‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 18 sur 178 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Bossuet était dans tout Téclat de sa gloire et dans toute la force de son génie. Nommé successivement évoque de Gondom, précepteur du dauphin, membre de l'Académie française, évèque de Meaux, il avait prononcé les oraisons funèbres et composé le Discours sur l'histoire univei*selle. On s'accordait à reconnaître en lui l'arbitre, Tornement, le soutien de l'Église, le ferme défenseur des traditions nationales, unissant dans un même attachement la religion, le prince et la France.

Élevé si haut par l'admiration publique, honoré de la bienveillance particulière et de l'estime de Louis XIV, il ne dédaignait pas d'entretenir les relations affectueuses qui depuis longtemps existaient entre lui et quelques hommes que leurs talents seuls ou leurs vertus recommandaient : c'étaient, par exemple, la Bruyère, Pellisson, Racine, Despréaux, Rollin, l'abbé Fleury, Santeuil; d'autres encore, savants ou poêles, qu'il avait souvent réunis auprès de lui, à Paris, ou rencontrés à Chantilly dans la société du grand Gondé.

On peut conjecturer que ces amis de l'illustre évèque inspirèrent la résolution par laquelle l'Université, en 1695, nomma Bossuet (c conservateur de ses privilèges ». Voici les détails que nous donne à ce sujet M. de Bausset :

« Dès 1079, l'Université s'était proposé de lui décerner ce titre; mais M. de Ilarlay, archevêque de Paris, ne le permit pas. L'Université aima mieux laisser la place vacante que de faire tomber son choix sur un autre; devenue libre enfin par la mort deM.deHarlay, elle déféra le titre de «conservateur de ses privilèges » à Bossuet par une délibération du 14 décembre 1695, dans une assemblée générale présidée par le célèbre Rollin, alors recteur. Bossuet, retenu à Meaux par les affaires de son diocèse, ne put prendre possession lui-même de cette dignité. Il se fît représenter par l'abbé Bossuet, son neveu, qui fut reçu au nom de son oncle dans une assemblée générale encore

présidée par Rollin, le 2 janvier 1696; et on lut dans celte assemblée la lettre où Bossuet exprimait sa reconnaisance*. »

On fera le discours que Rollin dut prononcer dans cette assemblée du 2 janvier.

Sans doute Rollin remerciait M. de Meaux d'avoir accepté la digniléquilui était offerte; il regrettait que le prélat, retenu par les soins de son administration, ne pût être témoin de la joie de TUniversité. L'Université, disait-il, instituée pour former de bons citoyens et des chrétiens éclairés, place avec orgueil à sa tête celui à qui le roi a confié Téducation de son propre fils. Dépositaire des meilleures traditions de la littérature classique et du goût, pouvait-elle faire un plus di<>ne choix qu'en s'adressant à l'orateur, à l'écrivain qui a répandu tant d'éclat sur les lettres firançaises? Rollin, en terminant, rappelait le souvenir des années que Bossuet avait passées dans l'Université, au collège de Navarre ; peut-être faisait-il aussi quelques allusions discrètes aux amitiés que l'évêque avait conservées parmi les savants, les écrivains, les poètes dont les talents et les travaux contribuaient à perfectionner les lettres et à illustrer le nom français.

(École normale, 1869.)

Le successeur de Bossuet à l'Académie fut l'abbé, plus tard le cardinal de Polignac. Il fut reçu par l'abbé de Glairembault, alors directeur. On fera le discours que celui-ci prononça pour accueillir le récipiendaire et louer son illustre prédécesseur.

Après avoir raconté comment Bossuet prit possession de son siège épiscopal de Meaux (8 février 1682), M. de Bausset ajoute : u Ce fut en cette circonstance que, montant pour la première

1 . Histoire de Bossuet, t. 111, p. 557. M. de Bausset ajoute : « Ce titre de conservateur des privilèges de l'Ûnirersité d-î Paris donnait des fonctions et une autorité assex étendues dans des temps plus anciens. 11 n'était plus qu'un titre honorifique, mais toujours très ambitionne ; et, comme Fénelon l'écrivait avec sa grâce accoutumée à Bossuet lui-même, à l'occasion de sa nomination à cette place : « Ces sortes de titres dorment sur certaines tètes ; sur d'autres, ils peuvent servir à Tavancement et à la perrection des lettres. •

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fois dans sa chaire épiscopale, Bossuet prit avec son peuple l'engagement de se consacrer tout entier à son instruction. » On fera le discours où Bossuet, rappelant sa vie passée, expose à ses ouailles quelle sera sa vie nouvelle, et Ton n'oubliera pas que ce discours fut prononcé peu avant la réunion célèbre du clergé de France où Bossuet allait porter la parole au nom de TËglise gallicane.

LETTRES

Lettre de Bossuet au maréchal de Bellefonds, — Le maréchal de Bellefonds, Tun des amis et des correspondants illustres de Bossuet, avait un fils qu'il aimait avec une tendresse qui n'était pas exempte de quelque faiblesse. Il avait été au moment de perdre ce fils, encore enfant, d'une maladie de langueur. L'enfant en avait réchappé, et c'est à propos de cette recouvrance inespérée que Bossqet écrivait ceci à M. de Bellefonds : « Dieu a voulu se contenter de voire soumission, sans en venir à l'efTet; il a reçu voire sacrifice. Vous savez ce que veulent dire de telles épreuves. »

Le temps était venu pour M. de Bellefonds de s'occuper de réducalion de son fils et de le mettre, comme on disait au xvii^ siècle, aux humanités grecques et latines. Le maréchal de Bellefonds, aussi brave soldat que bon chrétien, mais d'une piété un peu outrée, éprouvait des scrupules au sujet de l'antiquité païenne et de la lecture des auteurs profanes. 11 avait exprimé à Bossuet la crainte qu'un usage trop constant des belles-lettres païennes ne préjudiciât aux enseignements chrétiens qu'avait reçus son fils, et môme qu'elles ne prissent le dessus dans ce jeune cœur sur la science du Christ.

L'évèque de Meaux s'attache, dans cette lettre, à combattre les scrupules de son ami, et à lui faire voir ce que les langues et les lillératures anciennes ont de souverainement bon pour la jeunesse.

Il n'a pas besoin de lui prouver qu'il est nécessaire qu'un jeune homme, sorti d'honnêtes gens, et qui ne veut pas être rangé parmi les ignorants, sache ce qui a été avant lui et qu'il « n'ignore pas le genre humain ». 11 est surtout obligé à cela à cause de la condition élevée dans laquelle il est né, et qui le désigne pour servir l'État dans les postes les plus difQciles et les plus périlleux.

Les histoires grecques et romaines écrites par des Grecs cl des Romains sont une école de gouvernement. On y apprend par quelles vertus publiques et privées les États s'élèveàt, par

G. de Litt. -^ Bossust. 5

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quels vices et par quels désordres du dedans ils vont à leur r.jine.

Les poètes anciens, ceux de l'épopée, de la tragédie et de la comédie, ayant exprimé au naturel, même chez leurs dieux, les passions humaines, nous aident merveilleusement à connaître rhomme et à le voir tel qu'il est dans tous les temps. C'est le vrai, le vivant, Tuniversel.

Quand la lecture des philosophes et des moralistes de ces deux peuples, les plus ingénieux de l'ancien monde, ne servirait qu'à nous montrer tout ce que les plus grands esprits ont imaginé ou tenté pour s'expliquer à eux-mêmes la double nature de l'homme, elle ne servirait pas à peu. Et la prodigieuse diversité de leurs systèmes aurait plutôt cela de bon qu'elle nous ferait nous reposer de ces opinions innombrables dans la vérité une, simple et éternelle.

Enfln, Tart de persuader, ou Téloquence, dans laquelle les anciens sont maîtres et dont ils nous ont donné les meilleures règles, est nécessaire aux affaires humaines; et si les sophistes la corrompent et la déshonorent, les bons esprits remploient (i la défense de la vérité et de la justice. Bien raisonner mel en état de se bien conduire.

Qu'il n'hésite donc pas à faire enseigner à son ûls les lettres profanes. Il n'a rien à redouter pour Téducatiôn chrétienne de ce cher enfant : elle est préservée tout autant qu'il le faut par les bons exemples domestiques.

(Concours général, 1875.)

Bossuet expose au roi, par lettre ou de vive voix, ses idées sur réducation du dauphin.

(Paris. — Baccalauréat, oct. 1893.)

fil

Lettre de Bossuet à la Bruyère, — Bossuet remercie la Bruyère des éloges que celui-ci lui a donnés dans son discours de réception à l'Académie française.

Un auteur montre la générosité de son âme en louant ses contemporains.

Mais la Bruyère lui fait trop d'honneur lorsqu'il l'appelle « un

Père de l'Éfçlise ». Il n'est que l'élève dés Pères. Ce sont eux qui lui ont enseigné les vérités qu'il expose dans son discours. (On rappellera quelques-unes de ces vérités que Bossuet aimait à développer.) Il a eu encore pour maîtres les gi'ands écrivains de la Grèce et de Rome. Préciser cette pensée en disant à quei point de vue les Grecs et les Romains ont été les maîtres de Hossuet.

En terminant sa lettre, Bossuet exprime son admiration pour le génie de la Bruyère.

(Rennes. — Baccalauréat, 1888.)

La Fontaine a dédié un -recueil de fables à Monseigneur le Dauphin :

Jo chanle les héros dont Ésope est le père, Troupe de qui l'histoire, eixcor que mensongère, Contient des vérités qui servent de leçons. I Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons : Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes; Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. Illustre rejeton d'un prince aimé des Cieu^, Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,

Quelque autre le dira d'une plus forte voix Les faits de tes aïeux et les vertus des rois ; Je vais t'entretenir de moindres aventures, Te tracer en ces vers de légères peintures, Et, si de t'agréer je n'emporte le prix. J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

Vous supposerez que Bossuet, chargé de l'éducation du dauphin, remercie la Fontaine d'avoir écrit ses fables pour ce prince. Elles ne peuvent manquer de le distraire, de l'intéresser et de l'instruire.

(Pas-de-Calais. — Brevet supérieur. — Aspirants, 1891.)

Bossuet avait reproché plus d'une fois à Santeuil son goûl pour la mythologie. Après avoir promis de se corriger, Santeuil s'était laissé aller à écrire une Êpitre à Pomone, qu'il adressait à la Quintinie; puis, repentant de nouveau, il avait fait amende honorable dans son poème intitulé Foeia ckrislianus. Bossuei

Ten gronda doucemeat. « Il est vrai, lui écrivait-il dans une seconde lettre, que je n'aime pas la Fable, et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années de TÊcriture sainte, qui est le trésor de la vérité , je trouve un grand creux dans les fictions de l'esprit humain et dans les productions de la vanité. »

Lettre de Boursault à Bossuet (1694). — Edme BoursauU, poêle aimable et facile, dont on lit encore quelques comédiesS mais qui, dans sa jeunesse, eut le tort de s'atlaquer à Boileau et à Molière, venait de publier, en tête d'une édition de ses œuvres, une Lettre d'un théologien, dont l'auteur, resté anonyme, était le P. Caifaro, tbéalin d'origine sicilienne. Dans celte apologie discrète du théâtre, l'écrivain démontrait sans peine qu'il y a des comédies honnêtes, et que jamais TÉglise n'avait porté contre la comédie une condamnation absolue.

Aussitôt Bossuet écrivait au P. Caiïaro une lettre où il lui demandait, soit de désavouer l'écrit qu'on lui attribuait, soit d'en rétracter la doctrine. Il y attaquait « violemment les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière,... ces pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante ». Enveloppant le théâtre tout entier dans la même réprobation, il allait jusqu'à condamner les u tendresses » de la Bérénice de Racine, qu'un prêtre ne craignait pas de ramener « à ses premières erreurs )>, jusqu'à déclarer dangereux le spectacle du Cûf, qui rendait Ghimène aimable à tous les spectateurs en même temps qu'à Rodrigue. Effrayé du ton menaçant qu'avait pris Bossuet, le P. Caffaro s'empressa de protesler qu'il n'avait jamais lu une seule pièce « tout entière » de Molière, Racine et Corneille; qu'il les avait jugées d'après quelques comédies de BoursauU; que d'ailleurs, n'étant pas Français, il avait pu ne pas bien entendre les choses. Triomphant, Bossuet publia ses Maximes et Réflexions sur la comédie, qui reproduisent sa première lettre en y ajoutant des développements nouveaux. Molière et Corneille n'y étaient pas épargnés ; on y lisait même sur la /nort de Molière ces lignes d'une sévérité implacable : « 11 a fait voir &

1. LeAfercure galant (1683). les Fables d'Ésope (1690), les MoU à U mûde H604), Ésope à lacour{[HH). Les comédies dirigées contre Boileau et MoUàm 1001 la Satire des satires et le Portrait du peintre, on la Contre-Critiqite de Vaeolê deë femmes, en 1638. Il mourut en 1701.

notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'atlaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire, ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous (( pleurerez. »

On suppose que Boursault répond à Bossuet*.

Il protestera d'abord de son admiration et de son respect sincère pour le grand prélat qui, tout récemment salué par un contemporain du titre de Père de l'Église, est plus capable que tout autre d'interpréter la doctrine des Pères; mais Bossuet lui permettra de ne pas accepter le désaveu du P. Caffaro, trop favorable à de faibles essais, trop défavorable aux chefs-d'œuvre d'un Corneille et d'un Molière.

Il parlera peu de la tragédie. Bossuet semblait fait pour comprendre Corneille; on sera surpris qu'il rende si peu justice à l'auteur du Cid, qui fut aussi le traducteur de ï Imitation; on ne le sera pas moias de le voir sacrifier les tragiques modernes aux tragiques anciens, et dire ; « Ce qui nous reste des anciens païens de ce genre -là (j'en rougis pour les chrétiens) est si fort au-dessus de nous en gravité et en sagesse, que notre théâtre n'en a pu souffrir la simplicité. »

En revanche, il insistera sur la comédie, et, sans vouloir entrer dans la discussion des textes, il se demandera s'il est possible de condamner le théâtre au nom de cette Église qui en a Jadis favorisé la naissance; après Richelieu et Mazarin, qui l'ont développé; en face de cette cour où un roi si religieux se plaît encore à. entendre les comédiens entretenus par lui. Ce grand roi voudrait-il autoriser par son exemple un crime dont il serait plus coupable que les autres? Les comédiens sont-ils des impies ? Mais ils ferment leurs théâtres à l'époque des grandes fêtes consacrées par l'Église, et ils ne jouent point pendant la semaine de la Passion. Sont-ils des corrompus? Mais l'Église reçoit de leurs mains une part de leurs recettes, destinée h soulager les pauvres. Dans le récit de la mort de Molière, Bossuet a oublié un détail : c'est qu'au chevet du poète mourant étaient de pauvres religieuses, qu'il assistait de ses aumônes.

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