Lettre du 31 mars iGS
grand » de ce côté : Turenne, « emporté d'un coup soudain, meurt pour son pays >> ; Condé « meurt dans son lit, en publiant les louanges de Dieu ». Cependant ces sortes de parallèles étaient fort à la mode. En 1684, la Fontaine fit paraître une Comparaison d'Alexandre, de César et de M, le Prince, dédiée au prince de Gonti, ce neveu tendrement aimé, dont la disgrâce fut un des chagrins les plus vifs de Condé et dont le rappel à la cour fut une de ses dernières joies. C'est un parallèle en règle, où la Fontaine se pique d'être méthodique et complet. On y peut relever certains traits curieux. L'auteur tient, par exemple, à expliquer pourquoi Alexandre et Condé ont été moins éloquents que César : non qu'ils aient entièrement négligé le soin des paroles, « ils ne les ont pas considérées comme un ornement en la personne d'aucun héros ». Auquel des trois donnera-t-il la préférence? Il ne sait trop, et il esquive prudemment la difficulté, car il ne veut ni, en mettant M. le Prince au-dessus des autres, offenser « la délicatesse qu'il a sur le fait des panégyriques », ni, en le faisant marcher le dernier, exciter son dépit : « Le plus sûr est de laisser la chose indécise à son égard. » Il esquisse le portrait du soldat, qui se laisse parfois emporter à la chaleur du combat; mais « quand la témérité est heureuse, elle met les hommes au nombre des dieux ». Mais il insiste sur les qualités de l'homme, du père, « un père à adorer », de l'oncle, patvuus patruissimus, « Je serais seulement curieux de savoir s'il pleure, et encore plus curieux de le voir en cet état-là. » Nous savons par M^^^ de Montpensier que l'amitié lui arrachait parfois des larmes. Quant à la modération, « c'est une vertu de particulier et de philosophe, non de Majesté ni d'Altesse ». Et d'ailleurs le séjour de M. le Prince à Chantilly nous en apprend assez sur sa sagesse.
N'est-il pas au-dessus de l'homme à Chantilly, et plus grand cent fois que ses deux rivaux n'étaient sur le trône? Il y a mis à ses pieds des passions dont les autres ont été esclaves jusqu'au dernier moment de leur vie. Charles- Quint a toujours tourné les yeux du côté du monde, et ne l'a quitté qu'en apparence, Dioctétien par un pur dégoût, et Scipion par contrainte. M. le Prince, sans y renoncer entièrement, trouve le secret de jouir de soi. 11 embrasse tout à la fois et la cour et la campagne, la conversation et les livres, les plaisirs des jardins et des bàtimenis... Il faut donc que je finisse ce parallèle après avoir donné à M. le Prince l'avantage du dernier temps.
Mais il y a eu, au xvii° siècle, et beaucoup avant l'oraison de Bossuet, des parallèles particuliers de Condé et de Turenne. Saint- Évremond, qui avait éprouvé combien il pouvait être
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fâcheux de déplaire à Gondé, avait écrit en 1673 un Parallèle de M. le Prince et de M. deTureiine, sur ce qui regarde la gtierre, qu'W romania en 1688, après la mort de Condé. On y lisait :
Vous trouverez on M. le Prince la force du fçénie, la grandeur de courage, mie lumière vive, nette, toujours présente. M. de Turenne a les avantage» «hi san^'-froid, une grande capacité, une longue expérience, une valeur assu- K'o. Celui-là, jamais incertain dans les conseils, irrésolu dans ses desseins,. ciTibarrassé dans ses ordres, prenant toujours son parti mieux qu'homme du monde; celui-ci, se faisant un plan de sa guerre, disposant toutes choses k sa iin, et l(?s conduisant avec un esprit aussi éloigné de la lenteur que de la précipitation. L'aclivilé du premier se porte au delà des choses nécessaires, pour ne rien oublier qui puisse être utile; l'autre, aussi agissant qu'il le doit élro, n'oublie rien d'utile, ne fait rien de superflu... Quelque ardeur qu'ait M. le Prince pour les combats, M. de Turenne en donnera davantage, pour s'en préparer mieux les occasions ; mais il ne prend pas si bien dans l'action CCS temps imprévus qui font gagner pleinement une victoire; c'est par là que SCS avantages ne sont pas entiers... M. le Prince a les lumières plus présentes, et l'action plus vive; il remédie lui-même à tout, rétablit ses désordre» ol pousse ses avantages... I.a nature lui a donné le grand sens, la capacité, l(î fond du mérite, autant qu'à homme du monde, et lui a dénié ce feu du génie, cette ouverture, cette liberté d'esprit qui en fait l'éclat et l'agrément... La vertu de M. le Prince n'a pas moins de lumière que de force; mais, à dire la vérité, elle a moins do suite et de liaison que celle de M. de Turenne.
D'autre part, la 14*^ des Réflexions diverses de la Rochefourauld (mort en 1680) est couronnée par ce même parallèle. Nous citons encore; car Bossuet ne les a pas lus sans doute, mais il est bon de montrer combien des hommes si peu semblables et qui se plac»3nt à des points de vue assez ditTérents ont pu se rencontrer dans la môme admiration raisonnée. Sainl-Kvromond avait eu à se plaindre de Gondé; la Rochefoucauld avait été son fidèle lieutenant pendant la Fronde.
Si nous laissons les exemples des siècles passés pour venir aux exemple» <hi siècle prés(Mil, ou tronv(>ra qm; la nature et la fortune ont cimservé cette même union dont j'ai parlé, |)OMr nous montrer de différents modèles en deux hommes consommés vu l'art de commander. Nous verrons M. le Prince et M. (h; Turenni; disputer de la gloire des armes, et mériter, par un nombre Infmi (l'acllons éclatantes, la réputation qu'ils ont acquise. Ils paraîtront avec une valeur ot une expérience égales; infaligabbîs de corps et d'esprit, on le» verra agir ensemble, ajrir séparément, et «puMquefois opposés l'un à l'autre; nous les verrons, beui-eux et malheureux dans (liv<Tsos occasions de la guerre, devoir les bons succès ;« leur conduite et à leur courage, et se montrer toujours j)lus grands, même par leurs disgrfices; tous deux sauver l'État; tous deux contribuer à le délruin^, el se servir des mêmes talents par des voies difJ'érontes : M. de Turenne, suivant ses desseins avec plus de règle et moins de viva(*ilé, d'une vab'ur plus retenue, et toujours proportionnée au besoin de la faire i)araître; M. le Prince, inimitable en la manière de voir et d'exécuter
tes plus grandes choses, entraîné par la supériorité de son génie, qui semble lui soumettre les événements et les faire servir à sa gloire.
La Rochefoucauld parle aussi de la morl de Tu renne, « si convenable à une si belle vie », mais il écrivait avant la mort de Condé. Du moins il le montre dans la vie privée, exerçant des vertus paisibles et soutenu de sa propre gloire. « Brille-t-il moins par sa retraite, s'écriait-il en terminant, qu'au milieu de ses victoires? »
Bossuet était fait pour admirer Turenne, pour admirer et pour aimer Condé. Quand la nouvelle de la mort de Turenne parvint à Versailles, nul n'en fut plus ému que lui : « M. de Côndom pensa s'évanouir; » et, huit jours après, le même témoin nous apprend que « M. de Condom n'est point encore consolé de M. de Turenne^ ». On sait quelle grande part il avait prise autrefois à la conversion de Turenne du protestantisme au catholicisme. Les oraisons funèbres de Turenne par Fléchier et Mascaron lui furent connues : quand il parle de la mort de Turenne, il se souvient visiblement de la première. D'autre part, le moyen d'oublier ici Turenne en parlant de Condé? Il sufflt de jeter les yeux sur ce qui précède le parallèle pour voir combien naturellement il sort du souvenir de Nordiingue évoqué. Tantôt unis, « tantôt opposés front à front », ces deux grands capitaines sont à la fois opposés et réunis par l'histoire comme ils le sont dans l'oraison funèbre. Quand Condé reçut la mission de rétablir les affaires compromises par la mort de Turenne, il sentit vivement combien lui manquait son ancien adversaire. « 11 a dit à des gens qui l'ont vu à Châlons, écrit M"® de Sévigné^, qu'il aurait bien souhaité de causer seulement deux heures avec l'ombre de M. de Turenne, pour prendre ses lumières sur la connaissance qu'il avait de ce pays-là. » Turenne ne sera donc pas sacriQé par Bossuet à Condé, pas plus que la gloire de Condé n'aura à souffrir que la gloire de son rival soit rajeunie. L'antithèse n'aura rien de sèchement géométrique; les nuances mêmes qui rapprochent y seront indiquées aussi bien que celles qui séparent, et le parallèle des deux grands hommes aboutit non seulement à un éloge du roi qu'ils ont tous deux servi, mais à la gloriQcation des desseins' de Dieu sur le monde ;