‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 43 sur 178 · Voir la prige 17 du fascicule sur les Scrmotis · texte numérisé non relu

Voir la prige 17 du fascicule sur les Scrmotis

descendre, et de monter à sa place, et que rien ne pouvait soutenir la beauté du spectacle etla perfection de la musique que la force de son éloquence. Ma tille, ce jeune homme a commencé en tremblant, tout le monde tremblait aussi; il a débuté par un accent provençal : il est de Marseille; il s'appelle Léné. Mais, en sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lumineux, il a si bien établi son discours, il a donné au défunt des louanges si mesurées, // a passé par tous les endroits délicats arec tant d'adresse, il a si bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré, il a fait des traits d'éloquence et des coups de maître si if propos et de si bonne grâce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est un homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qu i l'emmène avec lui dans son diocèse. Nous le voulions nommer le chevalier Mascaron ; mais je crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique, c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste (Lully) avait fait un dernier effort de toute la musique du roi. Ce beau Miserere y était augmenté : il y eut un Libéra où tous les yeux étaient pleins de larmes. Je ne crois point qu'il y ait une autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats. J'ai dit à Guitaud tout bas : « Si c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il n'y manquerait pas. » Cette folie a fait rire Guitaud sans aucun respect pour la pompe funèbre .

C'est dans ce décor et dans ce milieu plus solennel qu'édifiant que Bossuet lui-même avait plus d'une fois déjà pris la parole, moins pour célébrer les grands de la terre que pour tirer de l'éloge de quelques-uns une leçon pour tous. Ses débuts dans l'oraison funèbre avaient été plus modestes. A Metz, en 1056 et 1658, il avait dit les vertus obscures et paisibles del'abhesse Yolande de Monlerby et de l'ancien échevin Henri de Gornay. C'est par abus peut-être qu'on qualifie d'oraison funèbre cette « courte exhortation » où Bossuet s'efforce « de ramasser en peu de paroles des vérités très considérables », à savoir, principalement qu'il faut apprendre à se servir si heureusement de la mort qu'elle nous obtienne l'immortalité. Yolande de Monlerby est restée abbesse jusqu'à Tàge de quatre-vingt-dix ans, toujours active, toujours patiente, également éloignée de la rigueur farouche et de la trop molle indulgence, préservée jusqu'au bout de tout penchant à la médisance et à l'avarice. Mais de quelques traits à peine indiqués on ne saurait composer uu caractère bien net et bien vivant; le trait dominant, le seul original à peu près, c'est le grand âge de la prudente abbesse, et c'est aussi la source d'un développement, disproportionné avec l'étendue totale du discours, sur les avantages ou les inconvénients d'une longue vie. Maisl'exorde a de l'ampleur; le vrai Bossuet s'y fait entendre déjà, et déjà y exprime avec force l'idée qu'il se fait d'un discours si hautement instructif, où d'autres ne voient qu'un discours d'apparat.

Quand l'Église ouvre la bouche des prédicateurs dans les fanérailles de sesf l'nfants, ce n'est pas pour accroître la pompe du deuil par des plaintes éta- (liées, ni pour satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts. La proinirre de ces deux choses est trop indigne de sa fermeté, et Tautre trop contraire k sa modestie. Elle se propose un objet plus noble dans la solennité (l(>s discours funèbres: elle ordonne que ses ministres, dans les derniers «Icvoirs que Ton rend aux morts, fassent contempler k leurs auditeurs la commune condition de tous les mortels, afin que la pensée de la mort leur donne nn saint dégoût de la vie présente, et que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérance* trompeuses.

11 tient à nous en prévenir aussi dès le début de Toraison funèbre de Henri de (îornay ; il est résolu à rejeter loin de son esprit «♦ toutes les considérations profanes et les bassesses honteuses de la Ualterie », indip;nes du lieu où il parle et du ministère sacré qu'il exerce, pour proposer au public « trois ou quatre réllexions tirées des principes du christianisme », celle-ci en première li^'ne : « Quelque apparente inégalité que la fortune ait mise entre nous, la nature n*a pas voulu qu'il y eût grande ditférence d'un homme h un autre. » Ce dessein, annoncé sans ménagements, a pu surprendie quelques-uns des auditeurs dr Hossuet, de ceux surtout qui appartenaient à cette noble famille lorraine des Gornay, illustrée jadis par un martyr, saint Livier. Bossuet tient sa promesse et ne craint pas de s'attaquer de front au préjugé de la noblesse : « Pour mettre à couvert la faiblesse commune de la naissance, chacun tâche d'attirer sur elle toute la gloire de ses ancêtres, et la rendre plus éclatante par cette lumière empruntée. Ainsi Ton a trouvé le moyen de distinguer les naissances illustres d'avec les naissances viles et vulgaires, 4;t de mettre une différence infinie entre le sang noble et le roturier, comme s'il n'avait pas les mômes qualités, et n*étail pas composé des mômes éléments. »Ici encore Torateur appuie un peu lourdement; il ne se contente pas d'affirmer que Henri de (îornay « a toujours méprisé les vanteries ridicules, dont il arrive assez ordinairement que la noblesse étourdit le monde » ; il disserte sur la noblesse, et l'on sent qu'il veut orner et amplifier un sujet in^Tat. Mais, si l'éloge proprenienl dit est et devait être faible, l'expression des grandes idées morales ne l'est pas, et tel passage do ce brouillon si imparfait a mérité de passer, pres(iue entier, dans l'oraison funèbre de Madame :

11 y a boîiucoiip do vnUon de nous comparer à (l<«s eaux courantes comme fait rKcrilnro saiiilt;. Car de inr-ine que, quelque inéf^îiiité qui paraisse dans lo tours dus rivières (jui arrosent la surface de la terre, telles ont toutes cela de

commun, qu'elles viennent d'une petite origine; que dans le progrès de leur course elles roulent leurs flots en bas par une chute continuelle, et qu'elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans le sein immense de l'Océan, où Ton ne distingue point le Rhin, ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés d'avec les rivières les plus inconnues : ainsi tous les hommes commencent par les mômes infirmités. Dans le progrès de leur ûge, les années se poussent les unes les autres comme des flots : leur vie roule et descend sans cesse à la mort par sa pesanteur naturelle; et enfin après avoir fait, ainsi que les fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres, ils vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant, où l'on ne trouve plus ni rois, ni princes, ni capitaines, ni tous ces autres augustes noms qui nous séparent les uns des autres, mais la corruption et les vers, la cendre et la pourriture qui nous égalent.

Si Ton met à part ces deux oraisons, oii plutôt ces deux sommaires d*oraisons funèbres, on verra que la première des véritables oraisons funèbres de Bossuet est celle du P. Bourgoing (1G68), demandée à Bossuet par la congrégation de l'Oratoire, dont le P. Bourgoing fut directeur pendant vingt ans. Ici encore, sans doute, Bossuet amplifie sa matière et agrandit son personnage. « Ce n'est pas sous ce radieux aspect, dit M. Jacquinet, que les confrères du P. Bourgoing, jugeant en lui l'orateur, nous l'ont représenté. Les hommages qu'ils rendent à son talent nous donnent l'idée d'un génie plus rassis, d'un mérite plus modeste. » Mais le sujet prêtait davantage à l'éloquence d'un Bossuet. II n'avait pas à marcher parmi ces « écueils » dont il parle avec un effroi si sincère dnns un exorde fameux ^

Grâce à la miséricorde divine, le révérend père Bourgoing, supérieur général de la congrégation de l'Oratoire, a vécu de telle sorte que je n'ai point à craindre aujourd'hui de pareilles difficultés. Four orner une telle vie, je n'ai pas besoin d'emprunter les fausses couleurs de la rhétorique, et encore moins les détours de la flatterie. Ce n'est pas ici de ces discours où l'on ne parie qu'en tremblant, où il faut plutôt passer avec adresse que s'arrêter avec assurance, où la prudence et la discrétion tiennent toujours en contrainte l'amour de la vérité. Je n'ai rien ni à taire ni à. déguiser; et si la simplicité vénérable d'un prêtre de Jésus-Christ, ennemie du faste et de l'éclat, ne présente pas à nos yeux de ces actions pompeuses qui éblouissent les hommes, son zèle, son innocence, sa piété éminente, nous donneront des pensées plus dignes de cette chaire. Les autels ne se plaindront pas que leur sacrifice soit interrompu par un entretien profane : au contraire, celui que j'ai à vous faire vous proposera de si saints exemples, qu'il méritera de faire partie d'une cérémonie si sacrée, et qu'il ne sera pas une interruption, mais plutôt une continuation du mystère.

Puis, selon le mot de saint Grégoire de IS'azianze, cité par Bossuet, « il était prêtre avant même que d'être prêtre », et ce

\. Voyez le début de cet exorde, page li du fascicule sur les Sermons.

mol — qui s'appliquerait si bien à Bossuel lui-même — donne l'esprit et le ton du discours consacré par un prêtre à un prêtre. Hélait prêtre de l'Oratoire, et roccasioii s'offre naturellement à Bossuel de caractériser avec sympathie celte congrégation nouvelle où l'on obéit sans dépendre, où Ton gouverne sans commander, où toute l'autorité est dans la douceur, où le respect s'entretient sans le secours de la crainte. EnQn, il était prédicateur : nouvelle occasion de définir, pour ainsi dire, après le prêtre, le prédicateur en soi, et de blâmer des prédicateurs profanes et fleuris qui croient avoir fait tout leur devoir quand ils ont chatouillé les oreilles du bruit de leurs périodes mesurées et de leurs figures superficielles*. Tout ce premier point est excellemment développé. Le second offre aux modernes un intérêt plus restreint, mais on aurait tort de le négliger, car le futur historien des Variations de l* Église jirolestante et même dw Discours suv Vhlstoire universelle y laisse entrevoir quelquesunes de ses larges vues sur l'unité de l'Église : u Un Dieu, un Christ, un évoque... Un Dieu, principe de l'unité; un Christ, médiateur de l'unité; un évêque marquant et représentant en la singularité de sa charge le mystère de l'unité de l'Ëglise. » L'oraison funèbre du P. Rourgoing n'était pas destinée à voir le jour. Au contraire, celle de Nicolas Cornet (1663), grand maître de la maison de Navarre, fut imprimée en 1698. Il est vrai qu'au témoignage de l'abbé Ledieu, Bossuet n'y reconnut pas son œuvre. Nous y reconnaissons, nous, sinon le discours môme qu'il avait prononcé (il n'avait eu que huit jours pour le préparer), du moins un fond de pensées et de sentiments qui lui appartiennent bien en propre. C'est dans la maison de Navarre que Bossuet avait achevé ses éludes ; il le rappelle dansTexorde avec reconnaissance et discrétion. Mais Nicolas Cornet avait été aussi syndic de la faculté de théologie au moment où commenoaionl les persécutions contre le jansénisme, et c'est lui *qui avait dénoncé les cinq propositions. En rappelant la vie de ce « doctfur de l'ancienne marque », Bossuet ne pouvait passer sous silence le rôle que son ancien maître avait joué dans ces graves circonstances ; mais, entre les jansénistes et les jésuites^ il n'était pas aisé de garder une attitude qui fût à la fois nette

1. Voyez ce passage à la p. 14 du premier fascicule. A côte do ces amples d<'veloppeincnts, je nutc un trait plaisant, chose rare chez Bossuet ailleurs que dans les écrits do polénii<|ue : » Mes frères, faites pénitence, tandis <iue ce médecin n'est pas encore à vos côtes, vous donnant des jours et heures qui ne sont point en sa puissance, et toujours prêt à philosopher admirablement de la mcdnaie aprèt la mort. »

et prudente : Bossuet, loin d'esquiver la difficulté, l'aborde de front, avec une sincérité habile.

Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de l'Église : il :i pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes dos pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité, et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes : ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l'enfer après eux, et ne fulminent que des anathèmes. L'ennemi de notre salut se sert également dos uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable, et la sévérité de ceux-ci'pour rendre la vertu odieuse...

Certes, je ne vois rien dans le monde qui soit plus à charge à l'Église que ces esprits vainement subtils, qui réduisent tout l'Évangile en problèmes, qui forment des incidents sur l'exécution de ses préceptes, qui fatiguent les casuisles par des consultations infinies : ceux-là ne travaillent, en vérité, qu'à nous envelopper la règle des mœurs... Mais que dirai-je de ceux qui détruisent, par un autre excès, l'esprit de la piété, qui trouvent partout des crimes nouveaux, et îiccablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose? Qui ne voit que celte rigueur enfle la présomption, nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe, et un esprit de fastueuse singularité; fait paraître la vertu trop pesante, l'Évangile excessif, le christianisme impossible?...

Vous, docteurs reliichés, puisque l'Évangile est un joug, ne le rendez pas si facile : de peur que si vous êtes chargés de son poids, vos passions indomptées ne le secouent trop facilement; et qu'ayant rejeté le joug, nous ne marchions indociles, superbes, indisciplinés, au gré de nos désirs impétueux. Vous aussi, docteurs trop austères, puisque l'Évangile doit être léger, n'entreprenez pas d'accroître son poids : n'y ajoutez rien de vous-mêmes, ou par faste, ou par caprice, ou par ignorance. Lorsque ce Maître commande, s'il charge d'une main, il soutient de l'autre : ainsi tout ce qu'il impose est léger; mais tout ce (jue les hommes y mêlent est insupportable.

Vous voyez donc, chrétiens, que, pour trouver la règle des mœurs, il faut tenir le milieu entre les deux extrémités; et c'est pourquoi l'oracle toujours sage nous avertit de ne nous détourner jamais ni à la droite ni à la gauche. Ceux-là se détournent à la gauche, qui penchent du côté du vice, et favorisent le parti de la corruption ; mais ceux qui mettent la vertu trop haut, à qui toutes les faiblesses paraissent des crimes horribles, ou qui, des conseils de perfection, font la loi commune de tous les fidèles, ne doivent pas se vanter d'aller droitement, sous prétexte qu'ils semblent chercher une régularité plus scrupuleuse. Car l'Écriture nous apprend que si l'on peut se détourner en allant à gauche, on peut aussi s'égarer du côté de la droite, c'est-à-dire eu s'avançant à la perfection, en captivant les âmes infirmes sous des rigueurs trop extrêmes. 11 faut marcher au milieu...

C'est malgré lui que cet homme modeste et pacifique a été conti^aint de se signaler parmi les troubles de l'Église. « Mais un docteur ne peut pas se taire dans la cause de la foi. » Nicolas Cornet vit que la nouvelle école, celle des jansénistes, en s'emparant des doctrines de saint Augustin sur la grâce, et en les poussant à leurs extrêmes conséquences, n'allait à rien moins

qu'à ruiner insensiblement la liberté de l'homme; il n'hésita pas à combattre ces « grands hommes, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux, mais plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle ». Bossuet glisse sur ce qui est pour lui une véritable guerre civile, mais il appelle de ses vœux la paix de l'Église, une paix effective, une paix éternelle-

Cos deux dernières oraisons funèbres avaient été prononcées à Paris, à l'église de l'Oratoire et au collège de Navarre. Le 20 janvier 1607, aux Carmélites de la rue du Bouloi, devant i'archevôque llardouin de Péréfixe et de nombreux évoques, Bossuet prononçait la première de ses grandes oraisons funèbres, et la seule qui ne nous ait pas été conservée, celle de la reine inère. Anne d'Autriche semble lui avoir toujours montré une bienveillance particulière, et Bossuet dut s'en souvenir avec émotion. « Son discours, dit Ledieu, futd'aulant plus touchant qu'il était lui-même plus pénétré de douleur de la perte qu'il avait laite. » Mais nous sommes réduits à nous contenter du lémoignagede Lodieu : le manuscrit môme n'a pas été retrouvé. Il faudra des sollicitations puissantes pour décider Bossuet à ne plus dérober au public les grandes oraisons funèbres qui vont suivre, de 1009 à 1687, de Ilein-iette de Trancc àCondé.

I/oraisou fiinèbrc après Bosquet.

De l'oraison funèbre d'Yolande de Monterby à celle de Condé, il v a un intervalle de trente et un ans. Mais de Henri de Gornav à Louis de Bourbon, quelle dislance morale î Lorsque, dans la péroraison de Toraison de Condé, Bossuet annonçait son intention de consacrer désormais à ses seules ouailles les restes «d'une ardeur qui n'était pas si près de s'éteindre qu'il le dit, voulait-il, comme on a pu le croire, échapper à l'embarras de ceitains panégyriques? ou plutôt, avec son sûr instinct de la grandeur et de Tharmonie, ne sentait-il pas qu'il y avait une suprême convenance à ne plus louer personne après Condé? D'autres se chargèrent de célébrer les vertus de Ilarlay de Gliampvallon. En annonçant à M'"« de Sévigné la mort de cel

archevêque de Paris, M™® de Coulanges écrivait (12 août 1695) : « Il s'agit maintenant de trouver quelqu'un qui se charge de l'oraison funèbre du mort; on prétend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage difficile : c'est la vie et la mort. » Le P. Gaillard fut cet audacieux panégyriste, et M'^*^ de Coulanges écrivait encore (16 sept.) : « 11 a imaginé de faire un sermon sur la mort au milieu de la cérémonie, de tourner tout en morale, d'éviter les louanges et la satire, qui sont deux écueils bien dangereux. Tout le prélude des oraisons funèbres n'y sera point; il se jettera sur les auditeurs pour les exhorter; il parlera de la surprise de la mort, peu du mort, et puis Dieu vous conduise à la vie éternelle. »

La fausseté de ce genre, lorsqu'il n'est pas soutenu par la gloire du héros et par le génie de l'orateur, éclatait de plus en plus à tous les yeux*. Combien de grands sujets s'offrirent désormais même aux grands orateurs? Pour un Louis XIV, qui lui arrachait l'exorde partout cité : « Dieu seul est grand, » Massillon avait à pleurer éloquemment un prince de Gonti (1709), un dauphin (1711), ou, plus tard. Madame, mère du Régent (1723). Au début de l'oraison funèbre de Villeroi, archevêque de Lyon, il se plaignait qu'on mêlât à la pensée du tombeau le souvenir de mille événements profanes. Bossuet lui-même n'eut dans le P. de la Rue qu'un très insuffisant panégyriste.

On devine ce que l'oraison funèbre devint en plein xviii® siècle. C'est tout au plus si l'on cite, sans y aller voir, les oraisons funèbres du cardinal Fleury et du maréchal de Belle-Isle par Je P. de Neuville; celles de Marie Leczinska, du dauphin, fils de Louis XV, et de Louis XV lui-même, par l'abbé de Boismont : quelques-un§des éloges funèbres écrits par celui-ci étaient prononcés devant l'Académie française, ce qui suffît à en indiquer le caractère. Peut-être faut-il faire une honorable exception en faveur des oraisons de J.-B. de Beauvais, évêque de Senez, et dont la principale est celle de ce même Louis XV, relativement indépendante et hardie. C'est là que se trouve la phrase que devait s'approprier Mirabeau, sur ce silence des peuples qui est la leçon des rois.

Dirons-nous qu'il y eut une sorte de renaissance de l'oraison funèbre au xix" siècle avec Frayssinous et Lacordaire? Mais le nom de ce dernier est le seul qui surnage, et, parmi ses éloges funèbres, c'est à peine si Ton se souvient de l'éloge d'O'Connel,

i. Voyez la Bruyère, ch. xv [De la Chaire), 18 et 20.

où l'orateur catholique n'a pas craint de rendre hommage à la religion protestante. En revanche, on lit encore quelques beaux passages de l'oraison funèbre de Drouot (Nancy, 1847), parce que Lacordaire y fait revivre l'enfance studieuse de ce fils du peuple, la jeunesse. héroïque de ce soldat, la vieillesse désintéressée et sereine de ce chrétien. Sans prétendre comparer à Bossuet un orateur et un écrivain inégal, nous ne croyons pas la fin de ce beau discours indigne de clore cette étude sommaire sur les précurseurs et les successeurs de Bossuet dans l'oraison funèbre.

Puissent ces leçons nous servir! Puisse notre génération, incertaine encore ilans ses voies, apprendre de vous la simplicité, la pauvreté, le désintéressement! Puisse-t-elle, sur vos traces, demander très peu au monde pour son l)onheur, (3t beaucoup à Dieu! Et vous qui avez nourri ce grand homme, vieille terre de France et de Lorraine, conservez-en avec reapect tout ce que l'éternité n'a pu vous ravir encore, jusqu'au jour oh votre poudre, sanctifiée par la sienne, entendra la voix de Dieu, et oii le général Drouot nous apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile et intrépide, ami liilèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé de la patrie, solitaire stouiue, chrétien sincère, humble, chaste, aimant les pauvres jusqu'à se faire pauvre lui-même; l'homme enfin le plus rare, sinon le plus accompli, que le xix'' siècle ait présenté au monde dans la première moitié de son âge et de sa vocation.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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JUGEMENTS

Bossuet s'était donné aux oraisons funèbres, genre d'éloquence qui demande de l'imagination, et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime.

Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxii.

Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons? jamais la philosophie s'exprima-t-elle avec autant d'indépendance? Le diadème n'est rien aux yeux de l'orateur; par lui le pauvre est égal au monarque, et le potentat le plus absolu du globe est obligé de s'entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n'est que songe, et qu'il n'est lui-même que poussière. Trois choses se succèdent continuellement dans les discours de Bossuet : le trait de génie ou d'éloquence; la citation, enfln la réflexion ou le coup d'œil d'aigle sur les causes de Tévénemenl rapporté. Souvent aussi cette lumière de l'Église porte la clarté dans les discussions de la plus haute métaphysique ou de la théologie la plus sublime; rien ne lui est ténèbres. L'évêque de Meaux a créé une langue que lui seul a parlée, où souvent le terme le plus simple et l'idée la plus relevée, l'expression la plus commune et l'image la plus terrible, servent, comme dans l'Écriture, à se donner des dimensions énormes et frappantes.

Chateaubriand, Génie du christianisme.

L'oraison funèbre, telle que Bossuet l'a pratiquée, n'existait pas avant lui, elle ne se retrouve plus après lui; il l'a épuisée tout entière. L'oraison funèbre de Bossuet est nécessairement composée d'éléments divers. Il y a une part obligée de pané-

•zyrique : il faut faire l'éloge du mort. La France tout entière est là en la personne Je ses plus illustres représentants, attendant qu'on rende les derniers honneurs à ce grand mort, qui a élé l'un de ses chefs, un pasteur des hommes. La solennité est faite pour lui. C'est le dernier hommage que cette brillante société lui puisse offrir. Mais Bossuet croirait faire un acte indigne de son ministère si son discours n'était que cela. Cet éloge doit être moralement proQtable. Et sur ce point il y aura nécessairement une part d'enseignement, pour laquelle il se rencontre avec les modèles anciens, avec les panégyristes, les moralistes, les auteurs d'épîtres consolatoires. Mais il y met autre chose encore. Ce moraliste doit se distinguer des moralistes anciens. Il doit ôlre avant tout un moraliste chrétien. lîossuct a été le premier, — et c'est là ce qui constitue sa grande originalité, et c'est ce qu'autrefois on ne marquait pas assez en parlant de lui, parce qu'on l'étudiait surtout au point de vue littéraire, et qu'on voyait surtout en lui un écrivain (ce qu'il n'a pas voulu être), et pas assez un docteur et un prêtre chrétien et mettant au service de sa foi une admirable éloquence, — il a été le premier qui se soit bien rendu compte qu'autre chose devait être un éloge funèbre, autre chose une oraison funèbre. 11 a été le premier à sentir que celle-ci ne devait pas être l'éloge emphatique d'un grand personnage mort, éloge et emphase d'autant plus déplorables qu'ils se trouvaient dans la bouche d'un prêtre et dans la chaire de vérité; qu'elle ne devait être qu'une autre forme de l'enseignement religieux, sa forme la plus haute et la plus saisissante. C'est une espèce de sermon, mais un sermon vivant, pour ainsi dire, un sermon en action, un sermon qui n'est pas seulement doctrinal, un sermon ([ui n'est pas seulement un conseil, une leçon, mais où tout est vie, où tout est sentiment, où tout est passion, et où à chaque instant la vérité générale est appuyée d'un exemple particulier et de l'exemple le plus éclatant possible, où l'orat(îur n'est plus soûl à parler, où les faits, les hommes, les livres saints ot les Pères de l'Église, où la vie et la mort prennent la parole et prêchent tour à tour.

X ISARD, Histoire de la littérature française; Didot.

Les oraisons funèbres, dont pendant longtemps l'opinion des gens du monde a fait le plus glorieux titre de Bossuet à l'élo-

quence, sont sans doute écrites dans un admirable langage; mais ce qui leur a valu ce succès classique, c'est précisément un mérite littéraire et une habileté de panégyriste qui, lorsqu'on y réfléchit sérieusement, ne sont pas toujours en parfaite harmonie avec la chaire de vérité. Peut-être lui-même en jugeaitil ainsi : on ne voit pas qu'il ait jamais recherché l'occasion de prononcer des oraisons funèbres.

De Barante, Éludes littéraires et historiques; Didier.

De grands exemples, de grandes fortunes, sont l'aliment nécessaire de Toraison funèbre. Faute d'une matière suffisante, la rhétorique s'y glisse. Bossuet échappe à ce danger par l'importance des personnages qui sont le sujet de ses discours, et aussi parla gravité d'une parole toujours purement chrétienne. Si parfois, dans le tableau qu'il retrace de la vie de ses héros, il ménage la vanité inquiète des familles et l'impérieux orgueil de la cour, la vérité reprend tous ses droits dans la leçon qu'il tire du spectacle de leur mort. Plus il les élève aux yeux des hommes, plus il les abaisse sous la main de Dieu; et leur grandeur devient, pour ceux-là mêmes qui s'en faisaient gloire, un avertissement et une menace...

« Faire voir dans une mort la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines, » tel est, sous la pompe de l'éloge, le fond sévère de ces fêtes funèbres. Mais ce fond unique, l'orateur le revêt des couleurs les plus variées. Des six grandes Oraisons, aucune ne se ressemble par la disposition et par la nature du développement. Avec la même souplesse d'intelligence qui lui avait ouvert tous les accès de l'histoire, Bossuet va droit au cœur de ses divers sujets, apportant aux questions de politique, de droit, de casuistique religieuse ou de morale humaine qu'ils soulèvent, les lumières du sens le plus droit. Et sa vigoureuse imagination, nourrie de la plus pure moelle de l'Écriture et de l'antiquité, polie par un travail assidu et par l'habitude incessante de la parole devant une cour éprise du beau langage jusqu'en présence de la mort, répand sur tous les sujets des trésors d'éloquence et de poésie.

Gréard, Précis de littérature; Masson.

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