BLAISE PASCAL
La jeunesse de Pascal* — La merveilleuse précocité du savant ; les premières ferveurs du mystique.
Né à. Clermont-Ferrand le 10 juin 1623, fils d'Etienne Pascal, président à la cour des aides, et d'Antoinette Begonr Biaise Pascal avait pour sœur aînée Gilberte Pascal, plus âgée de trois ans, qui devint MmG Périer et qui devait écrire sa vie, et pour sœur cadette la célèbre Jacqueline Pascal (1625-1661), qui se distingua, dans sa jeunesse, par la promptitude de son intelligence tournée aux belles-lettres, et mourut religieuse de Port-Royal, désespérée d'avoir signé le Formulaire.
Il n'avait que trois ans lorsque mourut sa mère. Son éducation, dès lors, fut toute virile et toute domestique; jamais il n'eut d'autre maître que son père. Mme Périer nous a dit quel fut le caractère précis et solide de cette éducation, et quelle rigueur d'esprit l'élève y apportait déjà.
Mon frère prenait grand plaisir à cet entretien, mais il voulait savoir la raison de toutes choses ; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les disait pas, ou qu'il disait celles qu'on allègue d'ordinaire, qui ne sont proprement que des défaites, cela no le contentait pas : car il a toujours eu une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux ; et on peut dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connaissance. Ainsi dès son enfance il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment ; de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même, et quand il s'était attaché à quelque chose, il ne le quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le put satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant frappe à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à-en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à l'âge de douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné.
G. de litt. — pascal. 1
Cette première éducation se poursuivit à Paris, où Pascal vint dès rage de huit ans, après que son père se fut démis de sa charge pour se consacrera lui tout entier; à Rouen, où son père dut se retirer, après avoir encouru une disgrâce momentanée de Richelieu; puis à Paris encore. Il faut bien rappeler, après sa sœur, dont, après tant d'autres, nous emprunterons encore le récit, comment « son génie à la géométrie commença à paraître lorsqu'il n'avait encore que douze ans ». Versé dans les mathématiques, sachant que c'est une science « qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit», son père craignit que cette étude, trop bien faite pour une telle intelligence, ne le détournât de l'étude des langues anciennes. Il évita donc de lui parler de mathématiques, et serra tous les livres qui en traitaient, lui promettant seulement qu'il les lui apprendrait dès qu'il saurait le latin et le grec. Mais cet esprit, « qui ne pouvait demeurer dans ces bornes », lui ménageait une.étrange surprise.
Il.se mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation ; et, étant seul dans une salle où il avait accoutumé de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur des carreaux, cherchant des moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fussent égaux, et autres choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père avait été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savait pas même les noms. Il fut contraint de se faire lui-même des définitions; il appelait un cercle un rond, une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions, il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites; et comme l'on va de l'un à l'autre dans ces choses, il poussa les recherches si avant, qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide*. Gomme il en était là-dessus, mon père entra dans le lieu où il était, sans que mon 'rère l'entendît ; il le trouva si fort appliqué, qu'il fut longtemps sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son père, à cause de la défense expresse qu'il lui en avait faite, ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande lorsque, lui ayant demandé ce qu'il faisait, il lui dit qu'il cherchait telle chose, qui était la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Mon père lui demanda ce qui l'avait fait penser à chercher ■cela : il dit que c'était qu'il avait trouvé telle autre chose; et sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait faites ; et enfin, en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes.
Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie, que sans lui dire mot il le quitta, et alla chez M. le Pailleur, qui était son ami intime, et qui était aussi fort savant. Lorsqu'il y fut arrivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. le Pailleur, voyant cela, et voyant
1. Que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. Il faut accepter pieusement le récit traditionnel, où tout n'est pas d'une certitude si inattaquable.
même qu'il versait quelques larmes, fut épouvanté, et le pria de ne lui pas celer plus longtemps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit : « Je ne pleure pas d'affliction, mais de joie. Vous savez les soins que j'ai pris pour ôter à mon fils la connaissance de la géométrie, de peur de le détourner de ses autres études : cependant voici ce qu'il a fait. » Sur cela il lui montra tout ce qu'il avait trouvé, par où l'on pouvait dire en quelque façon qu'il avait inventé les mathématiques. M. le Pailleurne fut pas moins surpris que mon père l'avait été, et lui dit qu'il ne trouvait pas juste de captiver plus longtemps cet esprit, et de lui cacher encore cette connaissance; qu'il fallait lui laisser voir les livres, sans le retenir davantage.
A seize ans, Pascal écrivait un Traité des sections coniques; qui, au témoignage de MmG Périer, « passa pour un si grand effort d'esprit qu'on disait que, depuis Archimède, on n'avait rien vu de cette force » ; à dix-huit ans, il inventait « cette machine d'arithmétique par laquelle on fait non seulement toutes sortes de supputations sans plume et sans jetons, mais on les fait même sans savoir aucune règle d'arithmétique, et avec une sûreté infaillible ». On sait quelle fut la rançon de ce génie précoce et de ce travail surchauffé; lui-même disait que, depuis l'âge de dix-huit ans, il n'avait pas passé un jour sans douleur. .« Ces incommodités néanmoins n'étant pas toujours dans une égale violence, dès qu'il avait un peu de repos et de relâche, son esprit se portait incontinent à chercher quelque chose de nouveau. » Les nouveautés auxquelles s'attachait Pascal dans les intervalles de ses crises, les beaux travaux sur la cycloïde, sur le calcul des probabilités, sur l'équilibre des liquides, dont il écrivit un traité, les inventions pratiques, comme celles de la brouette et des omnibus, toutes les recherches et les découvertes qui s'étendent au delà de la jeunesse de Pascal, nous n'avons pas à en préciser ici la valeur1. Bientôt nous rencontrerons sur notre chemin les fameuses expériences du Puy de Dôme sur la pesanteur de l'air.
C'est immédiatement après ces expériences, et lorsqu'il n'avait pas encore vingt-quatre ans, qu'il eut, pour ainsi dire, sa première révélation du jansénisme. Son père s'étant démis une cuisse en tombant sur la glace, deux gentilshommes, MM.de la Routeillerie et Deslandes, le soignèrent pendant trois mois, et, " en guérissant le corps, ne négligèrent pas l'âme. Jansénistes ardents, ils firent connaître au père et au fils les écrits de Jansénius, de Saint-Cyran, d'Arnauld. Ce ne fut là qu'une occasion: on peut dire que tout, particulièrement le caractère de son édu-
{. Sur Pascal savant, on trouvera tous les détails nécessaires dans le livre de Si. Bertrand cité à la Bibliographie.
cation et de ses études, prédestinait Pascal au jansénisme : cette hauteur rigide de la doctrine janséniste, qui décourageait tant d'autres, était justement ce qui devait séduire un tel esprit. La Prière à Dieu pour le bon usage des maladies (1648) et la Lettre sur la mort de M. Pascal le père (1651), écrite à M. et à Mme Périer, sont un témoignage plus curieux encore que touchant des premières ferveurs jansénistes de Pascal.
« PrîèB*e à Diest fîom» le foom usage des maladies »• <( Lettre sur la mort de li. Pascal le père »•
Oui, le jansénisme, tel que le conçoit et l'exprime Pascal, étonne plus encore qu'il n'émeut; mais il émeut pourtant, car ce n'est plus la doctrine abstraite, un peu froide, de Saint-Cyran et d'Arnauld ; en s'y mêlant, la sensibilité de Pascal anime et passionne tout.
« Il semble, dit M. Nisard, qu'on devrait trouver dans une prière quelque abandon, quelque enthousiasme, une confiance qui ne pèse plus ses motifs. Celle de Pascal n'a point ce caractère : c'est une argumentation passionnée, dans laquelle un iiomme mortel raisonne avec Dieu. » C'est d'abord une sorte d'élan de l'âme reconnaissante vers le Dieu qui dispense à l'homme les épreuves salutaires de la souffrance. Pascal souffre et se réjouit de souffrir, et souhaite de souffrir plus encore. Sa jeunesse ne se révolte pas contre la douleur; elle l'appelle, au contraire; elle s'y complaît amèrement; elle y voit à la fois un châtiment et une espérance.
Vous m'aviez donné la santé pour vous servir, et j'en ai fait un usage tout profane. Vous m'envoyez maintenant la maladie pour me corriger ; ne permettez pas que j'en use pour vous irriter par mon impatience. J'ai mal usé de ma santé, et vous m'en avez puni. Ne souffrez pas que j'use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle qu'elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu, que votre grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j'ai eu le cœur plein de l'affection du monde pendant qu'il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut; et rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouit* que de vous seul.
Il bénit Dieu de ce qu'il lui a plu de le réduire « dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du
monde » ; il veut que cette maladie qui réprouve soit pour lui comme une espèce de mort anticipée, qui Ée sépare <ln monde, trop longtemps objet de ses délices, des créatures auxquelles il adonné son cœur, formé pour Dieu seul. « Seigneur, prenez mes a ficelions que le monde avait volées ; volez vous-même ce trésor, ou plutôt reprenez-le, puisque c'est à vous qu'il appartient. » Que sont les maux du corps? La punition et la figure tout ensemble des maux de l'âme. Mais quoi! l'âme d'un Pascal est-elle donc si corrompue qu'il soit besoin de la frapper si laidement? On est surpris d'abord, révolté ensuite, de voir cette prière tourner, ici en acte d'accusation implacable, l'a en confession d'une humilité vraiment excessive. 11 reconnaît, sans doute, que sa vie passée a été « exempte de grands crimes »., mais c'est que Dieu en a écarté de lui les occasions : négligence continuelle, mauvais usage des sacrements, mépris de la parole divine, « inutilité totale » des actions et des pensées, (( perte entière du temps » qui ne devait être consacré qu'à adorer Dieu, voilà tous les griefs que Pascal accumule contre lui-même ; il s'accuse d'avoir estimé la santé un bien, et de s'en être servi pour mieux goûter « les funestes plaisirs » de la vie. En lui envoyant la maladie, Dieu a interrompu la joie « criminelle » clans laquelle il se reposait à l'ombre de la mort, et l'a marqué du sceau de sa grâce. Ce Dieu, qui aime les corps qui soutirent, et qui a tant souffert lui-même, aimera les souffrances de Pascal, y joindra ses consolations, afin qu'il souffre en chrétien ; il en fera l'occasion de son salut et de sa conversion, le rendra digne ainsi d'être un de ses « saints », de participer à sa « gloire ».
Faites donc, Seigneur, que tel que je sois je me conforme à votre volonté , et qu'élant malade comme je suis, je vous glorifie dans mes souffrances. Sans elles je ne puis arriver à la gloire; et vous-même, mon Sauveur, n'y avez voulu parvenir que par elles. C'est par les marques de vos souffrances que vous avez été reconnu de vos disciples; et c'est par les souffrances que vous reconnaissez aussi ceux qui sont vos disciples. Reconnaissez-moi donc pour votre disciple dans les maux que j'endure et dans mon corps et dans mon esprit, pour les offenses que j'ai commises, et parce que rien n'est agréable à Dieu s'il ne lui est offert par vous; unissez ma volonté à la vôtre, et mes douleurs à celles que vaus avez souffertes. Faites que les miennes deviennent les vôtres. Unissez-moi à vous; remplissez-moi de vous et de votre Esprit saint. Entrez dans mon cœur et dans mon àme, pour y porter mes souffrances, et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de voire passion , afin qu'étant plein de vous, ce ne soit plus moi qui vive et qui souffre, mais que ce soit vous qui viviez et qui souffriez en moi, ô mon Sauveur! et qu'ainsi ayant quelque petite part à vos souffrances, vous me* remplissiez entièrement de la gloire qu'elles vous ont acquise, dans laquelle
vous vivez avec le Père et le Saint-Esprit, par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Toute cette prière est fortement et durement janséniste; on voudrait s'y associer de cœur, on ne le peut pas. Non seulement la doctrine de la prédestination s'y fait jour dans toute sa rigueur, mais tout ce qui fait la douceur de la vie et le charme de la société humaine y est âprement condamné, calomnié, rejeté. Et c'est un jeune homme de vingt-cinq ans, un savant austère, un travailleur infatigable, qui se frappe ainsi la poitrine, confessant que jusqu'alors il n'a pas su vivre!
On espère trouver un accent d'émotion plus doucement personnelle dans la lettre qu'il écrit à sa sœur sur la mort de son père ; mais est-ce bien une lettre ? N'est-ce pas plutôt une dissertation théologique sur la mort considérée au point de vue du chrétien janséniste? Peut-être Pascal nra-t-il pas tort d'y voir un discours « bien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour le concevoir au fort de la douleur ». Mais sont -ils vraiment affligés, ceux qui gardent cette liberté d'esprit ? Onleur apprend qu'il n'est de consolation aux maux qu'en Dieu, et que dans les grandes douleurs Socrate et Sénèque n'ont rien de persuasif. Veut-on leur faire entendre parla qu'il n'est pas de consolation humaine capable d'alléger les douleurs vraiment profondes ? Non, mais que les philosophes païens savaient mal consoler, car « ils ont tous pris la mort comme naturelle à l'homme », et c'est une grande erreur. La mort n'est qu'une peine du péché originel imposée à l'homme pour expier son crime. 11 faut envisager la vie des chrétiens comme un sacrifice continuel qui ne peut être achevé que par la mort, comme une expiation nécessaire, qui dès lors, considérée en Jésus- Christ, d'horrible devient aimable, car elle n'est plus que le «couronnement de la béatitude de Tàme,et le commencement de la béatitude du corps ». En.se faisant homme, Jésus-Christ s'est offert (oblation) ; pendant toute sa vie il a souffert, et enfin il est mort, pour sanctifier la mort et les souffrances (sanctification) ; et ce long sacrifice achevé par sa mort, Dieu l'a accepté (acceptation). Comme lui, dès le moment que nous entrons dans la vie chrétienne, nous sommes offerts et sanctifiés : ce sacrifice se continue, pour nous aussi, par la vie, et se couronne par la mort. « Ne nous affligeons donc point comme les païens qui n'ont point d'espérance. » Depuis longtemps celui qui vient de mourir était mort au monde; depuis longtemps
sa vie était vouée à Dieu ; en mourant, il a accompli la seule chose pour laquelle il était créé; son sacrifice, ainsi parfait, a été reçu de Dieu.
Ne considérons donG plus la mort comme des païens, mais comme les chrétiens, c'est-à-dire avec l'espérance, comme saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spécial des chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte, caria nature trompeuse se le figure de la sorte; mais comme temple inviolable et éternel du Saint-Esprit, comme la foi l'apprend.
Ne considérons plus un homme comme ayant cessé de vivre, quoi que la nature suggère; mais comme commençant à vivre, comme la vérité l'assure. Ne considérons plus son âme comme périe et réduite au néant, mais comme vivifiée et unie au souverain Vivant : et corrigeons ainsi, par l'attention h ces vérités, les sentiments d'erreur qui sont si empreints en nous-mêmes, et ces mouvements d'horreur qui sont si naturels à l'homme.
Pascal part de là pour disserter longuement sur l'origine de ce coupable amour-propre qui nous inspire cette horreur injustifiée de la mort. On se perd ici dans une aride scolastique. Pascal argumente là où l'on voudrait qu'il laissât échapper un cri du cœur. Toutefois il daigne faire sa part — mais combien parcimonieusement mesurée ! — à la sensibilité humaine.
Ce n'est pas que je souhaite que vous soyez sans ressentiment : le coup est trop sensible ; il serait même insupportable sans un secours surnaturel. Il n'est donc pas juste que nous soyons sans douleur comme des anges qui n'ont aucun sentiment de la nature; mais il n'est pas juste aussi que nous soyons sans consolation comme des païens qui n'ont aucun sentiment de la Grâce : mais il est juste que nous soyons affligés et consolés comme chrétiens, et que la consolation de la Grâce l'emporte par-dessus les sentiments, de la nature... Car, puisqu'il est véritable que la mort du corps n'est que l'image de celle de l'âme, et que nous bâtissons sur ce principe, qu'en cette rencontre nous avons tous les sujets possibles de bien espérer de son salut, il est certain que si nous ne pouvons arrêter le cours du déplaisir, nous en devons tirer ce profit que, puisque la mort du corps est si terrible qu'elle nous cause de tels mouvements, celle de l'âme nous en devrait bien causer de plus inconsolables. Dieu nous a envoyé la première; Dieu a détourné la seconde. Considérons donc la grandeur de nos biens dans la grandeur de nos maux, et que l'excès de notre douleur soit la mesure de celle de notre joie.
Vers la fin, le cœur, timidement encore, semble reprendre ses droits : « Consolons-nous en l'union de nos cœurs, dans laquelle il me semble qu'il vit encore... Car il me semble que l'amour que nous avions pour mon père ne doit pas être perdu, et que nous devons principalement hériter de l'affection qu'il nous portait, pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est possible. » Mais ces paroles, où respire enfin l'affection d'un fils et d'un frère, suivent immédiatement un développe-
ment théologique dont M. Havet a pu dire : « Il est triste de lire, au milieu des consolations d'un frère à sa sœur, cette mention froide et dure des hérésiarques punis en Vautre vie des péchés auxquels ils ont engagé leurs sectateurs, et de voir que cette joie orgueilleuse d'un homme qui se croit, lui et les siens, du nombre des élus, n'est troublée en rien par la pensée de tant d'hommes, ses semblables, éternellement condamnés ».
L'autre aspect de l'esprit de Pascal jeune* — Fragment d'un « Traité du vide ». — La foi dans la raison ; Pascal et Descartes.
L'année même où Pascal écrivait cette lettre, il préparait un Traité du Vide, qu'il n'a pas achevé. L'occasion de ce traité était la fameuse expérience du Puy de Dôme (1648), exécutée par M. Périer d'après les instructions de son beau-frère, et dont Mme Périer parle ainsi : « Ce fut à liage de vingt-trois ans qu'ayant vu l'expérience de Torricelli, il inventa ensuite et exécuta les autres expériences qu'on nomme ses expériences: celle du vide, qui prouvait si clairement que tous les effets qu'on avait attribués jusque-là à l'horreur du vide sont causés par la pesanteur de l'air. » Du traité, commencé quelques années après cette expérience, nous n'avons qu'un fragment, sorte de préface, qu'on a parfois intitulée : De l'autorité en matière de philosophie. En réalité, ces pages, qui sont parmi les plus sereines qu'ait écrites Pascal, traitent de l'autorité en matière de tradition et de la mesure du respect dû aux anciens. La question est nettement posée dès le début.
Le respect que Ton porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées et des mystères mêmes doses obscurités; que Ton ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d'un auteur suffit pour détnrre les plus fortes raisons... Ce n'est pasq^ue mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l'on en fait trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul, quoique l'on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement.
Il va donc s'efforcer d'être équitable et de concilier l'autorité de la tradition avec celle de la raison. Pour cela, il distingue entre deux sortes de connaissances : « les unes dépendent seulement de la mémoire, et sont purement historiques, n'ayant
pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit; tes autres dépendent seulement du raisonnement, et sont èrUfëremenl dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir des vérités cachées. C'est suivant cette distinction qu'il faut ré- h i différemment l'élendue de ce respect. » Dans' la première catégorie, celle des sciences, « où Ton recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, » Pascal range avec un injuste dédain l'histoire à côté de la géographie, de la jurisprudence, des langues, de la théologie surtout, où l'autorité, inséparable de la vérité, a toute sa force, parce que ses principes sont au-dessus de la nature et cle la raison. Pour toutes ces connaissances, il est évident qu'il faut nécessairement recourir aux livres, «puisque tout ce que l'on en peut savoir y est contenu». Ne nous arrêtons pas à discuter cette condamnation trop absolue des sciences historiques, où il ne voit que des sciences de fait, dont il ne soupçonne pas la haute philosophie, dont il ne devine pas l'avenir sans cesse élargi. C'est la vérité aussi que ces sciences poursuivent; mais Pascal n'estimait que celles qui de son temps recherchaient et atteignaient la vérité absolue. Aussi, dès qu'il arrive aux sciences du second ordre, qui sont à ses yeux, on le sent, de la première importance, le ton s'élève : « Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile; la raison seule a lieu d'en connaître.» Ces connaissances, au premier rang desquelles figurent la géométrie et l'arithmétique, doivent être augmentées pour devenir parfaites. « Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. » 11 faut donc « plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences », et avoir horreur de la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères.
Après avoir ainsi délimité avec soin le domaine de la foi et celui de la raison, libre de toute préoccupation religieuse, Pascal parle en vrai philosophe, en penseur indépendant, de ce respect superstitieux qui s'attache à la tradition et l'érigé en dogme imprescriptible.
Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Gomme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer; et considérons que, s'ils fussent demeurés dans
cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues, ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur offraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions. Gomme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avait ouvert le chemin aux grandes- choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte, et à leur exemple en faire les moyens et non plus la fin de notre étude, et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect inviolable qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?... C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépris et sans ingratitude, puisque les premières connaissances qu'ils nous ont données ont servi de degrés aux nôtres, et que dans ces avantages nous leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur eux ; parce que, s'étant élevés à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur était impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue, et, quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remarquer de la nature, ils n'en connaissaient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu'eux.
Toute la question qui fait le fond de la querelle des anciens et des modernes est posée d'avance, et d'avance résolue, dans cette page admirable de ferme bon sens et d'équité supérieure, où la fierté n'est pas arrogance, où l'indépendance n'est pas révolte. Qu'on fasse un crime aux modernes de contredire les sentiments des anciens, et un attentat dy ajouter; qu'on mette ainsi en parallèle la raison de l'homme avec l'instinct des animaux, voilà ce qui indigne Pascal. L'homme, «qui n'est produit que pour l'infinité,... s'instruit sans cesse dans son progrès,... de sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse, dans cet homme universel, ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que Von peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres. » Bacon avait déjà dit : « C'est nous qui sommes les anciens! » Perrault, Fonte-
PASCAL \t
nelle, la Motte, le rediront sous toutes les formes, mais avec une autorité affaiblie et une moindre largeur de vue.
Affirmer que « la vérité doit toujours avoir l'avantage, quoique nouvellement découverte, puisqu'elle est toujours plus ancienne que toutes opinions qu'on en a eues », c'est être cartésien, ce semble. On sait quelle influence exerça l'esprit. de Descartes sur l'esprit de Port-Royal. Lui-même, Pascal ne pouvait rester insensible à la nouveauté et à la rigueur de cette méthode, lui qui ne se rendait, dit sa sœur, qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment. « Descartes, que vous estimez tant,... » lui écrivait le chevalier de Méré. L'amour-propre du jeune Pascal avait pourtant été froissé, dit-on, de l'indifférence assez dédaigneuse avec laquelle Descartes avait accueilli ses précoces essais, et sur le terrain même de ses découvertes scientifiques tous deux se rencontrèrent en rivaux ; car on voit, par la correspondance de Descartes, qu'il avait deviné la théorie de la pesanteur de l'air avant les expériences de Pascal, naguère partisan des idées anciennes sur le vftk. Au fond, il ne pouvait y avoir que des ressemblances passagères et superficielles entre deux hommes qui cherchaient le vrai de façon si différente, entre celui qui n'estime pas (il le dira dans les Pensées) « que toute la philosophie vaille une heure de peine », et celui qui s'écriait, dans l'orgueil de sa raison : « Avec de Ja matière et du mouvement je referais le monde. » Lorsque, plus tard, il se proposait d'écrire « contre ceux qui approfondissent trop les sciences », il nommait expressément Descartes.
Toute la méthode et l'entreprise de Pascal est une protestation contre ce rationalisme essentiellement indépendant et spéculatif. En général, il parle très peu de Descartes ; mais il y pensait beaucoup. Il disait de lui, comme on sait : « Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. » Ce qu'il disait là de la physique de Descartes, il devait le dire également, avec quelque modification dans les termes, pour sa métaphysique : il ne devait pas pouvoir lui pardonner cette raison, ainsi souverainement posée dans un isolement, dans un dépouillement d'ailleurs impossible... Pour lui, il ne se crée pas un homme-esprit, un homme métaphysique et abstrait; il veut s'en tenir à l'homme réel, à ce que lui-même était et à ce que nous sommes J.
Le Dieu sensible au cœur de Pascal ne ressemble guère au Dieu conçu par la pure raison de Descartes, pas plus que l'éloquence enflammée des Pensées ne ressemble à l'éloquence