V. Cousin
XIY
Les Provinciales et les Pensées nous paraissent relever de deux philosophies différentes. C'est toujours le christianisme : mais d'une part un christianisme d'accord avec le sens commun, de l'autre un christianisme méprisant et hardi, qui brave et révolte le sens commun. Le premier de ces livres est plus
parfait; le second est plus sublime; l'un est en quelque sorte plus classique, l'autre plus romantique. Les Provinciales font penser à Molière et à Tartuffe; les Pensées, à Shakespeare et à Hamlet. Le crâne d'Yorick semble lui-même sortir de dessous terre pour nous crier : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » Ces deux livres nous représentent un degré de la vérité; mais les Provinciales, ce degré de vérité moyenne qui correspond à la vie pratique, et les Pensées cette vérité plus profonde de la vie méditative qui ne sait pas où est son vrai fond.
Entre les hommes, il faut pratiquer la philosophie djs Provinciales, sans laquelle il n'y a pas de société possible; mais â part soi, dans la solitude, dans la conversation avec soi-même, ce sont les Pensées qui ont raison. C'est là que nous nous trouvons tout à fait avec ce « monstre incompréhensible » qui est nous-mêmes, qui est « terre et cendres », mais qui est tout autre chose que terre et cendres.
P. Janet, Dicours prononcé lors de l'érection de la statue de Pascal à Clermont. Cf. les Lectures variées, Delagrave.
Toujours ample, toujours correcte, et généralement claire, la phrase d'Arnauld est souvent lourde, habituellement triste, et toujours monotone. J'e ne dis rien de sa longueur. La phrase de Pascal n'est pas plus courte que celle d'Arnauld ; et ses critiques lui ont reproché plus d'une fois, avec apparence de raison, qu'elle était fréquemment embarrassée de parenthèses, d'incises, de propositions subordonnées ou relatives, et relatives de la relative.
Mais, si la phrase de Pascal n'est pas courte, et si la longueur s'en mesure à l'importance, ou, pour ainsi parler, à la nature de la pensée qu'elle exprime, elle est toujours claire, plus que claire, lucide, et elle Test parce qu'elle est diversement éclairée. Là est sa part d'invention dans l'histoire de la prose française; et cette part est considérable. Tandis qu'avant lui la phrase d'Arnauld, comme celle de Descartes, ne s'éclairait encore que d'une lumière blanche et froide, partout égale, et en quelque sorte uniformément diffuse, l'air circule et se joue dans
celle de Pascal, et avec l'air s'y insinuent la flamme, le mouvement et la vie. Il est court quand il le faut, et il n'est lon^r que parce qu'il le veut. Ou plutôt, il n'est ni long ni court, mais sa phrase, sans rien perdre de la netteté du contour qui la cerne, s'assouplit, se ploie, se brise, se raccourcit, ou s'allonge, quand et comme il lui plaît, avec une docilité, une facilité, une viva- ' cité uniques. Si jamais dans notre langue on n'a porté plus loin le nature], c'est que jamais on n'y a poussé plus loin l'art d'écrire, en tant qu'il consiste, non pas à vouloir briller aux dépens de son sujet, mais à chercher et à trouver, parmi toutes les expressions qu'il peut y avoir d'une même pensée, la seule qui lui convienne, la seule qui l'égale, et le seul tour qui en suive, qui en imite, qui en reproduise, pour ainsi dire, tous les accidents. Je ne connais qu'un style, à cet égard, qui soit comparable à celui de Pascal, et il est aussi de Port-Royal, puisque c'est celui de Racine.
On comprend sans doute qu'ainsi défini, ce mérite ne se borne pas à la phrase. Mais il s'étend de la phrase à la période entière, et de la période à toute la lettre, et d'une lettre à toutes les autres. Ironie légère, mondaine et enjouée; raillerie grave et amère; narration élégante et facile ; dialectique tour à tour ou ensemble subtile et passionnée; vivacité du trait; rapidité de la riposte; ampleur et liberté du mouvement; saintes indignations; si « Molière, comme on l'a dit, n'a rien de plus plaisant que les premières Provinciales, ni Bossuet de plus beau que les dernières », et, dans un tout pelit volume, si « toutes les sortes d'éloquence et d'esprit se trouvent aiusi renfermées », c'est une conséquence de ce premier mérite. D'autres ont eu d'autres qualités, plus d'éloquence, comme Bossuet, et autant d'esprit, comme Voltaire, — qui sont avec Pascal les maîtres de la prose française; — mais il semble qu'il y ait moins de variété dans leur manière que dans la sienne; et, du ton de la conversation familière à celui dont on célèbre les Henriette et les Condé, ils n'ont pas rempli, comme lui, tout l'entre-deux. Ils n'ont pas eu, comme lui, dans l'emploi des moyens de l'art, cette sûreté, ou plutôt cette infaillibilité de tact. Il n'est arrivé h Pascal d'en manquer qu'une seule fois peut-être, dans la Seizième Provinciale, celle « qu'il n'a pas eu le temps de faire plus courte ». Ce jour-là, le 4 décembre 1656, il s'est abusé sur l'intérêt que le public pouvait prendre à la façon dont les jésuites avaient travesti les sentiments d'Arnauld sur la transsubstantiation. Mais, la seizième lettre mise h part, si l'originalité des
Provinciales est quelque part, elle est là : dans ce goût sévère et caché qui règle le choix des mots et des tours, celui du ton de la plaisanterie et de la véhémence du mouvement, sur l'importance vraie de la pensée qu'ils expriment.
F. Brunetière, Introduction à l'édit. Hachette.