L.*éloqaencc profane : les orateurs modernes* — Théorie
des cliniatN et de» milieux*
D*une manière générale, et malgré les éloges naïvement prodigués à certains orateurs romains, comme ce Manlius, dont l'éloquence doit être restituée à Tite-Live, c'est Rome qui est sacriQée à la Grèce. L'éloge deDémosthènes tourne en condamnation, non seulement de Gicéron, mais des Latins.
Voilà le bon sensqui parle sans autre ornement que na force. Il rend la vérité sensible a tout le peuple; il le réveille, il le pique, il lui montre l'abime ouvert. Tout est (lit pour le salut commun; aucun mot n'est pour l'orateur. Tout instruit et louche; rien ne brille. Il CHt vrai que les Romains Huivircnt assez Uird l'exemple des Orecs pour cultiver les belles-lettres. Les Romains litaient occupés des lois, de la guerre, de l'agriculture et du commerce d'argent.
Et ce sont les Latins, Virgile, Horace, qui sont appelés à Icnioigncr contre eux-mêmes. A combien plus forte raison Fénelon devait dédaigner >nos orateurs modernes, si déchus même
(les Latins!
Nos avocats n'ont pas autant d'ardeur pour gagner le procf's de la rente d'un piirliculi(T, (|ue les liiéleurs de la (Irèce avaient d'ambition pour s'emparer di; l'autorité suprême dans une république. Un avocat ne perd rien et gagiie iurme de l'argent (!n perdant la cause qu'il plaide. Ksl-il jeune, il se hAte de l)laid(;i' avec élégance pour acquérir quelque réputation, et sans avoir jainaU étudié ni 1(! fond des lois ni les grands mridéles de l'antiquité. A-t-il quelque répiitîiliun établie, il cesse de plaider cl se borne aux consultations, où il a'euriciru. Les avocats 1 ;s plus estimables sont c<;ux qui exposent nettement les fîiits, qui reinoutent av»'o précision à un principe «le droit, et qui répondent aux objections suivant ce principi!. Mais o'i sont r«iux ([ui possèclent le grand art d'enlevOr la persuasion et de remuer les crjuurs de tout un peuple?
Gette condamnation sommaire a été souvent et vivement discutée. A no parl(îr que des avocats, est-ce que, depuis le xvi« siècle, le barreau français ne renfermait que des parleurs cupides ou de froids dialecticiens? Les Pasquier, les Arnauld, les Le-
maître, n'avaient-ils pas fait admirer, en des causes déjà retentissantes, une éloquence rajeunie aux sources antiques? Et n'avait- on pas eu l'avocat académicien Olivier Patru, si logique dans la composition d'un plaidoyer, si châtié dans Texpression? Si Fénelon, successeur de Pellisson à l'Académie, s'était gardé de rappeler, dans son discours de réception, les mémoires écrits en faveur de Fouquet, les seuls plaidoyers français, selon Voltaire, qui rappellent Cicéron, il avait rendu hommage à son éloquence ; il avait été jusqu'à dire, avec beaucoup \ grâce et un peu d'exagération : « Son style noble et 1 semblait à la démarche des divinités fabuleuses qui vui m jusque dans les airs, sans poser les pieds sur la terre. » Et, d'ailleurs, toute l'éloquence française est-elle donc réfugiée au barreau? et peut-on souffrir que Fénelon écrive : « Il ne nous reste guère de monuments d'une forte éloquence, ni nos anciens parlements, ni de nos Étals généraux, ni de assemblées de notables; tout se décide en secret dans le net des princes ou dans quelque négociation parti ainsi notre nation n'est point excitée à faire les mên que les Grecs pour dominer par la parole » ? Il oublie aonc < dès le xv« siècle, l'éloquence parlementaire est née; que « remontrances » parlementaires ont déjà leur signiftcatii leur accent; qu'aux États généraux de 1483, Philippe Pot proclamer la souveraineté du peuple; que l'Hôpital grand homme d'État, et plus encore, un grand honnête h< que du Vair fut un magistrat cicéronien, très digne d sinon d'admiration, dans sa majestueuse gravité; que î n Ménippée s'achève sur la harangue de d'Aubray, si ejoqi ment française? Mais Fénelon pourrait répondre qu'il c naissait point ces premières manifestations d'une éloq encore incertaine, ou que, les connaissant, il n'a pas jugéi • les méritassent d'être comparées aux œuvres des g teurs de la Grèce ou même de Rome ; et peut-ê luiaii
pas tout à fait tort. Les avocats du xv!** siècle et e C( <
XVII® restaient encore les prisonniers d'une éruaiuou que ; Patru, un nom plus qu'un auteur, selon le j: j
Beuve, était grammairien et critique avant tout; i < ;e de Pellisson était une éloquence écrite, bientôt ref . Jfour
nos anciens orateurs parlementaires, lequel d'en < a exercé une influence décisive sur les destinées de son pays? jL.ui-même, l'Hôpital, en dépit de ses discours aux États généraux d'Orléans et de Saint-Germain-en-Laye, a laissé surtout» le souvenir d'un
28 COUUS DE LITTERATURE
esprit cullivé ot (Viineâme f^onéreuse. Jadis Tailleur du Brutui^, iormoment d(kidé à docoiivrir des orateurs jusque dans les temps les pins reculés de la république romaine, recueillait pieusement les plus informes vestiges d'une éloquence encore embryonnaire, et ne craignait pas d'opposer Galon à Lysias. Prônons garde, nous aussi, de pousser la piété patriotique jusqu'à la superstition.
Maturité de la pensée, maturité du style, ces deux conditions sont nécessaires aux yeux de Fénelon pourqu'ily aitéloquence. Une autre condition lui semble plus nécessaire encore, et c'est ici (ju'il est le plus fort. Le véritable orateur, pour lui, n'est pas celui qui parle avec élégance ou avec chaleur, mais celui qui agit et gouverne par la parole*. Quel orateur français avant la Révolution a pu jouer ce rôle actif, ou plulôt quel parleur français a été vraiment orateur? Si nous étions tentés de nous plaindre de ce que peut avoir d'exagéré dans la forme une vue si juste au fond, il nous suffirait, pour pardonner à Fénelon, de relire la page si neuve qu'elle lui a inspirée.
Jo suis ln».s persuadé do la véiitf'» d'une comparaison qu'on a faito : c'est f}uo, comme !<;« arbres oui aujourd'hui la niènie forme et portent les mrmcs fruilH qu'ils portaient il y a deux mille ans, les hommes produis(>nt les mèmcH pensées. Mais il y a deux choses (jue je prends la liberté do représenter. La preinièn; est (ju(i certains climat» sont plus heureux que d'autres pour certains laUinls, comme pour certains fruits. Par exemple, le Languedoc et la rroveiici» produisent des raisins cl des figues d'un meilleur goùl que la Normandie et (jue l<îs Pays-IJas. De même les Arcadiens étaient d'un naturel plus propre aux b(^aiix-arls que les Scythes. Les Siciliens sont encore plus propres à la musique, (jue les Lapons. On voit même que les Athéniens avaient un esprit plus vif et jdiis subtil que les Béotiens. La seconde chose que je remarque, est (jue les (rrecs avaient une fîspèce de longue tradition, qui nous niiinque. Jls avaient plus de culture pour l'éloquence que notre naUon n'en peut avoir. (Ihoz les (rrecs tout dé))endait du peuple, et le peuple dépemlait de la parole. Dans leur forme de Rouvornement, la fortune, la réputation, l'autorité, étaient attachées à la persuasion de la multitude. Le peuple était entraîné par les rhéteurs artinci(îux et véhéments. La j)aroIe éUiitlcj^rand ressort en paixeteD iiu(ivv(\ \U) là vienn(uit tant de harant,'ues «jui sont raj)portées dans les histoires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs.
Fénelon s'élève ici jusqu'aux causes générales, bien au-dessus (le la querelle des Anciens et des Modernes. Kt pourtant c'esl
I. Voltaire dira rommo Féiiflor» ; « La prrando éloquence n'a guère pa en 1''ran(M> ('>tro ronniio an barreau, parcn qu'elle ne conduit pns aui honneurs comme <iaiis Athi^nos, dans Home, et romme aujourd'hui dans Londroi, et n'a jjoint i)our obj^t de ^»rands intérêts publics. Il se |iourrait bii'n que le {|;ouvememcnt (rAtliéii<>s. en secondant lo climat, eût mis dans la tête de Oemosthènos quel- <|ue chosn que Pair de Olamart et de la (irnnouiUèrc et lo gouvernement de Richelieu ne mirent point dans la tète d'Omor Talon et di* Jén^nie Bignon. »
LETTRE A LACAOKMIE cette querelle qui lui fournit son point de dùparl. Perrai lait fîcrii.', dans le Siède de Louii U Grand :
A tormer
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ils comme
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rie. corps
LaNMuM
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lesmémmefforl»
Son tire
uable, eloeltetor
e aisée
Donlellcprodiii
l,mt;nes
Btpoi
1 épnlurîi'.
Et il Tavait répété dans son Parallilu : v La Nature est immuable et toujours la même dans ses productions; et comme elle donne tous les ans une certaine quantité d'excellents vins, parmi un 1res grand nombre de vins médiocres et de vins fai- . blés, elle forme aussi, dans tous les temps, un cerlaiii nombre d'excellents génies parmi la foule des esprits communs et ordinaires. » Kn l'accordant à Perrault, par une concession de pure forme, Fénelon s'attache à montrer qu'elle-m^me cette toutepuissance de la Nature est réglée par certaines lois, et il s'empare de la tbéorie des climats, déjà esquissée par Kontenelle, cet autre partisan des Modernes, et il la retourne contre eux, et il la fortide en y ajoutant ce qn'on peut appeler la théorie des milieux. Si l'influence du climat n'est pas si absolument déterminante que le croit Fénelon, celle du milieu moral, surtout lorsqu'il s'agit de l'éloquence, a une valeur prépondérante, et tout le début de ce chapitre, si nouveiiu à bien des égards, pourrait s'intituler ; De l'éloquence ilans ses ruppoiis avec les ingtitulions et (es mœurs.
l,*éIoqneiice sacréd — Les Pères.
Ce même Perrault ne craignait pas de préférer les prédicateurs du XVI]' siècle aux orateurs anciens. •' Les ouvrages de nos excellents orateurs, disait-il, sont presque partout de la mémo force que le sont les ouvrages des anciens dans les endroits les plus beaux, les plus fort^ et les plus éloquents, h L'avis de Perrault ne pouvait être l'aris de Fénelon, car, dans les Dialogues sur l'élogueuce, celui-ci s'était déjà déclaré le champion un peu absolu de l'éloquence évangélique des Pères', Il sera plus absolu encore daua la Lettre, et les défauts qu'il
reconnaissail <lans les Dtaloyiies, il les voilera ici on les excusera.
Je W! puis me résoudre à finir cet article sans dire un mol de l^éloqucnce dos Pères. Certaines personnes éclairées ne leur font pas une exacte justice. On en ju^'e par quelque métaphore dure do Tertullien, par quelque période (Miflée de saint Cyprien, par quelque endroit obscur de saint AmbroiBe, par quelque antithèse subtile et rimée de saint Aup^ustin, par quelque Jeu de mots de saint Pierre ChrysoloRue. Mais il faut avoir égard au «oiU dépravé dex tem|)s où les Pères ont vécu. Le goiU commençait ^ segftlerà Rome peu de temps après c(dui d'Aujçustc. Juvénal a moins d<î délicafesse qu'IIornce. .Séui*- ({ue le Tra^Mifue et Lucainont une enflure choquante. Rome tombait; les études crAlhènes mêmes étalent déchues (|uand saint Basile et saint Grégoire de Naziaiize y allèrent. Les raffinements d'esprit avaient prévalu. Les Pères, instruils par les mauvais rhéteurs de leur temps, étaient entraînés dans le prpjuj^'é universel. C'est à quoi hîs jjens sapes mémcîs ne résistent presque Jamaifl. on ne croyait pas qu'il fût permis de parler d'une façon simple et iwiiurelle. Le montle était, pour la parole, dans l'état où il serait pour les habits si personne n'osait paraître» vêtu d'une belle élotTe, sans la charger de la pluH épaisse brorlerie. Suivant celle mode, il ne fallait point parler, il fallait déclamer. Mais si on vent avoir la patience d'examiner les écrits <le8 Pères, on y verra des choses d'un prand prix. Saint Cyprien a une ma<i^nanimilé.ct une vêliéinencequi ressfîmbhîh (M*lle de Démosthènes. On trouve dans saint Cbrysosloine un jup(nn(>nl exciuis, des images nobles, une morale sensible et nini:ibl(\ Saint Augustin est tout enst.'mblo sublime et popubiin;; il remonte aux l)lus hauts principes par les tours les i>lus familiers : il interroge; il se fait iiiterro^^cr; il répond. C'est une cinversation (>ntre lui et son auditeur; les comparaisons viennent à projtos dissipiT tous les dout(>s; nous l'avons vu préréd(Mnment descendre jus(|u'aux dernières grossièretés de la populace pour \si redress(;r. Saint Hernard a été un prodijje dans un siècbî barbare. On trouve en lui de la dêlicalcîsse, de l'élévation, du tour, d(; la tendresse et de la véliémcne(>. On r;sl étonné d<! tout ce (|u'il y a de beau et de grand dans les l'ères, (|uand ou rounaît les siècles où ils ont érrit. On |>.'irdnnne h Mctutaigno des ex)M'essions gasconnes, (;t à Marol un vieux lan;;age : pourquoi ne veut-on point passer aux Pèri's l'enflure d(; leur temps, avec bupielle on trouvoruit des vérités préci(uises, et exprimées par les traits les jilus forts?
Qu'iinporle (l'aillciirs an fond la piirotc du f^oftt, si les inlerj)r(H<'s (1(5 la parole do Dieu « ne doivent parlerqu'en apôtres»? Kinoiivoir, crnivertir, voilà l'i'ssenliel d<î leur tnclie, ou plutôt voilà l(îur iiidu) tout enlièn*. Saint Augustin pleure avec les hahilants d'IIippone, et, d(\s lors, il csl sAr du sucrés; et c'est on oiihîvant les coMirs dos Iiabilants do (josaroe (|u'il les détacha d(;s routuinos harhan^s : « Je ne crus avenir rien gagné pendant (pu; je n'enlondis i\uo leurs acclamations : mais y't's/j*^rai quand je 1rs vis pU'urvr. Les acclanialions montraient que je les avais instruits, et (juo mon discours leur faisail plaisir, mais leurs larmes marf/iuTnif qulU étaient chanm^s, » C'est de saint Augustin (pi'il faut a[)i)rondro « les règles d'une éloquence se-
rieuse elerOcace ». — «Le véciLable oraleur n'orne son lUscnurs que de vérités lumineuses, que de sentimenla nobles, que d'eipressions fortes et proportionnées à ce qu'il làcliB d'inspirtr; il pense, il sent, et la parole suil. « Il ne dt^peml point des paroles, dit saint Augustin; mais les paroles dépendent de lui. »
Préa de trente ans se sont écoulés entre les Dialogues sur ViloqufMe et la Lettre ù l'Aradéiaie. La doelrine sur la prédication chrétienne reste pourtant la même. C'est qu'elle n'est point particulière k Fénelon. (tossuet, l'avaitdèjji exposée avec beaucoup de Torce, et, avant Bossuet un autre (rrand é?éque, dout l'éloquence onctueuse devait plaire à Féuelon, mais qui parfois peut-éti'e eût été trop tieuri à son f^ré, saint François de V Sales, avait écrit r " Il y a une autre sorte de délectation, qui ne Jépend pas de l'enseigner et émouvoir. C'est uji certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencement de traits, de paroles, bref, qui dépend entièiement de l'artidce; et quant d celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux oralsurs du monde, aux cliarlatans et courtisans qui s'j' amusent. Ils ne prêchent pas Jêaus-Clirist crucifié, mais ils se prêchent eux-mêmes, n Il est vrai que saint François de Sales n'interdit pas de mêler quelques souvenirs profanes aux commentaires des textes sacrés; mais " il s'en faut servir comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement réveiller l'appétit ". Toujours le ministre de l'Évangile doit .1 parler afTectionnêmeut et dévotement, simplement et candidement ", sans préoccupation prorane, car « te souverain artifice est de n'avoir point d'artifice > ». La doctrine de Bossuet et de Fénelon n'est-elle pas tout entière contenue dans ce mot?
Ce qui est particulier à Fénelon, c'est l'accent dont sont animées ses critiques, assez semblable.s, dans la Lettre, aux critiques des Dialogues. Avec quelques précautions, mais aussi avec franchise, il observe que les ministres de la parole de Dieu H ne sont pas tous également humbles et délacbés », et il ne craint pas d'y insister : n lie jeunes gens sans réputation se hâtent de prêcher ; le public s'imagine voir qu'ils cherclieot moins la gloire de Dieu que la leur, et qu'ils sont plus occupé» de leur fortune que du salut des âmes. Ils parlent en orateurs
I. UltfB ri l'.ir.'h.'ïèiiup de BwrgDs îur b vrin^ irnitii-^rt do pr<^cli(r.
.32 COURS DE LITTKRATURE
hrillanls plutiM qu'en ministres de Jésus-Christ et en dispensatours de ses mystères. Ce n'est point avec celte ostentation de paroles que saint Pierre annonçait Jésus crucifié, dans ses sermons qui convertissaient tant de milliers d'hommes. » Otons le nom de saint Pierre, nous avons, à peu de chose près, en substance, le panégyrique de saint Paul. Ici, d'ailleurs, comme dans ce panéf,'yrique, comme dans ses propres Dialogues, Fénelon oppose sans cesse à la rhétorique des prédicateurs contemporains Téloquence grave et simple des Pères de rKglise, dont il reconnaît les défauts, mais qui ont agi plus (încore ([u'ils n'ont parlé : « Si saint Augustin eAt affaibli son discours par les ornements affectés du genre fleuri, il ne serait jamais parvenu à corriger les peuples d'Ilippone et de Césarée. » C'est à ce genre fleuri qu'il en veut surtout : « Que pourrait-on croire d'un prédicateur qui viendrait montrer aux pécheurs le jugement de Dieu pendant sur leurs tètes, et Venfor ouvert sous leurs pieds, avec les jeux de mots les plus affectés?... Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements alTeclés. » Qu'on le remarque : deux phrases si voisines Tune de l'autre se terminent par le même mot caractéristique. C'est que, par-dessus tout, l'affectation l'ait horreur 'i Fénelon : pour la combattre et l'écraser, il fait appel, non seulement aux Pères, mais aux écrivains de l'antiquité profane, aux orateurs cornnio Démosthônes, comme les Romains eux-mêmes, et il s'écrie avec amertume : « Faut-il que les hommes chargés de parler en apcMres recueillent avec lant d'affectation les fleurs qu(^ Démosthènes, Manlius et IJrutus ont foulées aux pieds? Faut-il croire que les minisires évangéliques sont moins sérieusement louches du salut éternel des peuples, que Démosthènes ne l'était de la liberté de sa patrie, que Manlius n'avait d'arnhition |)()ur séduire la multitude, que Brutus n'avait décourage pour aimer nneux la mort qu'une vie due au tyran? »
C'est ce (ju'avait écrit la Hruyère dans son chapitre de la Chaire; c/estce ([ue dira bientôt Massillon dans son Sermon sur la parole (k Dieu. Seulement, la Rruyère est un satirique et peut se pernuitlre des hardiesses interdites à un évoque; Massillon n'a pas assez le goiH de la simplirité sobre pour être vivement touché (l(îs abus du l'esprit et du style fleuri. Au contraire, ce qui donne aux critiques de Fénelon un accent personne! et pénéliant, c'<'st la sincérité profonde d'un esprit aussi vraiment anlique([ue vraiment chrétien, qui associe aux Pères Platon et
Longin, leurs devanciers, et réunit les deux traditions dans une doctrine commune : l'éloquence est Tart de prouver la vérité. C'est dans cette double antiquité, païenne et chrétienne, qu'il cherche et trouve son idéal. Voilà pourquoi il montre un si injuste dédain de l'éloquence sacrée au xvu® siècle ; voilà pourquoi il ne nomme même pas Bossuet et Bourdaloue, si f^^^^ au-dessus pourtant des mauvais prédicateurs qu'il raille, gnes d'être comparés aux Pères de l'Église, si bien loués ] Bruyère. Bien qu'il eût parfois « le fiel de la colombe », on refuse à croire que, seule, une rancune me line t d'un silence aussi étonnant. Il n'avait, d'ailleu ai d'envouloiràBourdaloue, qu'il avait autref< p i (
les Dialogues, mais dont il venait de vanier la « p dans le Mémoire sur les occupations de V Académie, L'oui » voulu, on n'en saurait douter; mais il vaut mieux Tatt à une raison générale qu'à des motifs personnels. Bien début de ce chapitre, Fénelon se défende « de Vouloir pr en général le génie des anciens orateurs à celui des mode le chapitre entier n'est pourtant qu'une antithèse ] 'p entre les deux éloquences, comme le livre tout ei r r qu'un plaidoyer indirect en faveur des anciens, seuls vrai éloquents, parce que seuls ils sont vraiment simples, i là le côté faible et systématique de la thèse. Combien e été plus solide si Fénelon l'avait appuyée d'exemples • à deux grands orateurs pour qui la postérité avait c< déjà, si à la médiocrité des uns il avait opposé les hî lités des autres, et fait voir que, lui aussi, son siècle avi ^ ainsi dire, ses anciens, ses orateurs classiques, ses mottei» mâle et simple éloquence I
L'idéal platonicien et fénelonien dans le « Pi
de rhétorique »•
Quidquid est in Platone, vivit in Augustino, Tout Platon revit en Augustin. Le lecteur des Dialogues sur Véloquence p< ait le soupçonner déjà. Ces dialogues, tout chrétiens parle i liment, sont tout platoniciens par l'idée générale. 1 y < appelé « le plus éloquent écrivain de l'antiquité». ( y anaJ; ie Gorgias et le Phédon, et c'est au Gorgias que 1 lée i
3'é cours de littérature
(les Dialogues est empruntée. Platon a montré que Tart est grossier et méprisable dès qu'il paraît; Platon dit qu'un discours n'est éloquent qu'autant qu'il agit dans Tàme de l'auditeur; Platon pour la théorie, Démosthènes pour l'exemple, sont les grands maîtres avec les Pères. Aristote non seulement ne lui est pas égalé, mais est mis môme au-dessous de l^ongin. Sa Rhétorique, « quoique très belle, a beaucoup de préceptes secs et plus curieux qu'utiles dans la pratique », tandis que Longin joint aux préceptes « beaucoup d'exemples qui les rendent sensibles». Fénelon suivait ici les s(îiitimeiits comme la traduction de Boileau. Au contraire. Voltaire comprendra, aimera plus Aristote que Boileau ; « Aristote, dira-t-il, fit voir que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous les artS; il creusa les sources de l'éloquence*...» C'est que Voltaire voit surtout les règles de l'art, et que Fénelon cherche surtout les sources de l'inspiration. Ni l'un ni l'autre peut-être ne comprend vraiment Aristote. Mais Fénelon, qui, en tout ce chapitre, se place exclusivement, trop exclusivement, au point de vue moral (c'est ici, comme ailleurs, sa grandeur et sa faiblesse), « platonise » avec aisance.
Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'o«t qu'un art frivole, d<>nl un déclamaleur se sert pour iin))()8cr à la faible ima^'inaliun de la niuUiUKh», (!l i)our Irafujuer d(; la parole: c'est un art très srrieux, qui est <leslinô à iiislruir»', à rôprinier les passions, à corridor les mœurs, à soutenir los lois, à diriger les délilx^rations |)ul)li(iues, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamaleur f(îrait d'etïorls pour m'éhlouir par les presligeii di; sou discours, plus je me révolterais contre sa vanité : son eniprcssemenl pour fainî aduiin;r son esprit me paraîtrait le rendre indigne de toute îidmiralion. Je (hcrcht! un homme sérieux, qui me |)arlo pour moi et non pour lui ; (jui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. I/homme di^ne d'être écouté est celui (]ui ne s(^serl de la))arole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable ([u'un ])arleur de métier, qui fait d(î siîs paroles ce (ju'uu charlalan fait de ses remè(i(»s. Je prends pour jup;s d(; celt<î quesliou l(;s i)aïeua mêmes. Platon ïui permet dans sa lièpublique aucum; musi(jue av(;c les tons efféminés des Lydiena. Les Lacédémoniens excluaient de la hnir tous les instruments trop composés, qui pouvaient amollir l(;s cœurs. I/harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreilh? n'est qu'un amuBCment de pMis faibbîs et oisifs; elle est indifjne d'une république bien policée. Klle n'est bonne qu'autant ([Ufî les sons y C(mvienncnt au sens des parole», et que l<;s parobîs y inspirent des senliments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres b(;aux-art8 doivent avoir le même but. L'éloquence doit, sans doule, entrer dans h\ mêm«; dessein. Le; plaisir n'y doit être mêlé qu»* pour faire le contrepoids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable.
\. Dictionnaire phifosophifjuf, art. Ki.oyt.'KNCK.
C'est de la ptiilosopiiie plus que de la critique; c'est aussi, Tersiafln, del'ulopLe : Fénelonnese souvient plus ici iaGorgias, mais de la République, et les chimères naïvement vertueuses du Télémaque revivent en de telles pages dont on ne sait s'il faut admirer l'élévation ou railler la candeur. Mais'on ne sourit que par intervalles, ot La pensée se maintient d'ordinaire à une telle haule'ur qu'on croît lire un Platon chrétien. Il est vrai que Platon, dans le Ùorgias, semble parfois nier qu'il y ail nn art da la rhétorique; mais le Gorghis est avant tout un dialogue de réfutation et de polémique, une protestation contre la rhétorique des sophiiitea. Est-ce à dire qu'on n'en puisse dégager aucune loi générale de l'éloquence? Mais qu'est-ce que le Goi'gias, sinon un eaamen de la rhétorique, considérée dans ses rapports avec la scienue, la morale, la politique et la religion? Longtemps après Platon, Pascal affirmera de même qu'on ne peut réunir en système rigoureux les différents moyens de persuader, ce qui ue l'empêchera pas d'en énuraérer quelquesuns, et de croire à. l'existence d'un art de la parole. Comme Pascal, Socrate raillera seulement l'éloquence « qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots » ; comme Pascal, il aurait pu écrire: u La vraie éloquence se moque de l'éloquence, n Mais, plus que l'auteur des Pensées, il croyait à l'efficacité d'une théorie de l'art oratoire. Seulement, celte théorie était tout idéale. Ce que Platon opposait à la rhétorique, non seulement telle qu'elle était enseignée par les sophistes, mai» telle qu'elle est praticable dans la l'éalilé, c'est bien une rhétorique idéale, fondée sur la dialectique, sur l'élude de la vérité ■et du cœur humain, la rhétorique du philosophe, qui l'emploie dans sa prédication morale et qui en userait peut-être dans le gouvernement de la société, si le bonheur des hommes vou^ lait qu'il en fût chargé. Celte rhétorique apparaît plus clairement dans le Phùdre, où la discussion n'occupe qu'une place secondaire. Le Gorgias donne la méthode pratique, le Phèdre donne des définitions et des lois: point d'art de la parole sans la possession de la vérité, c'est-à-dire de la philosophie. Si la rhétorique est a l'art de conduire les Ames », Périclès la connut à fond, lui qui, disciple d'Anaxagore, apprit ù connaître l'itme et h l'amener à la vertu par la persuasion des sages discours. 11 n'y a de vraiment sérieux que les discours dialectiques, prononcés pour l'instruction des auditeurs, écrits dans leui âmes, ayant pour sujet le juste, le beau et le bon. Qu'on lise le Pivjet de rhétorique, après avoir relu ces Di
lïialo- j
36 COLUS DE LITTÉRATURE
gués, on verra que le point de vue n'a pas changé, non seulement en ce qui concerne le but de l'éloquence (l'orateur homme de bien et philosophe, artisan de vérité et de vertu), mais en ce qui concerne aussi la méthode.
Il remonte d'abord au premier princii)e sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son vrai point de vue, il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours.
Féaclou et Buffoii.
Mais cette théorie est aussi, semble-t-il, celle de Buffon. Les deux ouvrages de Fénelon et de BulFon sont, à proprement parler, des ouvrages académiques; ils sont du moins, tous deux, destinés à l'Académie; mais dans un discours où la convention et la tradition des solennités académiques tiennent forcément une si large place, DulFon se sentait moins libre que Fénelon dans une lettre-traité, où il pouvait s'étendre et s'épancher il l'aise. Par suite, certains passages du discours académique de Buffon sonnent faux et sentent la déclamation; au contraire, l'accent de Fénelon, presque partout, est sincèrement ému ; son enthousiasme pour les anciens n'est pas de commande. Pourtant, si Bufîon çà et là s'échaufîe à froid et accable ses collègues d'éloges outrés, Fénelon, vers la (in de sa lettre, manque de franchise, déploie une habileté infinie pour éluder la question véritable, s'efforce de contenter également les partisans des anciens et ceux des modernes. C'est surtout au point de vue de la composition que Fénelon l'emporte sur Buffon; il était naturel que la Lettre à l'Académie eftt l'avantage de la régularité et (le l'ampleur; mais dans un cadre étroit, le discours (le Bulfon oùL pu éUe plus Jiarmonieux. Tandis que les divisions de la Lettre, sinon ses conclusions, sont très neltes, on cherche en vain à retrouver dans la suite du Discour^i le développement lo^'ique de la division indiquée d'abord: « Le style est l'ordre cl le mouvement qu'on met dans ses pensées. »
La néoessilé de l'ordre (;t du mouvement dans le style préoc rup<î aussi Fénelon. Il érrit : «Tout le discours est un; il se
réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés » ; et Buffon ; « Tout sujet est un, et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. « — « Un ouvrage n'a un véritable ordre, dit Fénelon, que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout... Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière. » — « Pour bien écrire, dit Buffon, il faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement Tordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue dont chaque point représente une idée. » Les pensées et parfois les expressions sont identiques. On peut juger seulement que la théorie de l'ordre a plus de majesté chez Buffon. Fénelon dit bien avec l'accent le plus sincère : « Quiconque ne sent pas la beauté et la force de cette unité et de cet ordre n'a encore rien vu au grand jour; il n'a vu que des ombres dans la caverne de Platon... L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. » Mais l'image par laquelle il éclaire sa pensée manque tout au moins de largeur : « Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'œil l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales et en symétrie. » Combien plus haute et aussi plus juste est la comparaison que Buffon emprunte au spectacle de la nature ! En revanche, Fénelon accorde au « mouvement » une attention moins dédaigneuse. S'appuyant sur l'opinion de Platon et de Cicéron, il affirme , que « toute la force de la parole ne doit tendre qu'à mouvoir les ressorts cachés que la nature amis dans le cœur des hommes... Tout discours qui vous laissera froid, qui ne fera qu'amuser votre esprit, et qui ne remuera pas vos entrailles, votre cœur, quelque beau qu'il paraisse, ne sera point éloquent. » — « Il ne suffit pas, répétera Buffon, de frapper l'oreille et d'occuper les yeux ; il faut agir sur l'àme et toucher le cœur en parlant à l'esprit. » Mais Buffon oubliera vite le cœur pour ne songer qu'à i'esprit; Fénelon sait mieux que « la passion est comme l'âme ' de la parole ».
S'inspirant, au fond, des mêmes idées, ils professent le même dédain pour tout style qui ne réalise pas à la fois l'ordre et le mouvement, qui ne parle pas à Tintelligence en touchant le cœur, pour les auteurs qui veulent avoir trop d'esprit et mettre partout des traits saillants. Avec quelle ironie Buffon parle de <( ces étincelles qu'on ne lire que par force en choquant les