Prévost-Paradol, Études su?' le* moralistes français
La période des « Provinciales »• — L* « Esprit géométrique »• — La « Comparaison des chrétiens »•
Toutefois Pascal n'est pas encore pleinement le Pascal des Pensées, bien que V Entretien de Pascal avec M. de Saci, qu'on ne sépare guère des Pensées, ait été rédigé très peu de temps après sa conversion. Les deux fragments compris sous le titre De l'esprit géométrique ont dû être écrits un an après ce même événement, vers 1655. Ils sont d'un croyant, mais d'un croyant qui n'a pas encore sacrifié le goût de la science aux habitudes d'une piété exclusive. Le premier traite « de la méthode des démonstrations géométriques, c'est-à-dire méthodiques et parfaites»; le second est intitulé d'ordinaire De l'art de persuader. On n'approfondira pas ici ces opuscules, dont le caractère est surtout philosophique et scientifique, et que M. Ha\net fait suivre d'une critique très judicieuse. L'objet en est exposé très nettement par Pascal dès le début :
On peut avoir trois principaux objets dans l'étude de la vérité :Pun, de la découvrir quand on la cherche; l'autre, de la démontrer quand on la possède; le dernier, de la discerner d'avec le faux quand on l'examine. Je ne parle point du'premier; je traite particulièrement du second, et il enferme le troisième. Car, si l'on sait la méthode de prouver la vérité, on aura en même temps celle de la discerner, puisqu'en examinant si la preuve qu'on en donne est conforme aux règles, on connaît si elle est exactement démontrée... Je veux donc faire entendre ce que c'est que démonstration par l'exemple de celles de géométrie, qui est presque la seule des sciences humaines qui en produise d'infaillibles.
La méthode de la géométrie n'est pas sans doute la méthode supérieure et idéale , qui consisterait à tout définir et à tout prouver. « Certainement cette méthode serait belle; mais elle est absolument impossible... Les hommes sont dans^une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli. Mais il ne s'ensuit pas de là qu'on doive abandonner toute sorte d'ordre. » Inférieur à cet ordre parfait, l'ordre de la géométrie est le plus parfait entre les hommes : s'il ne définit point et ne démontre point les choses claires et entendues de tous les hommes, il définit et démontre toutes les autres. En mettant en lumière la nécessité de définir tout ce qui n'est pas évident par soi-même, Pascal
ne nous laisse pas ignorer le but que poursuit son intelligence rigoureuse, avide de clarté, affamée de certitude : « Il me semble, par l'expérience que j'aide la confusion des disputes, qu'on ne peut trop entrer dans cet esprit de netteté pour lequel je fais tout ce traité, plus que pour le sujet que j'\j traite. » Au fond, en effet, ce premier fragment n'est qu'une apologie raisonnée de la géométrie, « cette admirable science » qui ne s'attache qu'aux choses les plus simples, qui nous propose « non pas à concevoir, mais à admirer » ces deux merveilleuses infinités, l'infinité de grandeur et l'infinité de petitesse.
Ceux qui verront clairement ces vérités pourront admirer la grandeur et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts, et apprendre par cette considération merveilleuse à se connaître eux-mêmes, en se regardant placés entre une infinité et un néant d'étendue, entre une infinité et un néant de nombre, entre une infinité et un néant de mouvement, entre une infinité et un néant de temps. Sur quoi on peut apprendre à s'estimer à son juste prix, et former des réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie môme.
Cette conclusion est du janséniste plus que du savant, et Ton croirait déjà lire une page des Pensées. Il est remarquable, en effet, que cet éloge de la méthode géométrique, c'est-à-dire de la raison, se tourne parfois en réquisitoire contre l'esprit humain, impuissant à connaître le vrai : « C'est une maladie naturelle à l'homme de croire qu'il possède la vérité directement; et de là vient qu'il est disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible; au lieu qu'en effet il ne connaît naturellement que le mensonge... » Au fond, comme le remarque M. Havet, la u pensée de derrière » qui domine le second fragment, sur V Art de persuader, c'est encore la condamnation de la nature humaine, de la passion, de la sensibilité, traitée injustement de volupté et de caprice. A côté de principes d'un ferme rationalisme, comme celui-ci : « On ne devrait jamais consentir qu'aux vérités- démontrées, » on lit :
Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature ; Dieu seul peut les mettre dans l'àme, et parla manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir celte volonté infirme , qui s'est toute corrompue par ses sales attachements.
Ne parlant donc que des vérités de notre portée, Pascal essaye de montrer que l'esprit et le cœui sont comme les portes par
où elles sont reçues dansTàme, mais que bien peu entrent par l'esprit, « de sorte que l'art de persuader consiste autant en celai d'agréer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison ». Il sacrifie l'ait d'agréer (rhétorique) à la méthode de convaincre (géométrie), et ne veut donner des règles que de celle-ci. L'art de persuader n'est, pour lui, « que la conduite des preuves méthodiques parfaites », et il y distingue trois parties essentielles : définir les termes dont on doit se servir par des définitions claires; proposer des principes ou axiomes évidents pour prouver la chose dont il s'agit; substituer toujours mentalement dans la démonstration les définitions à la place des définis. Après avoir précisé les règles des définitions, de^axiomes, des démonstrations, Pascal réfute les objections qu'on dirige contre cette méthode, et prouve « qu'il n'y a rien de si inconnu, rien de plus difficile à pratiquer, et rien de plus utile et de plus universel ». Eu passant, il rend un hommage un peu inattendu à Montaigne, « l'incomparable auteur de Y Art de conftrer1 », traité d'une tout autre manière dans YEntretien avec M. de Saci, et à Descartes, dont le principe: « je pense, donc je suis », est peut-être dans saint Augustin, mais qui a su « apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences ». Aux géomètres, qui seuls connaissent les règles de la démonstration véritable, il oppose les logiciens, qui prétendent démontrer aussi et n'y arrivent pas, mais, en revanche, « ont inventé des mots barbares, qui étonnent ceux qui les entendent... Ce n'est pas barbara et baralipton qui forment le raisonnement. Il ne faut pa's guinder l'esprit... Je hais ces mots d'enflure. » Les véritables règles sont (( simples, naïves, naturelles)), car la nature, qui seule est bonne, est toute- familière et commune. Étrange fragment que celui qui s'ouvre par une profession de foi janséniste, et qui s'achève par des réminiscences de Montaigne!
On trouve moins de profondeur, mais une plus grande unité de ton, dans le court morceau intitulé Comparaison des chrétiens des premiers temps avec ceux d'aujourd'hui. C'est un parallèle trop juste, mais aussi trop amer, entre des âges bien différents, et Pascal semble se plaire à sonder la profondeur de l'abîme qui les sépare :
Dans les premiers temps, les chrétiens étaient parfaitement instruits dans tous les points nécessaires au salut; au^lieu que l'on voit aujourd'hui une