Gréard, Éducation des femmes par les femmes
'.i. Lettre à M«»« de la Viefville, 20 décembre 1705, et Instructions à la duchesse de Bourgofjne,
cet arrôt : non pas seulement la littérature antique, mais celle (lu XVII® siècle français, et nous savons, en effet, que les demoiselles (le Saint-Cyr ont dû se contenter le plus souvent de lectures édifiantes. Mais la lecture d'un Pascal ou d'un Corneille élève l'àme, inspire des sentiments généreux? C'est précisément là qu'est le danger. Aucune lecture n'est plus propre que celle de Tliistoire à porter et à garder haut les cœurs. M™*' de Maintenon le sait, et, le sachant, la condamne : « Je craindrais que ces grands traits de générosité et d'héroïsme n'élevassent trop l'esprit à nos jeunes filles et ne les rendissent vaines et précieuses. » Que sauront-elles donc de l'histoire? llien que l'histoire des princes. Il est bonde connaître d'abord les « princes de sa nation », puis de prendre une légère connaissance des « princes étrangers », pour ne pas brouiller la suite de nos rois avec les princes des autres pays, « mais tout cela sans règle ni méthode, et seulement pour n'être pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens^ ». A plus forte raison, « une connaissance légère des choses principales » de la géographie suffira 2. Non, vraiment, une « clarté » de toutes ces choses ne saurait suffire : sans littérature et sans histoire, ce n'est pas seulement l'instruction qui reste incomplète, c'est réducalioii elle-même qui est comme découronnée.
On dit souvent : « M"»® de Maintenon n'a pas connu tout le prix de l'instruclion; mais quelle admirable éducatrice ! » Mais peut-on distinguer entre deux choses si peu distinctes par nature? L'inslruction n'est que le plus puissant des moyens d'éducation; l'éducation est bien peu large et humaine qui se prive (le ce suporllu nécessaire qui est l'instruction. C'est la valeur éducative do l'inslruction que M'"" de Maintenon a méconnue, et cela (!st grave pour une institutrice. Encore les demoiselles de Sainl-dyr pouvaient-elles se croire favorisées du côté de rinsIriK'tion. Mais c'est toute espèce d'instruction, ou peu s'en faut, que M'"*' de Maintenon refusait aux bourgeoises : « Il ne leur faut, disait-elle, ni vers ni conversations, il n*est point (|ueslion dii leur orner l'esprit », mais seulement de leur inculquer les vertus doincsliciues et de leur apprendre « ce qui esl al)soluin(Mjt nécessaire pour (*tre sauvé ». (Janvier 17iu.) Lui en vouloir de n'avoir pas prévu notre enseignement secondaire des j(Mines filles (de renseignement primaire il ne saurait être
i. hislnirtion aux rrlii/irusrs dr Saint-Louis, 16î'0. 2. lA'ttre à M"'o du l'érou, 4 août 1711.
MADAME DE MALNTENON 33
question), serait puéril. Mais, en lui accordant, après d'autres qui s'y connaissent, ce beau nom d'institutrice, n'y attachons pas toute la plénitude de sens qu'il emporte aujourd'hui, et disons non pas qu'elle a été une institutrice accomplie, mais qu'elle a eu, comme on disait alors, d'excellentes « parties » de l'institutrice.
La raison âme de réducation* — La part faite à la sensibilité est -elle suffisante? — Fond pessimiste du système*
« Il faut, disait M"i« de Maintenon, réjouir leur éducation et diversifier leur instruction. » « Quelle excellente pédagogie dans ces deux mots! » s'écrie Saint-Marc Girardin. Mais nous avons vu comment M'"« de Maintenon savait « diversifier leur instruction ». Voyons comment elle a su « réjouir leur éducation ».
Un mot est écrit presque à chaque page des Entretiens de M"ie (Je Maintenon et des dames de Saint-Gyr : c'est le mot de raison. La raison, au sens où elle l'entend, n'est pas cette ^ faculté supérieure qu'étudient les philosophes ; c'est plutôt un sens pratique qui règle notre conduite, nous apprend à nous défier de tout ce qui est excessif, et nous met en garde contre les ridicules aussi bien que contre les passions. C'est la modération, la tempérance des anciens, mais éclairée par le christianisme. Si elle ne les contenait dans leurs justes bornes, les qualités les meilleures risqueraient de se tourner en défauts. Il ne faut donc pas la confondre avec la raison raisonnante, dont elle peut d'ailleurs emprunter le secours. Faute d'avoir pris ce mot de «raison » dans le sens où elle le prenait ellemême, quelques critiques ont au moins exagé ré le caractère uniformément et sèchement raisonnable de sa doctrine, car, ici, elle a une doctrine, et elle y reste fidèle. Elle a écrit une conversation pour prouver « que la raison trouve toujours sa place et fait du bien partout ». Mais de quelle raison s'agit-il? Écoutons les interlocutrices :
Odille. — La raison a quelque chose de bien sérieux et d'opposé aux plaisirs.
M.vRCKLLE. — N'est-ce point qu'on la confond avec la sévérité?
Adklaïde. — Oui, c'est cela môme, on s'en fait une idée triste, et rien n'est ])lus aimal)le que la raison.
Kui'iiRosiNE. — Ne trouvez-vous point que les personnes qui raisonnent continuellement sont ennuyeuses?
Adklaïdk. — Si elles raisonnent continuellement, elles ne sont pas raisonnables, car il ne faut pas toujours raisonner.
Éléonoue. — Pourquoi? Et qu'est-ce qu'elles peuvent mettre de meilleur dans le commerce?
Adklaïdk. — De la complaisance, de la joie, du badinagc, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres.
Marckllk. — Vous donnez une agréable idée de la raison avec de tels accompagnements.
Adékaïdk. — Je ne crois pas la raison toujours hérissée, sév<»re, critique; elle met tout à sa place, elle veut que les enfants jouent, que la jeunesse se (liverlissc innocemment, que la vieillesse cherche des relâchements...
Dans son entJiousiasme pour la vertu, Adélaïde la met audessus de tout, môme — qui Teût cru? — de la piété, car « la piété ferait beaucoup plus de bien si elle était réglée par la raison. La piété peut prendre le change, la raison ne le prend jamais ; la piété peut être indiscrète, la raison ne le peut ôtre». Toutes les vertus en général dépendent d'elle, ayant toutes besoin de la raison « pour agir h propos et pour ne prendre nulle extrémité ». Klle a donc aussi parfois son lyrisme, cette froide personne; un lyrisme à la Boileau : « Aimez donc la raison, » la raison seule! « Pour moi, tant que je vous verrai, je ne vous parlerai (juc de raison. » Mais on est rassuré, car la raison qu'elle vante ne peut pas ne pas ôtre aimable. Ce sont là choses inséparables pour elle : « Adieu, mes enfants, dit-elle à la classe rouge (1701), devenez bien raisonnables, et je vous assure que vous serez fort aimables. » En ce sens, raison aimable, aimable vertu, ne font qu'un.
Mais à cùté de la raison vertu il y a la raison démonstration et dialectique, moins séduisante peut-ôtre et d'un emploi moins fré(|iient dans la pédaj^'ogie au moins enfantine. C'est aller bien loin (|uo d'écrire : a II faut parler à une fille de sept ans aussi raisonnablement qu'à une de vingt ans*. » Mais l'excès n'est ici que dans la forme, et l'on doit entendre : Il faut parler raison même aux enfants, caries plus petits, s'ils ne comprennent pas combien la raison est raisonnable, sentent du moins combien elle est aimable, et la suivent parce qu'on la leur fait aimer. M"'<^ de Mainlenon n'entre pas dans ces nuances, et formule, comme on Ta souv(Mit observé, un principe hautement, exclusivement rationnel, fondement de sa pédagogie tout entière :