NARRATIONS , DIALOGUES ET DISCOURS
Bossaet raconte à un ami son arrivée à Paris (1642).
« Bossaet partit de Metz pour Paris au mois de septembre 1642. L'époque de son arrivée est remarquable; elle resta profondément gravée dans son esprit et dans sa mémoire. Ce fut le jour même de son arrivée qu'on vit entrer dans Paris le cardinal de Richelieu mourant, porté dans une chambre construite en planches couvertes de damas, ayant à côté de lui un secrétaire assis près d'une table pour écrire sous sa dictée. C'était dans cet état qu'il venait de traverser la France depuis le Languedoc, porté par dix-huit de ses gardes, toujours nu-tête quelque temps qu'il fit, et qui se relayaient de distance en distance. On avait souvent été obligé d'abattre les portes et les murailles des villes et des lieux qui s'étaient trouvés sur son passage. Toutes les chaînes furent tendues à Paris dans les rues oii il devait passer, pour contenir la foule du peuple, contemplant dans le silence de Tétonnement et de l'effroi ce ministre impitoyable qui venait, peu de jours auparavant, d'envoyer à la mort le jeune Cinq-Mars et le vertueux de Thou, tristes et dernières victimes de sa haine et de sa vengeance.
« Bien peu de temps après, Bossuet vit le cardinal de Richeheu exposé sur son lit de parade aux regards de ce. môme peuple qui l'avait vu naguère entrer à Paris dans un appareil où les ombres de la mort venaient déjà obscurcir toutes les images de la grandeur et de la puissance. Il voulut aussi assister à la pompe funèbre de ce ministre si redouté. On s'aperçoit que celle imagination jeune et forte aimait déjà à se recueillir dans les grandes pensées de la mort. » (De Baussët, Histoire de
On suppose que Bossuet raconte à l'un de ses amis de Metz le double spectacle dont il a été témoin, et les réflexions qu'il
lui a inspirées : « Le voilà tel que la mort nous l'a fait... Ecce mortuus es siciit nos; nostri similis effectifs es^ » (Isaïe.)
Le marquis de Feuquières, qui avait connu à Metz le père de/ Bossuet, présenta celui-ci, alors élève de Navarre, aux habitués de riiôtel de Rambouillet. Il ne cessait de faire l'éloge de son jeune ami, et assurait qu'il était homme à improviser un sermon sur le sujet qu'on lui indiquerait. Un pari s'engage ; on envoie chercher Bossuet, qui arrive vers le soir. Il demande quelques instants pour se recueillir sur le sujet qu'on lui propose, se retire un moment, puis reparaît, parle et émerveille l'auditoire. Voiture dit alors qu'il n'avait jamais entendu parler si tôt ni si tard. Modestement, Bossuet se dérobe à l'admiration de tous.
Après le sermon de Rambouillet, Gospéan, évéque de Lisieux, donna au jeune Bossuet l'occasion de prêcher une seconde fois, chez lui, à l'hôtel de Vendôme, mais devant un auditoire composé, cette fois, d'évéques. Le triomphe fut le même ; mais Gospéan prit à part le triomphateur, lui conseilla de ne point se laisser étourdir par ces succès mondains, de se faire oublier pendant un temps, d'étudier et de méditer l'Écriture, afm de ne paraître dans la chaire véritable que nourri de fortes études. « Ge jeune homme, dit-il plus tard, sera une des grandes lumières de l'Église. » Rancé entendit ce mot et le recueillit. On imaginera un dialogue, soit entre Gospéan et Bossuet, soit entre Gospéan et Rancé, sur l'avenir de Bossuet.
Dans les derniers jours de janvier 1648, Bossuet soutint en Sorbonne sa thèse, sur la nature de Dieu triple et un et sur les anges. Gondé, à qui la thèse était dédiée, y vint, vers le soir, aux flambeaux, suivi de son cortège habituel de pelits-
1. Un sujet à peu près identique (Lettre de Bossuet à son oncle Claude Bossuet, qui l'avait élevé et envoyé à Paris) a été donné à Douai, Baccalauréat, 2 juillet 1887.
maîtres. La discussion était si vive, qu'il fut un moment, diton, tenté d'y intervenir. Bossuet le harangua avec présence d'esprit et éloquence. Il se retira étonné et charmé. (Voyez l'abbé de Ghoisy, Éloge de Bossuet,)
« Le hasard offrit la Bible aux yeux de Bossuet dans le cabinet de son père ; il en lut avidement quelques pages, et il demanda la permission de l'emporter. Bossuet était encore en seconde ou en rhétorique (chez les jésuites de Dijon). C'était la première fois qu'il lisait la Bible. Son âme éprouva une émotion qu'elle n'avait point encore ressentie. Tous les charmes de la poésie et de la littérature profane s'éclipsèrent à l'aspect de ces grandes images et de ces hautes conceptions, qui déjà transportaient et exaltaient son imagination. Bossuet aimait à se rappeler, dans la suite de sa vie, cette première impression. » (De Bausset, Histoire de Bossuet, l.)
Le jour de l'Assomption, en 1667, Bossuet monte en chaire dans la cathédrale de Metz, quand on vient lui annoncer que son père se meurt. 11 y court, lui administre les derniers sacrements, recueille sa bénédiction et ses derniers vœux pour un fils dont il est déjà si fier.
Par huit fois, Bossuet, en pleine possession de sa gloire, fit le voyage de la Trappe : « Il trouvait, dit Ledieu, un charme particulier dans la manière dont on y célébrait l'office divin. Le chant des psaumes, qui venait seul troubler le silence de celte vaste solitude, les longues pauses des Complies, les sons doux, tendres et perçants du Salve, Regina, lui inspiraient une sorte de mélancolie religieuse. » 11 partageait alors la table et les exercices des solitaires, se promenait avec eux au bord de rétang ou dans les bois, s'entretenait longuement avec l'abbé de Rancé, son ami, autrefois si brillant dans le monde, maintenant si austère dans la solitude.
Vin
On sait quels soins particuliers Bossaet donnait à l'histoire dans réducation du dauphin : il lui fit lire entre autres histo* riens Philippe de Gomines. Avant d*en commenter les plus beaux endroits, il essaya sans donte de lui faire comprendre quel fut le rôle de l'homme d*État et quelle est Toriginalité de rhistorien de Louis XI.