Lettre du 17 août
Voilà, Messieurs, les spectacles que Dieu donne k l'univers, el les hommes qu'ii y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse; car c(>3 divins allribuls paraissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formes de ses doigts, que dans ces rares talents qu'il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires?
L'idée providentielle est, en effet, au fond de ce parallèle, comme elle était au fond du portrait de Cromwell, dans l'oraison funèbre de Henriette de France, avec cette différence que Cromwell était un fléau de Dieu envoyé à l'Angleterre pour la punir, tandis que Turenne et Condé sont des élus de Dieu envoyés à la France pour la sauver; comme si Dieu, dont la sagesse, dit Bossuet, se joue dans l'univers, eût voulu, en les faisant si différents jusque dans leur gi^andeur, montrer « tout ce qu'il peut faire des hommes ». Avant de raconter la bataille de Uocroy, Bossuet avait déjà dit :
Laissez-le croître, ce roi chéri dit Ciel-, tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de SCS plus fameux capitaines; et, seul sous la main de Dieu, qui sera continuelleineiil à fiun secours, on le verra l'assuré rempart do ses États. Mais Dieu avait choisi le. duc d'Eiujhien pour le défendre dans son enfance.
Voilà le point de départ, el voici le point d'arrivée, la conclusion de toute la première partie : « C'est ce qu*a vu notre siècle; el, ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs et profiter du secours du Ciel. « En face de celte conception toute religieuse du rôle des grands hommes, « Dieu qui fait les guerriers et les conquérants,... Dieu protecteur de la France et d'un roi qu'il a destiné à ses grands ouvrages », que pèsent les scrupules de quelques grands seigneurs délicats?
Analyse et comparaison des oraisons funèbres de Condé par Bossuel et par Bonrdaloue*
Un pou plus d'un mois après Bossuet, le 26 avril 1687, Bour- (lalouo, (|ui avait déjà prononcé, le 10 décembre 1683, l'oraison funèbic de Henri de Bourbon, père de Condé ^ prononçait celle
1 . (lolli' (»r.iison funèbre fut prononcée choz los Jésuites, où le cœur de Condé avait él«.' di'pos', l)c là cette froide division qu'on verra plus loin.
du vainqueur de Rocroy, sans paraître redouter la comparaison inévitable avec son éloquent prédécesseur. Un excellent moyen de sentir, avec la grandeur de Bossuet panégyriste, sfr délicatesse, c'est justement de faire cette comparaison devant laquelle Bourdaloue n'a pas reculé.
Les textes des deux discours sont bien choisis. Celui de Bossuet est tiré des Juges : « Le Seigneur est avec vous, ô le pluscourageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous. » Celui de Bourdaloue est emprunté au livre des Rois : « Le roi lui-même, touché de douleur et versant des larmes, dit à ses serviteurs : « Ignorez-vous « que le prince est mort, et que, dans sa personne, nous venons « de perdre le plus grand homme d'Israël? Il est mort, mais « non pas comme les lâches ont coutume de mourir. » Toutelois, ce dernier texte, outre qu'il s'appliquerait plutôt, dans ces dernières paroles, à la mort d'un Turenne sur le champ de bataille, est plus ingénieux que fécond. Le texte de Bossuet, au contraire, semble contenir d'avance la division du discours : Condé guerrier, Condé chrétien*.
Cette division est, chez Bossuet, d'une simplicité lumiueuse :
Mettons ensemble aujourd'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d une excellente nature ; et, à la gloire de la yérité, montrons, dans un prince admiré de tout Tunivers, que ce qui fait les béros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble, valeur, magnanimité,, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne serait qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe ; et enfin que la piété est le tout de l'homme.
Combien plus factice et compliquée est la division adoptée par Bourdaloue! Son exorde est singulièrement embarrassé et austère : il déclare qu'il vient raconter les miséricordes que Dieu a faites au prince, « au lieu des prodigieux exploits de guerre^ au lieu des éminentes qualités du prince de Condé ». Parlant dans la chaire de vérité, ce sont les malheurs de son héros, les écueils de sa vie, ses égarements mêmes, qu'il mettra en lumière, pour y faire découvrir aux fidèles des trésors do grâce. Condé héros prédestiné pour le ciel, voilà « le précis et l'abrégé » de tout son discours ^.
1. « On avait dressé à l'entrée du chœur un grand arc de triomphe à deux faces, dont l'une représentait la vie du prince, et l'autre sa mort chrétienne. » {Gazette du iS mars 1687.)
2. « Bossuet embrasse dans son plan vaste et souple toutes les gloires, toutes les qualités publiques et privées du prince, celles du cœur d'abord, mais aussi celles
24 coulis DE LITTÉKATUUE
Il s'agii, (lis-je, d'un héros prédesliné do Dieu, et voici comme je l'ai conçu : écoulez-ea la preuve; peut-être en serez-vous d'abord persuadés. Un héros à (jui Dieu, par la plus singulière de toutes les grâces, avait donné, en le formant, m cœur solide pour soutenir le poids de sa propre gloire; «« cœur droit pour servir de ressource k ses malheurs, cl, puisqu'une fois j'ai osé le dire, à ses propres égarements; et enfm un cœur chrétien pour couronner dans sa personne une vie glorieuse par une sainte et précieuxe mort... l'n cnnir dont i;i solidité a été à l'épreuve de toute la gloire et de toute la grandeur du monde : c'est ce <jui fera le sujet de votre admiration; un cœur dont la droiture s'est fait voir jusque dans les étals de la vie les plus malheureux, et qui y paraissaient les plus opposés : c'est ce qui doit être le sujet de votre inslruclion; un cœur dont la religion et la piété ont éclaté dans le temps do la vie le plus important, et dans le jour du salut, qui est principalement celui de la mort : c'est ce que vous pourrez vous appliquer pour en faire le sujet de votre imitation, et ce sont les trois parties du devoir funèbre que je vais rendre à la mémoire de très haut, très puissant et très excellent prince Louis de Bourbon, prince de Coudé et premier prince du sang.
De la division adoptée par Bossuet sort un plan non moins «impie et clair du discours entier : Condé général et homme : qualités de son cœur, qualités de son esprit; — Condé chrétien.
Première partie : qualités de son cœur. — Le héros de Rocroy et de Fribourg, héros magnanime, modeste et sincère, capable de s'égarer, mais capable aussi de reconnaître ses fautes; héros humain et tendre pour sa famille, pour ses amis, aussi grand dans sa retraite de Chantilly qu'autrefois sur les champs de bataille. — Qualités de son esprit : prévoyance, vigilance active et pourtant calme au milieu même du danger; études et connaissances stratégiques ([ui développent le génie; présence d'esprit, connaissance profonde de ses soldats, de ses lieutenants, des généraux qui servent avec lui ou contre lui; parallèle de Turenne et de Condé.
Seconde partie : le héros chrétien. — Sans le fond solide de la piété, toute gloire est vaine. Si la gloire du prince est véritable, c'est qu'il a rempli avec un courage persévérant, au moins dans sos dernières années, tous les devoirs d'un chrétien. Tableau do cette vieillesse patiente dans la douleur, charitable, zélée pour la religion, de ses adieux à sa famille et au roi, de sa fin touchante et paisible.
<le l'esprit, pour jirriver enfin ù ce mérite suprèmo, couronnement do tous les autres, pw'to, taudis qu'au premier rang parmi les qualités du cœur, il place la valeur guerrière et ne craint pas de faire retentir dans lo lieu saint un écho des champs de balaillo... liourdaluuc, nlus inlérieur, plus austère, moins touché de l'éclat du géni(î et «hîs triomphes, s'il so ménage, par une disposition habile, la faculté do pareomir toute; la vie de (londé, ne s'arnHo cependant qu'aux qualités du cœur, la soli.iité, la droiture, la piété. » (Anat. FKUGtiiE, liourdaloue, sa prédication et son temps.)
Appel à tous les chrétiens qui doivent profiter d'un si graïul exemple; adieux personnels de Bossuet au héros qui fut son ami et à Toraison funèbre.
On ne suit pas aussi facilement le courant du développement chez Bourdaloue. — Première partie : un cœur solide. — Bourdaloue accorde à Gondé « les vertus militaires avec les civiles, l'élévation du génie avec la bonté, la vivacité des lumières avec les charmes de la douceur ». C'est bien froidement que nous est raconté le coup d'essai du jeune héros, cette bataille d'où dépendait le salut ou la perte de l'État, et qui fut le présage d'un règne « heureux, glorieux, miraculeux ». Bourdaloue est mal à Taise sur ce terrain, et l'on sent qu'il se hâte d'en sortir : « Sans parler de cent autres actions que je supprime, et dont vous êtes mieux instruits que moi, la journée de Lens, encore plus triomphante, acheva de mettre ce prince dans la juste et incontestable possession où il se vit alors d'être le héros de son siècle. » Pourtant, dans une phrase un peu lougue, mais pleine, il célèbre dignement ce «dieu de la guerre».
J'appelle le principe de ces grands exploits cette ardeur martiale qui, sans témérité ni emportement, lui faisait tout oser et tout entreprendre; ce feu qui, dans Texécution, lui rendait tout possible et tout facile; cette fermeté d'âme, que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouYanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta; cette vigilance que rien ne surprenait; cette prévoyance à laquelle rien n'échappait; cette étendue de pénétration avec laquelle, dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses, semblable à une aigle dont la vue perçante fait en un moment la découverte de tout un vaste pays ; celle promptitude à prendre son parti, qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation, et qui, sans avoir les inconvénients de la lenteur des autres, en avait toute la maturité; cette science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures, à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus, et à ne pas perdre en vaines délibérations ces moments heureux qui décident du sort des armes; cette activité que rien ne pouvait égaler, et qui, dans un jour de bataille, le partageant, pour ainsi dire, et le multipliant, faisait qu'il se trouvait partout, qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout, soldat et général tout à la fois, et, par sa présence, inspirant à tout un corps d'armée, et jusqu'aux plus vils membres qui le composaient, son courage et sa valeur ; ce sang-froid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat; cette tranquillité dont il n'était jamais plus sûr que quand on en venait aux main.», et dans l'horreur de la mêlée; cette modération et cette douceur pour les siens qui redoublait à mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue» cet inflexible oubli de sa personne qui n'écouta jamais la remontrance et auquel constamment déterminé il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie et un jeu d(; braver la mort; car tout cela est un vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle du prince que nous avons perdu, et voilà ce qui fait le héros.
24 COURS DE LITTÉUATUUE
Il s'agii, dis-jG, d'un hhos prédestiné do Dieu, et voici comme je l'ai conçu : écoutez-en la preuve; peut-être en serez-vous d'abord persuadé». Un héros ;ï qui Dieu, par la plus singulière de toutes les grâces, avait donné, en le formant, un cœur solide pour soutenir le poids de sa propre gloire; un cœur droit pour servir de ressource k ses malheurs, et, puisqu'une fois j'ai osé le dire, ;i ses propres égarements; et enlin un cœur chrétien pour couronner dans sa .pi.'rsonue une vie glorieuse par une sainte et précieuse mort... Un cœur dont la solidité a été h. l'épreuve de toute la gloire et de toute la grandeur du monde : c'est ce qui fera le sujet de votre admiration; un cœur dont la droiture s'est fait voir jusque* dans 1ns étals de la vie les plus malheureux, et qui y paraissaient lus plus opposés : c'est ce qui doit être le sujet de votre instruction; un cœur dont la religion et la piété ont éclaté dans le temps de la vie le plus important, et dans le jour du salut, qui est principalement celui de la mort : c'est ce que vous pourrez vous appliquer pour en faire lo sujet de votre imitation, et ce sont les trois parties du devoir funèbre que je vais rendre à la mémoire (le très haut, très puissant et très excellent prince Louis de Bourbon, prince de Coudé et premier prince du sang.
De la division adoptée par Bossuel sort un plan non moins simple et clair du discours entier : Condé général et homme : qualités de son cœur, qualités de son esprit; — Condé chrétien.
Première partie : qualités de son cœur. — Le héros de Rocroy et de Fribourg, héros magnanime, modeste et sincère, capable de s'égarer, mais capable aussi de reconnaître ses fautes; héros humain et tendre pour sa famille, pour ses amis, aussi grand dans sa retraite de Chantilly qu'autrefois sur les champs de bataille. — Qualités de son esprit : prévoyance, vigilance active et pourtant calme au milieu môme du danger; études et connaissances stratégiques (|ui développent le génie; présence d'esprit, oonnaissanco profonde de ses soldats, de ses lieutenants, des généraux cjui servent avec lui ou contre lui; parallèle de Turenne et de Condé.
Seconde partie : le héros chrétien. — Sans le fond solide de la piété, toute gloire est vaine. Si la gloire du prince est vérilablc, c'(ist qu'il a rempli avec un courage persévérant, au moins dans sos dernières années, tous les devoirs d'un chrétien. Tableau de c.etle vieillesse patiente dans la douleur, charitable, zélée pour la religion, de ses adieux à sa famille et au roi, de sa lin touchante et paisible.
goni(î et «l(îs triomphes, s'il so mén;iji:e, par une disposition habilo, la fucultô do p.'ircourir tout<' la vi«» Aq (londô, n«?s'arnUc (•(•pendant qu'aux qualités du cœur, la «oli.litc, la droiture, la piété. » (Anat. FEUGkuK, JJoanlalouc, sa prédication et son
tcinits.)
Appel à tous les chrétiens qui doivent profiter d*un si gratul exemple; adieux personnels de Bossuel au héros qui fut sou ami et à Toraison funèhre.
On ne suit pas aussi facilement le courant du développement chez Bourdaloue. — Première partie : un cœur solide. — Bourdaloue accorde à Gondé u les vertus militaires avec les civiles, l'élévation du génie avec la bonté, la vivacité des lumières avec les charmes de la douceur ». C'est bien froidement que nous est raconté le coup d'essai du jeune héros, cette bataille d'où dépendait le salut ou la perte de l'État, et qui fut le présage d'un règne « heureux, glorieux, miraculeux ». Bourdaloue est mal à Taise sur ce terrain, et l'on sent qu'il se hâte d'en sortir : « Sans parler de cent autres actions que je supprime, et dont vous êtes mieux instruits que moi, la journée de Lens, encore plus triomphante, acheva de mettre ce prince dans la juste et incontestable possession où il se vit alors d'être le héros de son siècle. » Pourtant, dans une phrase un peu longue, mais pleine, il célèbre dignement ce «• dieu de la guerre ».
J*appelle le principe de ces grands exploits celte ardeur martiale qui, sans témérité ni emportement, lui faisait tout oser et tout entreprendre; ce feu qui, dans l'exécution, lui rendait tout possible et tout facile; cette fermeté d'âme, que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta; cette vigilance que rien ne surprenait; cette prévoyance à laquelle rien n'échappait; cette étendue de pénétration avec laquelle, dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses, semblable à une aigle dont la vue perçante fait en un moment la découverte de tout un vaste pays; cette promptitude à prendre son parti, qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation, et qui, sans avoir les inconvénients de la lenteur des autres, en avait toute la maturité; cette science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures, à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus, et à ne pas perdre en vaines délibérations ces moments heureux qui décident du sort des armes ; cette activité que rien ne pouvait égaler, et qui, dans un jour de bataille, le partageant, pour ainsi dire, et le multipliant, faisait qu'il se trouvait partout, qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout, soldat et général tout à la fois, et, par sa présence, inspirant à tout un corps d'armée, et jusqu'aux plus vils membres qui le composaient, son courage et sa valeur; ce sang-froid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat; celte tranquillité dont il n'était jamais plus sûr que quand on en venait aux mains, et dans l'horreur de la mêlée; cette modération et celte douceur pour les siens qui redoublait à mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue, cet inflexible oubli de sa personne qui n'écouta jamais la remontrance et auquel constamment déterminé il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie et un jeu di; braver la mort; car tout cela est un vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle du prince que nous avons perdu, et voilà ce qui fait le héros.
Celte vigueur mâle et abstraite d'un Bourdaloue a son prix. A de certains moments on croit saisir quelques réminiscences du discours de Bossuet. Bourdaloue aussi nomme « le grand Turenne, cet homme digne de Timmortalité », mais seulement pour dire qu'il a été le plus sincère des admirateurs de Condé. 11 rappelle aussi (en les faisant rentrer plus ou moins naturellement dans la « solidité » du cœur) les brillantes qualités de l'esprit chez le prince, son discernement exquis, son goût fin, sa compréhension vive, sa manière juste et noble de penser et de parler, a Qu'ignorait-il? et, dans l'immensité des choses dont il avait acquis la connaissance, que ne savait-il pas exactement? Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, aussi bien que le sage Salomon, c'est-à-dire depuis la plus relevée théologie jusqu'aux moindres secrets de la mécanique, de quoi n'étail-il pas instruit? Que n'avait-il pas lu et dévoré? Profane et sacré, antique et moderne, de quoi ne parlait-il pas et ne jugeait-il pas en maître ? « Bossuet avait dit cela déjà, mais avec plus de mesure. Condé juge infaillible des ouvrages de l'esprit, modèle de l'honnête homme dans la vie civile, héros modeste et supérieur à sa propre gloire, aimant la vérité, aisé, commode, obligeant dans le commerce avec ses inférieurs, « s'accommodant et se proportionnant à tous », père, maître, ami parfait, « tout cela compris ensemble, dit Bourdaloue, est ce que j'ai appelé un cœur solide, opposé à ce cœur vain que Dieu réprouve ».
Seconde partie : un cœur droit. — C'est ici que se place le copieux et lourd aveu des fautes de Condé. Bossuet montre et voile tout aussitôt les erreurs, avec un peu d'indulgence, il faut l'avouer ; mais ce n'est pas dans une oraison funèbre qu'on peut longuement appuyer sur ces endroits sensibles. Bourdaloue y appuie avec une conscience inexorable :
Il n'y a point d'astre qui ne souffre quelque éclipse ; et le plus brillant de tous qui est le soleil est celui qui en souffre de plus grandes et de plus sensibles. Mais deux choses en ceci sont bien remarquables : l'une que le soleil, quoique (''(•lipsé, ne perd rien du fonds de ses lumières, et que, malgré sa défaillance, il ne laisse i)as de conserver la rectitude de son mouvement; l'autre qu'au moment qu'il s'éclipse, c'est alors que tout l'univers est plus attentif à l'ob- Korver et à le contempler, et qu'on en étudie plus curieusement les variations et le système ; symbole admirable des états où Dieu a permis que se soit trouvé noire prince, et où je me suis engagé à vous le représenter. C'est un astre qui a eu ses éclipses. Kn vain enlreprendrais-je de vous les cacher, puisqu'elles ont été aussi éclatantes que sa lumière même; et peut-être serais-je prévaricateur si je n'en profilais pas pour en faire aujourd'hui le sujet de votre instruttion. J'appelle ses éclipses le malheur qu'eut ce grand homme de se voir enveloppé dans un parti que forma l'esprit de discorde, et qui fut pour nous.
la source funeste de tant de calamités; et considérant ce grand homme dans sa profession de chrétien, j'entends, par l'éclipsé qu'il a soufferte, ce temps où, livré à lui-même, il nous a paru comme dans une espèce d'oubli de Dieu, ce refroidissement où nous l'avons vu dans la pratique des devoirs de la religion : deux choses que je ne puis pas disconvenir avoir été les deux endroits malheureux de sa vie, l'une par rapport à son roi, et l'autre par rapport à son Dieu...
Oui, pour le malheur de la France, le prince que nous pleurons se vit mêlé dans un parti que la discorde avait formé et qui le détacha de nous. D'autres plus éclairés que moi ont appréhendé de toucher ce point de son histoire; et moi, pour l'intérêt de mon ministère, je me suis senti inspiré de m'y arrêter : car j'ose dire que jamais point d'histoire ne fut plus propre à vous faire voir ce que peut la droiture d'un cœur dans l'extrémité des disgrâces humaines.
Et Bourdaloue dislingue mathématiquement les diverses « circonstances ». — « Première circonstance bien essentielle : » jamais le cœur de Condé ne se sentit si cruellement déchiré que lorsqu'il dut servir l'étranger contre la France. « Ce fut la justice de Dieu qui, pour nous punir, nous ôta ce prince. » — Seconde circonstance : il a succombé une fois à une tentation humaine, mais il a condamné lui-même sa conduite, et ce repentir n'est guère moins glorieux que l'innocence. — Troisième circonstance encore plus notable : il a enseigné aux siens à ne pas suivre son exemple. — Quatrième circonstance « dont vous avez dû faire avant moi la remarque » : il refusa les avantages qui, en relevant sa mauvaise fortune, auraient été un obstacle à son rétablissement dans les bonnes grâces du roi. — Cinquième circonstance « dont je suis sûr que vous fûtes alors touchés » : il fit tout pour mettre fm à un état si violent. — Sixième et dernière circonstance : il travaille ensuite à se rendre digne par ses services de la faveur du roi. Plaidoyer aussi ennuyeux que consciencieux* ! Le sévère Bourdaloue n'est plus qu'un avocat qui amplifie les circonstances atténuantes.
Sur l'incrédulité du prince, qui a paru oublier Dieu, mais ne l'a jamais méconnu, et, « dans le secret de son cœur », n'a jamais douté des mystères de la religion, comme il Ta déclaré, Bourdaloue ne fait guère que répéter Bossuet. Mais il ajoute un trait précis et un souvenir personnel : «Jamais homme, à peine en excepterais-je saint Augustin, n'a tant examiné la religion, ni avec un esprit si éclairé que notre prince; et ce que je vous
1. Le sujet était délicat; mais il y a eu plus d'un Bourdaloue. Le 5 septembre 1687, Boileau écrit à Racine : « Nous avions été le matin entendre le P. de Villers, ^ui faisait l'oraison funèbre de M. le Prince, grand-père de M. le Prince d'aujourd'hui. Il y a joint les louanges du dernier mort, et il s'est enfoncé jusqu'au cou dans ce combat de Saint-Antoine, Dieu sait combien judicieusement! »
2S COURS DE LITTEHATURE
prio on môme temps de remarquer, jamais homme ne l'a c^lu- (liéo avec moins de précaution que lui, ni avec plus de danger de la perdre, c'est-à-dire avec un esprit plus curieux el plus éloigné de cette soumission avcufçle que la religion demande ». IJourdaloue pourtant a en comme un pressentiment, de cette conversion miraculeuse : dans le lieu même où il parle, dans une cérémonie toute semblable (sans doute l'oraison funèbre (lu père de Condé), devant Condé lui-même, il en avait « non seulement formé le vœu, mais encore anticipé l'effet par une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction »: « Et qui sait, ô mon Dieu, si, vous servant de mon faible organe, vous ne commençâtes pas dans ce moment-là à l'éclairer et à le toucher de vos divines lumières I »
Troisième partie : un cœur chrétien. — Le prince est mort en sage chrétien, en héros chrétien, en parfait chrétien. Quel coup (le foudre pour les impies que la conversion d'un lel homme! « De tout autre exemple le libertinage en aurait appelé, ou plut(>t contre tout autre exemple il se serait ou élevé ou inscrit en (aux, car voilà l'iniquité de l'esprit libertin du siècle. » Mais ici, où trouver le ressort de l'intérêt, le levain caché de l'hypocrisie? <( Les impies et les enfants du siècle, malgré la prétendue force d'esprit qu'ils affectent pendant la vie, laissent voir aux appi'oches do la mort toute leur faibhisse. » Condé n'eut jamais, un jour de bataille, plus de courage et de présence d'esprit (|u'au jour de sa mort. Il songe aux siens, à ses amis; puis il s'arrache do ceux qu'il aime pour être tout à Dieu. Mais Bourdaloue s'arrèle en se souvenant que Hossuet a déjà fait sentir aux lidèlcs l'onction do celle mort : « Ce don était réservé à un(i bonclio plus sacrée et plus éloquente que la mienne. L'illuslie (U savant prélat qui vous a pai'lé avant moi a déjà épuisé cotte niati<>r(;; et après ce que vous avez ouï, c'est à moi de m(i taii(î. »
En terminant, il s'adross(; aux Pères jésuites qui l'écoutent et (jui doivfîut tant àCondé : « Après nous avoir confié pendant sa vie c(; ((u'il avait au monde de plus ehor, il a voulu mourir cntni nos mains, et, niouranl, il nous a laissé un(; partie de luimême, qui est son ccnur. » Ce C(eur dont ils sont les dc^positaires fournit à Hourdaloue sa péroraison, qui n'est pas du goût le plus pur : « Aulant de cœurs (jue nous avons, ce sont comme aulant de mausolées vivants où nous placerons le votre... » (Combien plus largo et plus émouvante est la péroraison (le Hossuet !
Il suffit de mentionner ensuite les oraisons funèbres de Condé par le P. Martineau, par Tabbé du Jarry, par Antoine de Noailles, évêque de Ghâlons. A peine un souvenir en est resté. On ne lirait même plus celle de Bourdaloue, si la comparaison avec celle de Bossuet n'en ravivait Tintérôt. Le public ne connaît plus "* qu'une oraison funèbre de Condé, et ce n*est pas seulement Bossuet qu'elle honore; c'est le genre même de l'oraison funèbre, ce genre qu'il redoutait, qui a ses dangers inévitables, sans doute, puisque lui-même ne les a pas toujours évités, mais qui grâce à lui a revêtu, pour ainsi dire, toutes les formes de la grandeur, tour à tour ou tout ensemble religieuse, historique, morale, élégiaque, dramatique, lyrique, épique.
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— Port-Royal; Hachette, in-12 ; t. III, p. 305, 306; t. VI, p. 7, 150, 151.
Saint-Évremond. — Parallèle de Condé et de Turenne ((Èuvres, édit. de 1745, Londres; t. V, p. 85, etc.).
SéviONÉ (M"*<5 de). — Correspondance; édit. Mommerqué, Hachette, in-8o; lettres des 17, 24 et 20 avril 1671, 17 et 20 juin 1672, 5 septembre 1674, 17, 26 et 27 août 1675, 23 juillet 1677, 31 juillet et 7 août 1678, 12 avril, 6 août et 6 octobre 1680, novembre et 13 décembre 1686, 15 janvier, 10 mars, 25 avril, 2 décembre 1687. Cf. lettres de Bussy, 21 octobre 1646, 31 mars, 18 mai, 19 novembre. 1687.
Voltaire. — Siècle de Louis XI V, ch. m, iv, v.
JUGEMENTS
I.e moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu'il y a des mortels? C'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd'hui à Notre-Dame. Tous les beaux esprits se sont épuisés à faire valoir tout ce qu'a fait ce grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses pères sont représentés par des médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses victoires par des basses-tailles*, couvertes comme sous des tentes dont les coins sont ouverts, et portés par des squelettes dont les altitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore plus haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place du chœur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les Espagnols est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent : Ce qui s'est fait loin du soleil doit être caché. Tout est semé de tleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une petite lampe qui fait dix mille petites étoiles. J'en oublie la moitié; mais vous aurez le livre, (jui vous instruira de tout en détail. Si je n'avais point eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette lettre; mais ce duplicata ne vous aurait pas fait plaisir.
Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui t'ait bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait Toraisoii funèbre : nous la verrons imprimée...
Je viens do voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. 11 nous a dit que M. de Meaux s'était surpassé lui-môme, et que jamais on n'a fait valoir ni mis en œuvre si noblement une si belle matière.
M°'° DK Skvioné, Lettre à Buasy, 10 mars 1687.
i. Des bas-rrliefs.
Nous avions cru pendant quelque temps que Toraison funèbre du prince de Gondé, à l'exception du mouvement qui la termine, était généralement trop louée ; nous pensions qu'il était plus aisé, comme il Test en effet, d'arriver aux formes d'éloquence du commencement de cet éloge qu'à celles de Toraison de Madame Henriette ; mais quand nous avons lu ce discours avec attention; quand nous avons vu Torateur emboucher la trompette épique pendant une moitié de son récit et donner, comme en se jouant, un chant d'Homère; quand, se retirant à Ghantilly avec Achille en repos, il rentre dans le ton évangélique et retrouve les grandes pensées, les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres; lorsque, après avoir mis Gondé au cercueil, il appelle les peuples, les princes, les prélats, les guerriers au catafalque du héros; lorsque, enfin, s'avançanl lui-même avec ses cheveux blancs, il fait entendre les accents du cygne, montre Bossuet un pied dans la tombe, et le siècle de Louis, dont il a l'air de faire les funérailles, prêt à s'abîmer dans l'éternité, à ce dernier effort de Téloquence humaine, les larmes de l'admiration ont coulé de nos yeux, et le livre est tombé de nos mains.
Ghateaubriand, Génie du christianisme.
Bossuet éleva le premier l'oraison funèbre à la hauteur des prophètes. Sa langue, jusque-là heurtée par la pensée, et hâtée par la précipitation qui ne lui laissait le temps de rien polir, y prit l'ampleur de Gicéron. La mort du prince de Gondé lui fournit le plus grand de ses textes. Ge fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait la solennité. La mort du prince de Gondé, son premier protecteur et son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit mourir. Ges deux plus grandes gloires du siècle, l'une dans la guerre, l'autre dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son cœur, et le répercuta dans sa voix. La péro-
3i COURS DE LITTÉRATURE
raison de ce discours est le sommet de l'éloquence moderne. Les anciens n'ont pas de tels accents.
Lamartine, Cours de littérature; Entretien 8.
Enfin voici venir le héros violent à la tôle d'aigle, le grand Gondé. Avez-vous vu son buste au petit musée de la Renaissance? Un nez prodigieux, des yeux saillants, des joues creuses, une bouche tourmentée, vilaine, soulevée par les longues dents obliques; point de menton; en somme, un nez entre deux yeux étincelants. Le superbe chef de bande, en dépit de la littérature, même de la théologie dont on Tavait frotté I Grand capitaine à vingt ans, fou d'orgueil après ses quatre victoires, fou de colère après seize jours de prison, ivre de haine jusqu'au crime et à la trahison, il revient, lion maté par le renard Mazarin, s'effondrer aux pieds du roi le plus roi qu'on ait jamais vu. Et puis c'est fini, sauf l'éclair de Senef. On ne songe pas assez à ce qu'il y a eu de particulier et de douloureux dans cette destinée. Toute la gloire au commencement, puis une vie ennuyée d'homme de proie dans une société décidément organisée et réglée; une mélancolie de fauve renfermé dans une cage invisible, de vieil aigle attaché sur sa mangeoire, déplumé par places, la tête entre ses deux ailes remontées... à ce point que le maître des cérémonies funèbres du grand siècle pourra louer la pitié, la bonté et les vertus chrétiennes de ce dernier des barons féodaux.
Jtlks Lemaître, les Contemporains, i" série; Lecène.