‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 65 sur 178 · DE LOUIS DE BOURBON · texte numérisé non relu

DE LOUIS DE BOURBON

PRINCE DE CONDÉ (10 mars 1687.)

Bossnet et Condé avant Toraison funèbre* — Le a moi » de Bossuet dans l'oraison de Condé*

Eatre toutes les oraisons funèbres de Bossuet, celles de Madame et de Gondé, on l'a souvent observé, se distinguent par l'émotion persoimelle qui les anime. Bossuet avait vu mourir Madame, et il avait été le témoin de la vie de Gondé.

Les Gondé, gouverneurs de la Bourgogne, connaissaient les Bossuet. Le jour où Bossuet, dit M. Gandar, soutint sa tentative pour devenir bachelier (24 février 1648), « le grand Condé, à qui il avait dédié sa thèse, vint aux flambeaux, avec son cortège habituel de petits-maîtres, pour assister à la soutenance; la lutte fut vive et si vaillamment soutenue, que le jeune héros, non moins ardent pour la dispute que pour le combat, fut tenté de se jeter dans la mêlée et de mesurer ses forces contre un adversaire digne de lui. » Plus tard, à Metz, Bossuet dut plus d'une fois souffrir de voir le héros de Rocroy, allié des Espagnols, désoler le pays qu'il avait autrefois sauvé, et plus d'une fois un cri de douleur lui échappai II n'en ressentit que plus de joie lorsque, après la paix des Pyrénées, Gondé rentra -dans le devoir. Pendant le carême prêché aux Minimes en 1660, le jour des Rameaux, M. le Prince vint, à l'improviste, assister au sermon sur ïllomicur du monde, dont le sujet semblait ■choisi à son intention; et Bossuet, avec cette présence d'esprit

J. Voyez le sermon sur les Bontés et les Rigueurs de Dieu,

C de Litt. — BossuBT {Oraisons funèbres). 1

2 COURS DK LITÏEIIATURE

cjui ne le quillait jamais, improvisa le « compliment » suivant, dont il a tenu à nous laisser un souvenir écrit :

Lo jour que M. le Prince me vint entendre, je parlais du môpriAde Tlionneur du monde: cl sur cela, apr(>s avoir fait ma division, je lui dis qu'à la vôrilé je ne uerais pas sans appr/'honsion dt^ condamner devant lui la f^loire du monde dont je le voyais si environn(^, n'était que je savaiii qu'autanl qu'il avait d«^ {^randt^s qualités pour la m/'riler, autant a\ait-il iUi lumières pour en Connaître le faible : qu'il fiU ^rand prince, ^rand génie, grand capitaine, digne de tous ces titres et grand par-(lc»suM tous ces titres, je le reconnaissais avec les autres; mais (pie toutes ces grandeurs, qui avaient tant dV'rlatdcvanl les liommrs, di;vaient être anéanties devant Dieu; qu(* je nt; pouvais cependant m'c^mpècher de lui dire qutîje voyais lout(îla France réjouie de recevoir tout enseml)le la i)aix cl Son Âltesso Sérénissime, parce qu'(dlc avait dans V\un\ mut tran<{uillité assurée, et dans Tsiutre un rempart invincible ; el quc^ non()l)stanl la surprise de sa présence imprévue, les paroles ne me manqueraient pas sur un sujet si auguste, n*élait que, me souvenant au nom de qui je parlais, j'aimais mieux abattre aux pieds de Jésus-Clirist les grandeurs du monde, <{ue de les admirer plus Iongt('mps en sa personne.

Kn Hnissant mon discours, le sujet m'ayant c(mduit à faire une forlo réflexion sur les cliangemenls précipités de l'honneur et de la gloire du monde, je lui dis qu'encore que ces grandes révolutions menaçassent les fortunes les plus éminentes, j'osais espérer néanmoins qu'(>lles ne regardaient ni la ptTsonne ni la maison de Son Altesse : que Dieu regardait d'un n'il trop propice le s;ing de nos rois et la postérité de saint Louis; (pie nous verrions le jeune prince son iils croitre avec la b('né(li(;lion de Dieu et des hommes; (|u'il serall i'amour de son roi et les délices du peuple, pourvu (pie lu piété (Tiit avec lui (;l (pi'il se souvint qu'il était sorti de saint Louis, non pour se gloriiier du sa naissance, mais pour imiter l'exemple de sa sainte vie. « Votre Altesse, dis-je alors à M. le Prince, ne manquera pas de l'y exciter el par ses ])aroles (>t par ses exemples; el il faut (pi'il apprenne d'elle //Kf? les tifux appuis des f/nuids primrs sont la pictc el lu justice. » J(; conclus enfin (pic, se tenant forlenienl lui-même îi c«^s deux ajipuis, j(î prévoyais qu'il serait désormais le bras (ii-oil de notre nnmanpK», (.'l que louli^ rKurofie 1(> regarderait comme l'ornement (bî son siècle : mais n«'anmoins que, mèdituiit en moi-mfme la fraf/ililé des choses humaines, qu'il élait si diffne de sa yrande âme d'avoir toujour» présente à l'esprit, je souhaitais à Son Altesse une fjloire plus solide que celle que les hommes admirent, une f/randeur plus assuri^e que relie qui dépend de la fortune, une immortalité mieu.r établie que celle que nous promet l'histoire, el enfin une espirance mieux appuyée que celle dont le monde nous /latte, qui est celle de lafè~ iirilc éternelle.

«' On aura nimanjuc; (juo, dans ce compliment improvisé, IJus>^uel lra(;ail, sans le savoir, l<i cadre de l'élopi funi>bre qu'il devait prononcer vin^l-scid ans plus lard; il semblait indiquer d'avance à Condé lui-mOmii la condition el la mesure des élof^'cs (jii'il prodi^'uera, d'ailhîurs sans scrupules (;t de toute Teffusion du cœur, à l'iiomme (fui a toujours tenu la première place dans ses attaciiements el dans son admiration'. »

i. Gundur. Hossuel ovatfur, I. Il, cii. ii.

Huit ans après, Gondé n'est plus que le premier des serviteurs de Louis XIV, et Bossuet Ten félicite : « Votre Altesse a pris des pensées difi^nes de son rang, de sa naissance et do son courage, quand elle s'est fidèlement attachée au plus grand monarque du monde, et que, cherchant son honneur dans sa soumission, elle n'a médité que de grands desseins pour sa gloire et pour son service *. » Entre le grand orateur et le grand capitaine mftri et apaisé, les liens d'une amitié véritable se resserrent de plus en plus. C'est Bossuet qui, en 1684, fait entrer la Bruyère dans la maison de Condé. En 1685, il accepte de prononcer l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, dont la flUe avait épousé le fils de Gondé, et il n'est pas impossible que le célèbre développement sur les libertins s'adressât, dans la pensée de Bossuet, moins à la Palatine morte qu'à Gondé vivant, qui avait partagé son incrédulité. En tout cas, dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, dans celle môme de Michel le Tellier, il semble bien que l'imagination de Bossuet ait été hantée par l'image d'un personnage autrement généreux, qu'il avait à cœur de louer dans la chaire avant d'en descendre pour toujours :

Quel spectacle affreux se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux: les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand; ce prince, que l'on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie, dont il avait été le soutien, et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclinalion, anné contre elle... Cette alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince qui de tout temps avait le plus ravi son estime ; prince qu'on admirv3 autant dans la paix que dans la guerre, en qui l'univers attentif ne voit plus rien à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme...

Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls; et dans un pas si glissant, des précautions nécessaires, qui le pourra dire à la postérité? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au di^hors, d'être le maître du sort du prince de Condé ! Ne craignons point de le nommer^ puisque enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelle^. L'avoir entre ses mains, c'était y avoir la victoire môme qui le suit éternellement dans les combats.

Oui, il semble que ces sermons, ces oraisons funèbres, essayent par moments comme un prélude de ce que doit être

1. Quatrième sermon sur la fête de la Circoncision, l»' janv. 1048, à Dijon^ Voir Floquet, t. 111, 1. XIII.

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l'oraison funèbre dernière, le couronnement d'une œuvre oratoire qui — du moins en ce qui concerne les oraisons — n'avait pas toujours été pleinement spontanée. On le sait par l'oraison funèbre du P. Bourgoin^s liossuet devinait à quels écueils presque inévitables étaient exposés à se heurter les panégyristes dos grands, et il sentait que son génie ne pourrait trouver désormais de matière plus élevée et plus riche que l'éloge d'un C.ondé. De là celte péroraison qu'on n'ose plus louer, lant on Ta louée pour des mérites secondaires de forme ; « Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derni(M's dtîvoirs h ce tombeau, A prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire... Agréez ces derniers eiïorts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des aulres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon adminislration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. » A propos de cette péroraison, Stendhal écrit : « C.oninie le défaut d'une oraison funèbre est de manquer d*intén*l, Bossuet se met tout de suite en scène. Je,., moi,,, etc. C'était peut-(^tre par politiciue. » De quelle politique peut-il être question ici? Il est vrai que Bossuet ne craint pas de parler de lui-même, mais non pas à tout propos, ni par calcul. 11 a SOS raisons, le jour où il prêche le sermon pour la profession de foi do M"° de la Vallière (1075), de rappeler que les chaires, depuis longtemps, no connaissent plus sa voix : s'il rompt ce long sil(aico,c'(>st ((u'une occasion uniciue s'offre à lui de faire admirer aux grands du monde « ces grands changements de la main do Dieu ». Après ce sermon il se lail six ans encore : c'csl pour remplacer b'romentières malade qu'il proche, en 1G8I, le s(5i mon j)our le jour do PAciuos sur les KffcH de la résw*rec' lion do. Jrsus-f'hrinl ot qu'il doil, presque malgré lui, « reprendre la parolo après lant d'annéc^s d'un perpétuel silence ».

Kn louant le gran<l (]ondo, liossuet, également confondu, il le (léclaro, par la grand(4ir du sujet et « par l'inutilité du travail », est obligé de satisfaire comme il pourra « à la recorniaissanco piibli(iuo ol aux ordres du plus grand de tous les rois )K Mais (ju'on no le croie ni embarrassé ni contraint. S'il ])arlo do sa « faible voix >», il parle aussi de sa douleur, et c'est cotte douleur qui l'inspirera. Un lui a souvent reproché d'avoir

ORAlSOiN FUNÈBRE DU PRINCE DE CONDÉ 5

trop attendri le caractère d'un héros violent, par exemple dans le magnifique développement sur la bonté de Condé, d'où il s'élève à l'idée générale de la bonté dans le cœur de l'homme :

Ce n'étail pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu'il avait des sentiments si tendres. Je l'ai vu, et ne croyez pas que j'use ici d'exajçération, je l'ai vu riremenl ému des périls de ses amis, je l'ai vu, simple et naturel, changer de risaffe au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes ; dans les accommodements, calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu'au n'aurait jamais attendue d'une humeur si rive ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et po\ir être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur', et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d'affaiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre.

Mais, outre que, dans ce portrait idéalisé, la vivacité naturelle de l'humeur n'est pas cachée, est-ce qu'on ne sent pas que le développement tout entier s'épanche, pour ainsi dire, des souvenirs de l'ami comme d'une source trop pleine? Condé ne s'est Jamais privé « du plus grand bien de la vie humaine, c'est-àdire des douceurs de la société » ; jamais il n'a craint « que la familiarité blessât le respect... 11 n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grâce, c'est lui qui paraît l'obligé; et jamais on ne vit de joie si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentait à faire plaisir. » Cette joie, qui, plus que Hossuet, a pu la voir, a su la lire dans les yeux de Condé? Il était de ces amis qu'à Chantilly Condé aimait à conduire « dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit 2. » A tout moment, en le lisant, on a cette impression qu'il

1. La bonté, c'est le fond des natures augustes : D'une seule vertu Dieu fit le cœur des justes,

Comme d'un seul saphir la coupole du ciel. (Victor Ilor.o.)

2. Le 19 septembre 1685, Condé écrivait à Bossuet, qui l'avait romerrié de lui îivoir envoyé son funtainier à Germigny, maison de campagne des évé(fues de Meaux, pour instruire le prélat « dans les hydrauliques » et lui éparj^ncr à l'avenir d s « âneries >» : « Je suis ravi que vous soyez content de mon font;«inier. Quand on ne peut pas rendre «le grands services à ses amis, on est ravi du moins «le leur en pouvoir rendre de plus petits; et comme il n'y a personne, si j'ose le dire, que j'aime mieux que vous, et que je suis assez malheureux pour n'avoir plus l'occasion

6 COUnS DE LITTKRATUHE

ditco (pril a vu, ce qu'il a entendu, el qu'il le dit avec la précision du témoin autant qu'avec l'émotion de l'ami. C'est la f;rand(înr el le charme h la fois de cette oraison funèbre qu'on n'y puisse voir revivre Coudé sans se représenter aussitôt près de lui Hossuet qui l'observCi qui Tinterroge et qui se souvient.

4'oiHlé daiiN riilNtoire, chez îqh contoinporalnM

et chez BoHHiief*

Lo futur prince de ('^ondé, quatrième fils de Henri H (leDourbon et (l'une Montmorency, naquit à Paris le 8 septembre 162!. Apres avoir passé sa première enfance dans le Herry, à Montrond, 0(1 il fortilia une santé d'abord peu robuste, il entra à huit ans au collège des jésuites de Bourges : là et ailleurs il a])prit les langues ancit^nnes, le droit romain, l'histoire, la philosophie, ritali(Mi, les mathématiques, l'équitalionct la danse; puis il acheva son éducation d'hoiniéte homme aux hôtels do Condè et «le namhouillel. Quels furent les résultats de colle éducation, demandons-le aux contemporains:

po ay (1

('(; |)riii(*(> n <1'm Tcsprit iiinniin(>nl, ot uiiiv(>rs(!l en loiitcs Hortcs do sciences, issi'>(Ii> toiilos 1rs liin^uPM (>l sail lout co<[ii'il y a de plus b<!HU en chacune,

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les plus (|ii:iliti(''i's «;l les plus spirituelles (1(> l:i rour. Là se trouvait tout ce qu*il > il <1(; plus ;;alaiit, de plus liuniirtc; rt de plus relevé jiar la naissance <.'t p.'ir le tiii'iili'. I.ejruiic prince rninniniiça à r\ plain;: il s'y rendit autant assidu (ju'il It' pul. el y pril les premières teintures de eeUe lionnêle «t galante civiliu' «ju'il a iDujours eue, el (ju'il coiiHerv(^ enci)re pour les dames'.

11 aimai! (>)rn(>ille, ((ui lui dédie f^iiliodofjvne et qui éci'it dans la dédicMcc : « (i'tîst à votre illustre suilrage qu'elle est obligée de tout ce qu'elle a reçu d'applaudisstanents. »» Il sut coni-

<Ift vous rendre dos services ronsidérahlns, je suis ravi d'axciir cpn«lqiift ocrnsion cfi* faire (pi(>|i|iie chi)«ie i|iii puissn von» Taire un pou do plaisir. (îardoz-le donc tant qu*il voii«> sera un pou Utile, ot n'a\ez aucun scrupule là-dessus. Je HUÎH ravi da la résolutidM i|iiti Vdux avez prise de travailler sans roIAeho à achovftr votre OUrrngK (V/Iistnirr th-s rnria(io}ix). J'ai une (>\trèni(> envie de lu voir, étant persuadé qu'il sera très utile et ailinirahloment beau... ••

1. M"' «le M<int|ieiisier, Portraits recueillis à la suite doi Mrmoirei,

-. IjMiel, Mi'nmirt'X»

prendre et aimer aussi Racine, qu'il défendit dans la querelle de Phèdre, au point de faire savoir au duc de Ne vers qu'il vengerait comme faites à lui-même les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes d'esprit qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection. Le second de ces hommes d'esprit était Boileau, dont les Épîtres donnent à Gondé plus d'une louange magnifique ou délicate. On sait quelle reconnaissance Molière croyait devoir au prince qui faisait jouer chez lui Tartuffe interdit*. Mais si l'on avait pu cultiver cet esprit, on n'avait pu dompter ce caractère. Lui-même la Bruyère, familier de Chantilly, qui trace son portrait sous le nom d'Emile dans son chapitre du Mérite personnel, en lui accordant « une âme de premier ordre, pleine de ressources et de lumières », regrette qu'il lui ait manqué « les moindres vertus ». Son amie M^'® de Montpensier, qui peint avec complaisance « sa mine haute et relevée, ses yeux fiers et vifs », est obligée de convenir qu'il est « quelquefois chagrin, colère, et même emporté ». Le marquis de la Fare, moins discret, assure qu'il était « furieux de son naturel ». Bussy, qui a été son lieutenant, ne le traite guère mieux : « Il avait de la foi et de la probité aux grandes occasions, et il était né insolent et sans égards; mais l'adversité lui avait appris à vivre. » C'est le Condé encore heureux que Lionne caractérise en disant : « S'il arrive qu'on lui refuse une simple bagatelle, alors il n'est plus maître lui-même de ses mouvements ni de ses actions. »

Ces défauts du caractère ne devaient produire leurs effets que plus tard. On ne les verra pas ou on les pardonnera facilement chez le jeune capitaine qui fait ses premières armes à. dix-neuf ans, au siège d'Arras, et qui, bientôt après, triomphe à Hocroy (19 mai 1643), à Fribourg, à Nordlingen, à Dunkerque, à Lens. Alors on ne prenait plus garde à ce nez aqui-

1. « Huit jours après qu'elle (la comédie de Tartu/fé) eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée : S caramouehe ermite, et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi « les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent rien de « celle de Scnramouche. » A quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est « que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là « ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'ils « ne peuvent souffrir. » (Molière, préface de Tartuffe.) Dans les notes de son édition des Oraisons funèbres, M. Rébelliau cite un curieux jugement des mémoires latins de Daniel Hu't sur la science universelle du prince et sar sa passion pour la Icciure. Le duc d'Auniale nous a fait connaître Condé amateur d'art, collectionneur de tableaux et de livres. Malebrancbe respectait les jugements de Condé « comme des arrêts dccisirs, comme ceux de la personne la plus éclairée et la plus équitable 4]u'il connaisse. » On appelait Chantilly l'écueil des mauvais livres.

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dit ce qu'il a vu, ce qu'ila entendu, et qu'il le dit avec la précision du témoin autant qu'avec l'émotion de l'ami. Cest la grandeur elle charme h la fois de cette oraison funèbre qu'on n'y puisse voir revivre Condé sans se représenter aussitôt près de lui Hossuet qui l'observe, qui Tinlerroge et qui se souvient.

4'oiidé dan» riilHtoIre» chez les eontoiiiporaliiH

. et chez BoHMiief*

'^* -t.e fiilnr prince de Condé, quatrième fils de Henri II de Bourbon et d'une Montmorency, naquit à Paris le 8 septembre 1621. Apn^s avoir passé sa première enfance dans le Herry, à Montrond, où il fortilla une santé d'abord peu robuste, il entra à huit ans au collège des jésuites de Bourges : là et ailleurs il apprit les langues anciennes, le droit romain, l'histoire, la philosophie, ritalien, les mathématiques, l'équitalion et la danse; puis il cu^heva son éducation d'honnéle homme aux hôtels de Condé et (le nambouillet. Quels furent les résultats de celle éducation, dcniandons-le aux contemporains:

Ce priiicf^ a do l'(;R|)i'lt infinimonl, ol univorsol en lontus sortes de scienccH, po8S(''(l(î loulos les liiu^uns et sait tout ce qu'il y îi de plus beau en chacune, uyant licaucoup ôtudié et étudiant tous les jour», quoi(]u'il s'occupe aussi k d'autres choses'... M"'^' sa mère, Mar{;u(îril(5 d<; Monluiorency, qui avait été la bcaulé, la hounrî grâce et la majesté de; son siècle, «-l qui l'a été, proporlioMuériicnl à sou Ajrc;, jus(ju'à sa mort, avait toujours un o«'rcle des dames les plus (|naliti('M>s (;t les plus spirituelles de la cour. \Ài se trouvait tout ce qu'il y a d(> plus galant, de plus honnête et de plus relevé jtar la naissance et i)ar le tiiérili*. K(î jeune prince connnença à s'y plaire: il s'y rendit autant assidu (ju'il le put, ot y prit les premiènîs telnluresjle celh; hounête et galante civilité (lu'il a toujours eue, et qu'il conserve; encore pour les damcii*.

11 aimait Corneille, qui lui dédie salindogune cl qui écrit dans la dé(li<ac(' : « C'est à votre illuslre siiifrage (ju'clle est obligée de tout cfi qu'«'lle a reçu d'applaudissements. »» Il sut coni-

do vdus rendrft lics sorviees ronitidéml)1c!«, jo suis ravi d'avoir (pudqiio occasion du fair<> qiioli|iie ch<)si> qui (tuissn voiiit faire un pnu de plaisir. (i:irdoz-lc donc tant qu'il vous sera un peu ntil», et n'ayez anruu srrupulo I.^-dessus. Je suis ravi de la résolution que vous avez prise de travailler sans rnlàche à nchovcr votre ouvrage (V Ilistotvi' tff'.s vtiriii(ionH). J'ai une extrême envie do le voir, étant persuadé qu'il sera tics utile et ailinirablement beau... »

i. M"" (le MontfMMisier, Portraits recueillis à la suite des Mrvioiret.

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