LA BRUYÈRE OBSERVATEUR ET PEINTRE
Qualités de la Bruyère observateur. — Mme de Se vigne et la Bruyère.
La Bruyère est surtout un observateur et un peintre. Des six chapitres qui forment le centre et la substance la plus solide des Caractères, trois, ceux de la Société et de la Conversation, des Biens de fortune, de la Ville, nous offrent le tableau de la société contemporaine sous trois aspects successifs; trois autres, ceux de la Cour, des Grands, du Souverain ou de la République, continuent ce tableau, mais en l'élargissant, et en nous ouvrant les longues perspectives de Versailles. Après la ville, la cour, sur laquelle d'ailleurs se règle la ville.
C'est là qu'abondent ces portraits dont la mode commençait à vieillir, car moins de dix ans après (10 janvier 1696) Mme de Sévigné écrivait au président de Moulceau qu'il serait un bon peintre, « si c'était encore la mode des portraits ». On fait remonter d ordinaire cette mode, soit au recueil de cinquante-neuf portraits que Segrais et Huet dédièrent à la grande Mademoiselle en 1659 (seize de ces portraits étaient d'elle), soit même aux romans de MUe de Scudéry, où les portraits et les conversations tiennent une si large place. Avec raison Sainte-Beuve refuse d'en croire les érudits qui insinuent que sans ces précédents la Bruyère n'aurait peut-être pas écrit ses Caractères ; car son originalité n'est point d'avoir composé des portraits, après bien d'autres, par manière de jeu de société, mais de les avoir faits « serrés, profonds, savants, composés, satiriques, en un mot tels qu'un grand peintre seul les pouvait faire ». De l'observateur, la Bruyère avait en effet la pénétration qui est satisfaite seulement lorsqu'elle touche le fond des choses; du