Voyez notre fascicule de Molière
i COURS DE LITTÉRATURE
3n projet d'un traité sur l'Histoire, à vrai dire, tout cela rearde d'une cinquantaine d'années sur l'époque où il les propose. » Il semble, au contraire, que le chapitre de l'Histoire, à. part quelques exagérations d'une idée juste en elle-même, est le plus inattaquable, comme le plus hardi du livre entier. 11 ne faut pas exagérer pourtant l'originalité de Fénelon. Déjà, la Bruvère avait très vivement senti et dit très clairement combien profonde était alors l'ignorance de l'histoire vraie; déjà il avait deviné le prochain et rapide développement des études historiques, et déjà aussi, les voulant plus vivantes et plus philosophiques, plus instructives, en un mot plus vraiment humaines, il avait criblé de ses ironies légères, tantôt les esprits frivoles qui se contentent de mots, sans remonter aux « principes »; tantôt les froids annalistes qui transforment l'histoire en une sèche chronologie ; tantôt enfin les érudits plaisants, dont les avis sont partagés sur ce grave problème : esL-ce la main droite ou la main gauche qu'Artaxerce avait la plus longue? Mais la Bruyère avait semé un peu au hasard ses épigrammes. Fénelon condense ses critiques en quelques pages très vives et très fortes, que les historiens modernes lisent encore avec fruit.
Dès les premières lignes du chapitre, on voit clairement à la lumière de quel principe Fénelon va juger les historiens : « L'histoire est très importante; c'est elle qui nous montre les grands exemples, qui fait servir les vices mêmes des méchants à l'instruction des bons, qui débrouille les origines et qui explique par quel chemin les peuples ont passé d'une forme de gouvernement à une autre. » La première préoccupation est d'un moraliste désireux surtout de trouver dans l'histoire de beaux exemples à l'appui de ses leçons; la seconde, d'un politique désireux de découvrir soi-même et de dévoiler aux autres les ressorts cachés des gouvernements. Avant lui, Bossuet, joignant l'exemple au précepte, avait été un historien moraliste et politique à la fois; mais Bossuet, plus orateur encore et Père de l'Eglise qu'historien, cherche dans les faits la confirmation de sa théorie providentielle, les malmène quand ils ne se plient pas à son impérieuse volonté, tandis que Fénelon exhorteThistorien à les observer sans parti pris.
Toutes les critiques dirigées contre la fausse histoire viendront de cette manière de concevoir l'histoire vraie; tous les faits d'où l'on ne pourra pas tirer soit une leçon utile, soit une indication précise sur la nature et les transformations succès-
sives des gouvernements, devront être impitoyablement négligés par l'historien. Voilà pourquoi Fénelon raille avec tant de cruauté ceux qui, moins historiens que savants, ayant « plus de critique que de vrai génie », se perdent dans les minuties, et n'épargnent au lecteur « aucune date, aucune circonstance superflue, aucun fait sec et détaché. Ces compilateurs à l'exactitude superstitieuse, ces secs et tristes faiseurs d'annales, qui n'osent s'écarter de l'ordre chronologique, et nous donnent seulement «ie squelette d'une histoire », Fénelon les accable de son dédain. C'est qu'ils ne sont ni moralistes ni politiques; c'est que les faits doivent servir seulement « à peindre les hommes principaux, et à découvrir les causes des événements ». La doctrine de Rollin, dans le Traité des études, ressemble beaucoup à celle qu'expose ici Fénelon. Elle paraît trop exclusive dans un temps où l'histoire a presque cessé d'être un art pour devenir une science. Remarquons-le, en effet : l'histoire est considérée par Fénelon comme un genre purement littéraire, qu'il assimile au poème épique; on peut ajouter qu'elle est à ses yeux un drame véritable, puisqu'il écrit : « Le grand point est de mettre d'abord le lecteur dans le fond des choses, de lui en découvrir les liaisons et de se hâter de le faire arriver au dénouement. » Le « vrai génie » d'un historien consiste donc pour lui à embrasser son sujet d'une seule vue, à en montrer l'unité^ à tirer d'une seule source tous les événements qui en dépendent, à instruire et intéresser le lecteur par une narratioB facile et bien liée. Sur ce point, il est un peu trop littérateur: on n'affirmerait plus aujourd'hui que « la principale perfection d'une histoire consiste dans l'ordre et l'arrangement ». Mais n'allons -nous pas trop loin nous-mêmes dans la voie contraire? Ne faisons-nous pas trop de l'histoire une œuvre de pure érudition et de critique impersonnelle ? Ne lui enlevons^ nous pas quelquefois ce qui en fait l'intérêt et la vie? Et ji'a^ t-on pas le droit, en face de certains abus de la critique historique moderne, de dire, avec Fénelon : « Il y a beaucoup de faits vagues qui ne nous apprennent que des noms et des dates stériles : il ne vaut guère mieux savoir ces noms que les ignorer » ? Mais Fénelon est surtout novateur et surtout inattaquable dans le passage fameux où il se montre le précurseur des historiens contemporains et devance la réforme pressentie par Voltaire, accomplie par Chateaubriand et par Augustin Thierry : « Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien est qu'il sache exactement la forme du gouvernement et le dé-
lail (les mœurs de ha nation dont il écrit l'histoire, pour chaque siècle. Un peintre qui ignore ce qu'on nomme il costume, ne peint rien avec vérité. » Ce souci de ce que nous appelons aujourd'hui Ja « couleur locale » est d'autant plus remarquable qu'il était plus nouveau. Le xvu° siècle, qui avait étudié de si près et pénétré l'homme en général, n'avait pas su toujours marquer de nuances assez précises l'homme particulier des différents siècles et des différents pays. Au début de ce siècle, du Haillan et Dupleix nous montraient Clovis, monarque civilisé, h la perruque festonnée, gaufrée, parfumée, marchant avec pompe vers la basilique de Heims, où il écoutait docilement un sermon de saint Uemy sur l'humilité chrétienne. Mézeray lui-même nous présentait Cliilpéric comme un prince « d'aimable entretien près dos dames de sa cour ». Voilà le ridicule dont se moque si finement Fénelon. A ces peintures uniformes d'une histoire fantaisiste il oppose la variélé vivante de l'histoire vraie, et pose ce principe destiné à un si bel avenir : « Notre nation ne doit point être peinte d'une façon uniforme : elle a eu des changements continuels. » Comme pour donner l'exemple après le précepte, il trace lui-môme à grands traits l'histoire de ces transformations successives. Dans sa préoccupation visible de remonter aux origines et de n'être dupe d'aucune illusion, il est trop sévère pour ce qu'il appelle 1' « affreuse barbarie » du moyen âge, cette « longue nuit » d'où Ton vient à peine de sortir. Mais, si l'on écarte ces exagérations, on se trouve en face d'une théorie nettement formulée, qui ne voit dans l'étude de» faits qu'une préparation nécessaire à l'étude des institutions ; K II est cent fois plus important d'observer ces changements de la nation entière, que de rapporter simplement des faits particuliers. »
Comment se fait-il donc que, se formant de l'histoire une idée si nouvelle, Fénelon ait si mal compris les historiens français? 11 passe en revue les historiens grecs et latins, et les caraclôrise chacun d'un mot rapide. Si, trompé parles digressions d'Hérodote, il ne voit pas l'unité réelle d'une histoire encore épique, il y vante la grâce et la variété des récits. Le journal de Xénol)hon est « précis et exact, mais uniforme » : ce jugement est (lur.Polybc raisonne très bien, mais raisonne trop ; il fait Fanatomie des événements ; en revanche, il sait plus à fond la guerre que Tite-Live. Thucydide et Tile-Live ont de belles harangues (n'ontils donc que cela?) ; SalUiste est noble (Fénelon lui accorde môme de la « grâce »), mais prodigue les peintures de mœurs et
les portraits. Tacite, dont on reconnaît le génie et la profonde connaissance du cœur, est le moins bien traité : « Il aflfëcte trop une brièveté mystérieuse ; il est trop plein de tours poétiques dans ses descriptions; il a trop d'esprit; il raffine trop; il attribue aux plus subtils ressorts de la politique ce qui ne vient souvent que d'un mécompte, que d'une humeur bizarre, que d'un caprice. Les plus grands événements sont souvent causés par les causes les plus méprisables. » De là cette importance attribuée par Fénelon aux petits faits recueillis par Plutarque et Suétone, aux détails précis, aux anecdotes, qui découvrent l'humeur d'un homme et donnent parfois la clef d'un mystère jugé impénétrable. Mais il ne va pas jusqu'à dire, comme le fera plus tard Voltaire, que Tacite, ce «fanatique pétillant d'esprit, l'amuse et l'instruit moins que Tite-Live* ». Il n'essaye point de réhabiliter Tibère, qu'il juge w l'un des plus méchants hommes que le monde ait vus ». Non, le seul tort de Tacite, à ses yeux, c'est qu'il « creuse » et raffine trop. « Tacite, qui creuse dans le mal..., » écrivait-il aussi au chevalier Destouches. Dans cette mesure, on peut accepter son jugement, et croire avec lui que Tacite est un pessimiste, mais dont le pessimisme est sincère.
A côté de ces historiens anciens, si bien jugés en somme, quels historiens modernes sont cités? Un Italien, Davila, auteur d'une histoire des guerres civiles de France ; le cardinal d*Ossat, un diplomate plus qu'un historien. De tous les historiens véritables que la France a produits, il ne nomme que Froissart, « qui peint naïvement tout le détail ^ » ; encore l'éloge est-il accompagné d'une réserve sur l'exactitude et le jugement de ce chroniqueur naïf. Aucun hommage n'est rendu ni à la sobre et mâle simplicité de Villehardouin, ni à la finesse ingénue de Joinville, ni à la profondeur de vues de Comines, cet historien qui semble avoir réalisé d'avance le désir de Fénelon, ni aux nombreux et brillants auteurs de mémoires. Ces lacunes étonnent dans un chapitre si complet par ailleurs, et nous font trop souvenir que la Lettre à r Académie est un plaidoyer indirect en faveur des anciens. Fénelon a eu raison de marquer avec netteté les caractères de l'histoire vraie, et d'ouvrir la voie aux historiens modernes ; mais il a eu tort de ne pas rendre