‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 2 sur 178 · C. de Litt. — BOssoET · texte numérisé non relu

C. de Litt. — BOssoET

son âme avait été frappée. Mais il n'y prit qu'une légère teinture du grec. A Navarre, dont le grand maître était Nicolas Cornet, et où il avait pour compagnon d'études et pour émule le futur abbé de Rancé, fondateur de la Trappe, il reçut une instruction plus universellement et profondément humaine. Il faut écarter ici, comme de peu d'importance pour l'intelligence du génie de Bossuet, l'anecdote traditionnelle du sermon qu'en 4643 Bossuet, pour faire honneur à une gageure d'un de ses protecteurs, aurait prêché, une nuit, devant le public élégant de l'hôtel de Rambouillet; le mot attribué à Voiture, qu'il n'avait jamais entendu prêcher « si tôt ni si tard »; le fait, nullement invraisemblable, mais nullement prouvé, de visites plus ou moins fréquentes faites par Bossuet adolescent au théâtre où Ton jouait les pièces de Corneille. Il n'a pas encore dit adieu au monde : c'est en 1648 qu'il soutint sa thèse, dédiée àCondé, gouverneur de Bourgogne, qui assistait à la soutenance et eut peine, dit-on, à s'empêcher d'y prendre la parole; c'est en 1649 qu'il fut ordonné diacre, et en 1652 qu'il fut ordonné prêtre et reçut le bonnet de docteur. Désormais il a atteint le but unique de ses études et de sa vie, ce sacerdoce auquel il semble vraiment prédestiné.

Metz (i6S1Ni6S0).— Metz et Paris (1650-1660).

Les six premières années que Bossuet passa dans son canonicat de Metz furent une sorte de retraite où son esprit acheva de mûrir, loin des dangereux applaudissements de Paris et de la cour. Plus que jamais il lut, il pénétra les Pères, saint Jean Chrysostome et saint Grégoire de Nazianze, Origène, surtout saint Paul et saint Augustin. Il lit, il médite, il prêche, il agit; c'est merveille de voir de quelles études, de quels discours, de quelles œuvres est remplie dès lors chaque année de sa vie :

1652. — 11 prêche son premier sermon à Metz devant le maréchal et la maréchale de Schomberg.

1653. — Il est député par les trois ordres de Metz vers Gondé, qui commande alors à Stenai les troupes espagnoles, et traite avec lui, par correspondance, ou avec ses agents des intérêts d'un pays que ruine la guerre.

1655. — Panégyriques de saint François d'Assise et de saint

Bernard. — Réfutation du catéchisme de Fort, ministre prolestant dont Bossuet était à la fois l'adversaire et Tami. A cette époque, aussi, Bossuet évangélise les juifs, nombreux à Metz, et qui se pressaient autour de sa chaire, un peu, il est vrai, parce qu'un ordre du maréchal de la Vieuville les y contraignait.

1656. — Sermon sur la Providence. Panégyriques de saint Thomas d'Aquin (à Paris, aujourd'hui perdu), de saint Victor, de saint François dePaule. Oraison funèbre deFabbesse Yolande de Monterby.

1657. — Panégyrique de sainte Thérèse, à Metz, devant Anne d'Autriche. Panégyrique de saint Paul, à Paris, à THôpital général (Salpêtrière) .

1658. — Panégyrique de saint Gorgon, martyrisé sous Dioclétien. Oraison funèbre de Henri de Goumay, ancien échevin de Metz.

A partir de 1659, Bossuet se partage entre Metz et Paris, où déjà certains de ses discours, comme le panégyrique de saint Paul, ont eu un triomphe éclatant. Le crédit dont jouit à la cour son oncle François Bossuet, secrétaire du conseil des finances, et lui-même riche financier, lui valut, parait-il, de prêcher devant la reine mère le panégyrique de saint Joseph et celui de sainte Thérèse^ Cette même année 1659 est marquée par le carême aux Grandes Carmélites, les panégyriques de sainte Catherine et de saint Thomas de Villeneuve.

1660. — Carême aux Minimes de la place Royale. Sermon sur l'Honneur du monde, interrompu par l'arrivée de Condé, nouvellement rentré en France, et terminé par une péroraison éloquemment improvisée à l'adresse du prince qui ne doit plus être désormais que le bras droit du roi de France. Second panégyrique de saint François de Pau le, prêché à Sainte-Marie de Chaillot devant la reine d'Angleterre.

1661. — Carême aux Carmélites.

1662. — Carême au Louvre ; sermons sur la Providence, sur la Mort, sur l'Ambition. Oraison funèbre du P. Bourgoin, ancien supérieur général de l'Oratoire. Panégyrique de saint François de Sales.

1663. — Carême au Val-de-Grâce ; sermon sur la Parole de Dieu devant Anne d'Autriche. Oraison funèbre de Nicolas Cornet, grand maître du collège de Navarre. Panégyrique de sainte Catherine de- Sienne.

1664. — Panégyrique de saint Sulpice. Bossuet est élu à l'unanimité doyen du chapitre de Metz.

4 COURS DE LIITÉRATURE

1665. — Carême à Saint-Thomas du Louvre. Avent au Louvre. Nouveau panégyrique de saint Thomas d'Aquin.

1666. — Panégyrique de saint Pierre Nolasque, fondateur de l'ordre de la Merci. Carême à Saint-Germain; sermon sur l'Honneur prêché devant le roi, peu après la mort de la reine m ère. Vains efforts de Bossuet pour s'entendre avec les minis- Ires protestants de Metz et pour procurer la réconciliation des Églises séparées.

1667. — Oraison funèbre d'Anne d'Autriche (un an après sa mort). Mort du père de Bossuet, qui était entré dans les ordres sans abandonner sa charge du parlement. Bossuet n'a plus rien désormais qui le retienne à Metz.

1668. — Carême à Saint -Thomas du Louvre. Conversion éclatante de protestants, de membres des familles de Bouillon et de Dangeau. Dans le sermon de vôture de M^^® de Bouillon, sœur du cardinal, Bossuet ne cachait pas l'espérance qu'il nourrissait de voir Turenne lui-même se convertir. Turenne et son neveu le comte de Lorges abjurèrent, en effet, solennellement le protestantisme entre ses mains, et c'est à cette occasion que Bossuet conçut le plan de son Exposition de la doctrine de VÊg lise catholique et qu'il prononça son panégyrique de saint André, dans lequel il voyait un de ses meilleurs ouvrages. C'est de cette époque aussi que sont les panégyriques de saint Thomas apôtre et de saint Thomas de Cantorbéry.

On est confondu de cette activité infatigable et pourtant sereine. La renommée de Bossuet ne cesse de grandir, et son crédit à la cour va s'affermissant de plus en plus* ; en 1669, il prêche un dernier Avent à Saint -Germain, et il est nommé évêque de Condom.

1. Il est curieux pourtant do voir comment Bossuet jeune est jugé dans les manuscrits de Colbert :

M Esprit adroit, complaisant, cherchant à plaire à tous ceux avec qui il est, et prenant leurs sentiments quand il les connaît. Ne veut point se faire des affaires, ni hasarder les mesures qu'il a prises, qu'il croit sûres pour aller à son but. Ainsi se ménage citraordinairement et cherche dans la Faculté quelque milieu à prendre et quelque détour... S'insinuant dans le monde avec assez de facilité, à cause de son talent de la prédication, et par là il no manque pas do créance dans la Faculté. Attaché aux jésuites et à ceux qui lui peuvent luire sa fortune plutôt par intérêt que par inclination, car naturellement il est assez libre, fin, railleur, et se mettant fort au-dessus do beaucoup de choses. »

Bossuet évêque et précepteur du dauphin (1669-1 689)*

La lettre au pape Innocent XI*

L'année même où il était nommé évêque de Condom, Bossuet prononçait la première de ses grandes oraisons funèbres, celle de Henriette de France, reine d'Angleterre. L'année suivante (i670), il prononçait celle de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, et il était nommé précepteur du dauphin, dont M. de Montausier était le gouverneur peu indulgent. On avait songé d'abord à Chapelain ; à son défaut, M. de Périgny avait été choisi; mais au bout de deux ans il se tua, nous assure-t-on, à apprendre les étymologies, dont Montausier ne voulait épargner aucune au dauphin. Bossuet eut sous ses ordres deux sous-précepteurs, doctes et pieux ecclésiastiques, Huet et Fleury ; mais il fît tout presque seul. Au début, ses espérances furent grandes : le 19 septembre 1672, il écrit au maréchal de Bellefonds :

Il faut que je vous dise un mot de Mgr le Dauphin. Je vois, ce me semble, en lui des commencements de grandes grâces, une simplicité, une droiture et un principe de bonté ; parmi ses rapidités, une attention aux mystères, je ne sais quoi qui se jette au milieu des distractions pour le rappeler à Dieu. Vous Seriez ravi si je vous disais les questions qu'il me fait, et le désir qu'il me fait paraître de bien servir Dieu.. Mais le monde, le monde, le monde, les plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples ! Sauveznous, Seigneur, sauvez-nous; j'espère en votre bonté et en votre grâce : vous avez bien préservé les enfants de la fournaise ; mais vous envoyâtes votre ange : et moi, hélas ! qui suis-je ? Humilité, tremblement, enfoncement dans son néant propre, confiance, persévérance, travail assidu, patience. Abandonnons-nous à Dieu sans réserve, et tâchons de vivre selon l'Évangile. Écoutons sans cesse celte parole ; « Or il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire : » Porro unum est necessarium... Priez pour mon enfant et pour moi.

Mais le 16 mai 1677 il écrivait à ce même ami sur un tout autre ton :

... Me voilà quasi à la fin de mon travail. MS»* le Dauphin est si grand, qu'il ne peut pas être longtemps sous notre conduite. 11 y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué : on n'a nulle consolation sensible ; et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre l'espérance.

L*œuvre de Bossuet avait donc échoué : à vingt-cinq ans, le

dauphin s'endormait dans les plaisirs vulgaires de son château de Meudon, et, comme par une sorte de revanche, s'abstenait de toucher désormais à un seul livre. Fàut-il en accuser le naturel de l'élève ou la méthode du précepteur? Le naturel de l'élève fut ingrat, à coup sûr ; la méthode du précepteur semble avoir été un peu bien élevée et austère pour un tel élève. Ce plan d'éducation avait de la grandeur, de la précision, de la suite; mais il supposait un élève intelligent et zélé, et cet élève fit défaut. Bossuet avait toutes les qualités du pédagogue, sauf une sans laquelle les plus hautes sont stériles ; le talent d'accommoder l'instruction et l'éducation aux forces intellectuelles et aux ressources morales de l'enfant.

La lettre au pape Innocent XI, d'abord écrite en latin, De rinstruction de M^'' le Dauphin, si on la complète par des détails puisés à d'autres sources, nous révèle à la fois le fort et le faible de cette « institution » d'un prince. Le roi a voulu que son fils apprît d'abord la crainte de Dieu, « ensuite toutes les sciences convenables à un grand prince, c'est-k-dire celles qui peuvent servir au gouvernement, et à maintenir un royaume, et même celles qui peuvent, de quelque manière que ce soit, perfectionner l'esprit, donner de la politesse, attirer à un prince l'estime des hommes savants, en sorte que Mk*" le Dauphin pût servir d'exemple pour les mœurs, de modèle à la jeunesse, de protecteur aux gens d'esprit ». Aussi a-t-il donné pour gouverneur à ce prince le ducdeMontausier, « illustre dans la guerre et dans les lettres, mais plus illustre encore par sa piété ». Bossuet nous montre ce vigilant gouverneur « pressant et poursuivant son ouvrage avec une attention et une constance invincibles », et se loue d'avoir été toujours parfaitement d'accord avec lui. Si nous en croyons même le valet de chambre Dubois, quand, pour des fautes vénielles, Montausier faisait rouer de coups le dauphin, Bossuet laissait faire.

L'étude de chaque jour commençait soir et matin par les choses saintes; et le prince, qui demeurait découvert pendant que durait celte leçon, les écoutait avec beaucoup de respect...

Que si en lisant l'Évangile il paraissait songer h autre chose, ou n'avoir pas toute l'attention et le respect que mérite celte lecture, nous lui ôtions aussitôt le livre, pour lui marquer qu'il ne le fallait lire qu'avec révérence. Le prince, qui regardait comme un châtiment d'être privé de celte lecture, apprenait à lire saintement le peu qu'il lisait, et à y penser beaucoup. Nous lui expliquions clairement et simplement les passages. Nous lui marquions les endroits qui serrent à convaincre les hérétiques, et ceux qu'ils ont malicieusement détournés de leur véritable bcns. Nous l'avertissions souvent qu'il y avait bien

des choses en ce livre qui passaient son âge, et beaucoup même qui passaient Tesprit humain; qu^elles y étaient pour combattre l'orgueil des hommes et pour exercer leur foi; qu'il n'était pas permis en chose si haute de croire à son sens, mais qu'il fallait tout expliquer selon la tradition ancienne et les décrets de VÈgWse; que tous les novateurs se perdaient infailliblement, et que tous ceux qui s'écartaient de celte règle n'avaient qu'une piété fausse et pleine de fard.

Bossuet n'oubliait pas qu'il instruisait un futur roi de France et fils aîné de l'Église; il lui enseignait, avec le respect de la vraie religion (un peu rudement parfois), la haine de l'hérésie. A la lecture du Vieux et du Nouveau Testament se mêlait celle des Vies des saints, des martyrs et l'histoire religieuse.

Dans l'étude de la grammaire, sur laquelle Bossuet se défend d'insister, son principal soin a été de faire connaître à son élève « premièrement la propriété, et ensuite l'élégance de la langue latine et de la française ». Par ce moyen, tout jeune il comprenait aisément les meilleurs auteurs latins et « apprenait par cœur les plus agréables et les plus utiles endroits de ces auteurs, et surtout des poètes. Mais il ne les étudiait point par fragments; il en parcourait et en embrassait l'ensemble.

Nous n'avons pas jugé à propos de lui faire lire les ouvrages des auteurs par parcelles, c'est-à-dire de prendre un livre de VÉnèide, par exemple, ou de César, séparé des autres. Nous lui avons fait lire chaque ouvrage entier, de suite, et comme tout d'une haleine, afin qu'il s'accoutumât peu à peu, non à considérer chaque chose en particulier, mais à découvrir tout d'une vue le but principal d'un ouvrage et l'enchaînement de toutes ses parties : étant certain que chaque endroit ne s'entend jamais clairement, et ne parait avec toute sa beauté, qu'à celui qui a regardé tout l'ouvrage comme on regarde un édifice, et en a pris tout le dessein et toute l'idée.

Entre les poètes, ceux qui ont plu davantage à MK»" le Dauphin sont Virgile et Térence, et entre les historiens, c'a été Salluste et César. Il admirait le dernier comme un excellent maître pour faire de grandes choses, et pour les écrire. Il le regardait comme un homme de qui il fallait apprendre à faire la guerre... On ne peut dire combien il s'est diverti agréablement et utilement dans Térence, et combien de vives images de la vie humaine lui ont passé devant les yeux en le lisant. Il a vu les trompeuses amorces de la volupté et des femmes, les aveugles emportements d'une jeunesse que la flatterie et les intrigues d'un valet ont engagée dans un pas difficile et glissant; qui ne sait que devenir, que l'amour tourmente, qui ne sort de peine que par une espèce de miracle, et qui ne trouve le repos qu'en retournant à son devoir. Là le prince remarquait les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion exprimé par cet admirable ouvrier, avec tous les traits convenables à chaque personnage, des sentiments naturels, et enfin avec cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d'ouvrages. Nous ne pardonnions pourtant rien à ce poète si divertissant, et nous reprenions les endroits où il a écrit trop licencieusement. Mais en même temps nous nous étonnions que plusieurs de nos auteurs eussent écrit pour le théâtre avec beaucoup moins

(le retenue, et condamnions une façon d'écrire si déshonnêle, comme pernicieuse aux bonnes mœurs.

Il faudrait faire un gros volume pour rapporter toutes les remarques que nous avons faites sur chaque auteur, et principalement sur Cicéron, que nous avons admiré dans ses discours de philosophie, dans ses oraisons, e même lorsqu'il raillait librement et agréablement avec ses amis.

On voit que cette éducation n'a rien d'austère et que Bossuet n'est pas encore l'àpre auteur des Maximes sur la comédie. La méthode d'enseignement de la géographie et de l'histoire est peut-être plus remarquable encore. L'enseignement de la géographie s'anime, devient un vrai voyage d'exploration suivi sur la carte, « en jouant », une étude comparée des pays, des villes, des monuments, surtout des mœurs, et des mœurs de la France, des « humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent cette nation belliqueuse et remuante ». De môme, dans l'étude de Thisloire, qui est « la maîtresse de la vie humaine et de la politique », c'est à l'histoire de la France que Bossuet donne la première place, et il remonte aux « sources » pour l'enseigner :

Nous avons principalement eu soin de lui apprendre celle de la France, qui est la sienne. Nous ne lui avons pas néanmoins donné la peine de feuilleter les livres ; et à la réserve de quelques auteurs de la nation, comme Philippe de Comines et du Bellay, dont nous lui avons fait lire les plus beaux endroits, nous avons été nous-mêmes dans les sources, et nous avons tiré des auteurs les plus approuvés ce qui pouvait le plus servir à lui faire comprendre la suite des affaires. Nous en récitions de vive voix autant qu'il en pouvait facilement retenir; nous le lui faisions répéter : il l'écrivait en français, et puis il le mettait en latin; cela lui servait de thème, et nous corrigions aussi soigneusement son français que son latin. Le samedi il relisait tout d'une suite ce qu'il avait composé durant la semaine; et, l'ouvrage croissant, nous l'avons divisé par livres, que nous lui faisions relire très souvent.

Sur les premiers temps, il insistait peu, mais il précisait et développait davantage à mesure qu'il approchait des temps modernes, sans jamais entrer dans le détail des choses qui ne sont que curiosité, l'essentiel étant de remarquer « les mœurs de la nation, bonnes et mauvaises, les coutumes anciennes, les lois fondamentales,... les fautes des rois et les calamités qui les ont suivies, la foi qu'ils ont conservée pendant ce grand espace de temps qui s'est passé depuis Glovis jusqu'à nous, cette constance à défendre la religion catholique, et tout ensemble le profond respect qu'ils ont toujours eu pour le saint-siège, dont ils ont tenu à gloire d'être les enfants les plus soumis ». Saint Louis, dont Bossuet avait écrit une Vie pour son élève, lui était

donné comme le seul modèle du roi parfait; on lui proposait ensuite les actions de Louis XÏV et cette histoire vivante qui se passait sous ses yeux, et l'on n'avait garde d'oublier parmi les vertus du roi « cet incroyable attachement à défendre la religion, cette envie de l'accroître ». Dans son ensemble, d'ailleurs, cette histoire n'avait rien d'étroitemônt ecclésiastique : nous avons ces versions du dauphin annotées : dans l'une la Saint-Barthélémy est condamnée, dans telle autre est relatée la campagne de 1672, signalée par le passage du Rhin .

Dans les choses de la philosophie, Bossuet fait deux parts : celle des choses « qui sont hors de doute et utiles à la vie », dignes par conséquent d'être exposées dans toute la certitude de leurs principes; et celle des choses qui ne sont que d'opinion et dont on dispute ; pour celles-ci il se contentait de les rapporter historiquement, « parce que celui qui est né pour le commandement doit apprendre à juger, et non à disputer ». La philosophie consistant principalement à rappeler l'esprit à soi-même, pour s'élever ensuite comme par un degré sûr jusqu'à Dieu, « pour devenir parfait philosophe, l'homme n'a besoin d'étudier autre chose que lui-même; et, sans feuilleter tant de livres, sans faire de pénibles recueils de ce qu'ont dit les philosophes ni aller chercher bien loin des expériences , en remarquant seulement ce qu'il trouve en lui, il reconnaît par là l'auteur de son être. » C'est le fond du traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, composé pour le dauphin.

La Logique est tirée de Platon et d'Aristote, « non pour la faire servir à de vaines disputes de mots, mais pour former le jugement pai; un raisonnement solide ». De la dialectique il tirait la rhétorique, « pour donner aux arguments nus que la dialectique avait assemblés, comme des os et des nerfs, de la chair, de l'esprit et du mouvement ».

Ainsi nous n'en avons pas fait une discoureuse dont les paroles n*ont que du son; nous ne l'avons pas faite enflée et vide de choses, mais saine et vigoureuse; nous ne l'avons point fardée, mais nous lui avons donné un teint naturel et une vive couleur, en sorte qu'elle n'eût d'éclat que celui qui sort de la vérité même. Pour cela nous avons tiré d'Aristote, de Gicéron, de Quinlilien et des autres les meilleurs préceptes ; mais nous nous sommes beaucoup plus servi d'exemples que de préceptes ; et nous avions coutume, en lisant les discours qui nous émouvaient le plus, d'en ôter les figures et les autres ornements de paroles, qui en sont comme la chair et la peau : de sorte que, n'y laissant que cet assemblage d'os et de nerfs dont nous venons de parler, c'està-dire les seuls arguments, il était aisé de voir ce que la logique faisait dans ces ouvrages, et ce que la rhétorique y ajoutait.

Il n'est pas inutile de recueillir en passant cette définition qu'un orateur comme Bossuet donne de la véritable rhétorique. Sur la morale, ce qu'il dit est moins expressif: c'est qu'il ne la sépare pas de la religion : il ne peut la puiser à une autre source qu'à celle de l'Écriture et de TÉvangile, mais il ne dédaigne pour cela ni la morale d'Aristote, ni « cette doctrine admirable de Socrate, vraiment sublime pour son temps, qui peut servir à donner de la foi aux incrédules et à faire rougir les plus endurcis ». Si l'on néglige quelques notions de droit romain, on arrive à la partie scientifique de cette éducation, et l'on pourra trouver ce programme, selon le point de vue où l'on se place, soit bien insufiisant, soit assez précis déjà pour l'époque.

Nous avons mêlé beaucoup de physique en expliquant le corps humain ; et pour les autres choses qui regardent celte étude, nous les avons traitées selon notre projet, plus historiquement que dogmatiquement. Nous n'avons pas oublié ce qu'en a dit Arislote : et pour l'expérience des choses naturelles, nous avons fait faire devant le prince les plus nécessaires et les plus belles. Il n'y a pas moins trouvé de divertissement que de profit. Elles lui ont fait connaître l'industrie de l'esprit humain et les belles inventions des arts, soit pour découvrir les secrets de la nature, ou pour l'embellir, ou pour l'aider. Mais, ce qui est plus considérable, il y a découvert l'art de la nature même, ou plutôt de la providence de Dieu, qui est à la fois si visible et si cachée.

Les mathématiques, qui servent le plus à la justesse du raisonnement, lui ont été montrées par un excellent maître, qui ne s'est pas contenté, comme c'est l'ordinaire, de lui apprendre à fortifier des places, à les attaquer, à faire des campements, mais qui lui a encore appris à construire des forts, à les dessiner de sa propre main, à mettre une armée en bataille et à la faire marcher. Il lui a enseigné les mécaniques, le poids des liquides et des solides, les différents systèmes du monde, et les premiers livres d'Euclide.

Cet utile collaborateur, le seul à peu près dont Bossuet ait invoqué l'aide, est le géomètre Blondel, à qui l'on doit la porte Saint-Denis. Bossuet termine sa lettre en exposant le but et le plan de deux des principaux ouvrages qu'il a composés pour le dauphin, le Discours sur Vhistoire universelle et la Politique tirée de l'Écriture sainte; il en indique un troisième, que nous n'avons pas, et qui comprend « les lois et coutumes particulières du royaume de France » ; et il se déclare prêt à remettre son royal élève entre les mains du roi, « pour faire des études plus nécessaires sous de meilleurs maîtres, qui sont le roi même et l'usage du monde et des affaires ».

Les traités du « Libre Arbitre » et de la « Connaissance

de Dien et de soi-même )>•

,Du moins, si l'éducation du dauphin avorta, en ce qui le concerne, les travaux et les fruits n'en furent pas perdus pour tous. « Il s'agit, écrivait Huet *, non point Seulement de l'éducation du fils du roi, mais de l'éducation de tous. » Louis XIV, Montausier, Bossuet, voulurent que cette éducation particulière devînt en quelque sorte générale. Nous en avons plus d'un monument. 11 sera traité ailleurs du Discours sur l'histoire universelle. (Jn ne peut rien dire ici de la Logique, qui ne serait pas inférieure à celle de Port-Royal, si elle n'en était imitée, ni des Réflexions sur la morale âJAristote, Faut-il parler du Traité du libre arbitre, et doit-on croire qu'un ouvrage d'un caractère aussi spécial ait été composé pour un adolescent? Quoi qu'il en soit, ce livre est tout entier dans l'effort que fait Bossuet pour concilier deux choses en apparence inconciliables, mais également certaines, la liberté humaine et la prescience divine.

Rien ne peut nous faire douter de ces deux importantes vérités , parce qu'elles sont établies l'une et l'autre par des raisons que nous ne pouvons contredire. Car quiconque connaît Dieu ne peut douter que sa providence, aussi bien que sa prescience, ne s'étende à tout ; et quiconque fera un peu de réflexion sur lui-même, connaîtra sa liberté avec une telle évidence, que rien ne pourra obscurcir l'idée et le sentiment qu'il en a : et on verra clairement que deux choses qui sont établies sur des raisons si nécessaires, ne peuvent se détruire l'une l'autre. Car la vérité ne détruit point la vérité ; et quoiqu'il se pût bien faire que nous ne sussions pas trouver les moyens d'accorder ces choses, ce que nous ne connaîtrions pas, dans une matière si haute, ne devrait point affaiblir en nous ce que nous en connaissons si certainement...

Tenons donc ces deux vérités pour indubitables, sans en pouvoir jamais être détournés par la peine que nous aurons à les concilier ensemble. .. Demeurons persuadés et de notre liberté et de la providence qui la dirige, sans que rien nous puisse arracher l'idée très claire que nous avons de l'une et de l'autre...

Quand donc nous nous mettons à raisonner, nous devons d'abord poser comme indubitable que nous pouvons connaître très certainement beaucoup de choses, dont toutefois nous n'entendons pas toutes les dépendances ni toutes les suites. C'est pourquoi la première règle de notre logique, c'est qu'il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues , quelque difficulté

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