C. de Litt. — BossuBT (Oraisons funèbres
2 COURS DE LITTÉKATURE
torzième Philippique. M. Martha, dans une étude précise et délicate, a montré que l'oraison funèbre chez les Romains n'est pas une invention littéraire des temps cultivés : créée par le pouple, sortie des mœurs de la nation, elle fut une forme du ciilLc rendu aux grands hommes et,' par suite, à la patrie. Les Romains n'en furent pas redevables aux Grecs : Denys d'Halicarnasse et Plutarque assurent que la première harangue funèbre prononcée h Rome est antérieure à Marathon : c'est Valérius Publicola qui, le premier, aurait célébré son collègue Rrutus. La Rome aristocratique célébrait surtout les chefs des grjandes familles, et, parmi leurs vertus, surtout les vertus civiles. C'étaient le plus souvent des parents qui rendaient ce dernier devoir à leurs parents. Sous la République, on cite les éloges d'un Fabius par son frère; d'un autre Fabius par son père, le vieux Fabius Gunctator; d'un Métellus par son fils; Scipion Émilien fut loué par son ami Lélius. On conçoit quel abus put el dut être fait de la louange dans ces sortes de plaidoyers où toute une famille était intéressée. Cicéronet Tite-Live attestent que ces éloges mensongers ont altéré souvent l'histoire : chaque famille, voulant tirer à soi la gloire des actions et des dignités, inventait des triomphes, multipliait les consulats.
Plus lard, on ne prit même plus la peine de garder un caractère historique à ces oraisons familiales : à douze ans, Octave prononça T'ioge de son aïeul Julien; devenu empereur, il célébra tour à tour son neveu Marcellus, son gendre Agrippa, son fils adoptif Drusus, sa sœur Octavie. A neuf ans, Tibère loua Auguste. On vit môme le fils d'Agrippine, Néron, succédant à Claude, louer l'imbécile empereur dont Agrippine avait abrégé la vie importune. En revanche. Tacite, laudator elo- (jwmtissuniis, dit Pline, et Marc-Aurèle furent les dignes panégyristes de Verginius Rufus, qui avait refusé l'empire, et d*Antonin. Quelques oraisons funèbres de femmes ont un caractère I)articulièrement touchant : telle l'oraison consacrée par Luorétius Vespertillo à sa femme Turia, qui, stérile, avait voulu, en recourant au divorce, permettre à son mari de contracter une nouvelle union. D'aulre pari, si l'horizon de l'éloquence élait trop l>ornô, la présence des images des ancêtres aux funérailles célébrées au Forum communiquait à la harangue la moins éloquente une grandeur non factice. « Les ancêtres, ces niorls vivants, dit M. Martha, descendaient de leurs chars et allaient s'asseoir sur dos chaises d'ivoire, rangées en demicerele autour de la tribune. Alors l'orateur chargé de roraison
funèbre, qui était un fils, un frère ou un parent du défunt, prononçait son discours devant ce sénat d'aïeux devant lequel il semblait qu'il ne fiit pas permis de mentir. » Le Grec Polybe n'imaginait pas de plus beau spectacle pour un jeune homme épris de gloire que cette réunion de grands hommes qui revivaient dans leurs images, et que ce deuil d'une famille devenant le deuil du peuple tout entier.
Le christianisme devait transformer l'oraison funèbre en Tépurant. Toutefois, ce n'est pas dans ce genre que les Pères grecs et latins nous ont laissé leurs œuvres les plus parfaites. Nous avons de saint Grégoire de Nazianze cinq oraisons funèbres : celle de son père Grégoire, évêque de Nazianze avant lui; celles de son frère Gésaire et de sa sœur Gorgonie; celles de son ami saint Basile et de saint Athanase. Elles ont plus de charme que de puissance : saint Grégoire de Nazianze, comme l'observe Villemain, est un écrivain élégant et brillant plus qu'un orateur sublime, et pourtant il a quelques morceaux d'une éloquence aussi forte que pure, en particulier dans l'oraison funèbre de Gésaire, où le « moi •> de l'orateur sacré se montre avec discrétion, mais sans contrainte. Moins écrivain, moins rhéteur aussi, mais plus philosophe que son ami l'évoque de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile, fit aussi l'oraison funèbre de ce frère qu'il se sentait supérieur, celles de saint Mélèce, de la femme et de la fille de son protecteur Théodose le Grand. C'est de Théodose lui-même que saint Ambroise prononça l'éloge funèbre, éloge médiocre, et moins éloge, à vrai dire, que sermon; et cependant celui qui le prononçait était ce même évêque sous la main de qui Théodose repentant s'était courbé. L'oraison que saint Ambroise consacra à la mémoire de son frère Satyrus est moins impersonnelle, et par suite plus touchante. Dans le troisième de ses Dialogues sur réloquence, Fénelon vante l'émotion et la tendresse qui sont répandues dans les oraisons de saint Basile par saint Grégoire de Nazianze, et de Satyrus par saint Ambroise. Mais Fénelon lui-même, alors qu'il oppose l'éloquence des Pères à celle des prédicateurs modernes, est contraint d'avouer que les Pères ne sont pas des modèles toujours sûrs.
L'histoire de l'oraison funèbre pendant le moyen âge est affaire d'érudition. On nous cite l'oraison de Guillaume le Conquérant par Gilbert, évêque d'Évreux. On nous dit que jusqu'au xrv® siècle environ, au lendemain de la mort d'un moine, des « rouleaux mortuaires », parchemins enroulés autour d'un
cylindre, étaient envoyés dans tous les couvents pour annoncer la mort et célébrer les verlus du défunt; qu'en chaque couvent on ajoutait au rouleau diverses petites pièces ou « titres ». Mais les seules oraisons funèbres qui soient dignes de ce nom k cette époque sont celles que saint Bernard consacra aux moines llumbert et Gérard, celle-ci sermon plus qu'oraison, mais pathétique, parce que l'orateur y exprime des sentiments personnels. Dans la première on pourrait relever quelques beaux mouvements.
Kst-ce «loue ainsi que lu sépares, mort am6re? O monstre cruel ! ô la plus anièn; des amertumes ! ô terreur et horreur des fils d'Adam ! Qu'as-tu fait? Tu •Ai tué. Mais quoi? La chair, la chair seule, car pour l'âme, sur elle tu ne peux lion. L'âme s'envole vers son Créateur, qu'elle avait si ardemment désiré, qu'avec tant de courage elle avait suivi tous les jours de sa vie. Mais ce corpa môme qui semble être à toi, il te sera ravi quand, dernière victime, te seras d<Hruite, anéantie dans ta propre victoire... llumbert vivra éternellement; toi, tu mourras pour toujours.
Quelques-unes de ces oraisons primitives, comme celle de Bertrand du Guesclin par l'évêque d'Auxerre, en 1389, produisaient un grand elfet et vivaient longtemps dans la mémoire populaire. Mais il faut arriver à la fin du xvi® siècle et au début du xvii° pour rencontrer des noms qui ne souffrent pas tropdu voisinage de ce grand nom de saint Bernard. L'oraison funèbre en était venue au point d'envoyer tout droit au ciel, par la voix de Pierre du Gliâtel, évêque de Màcon, un prince aussi peu irréprochable que François I"; il est vrai que la Sorbonne se mit en travers de cette apothéose. Le cardinal du Perron, dans ses oraisons funèbres de Ronsard et de Marie Stuarl, a plus d'art (juc d'émotion. Plus sincèrement évangélique , saint François (le Sales, quand il prononçait à Notre-Dame l'oraison funèbre du duc do Mercœur (1602), n'avait pas le courage de renoncer au bel cspiit, et disait, par exemple : <c Le croissant de Mahomet grossissait si fort en Hongrie, qu'il semb lait se vouloir rendre pleine lune. » Mais avec saint François de Sales on entre déjà dans le xvii® siècle.
1/oraisoii funèbre au dlv-septiènie Hicele* — Les premlèreM
oraisons funèbres de Bossuot*
Les oraisons funèbres sont nombreuses, certes, dans la première partie du xvii*^ siècle : il y en eut quinze de Henri IV,
parmi lesquelles on cite celles de Bertaut, le poête-évêque de Séez, de Goeffeleau, de Gospéan; vingt et une d'Anne d'Autriche, dont une de Mascaron et une autre de Bossuet, celle-ci perdue. Louis XII[ fut loué par Godeau, l'évêque de Grasse, les délices de l'hôtel Rambouillet, qui prononça aussi l'éloge funèbre de Mathieu Mole; et parle P. Senault, dont il y a des oraisons de Marie de Médicis et de Henriette de France. Les souverains étrangers eux-mêmes avaient leurs panégyristes en France, et Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, doit à son oraison de Victor-Amédée P', duc de Savoie, d'avoir été cité avec honneur au chapitre xxxn du Siècle de Louis XIV, Mais quelle idée les prédicateurs de ce temps se faisaient de ce genre d'éloquence, l'un d'entre eux, et non des moins estimés, François Ogier, nous l'a dit dans la préface de ses Actions publiques (1652).
La première cause de la difficulté des panégyriques vient, ce me semble, de ce qu'ils ne sont apparemment institués et introduits que pour l'ostentation, le divertissement et la pompe. Or, les choses de cette nature doivent être en un excellent degré de bonté, de beauté et de perfection. La nécessité se contente de ce qui lui fait besoin; le plaisir veut l'abondance, la richesse, la superfluité, l'appareil... La commodité ne cherche que ses aises; l'ostentation veut un char de triomphe, un appartement superbe, un palais enchanté. Ainsi en est-il du panégyrique, qui est comme un tournoi et une montre, ou plutôt une entrée préparée pour un homme illustre. Il faut que les portes de la ville soient ornées de festons, d'inscriptions et de statues ; que les rues soient traversées d'arcs triomphaux, de tableaux et d'emblèmes magnifiques ; que les fontaines y coulent de vin et de lait , etc. ; c'est-à-dire qu'il est nécessaire que l'orateur emploie en cette occasion tout son art et toutes lesfleur« de son éloquence : autrement il ne connaît pas son sujet, et frustre l'espérance de ses auditeurs.
Dans ces exercices de rhétorique et dans ces pompes solennelles la vérité n'a rien à voir. Us étaient rares, les orateurs semblables à ce récollet qui eut à louer Gaston d'Orléans, tâche délicate entre toutes, et qui s'en tira au désespoir de la grande Mademoiselle, fille de Gaston, ne voulant pas comprendre «que c'était un genre de prêcher diiférent des sermons ordinaires; que les religieux qui ne bougeaient de leurs cellules ne savaient pas comme on en usait à la cour » ; ne disant rien enfin « de tout ce que l'on devait dire, car il y avait les plus belles choses du monde de la vie de Monsieur qui se pouvaient tourner d'une manière admirable ». Bourdaloue, dans ses oraisons funèbres, par exemple dans celle de Condé, ressembla plus d'une fois ;i ce « saint» que Mademoiselle renvoyait à ses prières; mai<f cr n'est pas par ses oraisons funèbres que Bourdaloue est célébrer.
On a déjà vu^ ce qu'il y avait de profane, de précieux môme, dans les oraisons lunébres de Flécliier, sauf en quelques pages de celle qui est consacrée àlurenne, parce qu'un Turenne soutient toujours en quelque mesure une éloquence qui n'a pas h chercher loin la louange. Mascaron, qui a composé aussi une oraison funèbre do Turenne après avoir écrit celles d'Anne d'Autriche, de Ilenrietle d'Angleterre, du duc de Beaufort, du chancelier Séguier, a plus de sérieux et de grandeur. Il semble que Mascaron ait eu à faire un moindre elFort que Fléchier pour tracer de Turenne un portrait vrai. C'est aussi la sincérité de Toraleur chrélien qu'on peut louer dans le portrait de Madame (Mascaron abuse quelquefois des portraits, alors à la mode) ; mais Mascaron n'a pas l'émotion ni la délicatesse de Bossuet. On lui a reproché de resler trop exclusivement sermonnaire dans l'oraison funèbre; cependant, il accorde une large place dans son discours au récit historique : témoin l'oraison funèbre de Beaufort. Entre Mascaron et Fléchier, l'admiration du public contemporain hésitait. M""" de Sévigné Juge que Turenne a élé loué « divinement » par Mascaron, et que Fléchier est battu d'avance; mais, quand elle lit ensuite Fléchier, elle déclare qu'il est encore au-dessus. Cette même M™® de Sévfgné, dans une lettre datée du 6 mai 1G72, nous apprend ce qu'était alors une oraison funèbre, spectacle des yeux et régal de Tesprit plutôt qu'enseignement grave et chrétien.
Je fus hior à un service de M. le chancelier à rOratoirc. Ce sont les peintres, les sculplours, les musiciens et les orateurs qui on ont fait la dépense; on un mol, les quatre arts libéraux. C'était la plus belle décoration qu*oii puisse ima^'incr. I^e Brun avait fait le dessin ; le mausolée touchait à la voûte, ornée de mille lumières et de plusiiuirs ligures convenables à celui qu'on voulait louer. Quatre squelettes en bas étaient chargés des marques de sa dignité, rommo lui ôtant les honneurs avec la vie. L'un portait son mortier, l'autre sa couronne; (h; duc, l'autre son ordre, l'autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés d'avoir perdu leur protecteur : la l*einlure, la Musiepie, l'Éloquence et la Sculpture. Quatre Verlus soutenaient la première représenlalion : la Fore»*, la Justice, la Tempérance et la Religion. Quatre Anges ou quatre Génies recevaient au-dessus Ci'tte belle Ame. Le mausolée était encore «M-né dc! plusieurs Anges, (jui soutenaient une chapelle ardente, qui tenait à la voùlc Jamais il ne s'est rien vu dc si magnitiquc, ni de si bien imaginé : c'est le chef-d'œuvre de le Brun. Toute l'église élall parée de tableaux, dt». devises, d'emblèmes qui avaient rapport à la vie ou aux armes du chancelier. Plusieurs actions principales y étaient peintes... L'assemblée était belle el grande, mais sans confusion : j'étais auprès de M. d;> Tulle, de M. Golbert et «le M. de Monmoulh...ll est venu un jeune père de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre. J'ai dit à M. de Tulle (Mascaron) de le faire