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Essais, fil

PASCAL 2i

ignorance si grossière qu'elle fait gémir tous ceux qui ont des sentiments de tendresse pour l'Église. On n'entrait alors dans l'Église qu'après de grands

travaux et de longs désirs. On s'y trouve maintenant sans-aucune peine, s* ihi el sans travail. On n'y était reçu alors qu'après avoir abjuré sa vie pas- [u'après avoir renoncé au monde, à la chair et au diable, on y entre maintenant avant qu'on soit en état de faire aucune de ces choses. enfin il fallait autrefois sortir du monde pour être reçu dans l'Eglise ; au lieu qu'on entre aujourd'hui dans l'Eglise au même temps que dans le monde.

C'est surtout ce mélange des choses de la religion et des choses du monde qui blesse Pascal. Autrefois, on concevait « une différence épouvantable » entre les maximes du chrisliauisme et' les plaisirs du monde ; aujourd'hui « on se trouve presque en mênie temps dans l'un et dans l'autre, et rien n'est plus ordinaire que de voir les vices du monde dans le cœur des chrétiens ». Le baptême ne semble plus un bienfait, n'étant plus, comme autrefois, souhaité ni demandé; on ne se souvient pas même de Favoir reçu, et, comme on a été fait chrétien sans avoir été instruit, on crcit pouvoir demeurer chrétien sans se faire instruire.

Cette protestation mélancolique et impuissante contre la coupable frivolité du siècle est comme la préface de ces Provinciales où la dévotion facile et mondaine autorisée par les casuistes est si âprement fustigée. Mais l'histoire des Provinciales (1656-1657) sera faite ailleurs, et ailleurs aussi on dira comment, dans le miracle de la sainte Épine, Pascal vit une approbation directe donnée par le Ciel à son livre persécuté ; comment de ce miracle sortirent les Pensées sur les mmwtèsx et des Pensées sur les miracles les Pensées proprement dites, si bien qu'entre les Provinciales et les Pensées, malgré les différences apparentes de l'esprit et de la manière, il n'y a pas solution de continuité.

Les quatre dernières aimées. — Opuscules coiiÊemporaijis

des « Pensées ». — Pascal ascète.

« Les quatre années que Dieu lui a données après, dit Mme Périer, n'ont été qu'une continuelle langueur. » L'histoire de cette dernière période est donc surtout l'histoire de ses souffrances ; elle est aussi l'histoire de ces Pensées, dont on n'a pas à parler ici, et que, dans les intervalles de ses souffrances,

Pascal jetait fiévreusement sur le papier, sans ordre, quelquefois même sans se soucier de les rendre intelligibles à d'autres qu'à lui. On ne lit pas sans une pitié mêlée de quelque étonnement les détails que sa sœur nous donne non seulement sur le mal cruel dont il était torturé presque sans relâche, mais sur Fart vraiment ingénieux qu'il déployait pour accroître encore et raffiner la douleur.

Durant cette maladie il ne s'est jamais détourné de ces vues, ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur était agréable ; et quand la nécessité le contraignait à faire quelque chose qui pouvait lui donner quelque satisfaction, il avait une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il n'y prît point de part : par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, il avait un soin très grand de ne poiiii -oùter ce qu'il mangeait; et nous avons pris garde que, quelque peine quun prît à lui chercher quelque viande agréable, à cause des dégoûts à quoi il était sujet, jamais il n'a dit : « Voilà qui est bon ; » et encore, lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les saisons, si l'on lui demandait après le repas s'il l'avait trouvé bon, il disait simplement: « Il fallait m'en avertir devant, car je vous avoue .que je n'y ai point pris garde. » Et lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir ; il appelait cela être sensuel, encore même que ce ne fût que des choses communes ; parce qu'il disait que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce qui était toujours mai. Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du verjus, ni rien de tout ce qui excite l'appétit, quoiqu'il aimât naturellement toutes ces choses.

Faut-il sourire des pratiques d'un tel ascétisme? Faut-il admirer ou plaindre l'ascète qui, lorsqu'il craignait de se laisser aller à des pensées profanes, mettait à nu sur sa chair une ceinture de fer garnie de pointes, et , de temps en temps, ce se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres », se faisant ainsi souvenir de son devoir un moment, perdu de vue? On ne peut, du moins, que s'incliner devant la beauté sereine de sa mort :

M. le curé, entrant dans sa chambre avec le saint sacrement, lui cria : « Voici Celui que vous avez tant désiré. » Ces paroles achevèrent de le réveiller; et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il fil un effort, et il se leva seul à moitié pour le recevoir avec plus de respect ; et M. le curé l'ayant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : « Oui, Monsieur, je crois tout cela de tout mon cœur. » Ensuite il reçut le saint viatique et l'extrème-onction avec des sentimens si tendres, qu'il en versait des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé ; et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : « Que Dieu ne m'abandonne jamais ! » Ce qui fut comme ses dernières paroles ;

car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions ie reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit : elles durèrent jusqu'à sa mort, qui fut ?ingt-quatre heures après, le dix-neuvième d'août 1662, à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois.

On a de cette dernière période si tourmentée deux opuscules principaux : Trois Discours sur la condition des grands, et le Mystère de Jésus. Mais les trois discours, que INicoIe a rédigés de mémoire neuf ou dix ans après les avoir entendus, sont de cet estimable moraliste plus que de Pascal. A la vérité, Nicole atteste que si ce ne sont ses propres paroles, ce sont au moins ses pensées et ses sentiments, car a tout ce qu'il disait faisait une impression si vive sur l'esprit, qu'il n'était pas possible de l'oublier ». 11 faut avouer, en tout cas, que le ton en est étrangement âpre et hardi. A un enfant de condition (probablement le futur duc de Chevreuse, fils aîné du duc de Luynes) dont on l'a fait momentanément le maître et le directeur, il démontre, avec une rigueur toute mathématique, mais un peu brutale, qu'il n'a aucun droit par lui-même et par sa nature à la noblesse et à la richesse dont il jouit.

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu'ils les ont conservées? Mille autres, aussi habiles qu'eux, ou n'en ont pu acquérir, ou les ont perdues après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous ? Gela n'est pas vérftable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S'il leur avait plu d'ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous en plaindre...

Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc.

Voilà qui va fort loin, plus loin peut-être que ne le voyait Nicole. Insistant un peu rudement sur cette leçon d'égalité, Pascal continue à prouver au jeune duc qu'il n'a rien naturellement au-dessus des autres hommes, car sa grandeur n'est pas une grandeur naturelle, mais une grandeur d'établissement, à laquelle on doit des respects d'établissement, c'est-à-dire certaines cérémonies extérieures, non des respects naturels.

Mais pour les respects nativrels qui consistent dans l'estime, nous ne les devons qu'aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l'aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime; mais il est néces-

sairé que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête h >mme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir le mépris intérieur que mériterait La bassesse de votre esprit.

Corneille dans le Menteur, et Molière dans Bon Juan, n'ont pas parlé plus fièrement de la noblesse. Mais que pensait l'aristocratique élève d'un tel enseignement? Nicole, qui publie ces discours dans son Traité de Véducation cTan prince (1670), affirme qu'une des choses sur lesquelles Pascal avait le plus de vues, c'était l'instruction d'un prince chrétien. Il n'est pas interdit de se demander si quelques-unes des qualités pédagogiques n'auraient pas manqué à Pascal pour mener à bien une tache si délicate. -

Le Mystère de Jésus est souvent rattaché aux Pensées, dont il semble, en effet, le couronnement naturel et mystique.

Pascal médite sur l'agonie de Jésus-Christ, sur les tourments que cette âme parfaitement héroïque, et si ferme quand elle veut l'être, s'est infligés à elle-même au nom et à l'intention de tous les hommes : et ici, dans quelques versets de méditation et d'oraison tour à tour, Pascal pénètre dans le mystère de cette douleur, avec une passion, une tendresse, une piété, auxquelles nulle âme humaine ne peut demeurer insensible. Il suppose tout d'un coup 'un dialogue où le divin Agonisant prend la parole et s'adresse à son disciple en lui disant :

» Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. — Tu ne me chercherais pas, si tu ne me possédais; ne t'inquiète donc pas.

« Je pensais à toi dans mon agonie • j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.

« Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes ?... »

11 faut lire en entier et à sa place ce morceau. Jean-Jacques Rousseau n'aurait pu l'entendre, j'ose le croire, sans éclater en sanglots et, peut-être, tomber à genoux. C'est par de telle pages, brûlantes, passionnées, et où respire dans l'amour divin la charité humaine, que Pascal a prise sur nous aujourd'hui, plus qu'aucun apologiste de son temps. Il y a dans ce trouble, dans celte passion, dans cette ardeur, de quoi faire plus que de racheter ses duretés et ses outrances de doctrine.

Sainte-Beuve a raison ; pourtant, même ici, les « outrances de doctrine» gâtent un peu ce qu'ont d'émouvant pour les incrédules eux-mêmes les effusions tendrement passionnées de cette piété. On y lit, par exemple : « Jésus s'arrache de ses disciples pour entrer dans l'agonie ; il Faut s'arracher de ses plus proches et des plus intimes pour l'imiter. » C'est ce que faisait Pascal, et ce qui nous rebute le plus dans sa dévotion exaltée. Les plus

chères afFections de famille sont condamnées par lui et retranchées de cette âme plus haute qu'aimable. Tel jour, il attriste sa sœur Mm0 Périer par la sécheresse affectée de son accueil ! tel autre jour il la blâmait de pleurer son autre sœur, Jacqueline, morte dix mois avant lui. Pour lui, il se bornait à s'écrier, en apprenant cette mort : « Bienheureux ceux qui meurent, pourvu qu'ils meurent au Seigneur! » — a C'est ainsi qu'il faisait voir qu'il n'avait nulle attache pour ceux qu'il aimait. Mais il n'en demeura pas là ; car non seulement il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui... Je parle de ces amitiés les plus innocentes. » On ne considérait pas assez, selon lui, « qu'en fomentant et souffrant ces attachements, on occupait un cœur qui ne devait être qu'à Dieu seul ». Où Mme Périer admire, il nous est impossible d'admirer. La dévotion de Pascal est surhumaine et inhumaine. Elle exclut la douceur et la tolérance : Mmo Périer parle de son esprit extrêmement vif et impatient; Jacqueline Pascal, de son humeur bouillante. Il semblait, dit un contemporain cité par M. Havet, « que M. Pascal était toujours en colère, et qu'il voulait jurer ». Tout jeune encore il dénonçait à l'archevêque de Rouen le frère Saint-Ange, dont la doctrine philosophique lui semblait suspecte, et l'on sait quelle àpreté il apporta plus tard dans ses polémiques. Ce qu'il y a d'impérieux dans ce caractère et d'exclusif dans cette foi, découragerait parfois la sympathie de ceux qui aiment Pascal, s'ils n'aimaient surtout en lui sa sincérité profonde, son culte du vrai, sa soif d'infini. Ils ne s'arrêtent donc point aux formes souvent étranges1 que prend l'ascétisme de Pascal. Sans doute, ils pourront penser ce que pense Cousin : « Peut-être est- il bon qu'il y ait de temps en temps quelques martyrs volontaires de cette espèce, pour faire paraître tout ce que rame humaine contient de force ; mais, hors de là, et considérée en elle-même, la dévotion de Pascal et de sa sœur Jacqueline est une frénésie. » Toutefois, leur conclusion sur une telle œuvre et sur un

1. Jacqueline Pascal elle-même plaisante son frère au sujet de son dédain excessif de la propreté: « On m'a congratulée sur la grande ferveur qui vous élève si fort au-dessus de toutes les manières communes, que vous mettez les balais au rang des meubles superflus. Il est nécessaire que vous soyez, au moins durant quelques mois, aussi propre que vous êtes sale, afin qu'on voie que vous réussissez aussi bien dans l'humble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert, que dans l'humble négligence de ce qui vous touche. Et après cela il vous sera glorieux et édifiant aux autres de vous voir dans l'ordure, s'il est vrai toutefois que ce soit le plus parfait, dont je doute beaucoup, parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment.

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