C. de Litt. — pascal (Provinciales
goût. Ce fut de lai que son siècle apprit à cribler, si j'ose le dire, et à purger la langue usuelle, à en tirer non seulement ce qui convenait au langage de la satire et de la comédie, mais au langage de la haute éloquence, mais au style plus tempéré de la saine philosophie. Les premières Provinciales furent des leçons pour Molière, les dernières pour Bossuet, et ses Pensées ont appris aux philosophes qui l'ont suivi quelles devaient être la pureté et la dignité de leur langue.
Marmontel.
VÏÏI
Lorsque les Provinciales parurent, Descartes était le seul qui eût écrit en français d'un style à la fois naturel et noble. Pascal joignit au même mérite celui de la finesse et d'une correction dont il a été le premier et pendant longtemps l'unique modèle. Ce qui est encore plus étonnant, c'est que dans un ouvrage de plaisanterie, sur les matières théologiques, il n'y ait peut-être pas un seul mot de mauvais goût.
Coxdorcet, Éloge de Pascal.
Par un côté, les Provinciales sont bien de leur temps. Sous forme de lettres, c'étaient encore des pamphlets signés d'un nom inconnu, imprimés dans l'ombre, lus d'autant plus qu'on n'aurait pas dû les lire, où l'on tournait contre les équivoques de nouveaux sophistes l'arme même dont les frondeurs avaient abusé, la raillerie. Mais l'écrivain qui a le mieux connu à cette époque tout le pouvoir de la raillerie, est aussi presque le seul qui se soit imposé l'obligation d'en régler l'usage... Il garde, m changeant de sujet, ce besoin de parfaite exactitude qui est le fond de la méthode des géomètres. Malgré l'impétueux élan qui l'emporte, il se contient, il résiste, il prend le temps d'être plus court, et ne s'arrête qu'après avoir donné à ce qu'il dit la brièveté d'une formule et toute la clarté de l'évidence. Rien de trop, c'était sa maxime, et rien de manque. Il échappe à la sécheresse, grâce à la fécondité naturelle d'une imagination qui tantôt donne au dialogue le mouvement de la vie, et tantôt, par de saisissantes peintures, met sous les yeux ce que les formes abstraites du raisonnement auraient eu plus de peine à faire comprendre. Prouver et peindre, pour parler comme Fénelon,
ce n'était encore que la moitié de l'éloquence : à la façon des grands orateurs, Pascal fui éloquent, surtout parce que sa parole fut animée de toute l'ardeur d'une passion généreuse. Et quel homme a jamais été dévoré par une soif plus vive de vérité et de justice? L'erreur l'inquiète, et la mauvaise foi l'irrite; le spectacle de l'innocence persécutée ou de la vérité compromise soulève au fond de son cœur une compassion mêlée de colère; il s'exalte dans une querelle où il est à ses yeux certain que ses adversaires, par aveuglement ou par calcul, pervertissent l'esprit de l'Évangile. C'est pourquoi il passe, avec une souplesse que l'on ne connaissait plus depuis Platon, des charmantes scènes de comédie où perce encore la malice de l'homme de parti, à cette véhémence entraînante et à ces mouvements pathétiques dont le cours des années n'a pas affaibli Faction sur les cœurs honnêtes.
Gandar, De la Prose française au milieu du dix-septième siècle.
Après avoir immolé les auteurs à la risée, Platon et Pascal les accablent de l'indignation publique. Aux railleries de plusieurs de ses dialogues, surtout de YEuthydème, Platon joint l'éloquence du Gorgias; Pascal, au milieu des Provinciales* quitte la plaisanterie et prend le ton de l'orateur. Si Platon est plus ample, plus dramatique, Pascal est plus vif, plus pressant, plus nerveux. Tous les deux demeureront les inimitables modèles de la raillerie, de la force comique... Le plan des Provinciales, à la fois simple et vigoureux, n'est point indiqué d'avance ; mais, à la manière de Platon, il s'arrange de lui-même selon le courant des idées, ce qui alimente sans cesse la curiosité et ménage la surprise. Les trois premières lettres se rapportent à l'affaire d'Arnauld ; les questions de la Grâce y sont effleurées : le but principal est d'appeler l'intérêt sur les jansénistes, le mépris et l'animadversion sur leurs ennemis. C'est un prélude qui soulève l'attention du public. La quatrième sert de transition aux six qui suivent et où sont exposés et flagellés, avec une verve qui ne tarit point, les incroyables paradoxes des casuistes ; dans les huit dernières reviennent les deux grands objets de l'ouvrage, la morale des Jésuites et la controverse de la Grâce, mais avec la dialectique et la véhémence d'une éloquence accablante. D'un bout à l'autre, c'est une lutte sans re-
lâche, où les armes ne sont changées que pour frapper plus fort. Ces trois parties bien distinctes des Provinciales onl chacune leur style et leur exposition propres. C'est d'abord un récit animé, vivant, des intrigues et des sourdes menées qui se pratiquent à l'ombre des monastères, récit qui amène tour à tour sur la scène les jacobins, les molinistes, les jansénistes, et fait voir agissante la conspiration contre Port-Royal. Dans la seconde partie, tout se passe entre deux acteurs. Le casuisme, saisi corps à corps, prend sous nos yeux toutes ses transformations, et se montre toujours faux, toujours ridicule, souvent horrible. Enfin, à partir de la onzième lettre, Pascal rejette tout artifice, s'adresse directement à l'ordre entier des Jésuites, ou au confesseur du roi, qu'il nomme, et s'abandonne à l'impétueuse liberté de son naturel. Je ne conçois donc pas ce reproche de monotonie qu'on a fait aux Provinciales.
Bordas-Demoulin, Éloge de Pascal.
Que dire des Provinciales qu'on n'ait déjà dit? Que dire, après Mme de Sévigné, qui les comparait aux beaux dialogues de Platon? après Boileau, qui mettait fauteur de ce livre au-dessus des anciens et des modernes? après Bossuet, déclarant que c'était l'ouvrage qu'il eût préféré avoir fait? après Voltaire, y trouvant ce que Molière a de plus comique, et ce que l'évêque de Meaux a de plus sublime? Ces lettres, qui n'étaient d'abord qu'un pamphlet dans lequel Pascal déploya tout ce que la raison a de plus fin, et l'ironie de plus gracieux et de plus irrésistible, devinrent par degrés les plus éloquentes des Philippiques. Pour trouver d'aussi beaux mouvements de passion oratoire, il faut aller de Démosthène à Bossuet, et, si nous osions prononcer ici un autre nom, nous dirions qu'il nous semble reconnaître par avance, dans la voix véhémente de Pascal, quelques-uns des accents de Mirabeau, dans ces grands jours de polémique et de tribune où l'amour de la patrie purifiait à la fois son âme et sa parole.
Faugère, Éloge de Pascal, 1842.
Ces lettres n'étaient pas une chose frivole : elles répondaient à l'un des intérêts les plus réels du temps. La brièveté, la
clarté, une élégance Inconnue, une plaisanterie mordante et naturelle, des mots que \\)\\ relient, en rendirent le sueras populaire. Pascal explique si nettement la queslion, (pie par reconnaissance on est obligé de la juger comme lui. J'admirerais moins les Lettres provinciales si elfes n'étaient pas écrites avant Molière... Cet art de la plaisanterie que les anciens nommaient une partie de l'éloquence, cet atticisme moqueur et naïf dont se servait Socrate, cette malice instructive et plaisante que Rabelais avait salie du cynisme de ses paroles, cette gaieté intérieure et profonde qui anime Molière et que Ton trouve souvent dans Lesage, enfin cette perfection de l'esprit, qui n'est autre chose qu'une raison supérieure enjouée, voilà l'ineffable mérite des Provinciales.
Vïllemain, Discours et Mélanges, I806; Didier.
Les plus grands écrivains n'ont pas été des auteurs de profession. Otez la persécution odieuse exercée sur Port-Royal, et vous n'auriez jamais eu les Provinciales. Ce n'était pas là pour leur auteur un divertissement, une parade, un tournoi oratoire; c'était une lutte sérieuse et tragique, pleine d'exils et de lettres de cachet, derrière laquelle on entrevoyait la Bastille de M. de Saci ou le donjon de Vincennes de M. de Saint- Cyran, avec les interrogatoires de Lescot et de Laubat demont, ou la fuite du grand Arnaubi et son dernier soupir exhalé sur la terre étrangère. Pascal combattait dans les Provinciales pour la morale éternelle, comme Démosthènes avait combattu deux mille ans auparavant à la tribune d'Athènes pour la liberté de sa patrie, comme Bossuet le faisait encore dans la chaire chrétienne pour l'autorité de la foi, et Descartes, dans sa retraite de Hollande, pour l'indépendance de la pensée.