C. de Litt. — La Bruyère observateur et peintre
satirique et du peintre, la verve et le relief sans lesquels satires €t peintures ne vivraient pas. Dans quelles proportions diverses ces dons si rares se combinent-ils pour former son génie?
Pour bien observer, il faut le loisir, et avec le loisir ces deux grandes vertus de tout témoin, historien ou moraliste, la curiosité, la sincérité. Grâce aux Condé, ou plutôt à Bossuet, la Bruyère avait le loisir. Par nature, il est curieux ; on a pu juger même que cette curiosité, à trop étudier le détail des mœurs, tombait parfois dans la minutie.
Cette curiosité, si animée et si ouverte, ce don de s'intéresser à tout, rien de plus précieux sans doute pour un observateur; mais elle a ses dangers et doit être surveillée. Elle va vite aux excès, si on ne la tient en bride, et peut ne plus connaître ni choix ni mesure. On a vu de nos jours où elle mène ceux qui renoncent à la contenir et a la diriger. La Bruyère fut préservé de cette erreur par sa haute culture classique et son goût très délicat *.
Il n'en fut préservé qu'à demi, puisque le même critique peut lui reprocher de s'être attardé parfois à des observations un peu menues, à des peintures médiocrement intéressantes. Mais ce défaut même, qui se fait assez rarement sentir, n'est que l'envers d'une qualité sans laquelle il n'est pas de véritable observateur. Cette curiosité active et sagace a besoin, pour produire tous ses fruits, de s'appuyer sur un fond de sincérité courageuse et d'indépendance sans révolte. Il faut savoir sinon tout dire, du moins tout faire entendre. Dans une situation dépendante, la Bruyère est indépendant; trop délicat pour ne pas respecter les convenances qui s'imposent, il est trop fier pour s'en créer qui gênent sa liberté de voir et de juger. Aucun scrupule timoré, aucun préjugé de caste ou de coterie ne borne son horizon. Pénétrer les choses avec finesse, les juger avec fermeté, c'est quelque chose ; en sentir la bonté ou l'iniquité, c'est mieux encore. Tous les moralistes ne seraient pas capables de certains élans de pitié ou d'indignation.
Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur. Il manque à quelquesuns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse; de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles.
C'est cette promptitude de pitié, cette générosité d'indignation, qui font pardonner au satirique ses traits les plus mor-