Lettre à M™» du Deffand, 30 juillet
2. Froissart était resté en faveur depuis le temps où Montaigne louait aussi la « franche naïveté » du bon Froissart» et M. Dacier avait préparé une édition de ses chroniques.
COURS DE LITTTERATURE
^ustice h ceux des historiens français qui déjà s'étaient montrés les dignes émules des historiens de l'antiquité.
L*împartialité et rinipassibillté de Tlilstorien*
Fénelon a-t-il eu tort ou raison de dire dans ce même chapitre, se souvenant peut-être du traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire : « Le bon historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays*? » Ane considérer la question qu'au point de vue des principes absolus, il semble que Fénelon ait raison : Thistorien n'est-il pas celui qui sait les choses, et qui les raconte telles qu'elles se sont passées? Par suite, ne doit-il pas faire abstraction de tout préjugé contemporain, de toute passion nationale, même de tout sentiment personnel qui pourrait faire douter de son désintéressement et amoindrir son impar* tialilé? Mais, en fait, jamais historien n'a connu ce parfait détachement de tout, cette complète indépendance des influences du milieu. Ceux mêmes qui, comme Froissart, n'ont pas eu de patrie, n'ont jamais pu se renfermer tout à fait dans leur rôle de spectateurs désintéressés, et ont pris des sentiments favorables à tel ou tel parti, selon qu'ils passaient d'un camp à l'autre. La nature humaine est ainsi faite que l'homme le plus sincère, le plus résolu à être équitable, est parfois le fils du temps où il vit et du pays qu'il habite.
Il ne faut même pas souhaiter que l'historien abdique toute personnalité, car l'histoire impersonnelle serait incolore -et froide. Ce qui en fait l'intérêt et la vie, c'est précisément la façon toute personnelle dont l'historien sait distribuer la lumière et les ombres, faire mouvoir ses personnages, les peindre de traits vifs et précis, grouper les faits, en mettant en relief les faits essentiels, toutes choses qui supposent un exercice
1. Bayle a écrit de même : « Un historien, en tant que tel, est comme Maletaisé- (lech, sans père, sans mère, sans généalogie. Si on lui demande : « D'où venei-TOiMT « il faut qu'il réponde : « Je ne suis ni Français, ni Allemand, ni Anglais, ni Eipagnol, je suis citoyen du monde ; je ne sers ni Tempereur ni le roi de France, mal* Je iidi au service de la vérité. » {Dictionnaire historique.) Chapelain, dans un travail sar une histoire italienne des guerres de Flandre, blâmait la partialité catholique de l'historien. Richelieu, à qui il lut son travail, le discuta et s'écria enfin: « Après tout, un historien ne doit pas se mêler de juger. — Je m'estime fort malheurens d'être d'un avis tout opposé, » répondit Chapelain, et il composa on lecond écrit pour réclamer en faveur de Thistorien l'indépendance dujogement
prolongé de la réflexion, où ne peuvent manquer d'intervenir les vues particulières de l'auteur. Il est vrai que Thistoire n'est plus, comme autrefois, un art, mais une science ; est-ce à dire pourtant que l'art en doive être absent? Il importe de distinguer entre l'érudit et l'historien : l'érudit contrôle des faits et des dates, collectionne des documents, prépare en un mot les assises solides sur lesquelles s'élèvera la véritable histoire. L'érudition est une partie de l'histoire, mais n'est pas l'histoire tout entière. Deux excès sont également à éviter : celui des historiens anciens, moins historiens, au sens moderne du mot, qu'orateurs émouvants, narrateurs, moralistes; celui des érudits contemporains qui se croient historiens, parce que, dédaignant de poser des principes et de tirer des conclusions, soua le prétexte spécieux de laisser au lecteur toute sa liberté d'esprit, ils confondent l'histoire avec ce qui n'est que la matière de l'histoire. Que doit donc être aujourd'hui le véritable historien? 11 ne doit être ni exclusivement un artiste, ni exclusivement un savant; il saura être les deux à la fois, et associer à la sûreté de la raison critique la finesse et la souplesse d'un esprit qui plaît sans chercher à plaire.
La définition de Fénelon est donc trop absolue, au moins dans la forme, car elle ne distingue pas entre l'impartialité l'impassibilité, si différentes pourtant. Demander à l'histo] de rester froidement impassible en face de telle ruse hypocr qui le révolte, de tel coup d'État qui blesse sa conscience* telle révolution ou de telle conquête brutale dont il soi c'est demander l'impossible. Tite-Live et Tacite n'en sont pj moins des historiens parce que l'un prend ouvertement ] tipour les patriciens contre les plébéiens, et que l'autre eu avec complaisance les turpitudes de la décadence impé le, mais, en dépit de leur génie, ils sont des historiens incomp et, parmi les vieux historiens, Thucydide apparaîtra toi plutôt comme l'image même de l'histoire. Thucydide po est fort loin d'être impassible; mais il est impartial, dan» mesure où ont pu l'être, en France, Gomines, Montesquieu, i gustin Thierry, Mignet, Thiers, Guizot. Être impartial, cet donc, non pas s'interdire toute émotion, mais s'interdire de la faire paraître aux dépens de la vérité historique, subordonner les passions individuelles à la raison supérieure, discipliner l'imagination, contenir la fantaisie, ne voir que les choses et ne juger que d'après elles, dût le jugement que porte l'historien être la condamnation des siens et de lui-même. Encore
si- il des cas où l'imagination et le sentiment, dominant parfois la raison, peuvent produire des œuvres admirables, comme l'univre historique de Michelet. Mais de pareils exemples sont dangereux, et Michelet lui-même n'eût pas été un véritable historien s'il n'avait commencé par étudier de près les documents authentiques.
Au fond, d'ailleurs, Fénelon n'a pas voulu dire autre chose ; c'est l'impartialité, non l'impassibilité qu'il réclame de Thistorien; car à cette formule, qu'on juge mal en l'isolant, il ajoute : « Quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et l'Angleterre : il doit louer aussi volontiers Talbot que Duguesclin ; il rend autant de justice aux talents militaires du prince de Galles qu'à la sagesse de Charles V. » Dans celte mesure, Fénelon a raison : l'histoire ne doit être ni un réquisitoire, ni nn plaidoyer; l'historien doit être équitable, sans être indifférent.
^ar les anciens et sur les modernes* — Une eonelnslen qui ne eonelnt pas* — La tactique de Fénelon*
On arrive, de comparaison en comparaison, à la conclusiongénérale,ct Ton s'allend que Fénelon, qui, jusqu'à présent, a donné l'avantage aux ancienssor tous les points, sera plus explicite encore, plus décidé. Mais ici se découvrentla circonspection et l'innocent manège de cet esprit insinuant, qui veut faire arriver doucement sa pensée sans offenser personne. Tant qu'il ne prenait la question que de biais, pour ainsi dire, il parlait avec plus de liberté, et faisait passer avec art, comme dans une digression, une opinion qui, annoncée ex profesio, eût semblé plus suspecte. Mais dôs qu'au lieu d'exprimer ses idées sous le couvert du dictionnaire, de la tragédie, de la comédie et de l'histoire, Fénelon aborde directement la question des anciens et des modernes, sachant que son public l'attend à ce passage comme à un défilé, et qu'il est plus écouté et plus en vue, il atténue sa parole jusqu'à diminuer quelque chose de sa pensée. Quand on étudie de plus près le dernier chapitre de la Lettre à VAcaAèmU, on voit que les conclusions de Fénelon ne répondent pas exactement à ses préndisos, et que, se fiant à la mémoire du lecteur, il lui laisse le soin de répareri par le souvenir des pages précédentes, l'atténuation calculée des dernières. On ne s'explique pas qu'il sacrifie si aisément une illustre part de cette antiquité qu'il chérissait tout à l'heure, et qu'il immole, en l'honneur des modernes, •cette hécatombe composée d'Aristophane, d'Ovide et deLucain. De plus, cette louange générale des modernes, « qu'on goûte et qu'on admire aTec raison », ne résume pas avec exactitude les critiques si vives que Fénelon adresse anx plus grands de ses contemporains... Le dernier chapitre de la Lettre à VAcêih m/d est donc peu concluant, h force de viser à l'impartialité; les arguments ])our et contre les anciens, destinés à maintenir le jugement en équilibre, le
tiennent en suspens, en se neutralisant par la contradiction. La conclusion définitive à laquelle arrive Fénelon est une espèce d'échappatoire Au moment de se prononcer entre les deux partis, il s'évade par la porte dérobée d'une citation latine : » Je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlais de juger jamais pour le prix entre les combattants :
Non nostrum inter vos tantas componere lites : Et vitula tu dignus, et hic...
Ces vers, qui ne proclament ni vainqueur ni vaincu, et qui partagent le prix, sont le résumé fidèle de tout son ouvrage, et l'on comprendrait mal sa pensée si on la cherchait dans son dernier chapitre. Plerique homines poslremameminere, a dit Salluste. Fénelon, qui savait la justesse de ce mot, et qui désirait plaire aux plaideurs qu'il jugeait, a déployé dans ses dernières pages un art de pondérer ses arguments, et une perfection d'impartialité évasive qui a dû charmer tout le monde, parce qu'il ne semblait donner tort à personne. Mais nous qui, au lieu d'être jugés par Fénelon, sommes ses juges à notre tour, et qui, à travers les précautions de son discours, cherchons son opinion vraie, ce ne sont pas ses dernières paroles qu'il fautnous rappeler, mais ses premières, afin que, dans un écrivain si rempli de ménagements et d'art, la politesse de l'homme du monde, poussée jusqu'à la complaisance, ne nous cache pas l'amour de l'antiquité, poussé jusqu'à l'adoration*.
C'est biea déQnir la tactique de Fénelon; mais est-il vrai qu'on ne s'explique pas le sacrifice qu'il fait de cette antiquité qu'il adorait tout à l'heure? La tactique même suffirait à expliquer ce sacrifice, s'il ne s'expliquait pas plus naturellement encore par l'idée que Fénelon se fait de Tantiquilé véritable. Il y a de l'habileté et de la sincérité à la fois dans cette façon, un peu trop discrète sans doute, d'associer « quelques-uns » des modernes au « petit nombre » des anciens dont les livres sont excellents :
Il faut avouer qu'il y a parmi les anciens peu d'auteurs excellents, et que les. modernes en ont quelques-uns dont les ouvrages sont précieux. Quand on ne lit point les anciens avec une avidité de savant, ni par le besoin de s'instruire de certains faits, on se borne par goût à un petit nombre de livres grecs et latins. Il y en a fort peu d'excellents, quoique ces deux nations aient cultivé si longtemps les lettres. Il ne faut donc pas s'étonner si notre siècle, qui ne fait que sortir de la barbarie, a peu de livres français qui méritent d'être souvent relus avec un très grand plaisir. // me serait facile de nommer beaucoup d'anciens, comme Aristophane, Plaute, Sènèque le Tragique, hucain, et Ovide même, dont on te passe volontiers. Je nommerais aussi sans peine un nombre assez considéra* ble d'auteurs modernes qu'on goûte et qu'on admire avec raison; mais j^ ne veux nommer personne, de peur de blesser la modestie de ceux que je nommerais, et de manquer aux autres en ne les nommant pas.
On sourit; chacun des modernes est libre de prendre sa part d'un éloge aussi vague, où sa modestie est un peu fâchée peut*
1. H. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes, C. de Lilt. — FÉNELON {Lettr. à VAcad,), 4
tre (l'être si scrupuleusement ménagée. Fénelon ne veut pas [u on puisse dire de lui ce que disait Fontenelle : « Ce qui fait l'ordinaire qu'on est si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin contre son siècle, et l'antiquité en profite : on met les anciens bien haut pour abaisser ses contemporains *. » Toute polémique agressive lui répugne, mais il n'est point alarmé, et il le dit, d'une guerre civile qui serait douce, polie et modérée; il croit même que cette émulation peut être utile aux lettres. Pure hypocrisie? Non : ici et ailleurs, Fénelon nomme, et pas toujours pour les critiquer, la Fontaine, Boileau, Corneille, Racine, Molière, Bourdaloue. Et ce n'était pas non plus par hypocrisie pure qu'il écrivait à Lamotte,le 4 mai i7i4 :
En vous exposant mes ])ens(M>s avec tant de liberté, je ne prétends ni repiL'iulrc ni contredire personne. Je dis historiquement quel est mon goût, comme un linnimc, rf//«.v un repas, dit naïvement qu'il aime mieux un ragoût que l'autre. Je WQ blâme le {^oùt d'aucun homme, et je consens qu'on bl^me le mien. Si la politess(^ ot la discrétion, nécessaires pour le repos de la société, demandent que les hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent pour les choses les plus importantes à la vie humaine, à plus forte raison (loivenl-ila se tolérer sans peine dans la variété d'opinions sur ce qui importe très peu à In sûreté du genre humain. Je vois bien qu'en rendant compte de mon goiit, je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni les autres, je me livre à la critique des deux côtés.
Ma conclusion est qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de «,'rands efforts pour surpasser les anciens. Une si noble émulation promet* beaucoup. Elle me paraîtrait dangereuse, si elle allait jusqu'à mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux ; mais rien n'est plus utile que de tâcher d'atteindre h ce qu'ils ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent être moins parfaiU ou trop éloignés de nos mœurs. C'est avec cette liberté si judicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère.
A ce même Lamotte, après Tapplaudissemenl universel qui accueillit la Lettre à l'Académie, peu de temps avant sa mort, il écrivait encore, le 22 novembre 1714 :
Ksl-il possible que je contente les deux partis des anciens et des modernes, moi qui craignais tant de les fâcher tous les deux? Me voilà tenté de croiro que je ne suis pas loin du juste milieu, puisque chacun des deux partis me fait l'honneur de supposer que j'entre dans son véritable sentiment. C'est ce que je puis désirer de mieux, étant fort éloigné de l'esprit de critique et de partialité.
Ce n'est ni pure naïveté ni pure diplomatie. Il est clair que Fénelon n'ignore ni quelles leçons il donne aux Fontenelle et