‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 166 sur 178 · C. de Litt. — FÉNELON {Lettr, à l'Acad · texte numérisé non relu

C. de Litt. — FÉNELON {Lettr, à l'Acad

:i8 COURS DE LITTERATURE

mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pen- «lant quelques instants que pour nous laisser ensuite] dans les ténèbres! » Mais avant lui Fénelon avait écrit: « Tant (l*éclairs m'éblouissent; je cherche une lumière douce qui soulage mes faibles yeux. » N'est-ce pas là cette lumière toujours égale que souhaite Bulfon, et qui doit, selon lui, faire un corps et se répantire uniformément dans un écrit? Tous deux repoussent le bel esprit et le genre fleuri, mais pour des raisons opposées : Fénelon, par amour de la simplicité; Buffon,de la majesté soutenue. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'est un guide absolument sûr, bien qu'à tous deux on puisse emprunter nombre de préceptes utiles. Au fond, ils n'ont fait que dclinir leur propre goût et donner la théorie de leur propre style. Fénelon a pour idéal, un peu chimérique, l'aimable naïveté des temps primitifs, qu'il s'est oITorcé (le reproduire; Buffon recommande à tous les écrivains sans distinction, môme aux plus légers, la dignité noble, le sérieux profond, l'ordre rigoureux et presque mathématique (ju'il a portés dans une oiuvre de longue haleine. Chacun ne montre, pour ainsi dire, qu'une des faces de l'écrivain; ils se liront avec un double profit, si l'on prend soin de les compléter et de les corriger l'un par l'autre. Fénelon n'en reste pas moins plus près de nous : ce n'est pas Buffon qui eût écrit, traçant le plan d'mie rhétorique nouvelle : « On pourrait faire une agrcUihic imnture des divers caractères des orateurs, de leurs mœurs, (lo leurs goûts et de leurs maximes. 11 faudrait même Icscom- Itarer ensemble, pour donner au lecteur de quoi juger du degré d'excellence de chacun d'entre eux. « Les dernières lignes de ce cha[)ilre ne sont pas moins significatives que les premières. Au début, la criti(|ue historique est entrevue; à la fin, la critique dogmatique est au moins ébranlée, et l'on entrevoit une critique nouvelle, toute relative, presque tout individuelle, relie (jui nait de la comparaison des pays, des caractères, des mœurs.

I.c Projet de Poétique. — Haute Idée que Fénelon se tmU. de la poésie. — La poésie et Tart. — 1/idéal antique*

<( La poésie est plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit. » Ainsi débute le Projet de Poétique, et Fénelon s'at-

tache à rappeler d'abord le rôle religieux et civilisateur de la poésie dès l'origine du genre humain. A la poésie comme à l'éloquence, comme à Fart en général, Fénelon attribue la même valeur, valeur de fond plus que de forme, et assigne le même but, tout moral. En cela, il est philosophe, à la manière d'Aristote, qui jugeait la poésie plus philosophique que l'histoire, parce que la poésie exprime plus que l'histoire ce qui a une valeur générale. Mais il est plus moraliste encore que philosophe, et l'on peut juger encore ici qu'il Test trop, car à tous les genres de poésie et à tous les poètes ne saurait s'appliquer sa définition, si élevée qu'elle soit.

Autant qu'on doit mépriser les mauvais poètes, autant doit-on admirer et chérir un grand poète qui ne fait point de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une vaine gloire, mais qui l'emploie à transporter les hommes en faveur de la sagesse, de la vertu et de la religion.

En revanche, que l'on compare à cette haute idée que Fénelon se fait de la poésie la médiocre estime qu'elle inspirait à Montaigne, on sentira vite le progrès. Qu'on la compare même au jugement que, dans sa Lettre à Santeul (1690), Bossuet portait sur ces productions de la vanité humaine : il trouvait « un grand creux » dans ces fictions, mais il se sentait « forcé de faire grâce au poêle chrétien qui n'en use ainsi que par une espèce de né-^ cessilé ». (( Je n'aime pas beaucoup les fables, » ajoutait-il; et il déclarait avoir quitté depuis longtemps la lecture d'Horace et de Virgile. Qu'eût pensé Fénelon de cette profession de foi littéraire? Mais aussi qifeût pensé Bossuet s'il avait lu ce chapitre tout constellé de citations des poètes païens, chez qui la passion même est glorifiée dans les termes les plus passionnés?

Je suis attendri pour la solitude d'Horace. Les anciens ne se sont pas contentés de peindre simplement d'après nature : ils ont joint la passion à la vé* rite. Homère ne peint point un jeune homme qui va périr dans les combats, sans lui donner des grâces louchantes. C'est une espèce de trahison. Le poète n& vous attendrit avec tant de grâce et de douceur, que pour vous mener au moment fatal où vous voyez tout à coup celui que vous aimez, qui nage dans son sang, et dont les yeux sont fermés par Téternelle nuit... Nous sommes charmés de la douleur que Nisus et Euryale nous coûtent. J'ai vu un jeune prince, À huit ans, saisi de douleur à la vue du péril du petit Joas. Je l'ai vu impatient sur ce que le grand prêtre cachait à Joas son nom et sa naissance. Je l'ai va pleurer amèrement en écoutant ces vers : ■

Ah! miseram Eurydicen ! anima fugiente, vœabat ,* Eurt/dicen toto referebant flumine ripx*.

1. u Eurydice! malheureuse Eurydice! c'est toi qu'appelait sa voix mourante» Et tous les échos de la rive répétaient : « Eurydice! » (Virgilb, Géorgiques, IV,

lemble avoir à cœur d'en corriger les hardiesses trop dange* euses. Est-ce bien le Fénelon du projet d'enrichissement de la angue, qui engage maintenant les réformateurs à ne rien tenter sans l'aveu de la multitude? Pour être atténuée dans la forme, la hardiesse n'en est guère plus inoffensive au fond. Et c'est la tactique habituelle de Fénelon, plus habile que nette. Il attaque d'abord et renverse, puis il feint de concéder le terrain conquis, ou bien, avec une générosité tardive, il déclare épargner, comme nécessaire, ce qu'il vient d'anéantir. Voyez sa vive sortie contre la versification française en général et contre la rime en particulier! « Notre versiQcation perd plus, si je ne me trompe, qu'elle ne gagne par les rimes : elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie... »I1 le démontre ou croit le démontrer; puis, quand il a gratuitement humilié notre poésie, il conclut avec sagesse: « Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes. Sans elles notre versification tomberait... » Et tout ce grand effort aboutit à demander qu'on mette nos poètes « un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et l'harmonie. » Tant de modestie après tant de hauteur, déconcerte le lecteur naïf, qui ne comprend pas bien comment on. peut s'accommoder si aisément d'une versification qu'on dit si radicalement mauvaise, ni comment il peut suffire de « relâcher un peu sur la rime » pour suppléer aux mérites qu'on lui refuse. On a quelquefois accusé Fénelon d'avoir gardé une sorte de rancune personnelle à^la versification française, innocente pourtant de la médiocrité des essais poétiques de sa jeunesse» Lui-même, dans une lettre à Lamotte, a laissé échapper ce demi-aveu : « J'avoue ma mauvaise délicatesse : ce que je fais ici est plutôt ma confession que la censure des vers français ; » mais ce qui suit explique ce mot de « confession » : « Je dois me condamner quand je critique ce qu'il y a de meilleur. » Ce qui le condamne le plus, c'est l'approbation de Lamotte, ce poète sans poésie. Lamotte aussi trouvait dans notre, poésie <c quelques défauts et, surtout dans nos vers alexandrins, une monotonie un peu fatigante » ; mais il n'y découvrait pas de remèdes, et il les demandait à Fénelon, qui ne les lui donnait pas. C'est cependant ce même Lamotte, plus perspicace ce jourlà, qui donnait à Fénelon une leçon involontaire en définissant ce plaisir de la difficulté vaincue que fait naître la rime :

Il inc semble que de cette difficulté môme, quand elle est surmontée, nail

s'interdisant ainsi rintelligence et la jouissance de certaines beautés frappantes et inégales; là, Fauteur du Télémaque, Tutopiste, qui transporte jusque dans la critique littéraire son rêve éternel de vie charapétre et innocente, d'âge d'or renouvelé. Ici, le délicat un peu dédaigneux; là, le critique d'art — car Fénelonen est un et peut-être le seul du xvn° siècle — épris de la nature au point de réclamer l'exacte ressemblance de la poésie et de la peinture avec la réalité qu'elles imitent. Ou plutôt poésie et peinture se confondent, car « la poésie est sans doute une imitation et une peinture » ; mais, dans l'esprit de Fénelon, ce n'est là qu'une métaphore jetée en passant, ce n'est pas le germe d'une théorie comme celle que développera, non sans quelque lourdeur, l'abbé du Bos dans ses Réflexions critiques swr/apoésiee^/a/)cûi^wre(l719), et que contestera Winckelmann» La Lettre à l'Académie n'a rien de commun avec le Laocoon de Lessing; Fénelon ne veut que signaler chez Homère et chez Virgile cet art plus ou moins spontané, plus ou moins réfléchi, de "peindre avec netteté et vivacité le détail et ce qu'il appelle les (c circonstances )>. Gela, c'est la part de la protestation et de la réaction contre les beaux esprits qui affectaient de mépriser la simplicité d'Homère, et c'est ce qui explique tant d'épigrammes contre le bel esprit des modernes, opposé à la naïveté des anciens : elles seraient inexplicables et injustes, en tout cas, si on les croyait dirigées contre le siècle entier, surtout contre cette partie du siècle où Fénelon a commencé d'écrire,, aux côtés d'un Racine, d'un Bossuet, d'une Maintenon; mais,. ne l'oublions pas, il écrit sa Lettre au xviiie siècle, au moment d'un retour offensif du bel esprit naguère vaincu ou plutôt contenu par les Boileau et les la Bruyère; et, dès lors, le « réalisme » apparent de Fénelon apparaît ce qu'il est vraiment : un rappel sincère et utile à la nature méconnue. Ce qui n'est pas affaire d'occasion ni de polémique, ce qui est bien à Fénelon, c'est son goût ému et curieux des choses de l'art : il cite Raphaël et Titien; il cite aussi Téniers, que le grand siècle estimait peu, à l'exemple du grand roi; il le cite non loin d'Homère; à force de haïr les faux brillants du bel esprit, il en vient à aimer jusqu'à la simplicité triviale; mais ses préférences naturelles étaient, j'imagine, pour Raphaël et Poussin, môme pour Mignard, qu'il visitait souvent à Versailles. Ce qui est bas lui répugnait plus encore que ce qui est forcé, car il ne concevait pas de beauté qui ne parlât pas au cœur, qui ne fût animée, colorée, achevée par le sentiment.

COURS DE LITTKRATURE

Notre langue un peu sèche, et sans inversions, Peut-elle subjuguer les autres nations?

Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse ; Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce? 'Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté, Et ne péchons-nous pas par l'uniformité?

Cette langue a perdu peu à peu une foule d'expressions énergiques, « et cette perte a un peu affaibli notre poésie * ». De plus, « il n'y a point de langue dans laquelle la versification ait plus d'entraves... C'est presque toujours la rime qui amène les vers faibles, inutiles ou rampants, avant ou après les beaux vers. Cet inconvénient attaché à la rime a fait naître plus d'une fois la proposition de la bannir; mais il est plus beau de vaincre une difficulté que de s'en défaire. La rime est nécessaire cl la poésie française par la nature de notre langue, et est consacrée à jamais par les ouvrages de nos grands hommes *. « C'est conclure pacifiquement, comme Fénelon, mais après une guerre d'épigrammes, où l'on n'est pas trop surpris de voir faire appel à l'empereur de Chine pour condamner les chinois séries de la versification française :

Dis-nous si ce grand art dont nous sommes épris Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris. Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure Qui veut qu'avec six pieds d'une égale mesure, De doux alexandrins côte à cote marchants. L'un serve pour la rime et l'autre pour le sens 8?

Mais si un Voltaire a l'esprit trop critique pour ne pas sentir et marquer les défauts des meilleures choses, il Ta trop sensé aussi pour n'en pas apercevoir les avantages. Dans le Discours sur la tragédie, qui précède Brutus, il se dit effrayé par la sévérité de notre poésie et l'esclavage de la rime.

Un poète est un homme libre qui asservit sa langue à son génie ; le Français c^t un esclave de la rime, obligé de faire quelquefois 'quatre vert pour exprimer une pensée qu'un Anglais peut rendre en une seole ligne. L'Ân^Ali dit tout ce qu'il veut, le Français dit tout ce qu'il peut; l'un court dant une carrière vaste, et l'autre marche avec des entraves dans un chemin gUssantet étroit.

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