est le seul morceau de « critique » profane que nous ayons de Bossuet ; encore est-il destiné à instruire un orateur sacré. li y juge avec équité Balzac, si admiré de son temps, si décrié du nôtre : i< Selon ce que je puis juger par le peu de lectui*es que j'ai fait des livres français, les Œuvres diverses de Balzac peuvent donner quelque idée du style fin et tourné délicatement. Il y a peu de pensées, mais il apprend par là même à donner plusieurs formes à une idée simple. Au reste, il le faut bientôt laisser, car c'est le style du monde le plus vicieux» parce qu'il est le plus affecté et le plus contraint. Mais il parle très proprement, et a enrichi la langue de belles locutions et de phrases très nobles. » On voit que Bossuet avait rédécbi

sur lart d'écrire, qu'il avait étudié les modèles et en avait vu le faible comme le fort. Il loue ensuite les Provinciales de Pascal, la gravité et la grandeur des livres de Port-Royal, mais il observe que le style des écrivains jansénistes « a peu de variété ». On ne sera pas étonné que, parmi les poètes, « la force et la véhémence » de Corneille l'attirent, bien qu'il trouve «plus de justesse et de régularité » chez Racine. C'est qu'il appartient, par ses commencements, à l'époque de Corneille (il avait seize ans quand fut joué Polyeucte) et qu'il a vécu au temps où Racine, Boileau et Louis XIV polissaient, épuraient, énervaient peut-être un peu la langue française. Aussi a-t-il retenu les qualités viriles de Richelieu en y mêlant les qualités harmonieuses du siècle de Louis XIV. C'est son propre génie et son propre style qu'il définissait sans le savoir, dans son Discours à l'Académie, lorsqu'il découvrait dans les ouvrages français de ce temps « la hardiesse qui convient à la liberté mêlée à la retenue, qui est l'effet du jugement et du choix », la « majesté romaine » jointe à la délicatesse attique, mais à une délicatesse qui n'éteint pas « le feu des esprits » et n'affaiblit pas la vigueur du style.

Comment Bossuet combine ces éléments si divers pour en former un style plus admirable encore par son unité que par sa variété, il semble malaisé, et, d'ailleurs, assez peu utile de le dire : c'est en le lisant, en le relisant plutôt, qu'on le sent. Chez lui, comme chez ce Démosthène si bien loué par Fénelon, Fart de l'orateur et de l'écrivain est d'autant plus grand qu'il ne se laisse pas apercevoir. Connait-il môme les procédés de l'art? Nisard se refuse à le croire.

Bossuet est l'écrivain le plus naturel et le plus varié de son temps, parce qu'il ne pense jamais à lui, mais toujours k la chose dont il traite. Or c'est \h le secret du naturel et de la variété. Bossuet ne se montre nulle part avec la même physionomie; il prend, pour ainsi dire, cellerde chaque sujet. Qui'l s'agisse delà vérité religieuse ou de la vérité humaine, il parait toujours saisi, comme malgré lui, de quelque objet qui est hors de lui, et qu'il n'est pas libre de ne pas voir tel qu'il est. De là ces mouvements si naturels, si soudains, si peu attendus à mesure que le voile se lève et lui découvre quelque partie cachée de la vérité. Il n'a pas une forme particulière, un procédé... Jamais écrivain plus élevé n'a fait moins d'efforts pour l'être et n'a su plus facilement descendre. C'est par là qu'il est si varié. Au lieu de donner sa forme aux choses, ce sont toutes les choses tour à tour qui lui donnent la leur.

Bossuet est proprement sans art. Il semble qu'il se soit peint dans un portrait de saint Paul, un des plus beaux qu'il ait tracés : « Son discours, dit-il, bien loin de couler avec cette douceur aj?réablo, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, parait inégal et sans suite à ceux qui

ne Tont pas assez pénélré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. »

C'est aller trop loin : Bossuet n'est pas saint Paul : il connaît Part, mais le grand art, celui qui se subordonne h la vérité pour lui donner une clarté plus intelligible et une vigueur plus persuasive.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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1 . Lecture instructive et pénible. Dans ses Lettres (16 mars 1865), Doudan s'éffaye aux dépens du « terrible » Floquet : u Je dis terrible, parce qu'il écrit si horrible* ment mal que c'est une souffrance de traverser ce style pi'étentieux pour arrivera des faits intéressants. »

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