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Voyez le premier fascicule de Fénelon

COUIIS DE LITTÉRATURE

esprit cultivé et d'une âme généreuse. Jadis l'auleur du Brutus, iormement décidé à découvrir des orateurs jusque dans les temps les pins reculés de la république romaine, recueillait pieusement les plus informes vestiges d'une éloquence encore embryonnaire, et ne craignait pas d'opposer Caton à Lysias. Prenons garde, nous aussi, de pousser la piété patriotique jusqu'à la superstition.

Maturité de la pensée, maturité du style, ces deux conditions sont nécessaires aux yeux de Fénelon pour qu'il y ait éloquence. Une autre condition lui semble plus nécessaire encore, et c'est ici qu'il est le plus fort. Le véritable orateur, pour lui, n'est pas celui qui parle aviec élégance ou avec chaleur, mais celui qui agit et gouverne par la parole*. Quel orateur français avant la Révolution a pu jouer ce rôle actif, ou plutôt quel parleur français a été vraiment orateur? Si nous étions tentés de nous plaindre de ce que peut avoir d'exagéré dans la forme une vue si juste au fond, il nous suffirait, pour pardonner à Fénelon, de relire la page si neuve qu'elle lui a inspirée.

Je suis très persuadé (le la vérité d'une comparaison qu'on a faite : c'esl que, oomme les arbres ont aujourd'hui la même forme et portent les mêmes fruits (ju'ils portaient il y a deux mille ans, les hommes produisent les mêmes pensées. Mais il y a deux choses que je prends la liberté de représenter. Lapreini(';re est que certains climats sont plus heureux que d'autres pour certains tah'nls, comme pour certains fruits. Par exemple, le Languedoc et la Provence produisent des raisins et des figues d'un meilleur goût que la Normandie et ({ue les Pays-Bas. De même les Arcadicns étaient d'un naturel plus propre îiux beaux-arts que les Scythes. Les Siciliens sont encore plus propres à la ïnusj(juequo les Lapons. On voit même que les Athéniens avaient un esprit plus vif et plus 8ul)til que les Béotiens. La seconde chose que je remarque, est que les Grecs avaient une espèce de longue tradition, qui nous manque. lis avaient plus de culture pour l'éloquence que notre nation n'en peut avoir. Chez les Grecs tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole. Dans leur forme de gouvernement, la fortune, la réputation, l'autorité, étaient attachées <\ la persuasion de la multitude. Le peuple était entraîné par les rhéteurs artificieux et véhéments. La parole était le grand ressort en paixeten irucrre. De là viennent tant de harangues qui sont rapportées dans leR histoires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs.

Fénelon s'élève ici jusqu'aux causes générales, bien au-dessus de la querelle des Anciens et des Modernes. Et pourtant c'est

1. Voltaire dira rommo Fénolon : « La grande éloquence n'a guère pa en Franr«> «Hro connue au barreau, parce qu'elle ne conduit pas aux honneur* cotnmo dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd'hui dans Londres, et n'a point pour objot de grands intérêts publics. Il se pourrait bien que le gouvernement d'Athènos. en secondant le climat, eût mis dans la tète de Domosthéneii quel- ((ue chose que l'air de Clamart et de la Grenouillère et le gouvernemeot de Richelieu ne mirent point diins la tète d'Orner Talon et de Jérôme Bignon. »

à propos déployer les grandes voiles de l'éloquence et employer ses plus nobles figures et ses plus beaux ornements? » Il est vrai qu'il s'appuie sur la définition que Cicéron, « plus savant et mieux élevé », donne de l'éloquence, « art de parler avec abondance et avec ornement », et qu'il préfère le de Signis à la quatrième Philippique, avec cette même inintelligence de l'antiquité qui lui fait écrire, à propos de Thucydide : « Le style de l'histoire n'était pas encore formé en ces temps-là. » Au fond,. Cicéron ne pouvait être un Attique sans renoncer à plaire au peuple romain; c'est ce qu'il montre fort bien dans ses discussions avec les Attiques contemporains, imitateurs maladroits des Grecs. Son génie, d'ailleurs, plus ample et abondant que sobre et délicat, ne l'y inclinait point; mais ce génie est essentiellement romain, comme celui de Démosthènes est essentiellement grec; l'un manque parfois de mesure, l'autre semble parfois un peu maigre et sec aux yeux des lecteurs modernes, habitués à une richesse plus ornée. Il est permis même de se demander si Fénelon, ici encore, entraîné par son parti pris d'admiration pour la simplicité toute nue, n'a pas méconnu les conditions nouvelles de l'éloquence. De même qu'il va trop loin lorsqu'il veut imposer aux prédicateurs de son temps la simplicité évangélique des Pères de l'Église, de même il risque de s'égarer et d'égarer les orateurs en leur imposant la simplicité attique, qui semblerait voisine de la sécheresse à un auditoire d'aujourd'hui.

Enfin il faut reconnaître qu'aucune gloire n'a été plus contestée que celle de Cicéron : subie avec mauvaise grâce, deson temps même, par certains puristes, comme Pollion, rabaissée par les partisans d'une éloquence nouvelle, et, pour ainsi dire, révolutionnaire, relevée par Quintilien et son école, elle a mis aux prises, au xvi® siècle, les cicéroniens et les anticicéroniens dans une guerre longue et plaisante. Longtemps après, Jean- Jacques Rousseau ne sera guère que l'écho de Fénelon, quand il écrira dans son Emile (livre IV) : << Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, mon élève dira : «C'est un orateur;» maisen lisant Cicéron, il dira : « C'est un avocat. » On peut accepter une conclusion formulée en ces termes, à condition toutefois que les termes soient bien précisés. Oui, il est certain que Cicéron est trop avocat, môme dans les discours politiques, mais il est certain aussi que, comme avocat, il n'a pas d'égal, et que les plaidoyers civils de Démostiiônes sont inférieurs aux siens. Si l'orateur grec a plus de hauteur, l'orateur latin a plus desou-

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