Sainte-Beuve, Port-Royal, III
sereine du Discours de la méthode. Ne faisons donc pas de Pascal un disciple de Descartes : en vingt endroits, remarque M. Brimetière, directement ou obliquement, c'est Descartes qu'il vise. Mais il a pu l'être passagèrement, dans un élan d'espoir et de confiance en la raison. Ici même il ne Test pas au fond; voyez sur quel ton il parle de l'autorité infaillible de la théologie. En y regardant de près, on verrait que cette profession de foi rationaliste n'est pas en contradiction absolue avec l'esprit clés Pensées. En tout cas, on y devinerait le futur auteur des Provinciales à certains traits décochés en passant contre les casuistes « qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères ».
La période dite de la « crise ». — Le « Discours sur les passions de l'amour ». — La conversion définitive.
On a éprouvé le besoin de dramatiser une vie assez tragique par elle-même. Cette vie ne fut qu'une longue crise ; on y a découvert et isolé une crise particulière. A la vérité, si l'on sait quand finit la crise (1654), on sait avec moins de précision quand elle commence. Mme Périer ne donne que des indications très vagues et très courtes. Les médecins, suivant elle, conseillèrent à Pascal de chercher autant qu'il pourrait les occasions de se divertir : « Mon frère eut de la peine à se rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger; mais enfin il le suivit, croyant être obligé de faire J.out ce qui lui serait possible pour remettre sa santé, et il s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourraient pas lui nuire; et ainsi il s-s mit dans le monde. » Marguerite Périer, nièce et filleule de Pascal, précise davantage. Elle indique l'année 1648 comme le point de départ de cette existence relativement mondaine, qui le fut avec plus d'abandon h partir de 1651, quand Pascal fut maître de ses biens après la mort de son père; mais 1648 et 1651 sont précisément les dates de la sombre Prière et de la Lettre austèrement théologique que nous avons analysées. La « cm n'a donc rien encore de fort inquiétant pour le salut de son âme, de cette âme dont Jacqueline Pascal, devenue religieuse h Port-Royal, dira un peu plus tard qu'il faudrait un miracle pour la sauver.
Il reste acquis, semble-t-il, qu'un peu après 1651, mais peu à peu, sans brusque coup de théâtre, Pascal « se mil dans Le monde », pour parler comme M111" Périer; ou, pour parler comme sa fille Marguerite, « après s'y être un peu enfoncé, prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-àdire de prendre une charge et de se marier ». Flécbier, dans ses Mémoires, parle d'une belle savante d'Auvergne, la Sapho du pays, aimée par tout ce qu'il y avait de beaux exprilï près de qui Pascal était « continuellement ». Mais Pascal luimême a été discret, et nos contemporains, en l'absence de tout renseignement précis, ont été réduits à imaginer un roman de passion dont ils le font le héros malgré lui. Ils nous le montrent fréquentant les hôtels d'Albrel et de Richelieu, ces hôtels de Rambouillet de l'époque, inspirant à Mmes de la Fayette et de Sévigné la solide estime qu'elles lui gardèrent, recherchant la société des épicuriens élégants, comme le chevalier de Méré, des grands seigneurs, comme le duc de Roanne/ dont il connaît et aime la sœur. De cet amour rien n'a jamais transpiré. N'importe! on veut non seulement qu'il ait existé, mais qu'il ait été profond, car un sentiment Test d'autant plus qu'il reste plus silencieux.
• On ne remarque pas assez que le duc de Roannez était ira fervent janséniste, et que c'est le jansénisme, non l'amour du monde et des plaisirs, qui était le trait d'union entre Pascal et lui. Nous avons des lettres de Pascal à Charlotte de Roannez, plus tard duchesse de la Feuillade, postérieures, il est vrai, à cette époque, et ce sont des lettres de direction (KKJO. Touchée de la grâce par une révélation soudaine suivie d'une crise de larmes, Mlle de Roannez hésitait encore à quitter sa mère pour se jeter à Port-Royal. Pascal la conjure d'ahandonner les plaisirs du monde pour d'autres plus grands, et d'enibi a sser résolument la croix de Jésus-Christ. Eh quoi! elle ne brûlerait pas dd conquérir la gloire des élus ! elle laisserait prendre à d'autres la couronne que Dieu lui offre! Pascal ne peut souffrir cette pensée;. il en ressent un véritable « elfroi » ; il su'pplie Dieu de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acquises. Sans doute, pour s'arracher aux siens et se donner.tout entière à Dieu, elle devra surmonter bien des embarras, bien des chagrins même : qu'elle ne s'inquiète pas de ces misères : « Je ne sais ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez; mais je sais qu'il faut qu'il en vienne. » Voilà le ton général de cette correspondance. Voilà
la seule occasion — et combien peu profane ! — où nous surprenions Pascal en face de Mlle de Roannez. On cherche en vain dans toute cette correspondance un mot qui laisse entrevoir l'intérieur d'une âme troublée, un accent personnellement ému. Pascal dit, il est vrai : « Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de ce que je n'avais rien écrit pour vous. Je ne vous sépare point tous. deux, et je songe sans cesse à l'un et à l'autre. » Mais par cela même qu'il unit dans sa pensée la sœur et le frère, on voifr que la seule passion qui l'anime est celle du prosélytisme janséniste.
Mais le Discours sur les. passions de Vamour ne serait-il pas une confidence indirecte? Cousin a retrouvé et publié ce discours fameux, qu'il n'hésite pas à attribuer à Pascal. 11 est certain que plus d'un passage y rappelle, au moins dans la forme, la manière de Pascal et son style difficilement imitable.
L'homme est né pour penser ; aussi n'est-il pas un moment sans le faire ; mais les pensées pures, qui le rendraient heureux s'il pouvait toujours les soutenir, le fatiguent et l'abattent. €'est une vie unie à laquelle il ne peut s'accommoder ; il lui faut du remuement et de l'action, c'est-à-dire qu'il est nécessaire qu'il soit quelquefois agité des passions, dont il sent dans son cœur des sources si vives et si profondes...
Le plaisir d'aimer sans l'oser dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n'est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que l'on estime infiniment ? L'on s'étudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir, et Ton y emploie autant de temps que si l'on devait entretenir celle que l'on aime. Les yeux s'allument et s'éteignent dans un même moment ; et quoique l'on ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordre y prenne garde, l'on a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces remuements pour une personne qui le mérite si bien. L'on voudrait avoir cent langues pour le faire connaître ; car comme l'on ne peut pas se servir de la parole, l'on est obligé de se réduire à l'éloquence d'action...
Les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C'est de là que ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la ville, parce que les uns sont tout de feu, et que les autres mènent une vie dont l'uniformité n'a rien qui frappe : la vie de tempête surprend, frappe et pénètre. Il semble que l'on- ait toute une autre âme quand on aime que quand on n'aime pas : on s'élève par cette passion, et on devient toute grandeur...
Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent ; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux.
Les idées, les expressions même familières à Pascal se retrouvent à chaque pas : par exemple la célèbre distinction entre
PASCAL la
l'esprit de géométrie. et l'esprit de finesse. C'est cela même qui peut mettre en défiance. « Quel que soit le véritable auteur, dit M. Bertrand, quelques pages sont dignes de Pascal ; quelques autres, moins heureusement rencontrées, font songer à une imitation1. » Il faut bien le dire, en effet, il y a dans ce discours une certaine confusion , quelque subtilité , çà et là même, comme Ta remarqué M. Havet, quelque préciosité. Assurément M. Albert n'a pas tort de juger que ce morceau rappelle fort peu dans son ensemble la sentimentalité banale de l'hôtel de Rambouillet, qu'on y découvrirait plutôt une lointaine analogie avec la Théorie des passions de Descartes, avec cette différence toutefois que Descartes se borne à un inventaire/ des phénomènes psychologiques, tandis que Pascal pénètre dans l'âme même, la surprend et la montre dans ses troubles les plus secrets. 11 est vrai pourtant que toute trace du raffinement précieux n'a pas disparu de ces pages si vives d'accent et si vraies par ailleurs. C'est ainsi que l'auteur écrira : « L'amour n'a point d'âge; il est toujours naissant. Les poètes nous Vont dit: c'est pour cela qu'ils nous le représentent comme un enfant... Tant plus le chemin est long dans l'amour, tant plus un esprit délicat sent le plaisir. » Nous ne sommes pas si éloignés ici du pays de Tendre. D'autres passages semblent assez peu en harmonie avec les sentiments habituels de Pascal : « Les passions qui sont les plus convenables à l'homme et qui en renferment beaucoup d'autres sont l'amour et l'ambition. Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et finit par l'ambition ! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. » En revanche, l'idée générale d'où Pascal considère la passion, ses caractères et ses effets, est d'une hauteur toute platonicienne : l'amour, « attachement de pensée », remplit toute la capacité de l'âme et l'agrandit, car dans une grande âme tout est grand. Si donc l'auteur du Discours n'était point Pascal, il faudrait admettre qu'il a existé au xvne siècle un écrivain assez original pour imiter Pascal au point de nous faire illusion, et assez modeste pour nous dérober son nom.
Nous savons, du moins, avec précision quand prit fin cette crise dont on a exagéré et dont Pascal lui-même s'est exagéré la profondeur : l'écrit qu'après sa mort on trouva cousu dans son habit indique la date du 23 novembre 1654. C'est une prière
1. Par exemple : « A mesure que l'on a plus d'esprit, l'on trouve plus de beautés roiginales. »
ardente, entrecoupée, étrange souvenir d'une nuit de révélation et d'illumination : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob. __ rson des philosophes et des savants. — Certitude, certitude. Sentiment. Joie. Paix. — ... Joie, joie, pleurs de j0ie# — ... Renonciation totale et douce. — Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. » Cette effusion mystique, qui nous étonne encore plus qu'elle ne nous touche, a sa contre-partie à la fois et sa confirmation dans le fragment intitulé la Conversion du pêcheur, et qui est de la même époque. L'état d'âme qui se trahit ailleurs par des cris d'angoisse, quand Pascal cherche le repos, et des élans de joie reconnaissante et débordante quand il l'a trouvé, il l'explique ici et l'analyse en philosophe qui raisonne, en géomètre qui démontre. L'âme que Dieu veut toucher n'atteint point du premier coup à la sérénité dans la certitude.
Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui apporte un trouble qui traverse le repos qu'elle trouvait dans les choses qui faisaient ses délices. Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les choses qui la charmaient. Un scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et cette vue intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnait avec une pleine effusion de cœur. Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde. D'autre part, la présence des objets visibles la touche plus que la présence des invisibles, et de l'autre la solidité des invisibles la touche plus que la vanité des visibles. Et ainsi la présence des uns et la solidité des autres disputent son affection, et la vanité des uns et l'absence des autres excitent son aversion ; de sorte qu'il naît en elle un désordre et une confusion...
C'est lentement que l'homme déjà touché par la grâce, mais non encore affermi dans sa foi, arrive « à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la terre, son esprit, son corps, ses parents, ses amis, ses ennemis », c'est-à-dire à faire abdication de sa personnalité, de ses affections les plus chères ; peu à peu il s'élève au-dessus du commun des hommes, condamne leur conduite, déteste leurs maximes, pleure leur aveuglement, se porte à la recherche du souverain bien, montant toujours plus haut, ne s'arrètant même pas au ciel, pas même aux anges, ne se reposant enfin qu'aux pieds du trône de Dieu, et là s'anéantissant, s'abiniant dans une adoration silencieuse. Curieux par le mélange d'un jansénisme austère, souvent étroit, et d'un mysticisme passionné, d'une foi qui raisonne et d'une foi qui s'enthousiasme, ce fragment caractérise à merveille les tumultueuses agitations et contradictions d'une âme qu'éclairent d'une lumière toute sem-
pascal n
blable les aveux faits par Pascal à sa sœur Jacqueline en septembre 1654 : d'un côté il se déclarait « forl attaché » aux joies du inonde; de l'autre les folies du monde lui semblaient
haïssables, et sa conscience, par de continuels reproches, l'excitai! li les fuir; retenu d'un côlé, poussé de l'autre, il était < dans un grand abandonnement du coté de Dieu. » Cette lettre de Jacqueline Pascal à sa sœur Mrae Périer (25 janvier IGoo) semble n'être que le résumé de la Conversion du pécheur.
Il est probable que les conseils de Jacqueline eurent quelque influence sur cette conversion définitive. Il est possible aussi que l'accident du pont de Neuilly n'y ait pas été étranger : pendant une promenade que Pascal faisait dans un carrosse traîné par quatre ou six chevaux, « les deux chevaux de volée prirent le frein aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait pas de gardefous, et s'étant précipités dans Peau, les lesses qui les attachaient au train de derrière se rompirent, en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice . » Mais nous n'avons sur cet accident que des données incertaines, et il est évident (pie, s'il fut l'occasion, il ne fut pas la cause déterminante d'une résolution que tout depuis longtemps faisait prévoir.
Est-il besoin de se demander ce qui le ramena brusquement à de plus hautes pensées, à la grande et unique affaire de sa vie? Est-ce un accident auquel il échappa par une sorte de miracle? Est-ce dans une nuit d'exta3e dont il écrivit et conserva toujours, cousu dans son habit, le singulier témoignage? Est-ce enfin la pieuse influence et l'exhortation de cette même sœur, qu'il avait lui-même poussée hors du monde et enflammée de l'amour divin? Ce fut tout cela peut-être, mais ce fut avant tout l'irrésistible mouvement de son propre cœur, l'obsession du grand problème de la vie future, l'imbilité de s'en divertir par les objets ordinaires de l'activité ou de la frivolité humaine, l'irrémédiable dégoût de tout ce qui n'était pas Dieu. Il abandonne donc tout ce qui n'est pas lui et va le chercher dans la retraite2.
Il n'a que trente et un ans lorsqu'il consomme cette immolation et se réfugie à Port-Royal.
1. Lettres, opuscules, etc. des Pères de l'Oratoire de Clermont, cités par M. 11avet. L'abbé Boilcau assure, dans ses Lettres, qu'après cet accident Pascal voyait toujours un abîme ouvert à son côté gauche. xMais pe témoignage isolé n'e^i peutêtre pas suffisant.