Lettre à M. P...., 15 avril
i. Remarques sur Médée, ï, iv, et sur Sertorius, II, i.
3. Épître au roi de la Chine, 1771. Il a écrit aussi, dans la préface d^Œdipe: « Quiconque se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la Tincn est un fou; mais relui qui tire du fond de ces obstacles mêmes, des betiit<te <|ti plaisent à tout le monde, est un homme très sage et presque unique. »
C'est, il est vrai, à un Anglais, milord Bolingbroke, qu'il s'adresse, et il s'empresse d'ajouter que la rime est essentielle à la poésie française ; il observe qu'elle fait plaisir, même au théâtre : « Un bon mot en vers en est retenu plus aisément; les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants envers qu'en prose. » C'est le goût voltairien qui servit de règle aux encyclopédistes, et il est curieux de remarquer que c'est dans les rangs des encyclopédistes que notre versification trouva ses défenseurs les plus convaincus, sinon toujours les plus persuasifs. Condillac, dans son Art d'écrire; le chevalier de Jaucourt, dans les articles Prose et Vers français; d'Alembert, à l'article Goût, sont de ces avocats bien intentionnés*. Celui-ci dans le plaisir que cause le vers découvre deux plaisirs combinés, l'un naturel, essentiel au vers, tenant à une harmonie intime à laquelle tous les peuples sont sensibles, l'autre artificiel et d'opinion, qui n'est pas le même pour tous les peuples, parce que chacun a une versification particulière. A l'harmonie la raison même est quelquefois contrainte de faire de légers sacrifices, et d'Alembert plaint ceux que cette harmonie laisserait insensibles. Un autre encyclopédiste, Marmontel, qui d'abord avait attaqué la rime, quelques années plus tard convertissait son réquisitoire en plaidoyer 2 :
« Peut-on ne pas regarder le travail bizarre de rimer, nous dit Tabbé du Bos, comme la plus basse des fonctions de la mécanique de la poésie? » Ce mécanisme de la parole doit paraître bas et puéril à un observateur austère, qui ne compte pour rien le charme de l'expression ; mais pour Thomme doué d'un organe sensible et d'un goût délicat, cette mécanique a son prix. La rime peut causer trois sortes de plaisirs. L'un est relatif à Torgane : c'est le sentiment de la consonance. Mais la rime n'intéresse pas seulement l'oreille ; elle soulage, elle aide la mémoire ; et si c'est un plaisir pour l'esprit de se retracer fidèlement et sans peine les idées, qui lui sont chères, tout ce qui rend léger et facile ce travail de la réminiscence doit être un agrément de plus. Or, il est certain que la rime donne à la mémoire des signaux plus marqués, pour retrouver la trace des idées. Par ce rapport de consonances, un mot en rappelle un autre ; et tel vers nous aurait échappé, qui, par cette extrémité que l'on tient encore, sera retiré de l'oubli. La rime est enfin un plaisir pour l'esprit, par la surprise qu'elle cause; et lorsque la difficulté, heureusement vaincue, n'a fait que donner plus de saillie et de vivacité, plus de grâce ou d'énergie à l'expression et à la pensée, soit par la singularité ingénieuse du mot que la rime a fait naître, soit par le tour adroit, et pourtant naturel, qu'elle a fait prendre à l'expression, soit par l'image nouvelle et juste qu'elle a présentée à l'esprit, la surprise qui naît de ces hasards réser-
1. Voir Rocafort, les Doctrines littéraires de l'Encyclopédie.
i. Cf. l'art. Epopée, t. V, et les art. Rime et Vers, Supplément, t. IV.
au talent, cette surprise mêl(^e de joie, est un plaisir à chaque Instanfi aveau pour qui connaît l'indocilité de la langue et les difficultés de Tart»
Ajoutons à ces raisons judicieuses, mais trop mathématiquement numérotées, celle que donne Nisard ; « Le charme de la poésie n'est pas seulement dans la difflculté vaincue : il nait surtout de cette beauté singulière qui résulte de la propriété des termes jointe à l'exactitude de la rime. » Mais pourquoi s'indigner, s'étonner même que Fénelon n'ait pas du premier coup découvert toutes ces bonnes raisons? La poésie antique lui cachait à coup sûr la poésie moderne ; mais qui soutiendra que la versification des modernes ait les mêmes ressources que celle des anciens ? Fénelon n'a donc fait, ici encore, qu'outrepasser la vérité ; il ne l'a point foncièrement altérée. II est vrai qu'une erreur bien franche vaut quelquefois mieux que certaines exagérations complaisantes ou doucereusement perfides.
La tragédie et la comédie. — Un prélat eritiqae de tliéA^ tre : Sophocle et €urneUle, Térenee et Molière^
Pareillement, il est trop aisé de montrer Fénelon sévère jusqu'à l'injustice dans les chapitres de la Tragédie et de la Comédie.
Quand Fénelon arrive à Tart dramatique, il reproche aux poètes modernes d'avoir affadi la tragédie. Il ne cite le nom de Corneille que pour préférera son Œdipe V Œdipe roi de Sophocle, et pour condamner Temphase de Cùnt au nom de la simplicité de Suétone. Il ne parle de Racine que pour donner la palme à VHippolyte grec sur la Phèdre française, et pour mettre le long récU dcThéramèneau-desïfousdes plaintes entrecoupées de Philoctète. C'est à peine s'il laisse échapper çà et là une 'louange qui adoucisse la rigidité de ses jugements sur les modernes. Il avoue que Molière est un grand poète comiqae» Mais combien do restrictions met-il à cet éloge I Qu'il accuse Molière de donner uu tour gracieux au vice, j'y consens : on ne peut demander à Tarcherèque de Cambrai d'être plus indulgent que ne le sera plus tard le philosophe Rousseau. Mais refuser à Molière la vérité dans la peinture des caractère» et le naturel dans le style ! Rapprocher, dans une comparaison malTeillaute,
i. Diins sa réponse au discours de réception de M. Leconte de Litle à l'Académie, xM. Alexandre Dumas a dit, avec plus de brièveté et de vivacité que Marmoatcl : « Si la rime ne m'apporte pas à la fin du vers un étoonenieQt délicat, une surprise raffinée, si elle ne m'emporte pas sur son aile, si elle ne m'éblouit pis de son rayon, ce n'est pas la peine de s'exprimer en li^es plus cowtes qiie-feaautres. »
« rélégance de Tércnce » et « le galimatias de Molière » ! voilà une hardiesse de partialité qui démontre l'attachement de Fénelon pour les ancien?et le vrai sens de la Lettre à l'Académie * .
Mais, en vérité, on est plus sévère pour lui qu'il ne l'a été pour les modernes, si Ton oublie que c'est ici un prélat qui se fait critique de théâtre, et qui ne peut l'être sans quelque embarras. Rappelons-nous que Pascal avait condamné absolument la comédie même la plus innocente. « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tousceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur^. » Rappelons-nous de quel ton Bossuet jugeait le Cid et anathématisait Molière. Racine converti citait,, il est vrai, à son fils, pour le détourner du théâtre, l'exemple du duc de Bourgogne, dirigé par le plus sage des précepteurs ; mais, précepteur ou directeur, Fénelon ne fut jamais un irréconciliable ennemi du théâtre. A son ami le duc de Chevreuse^ préoccupé de l'éducation de sa belle-fille, il écrivait :•« Laissez entrer un peu d'opéra et de comédie dans l'étendue de la liberté que vous lui laisserez^. » C'est cet esprit de tolérance éclairée qui inspire les deux chapitres sur le théâtre, et ce dont il faut s'étonner, ce n'est pas qu'il se soit trompé en plus d'un deses jugements sur les poètes dramatiques, c'est qu'il les ait jugés dans le détail, en critique plutôt qu'en évêque. Certes», le christianisme de Fénelon entre pour quelque chose dans ses jugements, et parfois en donne la clef. Mais ce n'est pas de ce seul point de vue qu'il considère l'art dramatique, et il faut lire ces chapitres, comme les autres, à la lumière de cet idéal antique qui éclaire Fénelon, mais l'aveugle aussi çà et là, à. force de l'éblouir.
C'est pour cette raison que toute distinction ici serait facticeentre la tragédie et la comédie ; ces deux chapitres n'en font proprement qu'un, dominé par les mêmes idées, viviûé parlésmêmes sentiments. Même les jugements portés sur les anciens sont inséparables des jugements portés sur les modernes, car c'est en vertu des mêmes principes qu'ils sont loués^ ou critiqués les uns et les autres. Par exemple, c'est l'archevê-^
i. H. Rigault, Histoire de la querelle des Ancims et des Modernes.