C. de Litt. — La Bruyère [Chaire, Espr, forts). i
obligés, disait-il, de respecter vos ennuis et vos dégoûts, en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent ». Ainsi, loin d'élever l'auditeur jusqu'à lui, le prédicateur finit par s'abaisser à son niveau.
Au début de son Discours sur Théophraste, la Bruyère montre les gens de la cour « si charmés des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains,... que jusque dans la chaire l'on se croit obligé souvent de suspendre l'Évangile pour les prendre par leur faible, et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée ». Dans le chapitre de Quelques Usages, on l'a vu, ce qui le choque, c'est surtout la pompe mondaine dont s'entourent les cérémonies religieuses. Ici, il attaquera également la frivolité et de f auditoire, et du prédicateur qui flatte ses goûts, et des dehors profanes qu'ils recherchent ou subissent. Dès lesypremières lignes, nous sommes instruits à la fois de la hàuteridée que se fait la Bruyère de ce que devrait être la parole de Dieu, et du douloureux étonnement qu'il éprouve en voyant ce qu'elle est :
Le discours chrétien est devenu un spectacle. Celle tristesse èvangèlique qui est en l'âme ne s'y remarque plus; elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots, et par les longues énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole sainte : c'est une sorte d'amusement entre mille autres ; c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs.
L'éloquence profane est transposée, pour ainsi dire, du barreau, où le Maître, Pucrlle et Fourcroy l'ont fait régner, et où elle n'est plus d'usage, à la chaire, où elle ne doit pas être.
L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la présence des mystèrps. Celui qui écoute s'établit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par le discours qu'il favorise, que par celui auquel il est contraire. L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose : que comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir.
Le chapitre entier n'est que le développement de la double et, au fond, unique idée exprimée dans ces premiers paragraphes : On n'enseigne plus et on n'écoute plus sérieusement la parole de Dieu. — L'éloquence sacrée s'est confondue avec l'éloquence profane.
Qu'est-ce, en effet, que cette « tristesse évangélique » qui est, selon la Bruyère, l'âme du discours chrétien ? Il ne faut pas y voir une austérité sèche et morose, mais une gravité, une sincérité sans lâches compromis, celle qui inspire aux fidèles la bonne tristesse dont Pascal parle dans ses lettres à Mlle de Roannez, cette « tristesse des enfants de Dieu » que Bourda-
loue oppose à la tristesse selon le monde. Mais comment l'inspirer, si de parti pris on écarte Ions les problèmes qui pourraient importuner un auditoire frivole, si Ton néglige I«' dogme pour (out réduire à la morale, et encore à une morale indulgente ? « La morale douce et relftchée tombe avec celui qui la prêche : elle na rien qui réveille et qui pique la curiosité d'un homme du monde, qui craint moins qu'on ne pense une trine sévère, et qui l'aime môme dans celui qui l'ait son devoir en l'annonçant. » La Bruyère n'a pas toujours si bonne opinion du public mondain, et c'est à son influence qu'il attribue la trop fréquente altération de la vérité dans les oraisons funèbres.
L'on peut faire ce reproche à l'héroïque vertu des grands hommes, qu'elle a corrompu l'éloquence, ou du moins amolli le style de la plupart des prédicateurs, Au lieu de s'unir seulement avec les peuples pour bénir le Ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré en société avec les auteurs et les poètes, et, devenus comme eux panégyristes, ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées, que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur caractère. On est heureux si, à l'occasion du héros qu'ils célèbrent jusque dan^ le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère qu'ils devaient prêcher...
Le nom de ce panégyriste semble gémir sous le poids des titres dont il est accablé ; leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont distribuées dans les maisons, ou que l'on lit par les rues en caractères monstrueux, et qu'on ne peut non plus ignorer que la place publique. Quand, sur une si belle montre, Ton a seulement essayé du personnage, et qu'on l'a un peu écouté, l'on reconnaît qu'il manque au dénombrement de ses qualités celle de mauvais prédicateur...
Devrait-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être louable ou non, et, devant le saint autel et clans la chaire de la vérité, loué et célébré à ses funérailles? N'y a-t-il point d'autre grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance ? Pourquoi n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, dans la fidélité, dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre n'est aujourd'hui bien reçu du plus grand nombre des auditeurs qu'à mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien ; ou, si vous l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane.
Des deux éléments dont se compose une oraison funèbre, le sermon et l'éloge, la Bruyère voit trop exclusivement peutêtre le premier. Que serait l'éloge pourtant, s'il n'était relevé par l'éclat de quelque grand service rendu ou de quel grande action accomplie? Certes, il y a une autre gran que celle de la naissance. Mais le panégyrique d'un homme qui aurait excellé dans la seule vertu serait vite monotone. Cela dit, on ne saurait trop admirer la fermeté et la précision
hardie d'une telle page, qui, à coup sûr, ne s'applique pas aux oraisons funèbres de Bossuet, mais où lui-même, pourtant, le panégyriste de Michel le Tellier pouvait trouver matière à réflexion.
Par quoi la tristesse évangélique est-elle remplacée dans le discours chrétien? Par les ornements déplacés de l'éloquence profane, par les citations, les allusions, les antithèses, les figures outrées, les madrigaux : « Depuis trente années, on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs; on court ceux qui peignent en grand ou en miniature. » Cette dernière mode a fini par avoir raison des autres. Naguère, comme les jurisconsultes citaient Ovide et Catulle à côté des Pandectes, les prédicateurs faisaient parler alternativement saint Cyrille et Horace, saint Cyprien et Lucrèce. « Il fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre usage : le texte est encore latin, tout le discours est français, et d'un beau français; l'Évangile même n'est pas cité. Il faut savoir aujourd'hui très peu de chose pour bien prêcher : » très peu de théologie, s'entend ; car il faut ne pas ignorer les finesses de l'art oratoire pour composer un discours « qui est dans toutes ses règles, purgé de tous ses défauts, conforme aux préceptes de l'éloquence humaine, et paré de tous les ornements de la rhétorique » ; ni les secrets de l'âme humaine pour la peindre en ses nuances les plus délicates.
L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui pèche, que si je n'ai pas de pente à vouloir ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre, avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avait fait une peinture si agréable.
La Bruyère et Féiielon. — Partie théorique du chapitre « de la Chaire ».
Ces a portraits », ces analyses morales à la manière de la Rochefoucauld, Fénelon les critique vivement au début de ses Dialogues sur l'éloquence. A la fin du chapitre de la Chaire, Fénelon est nommé et loué avec délicatesse; mais la Bruyère ne peut avoir eu connaissance des Dialogues, non, comme le dit M. Servois, parce que les Dialogues furent écrits « plus tard »
(il est probable que c'est une œuvre de jeunesse composée vers 1684), mais parce qu'ils ne virent pas le jour du vivant de Fénelon. La Bruyère est moins injuste que Fénelon pour les prédicateurs de son temps ; il oppose aux mauvais orateurs de la chaire deux grands orateurs, dont le caractère et le talent suffisent à rétablir l'équilibre.
L\ de Meaux et le P.Bourdalouu me rappellent Démosthène et Cicbbon. Tous deux, maîtres dans l'éloquence de la chaire, ont eu le destin des grands modèles : l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais copistes.
Le premier de ces orateurs est particulièrement cher à la Bruyère, et, à la rigueur, peut passer pour le Démosthène chrétien, bien que ces comparaisons soient toujours factices. Mais qu'a de commun le second avec Gicér on, si souple et fleuri? C'est Bourdaloue qui le premier usa, abusa peut-être des portraits dans le sermon, devenu bientôt par là plus moral que dogmatique, qui abusa certainement des divisions. Quand il fait allusion aux « mauvais copistes » de Bourdaloue, la Bruyère songe-t-il aux portraits qui se multiplient ou aux divisions qui se compliquent de plus en plus? Ce quiest certain, c'est que ces divisions, ou, comme il le dit, « ces partitions », il ne les raille pas avec moins de verve que Fénelon.
Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouverontune telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi, vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins ; et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, pour reprendre et abréger cette division et former un plan... Encore! dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste k faire! Plus ils cherchent à le digérer et à l'éclaircir, plus ils m'embrouillent. Je vous crois sans peine, et c'est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions. Gomment, néanmoins, serait-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les entendre articuler, les suivre, et ne les pas perdre de vue? Je leur demanderais volontiers qu'au milieu de leur course impétueuse ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu et laisser souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues! Le temps des homélies n'est plus; les Basile les Ghrysostome, ne le ramèneraient pas ; on passerait en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs familières instructions.
On le voit, la Bruyère ne partage point les illusions de Fénelon; plus clairvoyant, il comprend que la simplicité familière de l'homélie, telle que la pr a ti.qu. a] e n lies Pères de l'EgTTsêTne saurait revivre^aû'xviie siècle. Mais leur idéai de l'éloquence sacrée semble bien être le même : le véritable interprète'de la parole de Dieu, à leurs yeux à tous deux, esrsêîïri qui s'applique à prêcher « simplement, fortement, chrétiennement » ; celui qui se livre, « après une certaine préparation, à son génie et aux mouvements qu'un grand sujet peut inspirer»; qui enfin sait « jeter l'alarme dans le cœur ». Pour réaliser pleinement cet idéal, il faudrait avoir la candeur et l'énergie d'un apôtre; mais si l'ère des apôtres est fermée, est-il impossible qu'un peu de leur âme ne vivifie l'éloquence de leurs héritiers lointains? Non, puisque la Bruyère écrit : « Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, les orateurs et les déclamateurs seront suivis. » Il était donc venu, mais il avait disparu, cet homme qui n'était pas un « orateur ». Les clefs veulent qu'il s'agisse de l'abbé le Tourneux, mort avant la première édition des Caractères. « Qu'est-ce qu'un prédicateur qu'on nomme le Tourneux? demandait Louis XIV à Boileau. On dit que tout le monde y court. — Sire, répondit Boileau, Votre Majeslé n'ignore pas qu'on court toujours à la nouveauté : c'est un prédicateur qui prêche TÉvangile. »
Il y a ici comme trois étapes que la pensée de la Bruyère parcourt en une demi-page; c'est d'abord comme un souhait à la fois et comme un regret : le reverra-t-on jamais, cet homme apostolique? C'est ensuite une certitude et une sorte d'acte de foi : « Les portraits finiront et feront place à une simple explication de l'Évangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion. » Ces mouvements spontanés et chaleureux de l'âme sont, pour la Bruyère et pour Fénelon, presque toute l'éloquence. Tout aussitôt c'est un cri de joie : « Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas espérer de notre siècle, est enfin venu. La cour elle-même fa applaudi; mais à la ville le vide s'est fait autour de lui. » Le lecteur moderne ne manque pas de rechercher le nom de ce prédicateur selon le cœur de la Bruyère, et il n'apprend pas sans étonnement qu'il s'agit d'un certain P. Séraphin, capucin, dont l'abbé Legendre dit dans ses Mémoires : « De talent, il n'en avait point, que celui de crier bien fort et de dire crûment des injures.
Prêchant devant le roi, le premier médecin présent, et se demandant à soi-même si Dieu n'a pas en ce monde des exécuteurs d î sa justice : « Qui en doute, s'ér.ria-t-il, et qui sont ces « exécuteurs? Ce sont les médecins, qui, parleurs ordonnances « données à tort et à travers, tuent la plupart des gens. » Prêchant le carême dans l'église de Notre-Dame, ce père dit en face à MM. les chanoines qu'ils menaient « une vie molle et ne faisaient point leur devoir. »
L'abbé Legendre dit ensuite, il est vrai, et prouve que ce Diogène était un beau dîneur, ce qui est moins apostolique. Son succès, dû peut-être à ce que le roi l'avait loué1, ne se soutint pas. Tous, d'ailleurs, môme parmi ceux qu'édifiait son zèle, ne se passionnaient pas au môme degré pour son éloquence : on dit qu'il endormit un jour l'abbé de Fénelon, et, du haut de la chaire, apostropha le dormeur. « Le fait, s'il est vrai, observe M. Janet, serait bien piquant; car, si la Bruyère a raison dans son portrait du P. Séraphin, c'était en appliquant les principes de rhétorique chrétienne communs à la Bruyère et à Fénelon que le. saint homme aurait endormi cette ouaille illustre. » Mais la Bruyère marque à dessein de traits forts l'opposition entre les prédicateurs chrétiens qui, dans la chaire, lieront que les hommes de Dieu, et ceux que le hasard a faits prêtres, « sans autre talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice... L'orateur cherche par ses discours un évêché; l'apôtre fait des conversions : il mérite de trouver ce que l'autre cherche. »
De tout ce qu'on pourrait appeler la partie théorique du chapitre de la Chaire résulte, sinon cette conclusion précise, au moins cette impression, que l'éloquence de la chaire, — comme la Bruyère le dit dans le cours de ce même chapitre, — « en ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur, est cachée, connue de peu de personnes et d'une difficile exécution », car elle a pour fond les mômes lieux communs, sublimes quand l'orateur est sublime, mais usés et bientôt épuisés, tandis que l'éloquence judiciaire est soutenue et ranimée par des faits
1. Mmo de Maintenon le loue aussi : « Le P. Séraphin a soutenu son carême, et le finit hier de manière à faire pleurer bien des gens. » (Lettre à l'archevêque de Paris 23 avril 1696.) Elle ajoute qu'il a reçu du roi « plus de louanges que tous les prédicateurs ensemble n'en ont donné à Sa Majesté depuis trente ans... C'est sans entêtement, sans exagération que je vous dis que jamais homme n'eut un tel succès, et que le roi et Monseigneur en particulier eu sont touchés jusqu'à la tendresse pour sa personne ». Hau de la même lettre il ressort qu'il avait des démêlés avec l'archevêque de Paris.
toujours nouveaux. Non que la Bruyère sacrifie l'éloquence de l'avocat à celle du prédicateur; il se souvient d'avoir pris le titre d'avocat s'il n'en a exercé le métier, et le parallèle qui est comme le centre de ce chapitre est presque un plaidoyer.
La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans contradicteurs, et qui, avec de médiocres changements, lui font honneur plus d'une fois. Il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui l'interrompent; il doit être prêt sur la réplique; il parle en un même jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs; elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs questions et de leurs doutes : il ne se met pas au lit, on ne l'essuie point. On ne lui prépare point des rafraîchissements; il ne se fait point dans sa chambre un concours de monde de tous les états et de tous les sexes, pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues : j'ose dire qu'il est, dans son genre, ce qu'étaient dans le leur les premiers hommes apostoliques.
Mais s'il est plus aisé de prêcher que de plaider, il est plus difficile de bien prêcher que de bien plaider. Ce n'est pas, on le comprend, pour aboutir à cette conclusion qui ne conclut pas, que la Bruyère a opposé les deux éloquences; c'est pour mieux faire sentira quel point elles sont différentes l'une de l'autre, et doivent le rester. Quand, plus tard, dans la préface du Discours à V 'Académie, il déclarait que « l'éloquence profane ne devait plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte », il donnait au chapitre de la Chaire cette conclusion qui lui manque et qu'il est aisé, d'ailleurs, de suppléer.
Le chapitre « des Esprits forts ». — Quelle en est la portée et la place dans l'œuvre de la Bruyère.
11 ne faut ni exagérer ni rabaisser outre mesure l'importance du chapitre des Esprits forts. C'est la trop rabaisser que de s'associer à l'arrêt de Voltaire : « Quand la Bruyère se mêle de théologie, il est au-dessous des théologiens ; » car il est bien des
théologiens qu'honoreraient des pages écrites de ce style. Mais penser, avec Prévost-Paradol, que l'esprit de la Bruyère est peu fait pour la haute philosophie, comme le prouve ce chapitre ingénieux, mais faible, ce n'est pas méconnaître son vrai mérite, c'est préciser où il est et où il ne peut pas être. C'est lui qui s'est fait le plus de tort à lui-même en découvrant, après coup, des intentions arrêtées et un plan suivi à un livre d'abord plus modeste, où le mal était montré plutôt que le remède. Que les jansénistes l'aient aidé à faire cette découverte, ou qu'il se soit le premier avisé de ce moyen d'apologie, il est certain qu'en 1696, dans une préface célèbre1, il prêtait à son œuvre entière un sens et une portée que la première édition, en 1687, ne permettait guère de prévoir. Gomment expliquer cette contradiction au moins apparente ? L'explication qu'en propose M. Nisard n'est pas à l'honneur de la Bruyère, transformé en politique adroit et d'une sincérité douteuse.
Ainsi, en 1696, la pensée de son livre était de ramener les hommes à Dieu. En 1688, il n'avait voulu que les rendre raisonnables, par des voies simples et communes. D'où vient la différence? C'est qu'en 1696 les dévots gouvernaient; il fallait se garder de leur donner prise. Cette déclaration, dans une préface où la Bruyère répond à toutes sortes d'attaques, n'est donc qu'une précaution du côté des dévots; elle ne doit tromper personne sur le caractère plus philosophique que religieux de sa morale. Cette morale, que l'esprit chrétien a d'ailleurs élevée et épurée, ne prétend donner qu'un fonds de préceptes applicables à tous les temps comme à tous les pays, qui fassent faire à l'homme le meilleur usage de sa raison et rendent plus heureuse la vie présente.
Sur le fond même de la morale de la Bruyère, au moins de sa morale courante, ce chapitre mis 5 part, M. Nisard a raison. Le reste est affaire d'interprétation, et, comme tel, au moins contestable. Tenons-nous-en au point de fait : il est établi, non seulement que la Bruyère ne songeait nullement tout d'abord à faire des derniers chapitres, tout humains, une préparation au dernier chapitre, tout religieux, mais que ce dernier chapitre lui-même, dans la première édition, était beaucoup moins religieux qu'il ne l'est. Il ne contient guère, remarque M. Pellisson, que des observations morales ; on n'y trouve qu'une preuve de l'existence de Dieu ; encore la Bruyère s'excuset-il presque de la donner. Mais, chrétien et cartésien, il a été attiré et retenu par ces hautes questions ; aussi le
1. Sur cette préface et sur le plan des Caractères, voyez le premier fascicule.
chapitre s'est-il de plus en plus grossi de développements philosophiques. Quelques années, d'ailleurs, n'avaient-elles pu ouvrir ses yeux sur les dangers toujours croissants de l'incrédulité? Songeons qu'il vivait dans ce milieu des Coudé, où l'excès dominant n'était pas celui de la dévotion, près de ce médecin de M. le Duc, Bourdelot, qui avait essayé, avec Condé et la Palatine, de brûler un morceau de la vraie croix. Songeons que, par une réaction naturelle, le scepticisme s'étend dans l'ombre à mesure que la dévotion règne au grand jour; que Voltaire est né quand meurt la Bruyère, et que l'auteur des Caractères a pu connaître, a pu peindre des hommes qui déjà, par l'esprit, sont des voltairiens avant Voltaire.
C'est ce moment que la Bruyère aurait choisi pour prendre des précautions du côté des dévots, comme le veut M. Nisard? Mais on oublie que. ****• Ae chapitre de Quelques Usages, il vient de flétrir l'hypocrisie de la dévotion. Sa piété à lui était bien sincère, et c'est justement parce qu'elle était sincère qu'elle combattait d'une égale ardeur et ceux qui ne croyaient pas et ceux qui, ne croyant guère davantage, affectaient de croire. M. Janet a bien caractérisé ce christianisme de la Bruyère et bien marqué la place intermédiaire qu'il occupe entre les croyants du xvne siècle et les incrédules du xvme.
La Bruyère est un moraliste bien plus profond que Voltaire, mais il n'a rien de voltairien. Il est du monde de Bossuet et de Fénelon, de Racine et de Boileau, de Mme de Sévigné, de ce monde où l'on avait tant d'esprit, et où l'on croyait pourtant. Il protoslait contio ... dévotion de la cour, les lâches démonstrations des courtisans; mais il délestait et flétrissait à la fois les « deux sortes de gens qui fleurissent dans les cours, les libertins et les hypocrites »... Et pourtant les libertins déjà représentaient le siècle nouveau; ils allaient triompher à leur tour avec Bayle et Voltaire. Voilà ce que la Bruyère ne pouvait deviner. Il fut le dernier apologiste; après lui, pendant un siècle, il n'y en eut plus.
Il ne pouvait tout prévoir assurément, et pourtant il semble avoir deviné quelque chose. Ce n'est pas sans raison tout à fait qu'il a réservé pour la fin de son œuvre le plus sérieux de ses chapitres, marquant ainsi l'intention de nous laisser sur une impression grave. Ce n'est pas sans raison qu'il Ta lentement accru et fortifié, toujours dans le même sens, transformant peu à peu un chapitre d'abord presque entièrement moral en chapitre de haute philosophie religieuse.
Ce n'est pas sans raison non plus, il est permis de le croire, qu'il oppose aux incrédules, non les dogmes d'une théologie
immuable, mais les arguments du rationalisme cartésien et même les données précises de la science. C'est une apol encore, sans doute, mais une apologie qui s'accommod temps et aux hommes. Et c'est par là môme que ce chapitre, quoi qu'on en dise, n'est point au fond si différent des autres, qu'il les continue et les couronne ; car l'athéisme choque la raison de la Bruyère plus encore que sa foi, et ce qu'il s'applique à mettre en lumière, c'en est moins l'odieux que le ridicule. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur le début du chapitre.
Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertain quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son ame n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures ? N'y a-t-il pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre- esprit l'idée d'un être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter; d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et, si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle?
Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions: l'un en reçoit de bonnes, l'autre de mauvaises; c'est-à-dire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi, l'esprit docile admet la vraie religion; et l'esprit faible, ou n'en admet aucune, ou en admet une fausse : or, l'esprit fort, ou n'a point de religion, ou se fait une religion ; donc l'esprit fort, c'est l'esprit faible.
Partie inorale du chapitre « des Esprits forts ». — La première édition. — Premier essai de démonstration de l'existence de Dieu.
Dans la première édition, le chapitre des Esprits forts est loin d'être un traité à peu près complet de philosophie spiritualiste et religieuse, comme l'appelle Sainte-Beuve. « On peut dire, ajoute Sainte-Beuve, que ce dernier chapitre tranche d'aspect et de ton avec tous les autres : c'est une réfutation en règle de l'incrédulité. » C'est ce que devint le chapitre ; ce n'est pas ce qu'il était d'abord, et ce qu'il fut d'abord : il n'est peutêtre pas inutile de le préciser.
Sous sa forme primitive, il était plus d'accord avec le reste de l'ouvrage; car la philosophie n'y prenait pas encore le pas
sur la satire. La Bruyère y attaquait vivement ces libertins qui ne savent même pas mourir comme ils ont vécu, et il les mettait en demeure, ou de rester jusqu'au bout fidèles à leurs principes, ou, s'ils n'avaient pas la force d'aller si loin, de se résoudre à vivre comme ils voulaient mourir. Avec une sévérité pénétrante, il analyse les éléments de ce qu'on appellerait aujourd'hui leur état d'âme; car « l'athéisme n'est point : les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas » ; ils ne nient formellement ni l'existence du souverain Être ni l'immortalité de l'âme ; ils se bornent à n'y point penser. Et c'est pour plaire à ces grands, dont ils portent le joug toute leur vie, que certains hommes se déclarent libertins, contre leur conscience. « Ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes, et ils semblent les avoir regardés comme leur dernière fin. » Aussi se perdent-ils par déférence ou par faiblesse. Avec l'indignation d'une âme fière, la Bruyère flétrit la lâche complaisance de ces « esclaves ». Il y a là une lumière assez vive projetée, pour ainsi dire, sur un coin, familier à la Bruyère, de la société du xvne siècle, sur ces petites cours où les grands font montre d'incrédulité, où leurs courtisans épousent, par politique, leur libertinage. Dans certains milieux, l'incrédulité est donc une mode, comme le fut, en d'autres milieux et à d'autres moments, la dévotion.
Cette ironie est âpre ; la Bruyère sourit peu en ce chapitre. On a même remarqué qu'il traitait de plus haut et plus durement les incrédules que ne faisaient les prédicateurs de son temps. Ceux-ci condescendaient à discuter avec eux, ne les heurtaient pas de front, ne les foudroyaient pas tout d'abord. La Bruyère, avant même de discuter leurs raisonnements, leur refuse le savoir et la moralité, le sérieux dans l'esprit et dans la conduite.
J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes règles, qu'ils sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons claires, et de ces arguments qui emportent conviction.
Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu ; il parlerait du moins sans intérêt : mais cet homme ne se trouve point.
J'aurais une extrême curiosité de voir celui qui serait persuadé que Dieu n'est point; il me dirait du moins la raison invincible qui a su le convaincre...
Je ne sais si ceux qui osent nierDieu méritent qu'on s'efforce de le leur prouver, et qu'on les traite plu sérieusement que ] l'on n'a fait dans ce cha-
pitre. L'ignorance, qui est leur caractère, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis. Je consens néanmoins qu'ils lisent celui que je vais faire, pourvu qu'ils ne se persuadent pas que c'est tout ce que Ton pouvait dire sur une vérité si éclatante.
Il faut bien pourtant qu'il consente à en venir aux preuves. Pour lui, il se contenterait des preuves de sentiment, si tant est qu'on les puisse appeler des preuves, car il est plus étonné encore qu'indigné, d'une part, qu'on ne sente pas Dieu comme il le sent; d'autre part, qu'on ose rompre avec une tradition si longue et si douce.
Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point ; cela me suffit, tout le raisonnement du monde m'est inutile : je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature ; j'en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, et je les ai conservés depuis trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté. — Mais il y a des esprits qui se défont de ces principes. — C'est une grande question s'il s'en trouve de tels ; et, quand il serait ainsi, cela prouve seulement qu'il y a des monstres.
Ce n'est pas une foi aveugle, puisqu'elle se fortifie parle raisonnement ; mais c'est une foi instinctive et traditionnelle plutôt que raisonnée. Comment l'homme ne croirait-il pas à l'existence de Dieu, puisqu'il a besoin d'y croire? L'injustice des hommes ne nous porte-t-elle pas à « désirer du moins » qu'il existe un Dieu à qui nous puissions appeler de leurs jugements ? Le néant de cette vie, où tout n'est qu'ennui, maladie, pauvreté, dépendance (il met ici à nu quelques-unes de ses propres plaies), , où l'on séjourne si peu de temps, ne nous contraint-il pas d'aspirer à cette autre vie où l'on doit entrer bientôt pour n'en sortir jamais? « Il s'agit de choisir. »
Ce qui suffit à persuader la Bruyère, croyant docile, ne saurait suffire, il le comprend, à convaincre les incrédules. Pour eux il cherche des preuves ; il n'en trouve pas toujours d'aussi triomphantes qu'il le voudrait. Tel raisonnement est faible et même assez étrange.
Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été d'exciter le roi Très Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins (prêtres bouddhistes), qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous-mêmes, par leurs livres et par leurs entreliens ; qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes ! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du
Japon, c'est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres : ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions : qui fait cela en eux et en nous ? ne serait-ce point la force de la vérité ?
On ne prévoit pas assez la conclusion, et ce qui la précède déconcerte un peu le lecteur : c'est l'ironie de Voltaire aboutissant brusquement à la foi de Pascal. Ailleurs on éprouve la même inquiétude, et l'on aboutit à la même déception, quand, pour former le Dieu de la Bruyère, Ton voit, pour ainsi dire, s'unir le Dieu a sensible au cœur» de Pascal, et le Dieu de Descartesdémontré parla raison. Gontroversiste et apologiste plus que philosophe, la Bruyère n'est ni franchement cartésien ni franchement janséniste. L'influence cartésienne semble pourtant ici prépondérante; ceux qui nient qu'elle se soit exercée sur les grands écrivains du xvne siècle oublient que ce chapitre des Esprits forts, sous sa forme première, donnait une seule preuve de l'existence de Dieu, et que cette preuve était empruntée à Descartes. L'emprunt, sans doute, n'est pas servilo, et la marche du raisonnement est même assez différente ; car, s'adressant à des matérialistes, la Bruyère n'aura pas à prouver l'existence de la matière, mais au contraire, comme on la dit, à dégager Dieu de la matière où les libertins l'ont comme enfoui. Il prend son point de départ dans l'existence de l'être vivant et pensant. J'ai commencé d'être, et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera autant que moi, qui est plus puissant que moi. Ce quelque chose, est-ce la nature existant par elle-même et de tout temps? Mais ou cette nature est esprit, et alors je l'appelle Dieu ; ou elle est matière, et alors elle ne peut avoir créé mon esprit, cette chose qui pense; « car l'on ne me persuadera pas qu'il n'y ait pas en moi quelque chose qui pense, pendant que je fais ce raisonnement. Or, ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle, qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense ». Dès lors, la Bruyère a beau jeu pour prouver que cette cause universelle ne peut être matière, qu'elle est esprit et nécessairement supérieure à tout esprit, puisqu'elle est la source originaire de tout esprit, c'est-à-dire qu'elle est Dieu,
En un mot, je pense, donc Dieu existe : car ce qui pense en moi, je n ; le dois pointa moi-môme, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me 1" coneerv r ofl seul instant; je ne le dois point à un être qui »oi, et qui
soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit au-dessus de c pense : je le dois donc à un être qui est au-dessus de moi, et qui n'esl poinl matière; et c'est Dieu.
L'imitation de Descaries est si directe en tout ce passage qu'on rencontre des réminiscences évidemment cartésiennes jusque dans le détail du raisonnement : c'est ainsi que la Bruyère semble s'approprier la théorie de Descartes sur la bête-machine. Çàetlà pourtant de pales réminiscences de Pascal se mêlent aux réminiscences cartésiennes,,
La religion est vraie ou elle est fausse : si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire; ils ne courent pas un autre risque. Mais si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vineux ; l'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu.
C'est l'argument du pari, mais combien affaibli! Ah! certes, les commentateurs m'en avertissent, il est présenté ici dans une forme moins singulière et moins obscure. Mais, dés qu'il n'est plus singulier, il n'est plus émouvant. Et nous ne trouvons plus ici cet élan de l'àme qui nous entraînait plus irrésistiblement que tous les dilemmes du monde : « Oh! ce discours me transporte, me ravit... Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après... »
Partie philosophique du chapitre « des Esprits forts >» Les apports successifs des diverses éditions.
Si la Bruyère s'en était tenu là, le chapitre des Esprits forts serait comme la suite naturelle du chapitre de la Chaire, et rien déplus: après les prédicateurs sans vocation, les sceptiques sans conviction. Ce serait encore, à certains égards, un prolongement du chapitre de la Mode, publié, il est vrai, alors que la
mode avait déjà changé, au moins à la surface. On ne songerait point à comparer la Bruyère à Pascal ; on saurait seulement qu'il croit à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'àme, à une justice éternelle. Mais il a voulu êlre Pascal. Dès lors, la comparaison s'impose, et l'écrase. Il y aurait cruauté à y trop appuyer.
La quatrième édition, la première qui compte après la première en date, ajoute peu de chose au texte primitif. On y remarque pourtant un éloge senti des Pères, dont les ouvrages ont « plus de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force de raisonnement, des traits plus vifs et des grâces plus naturelles » que l'on n'en remarque dans la plupart des ouvrages du xvne siècle. C'est aller un peu loin peut-être, aussi loin que Fénelon; mais il fallait détromper les lecteurs frivoles qui craignaient de ne trouver chez les Pères que sécheresse et froide dévotion. La Bruyère ne semble pas encore résolu à tenter une démonstration en règle de vérités qui lui paraissent au-dessus de toute démonstration.
Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le sanctuaire. Toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu, de sa puissance, des principes de ses opérations et de ses mystères : plus cette philosophie est subtile et idéale, plus elle est vaine et inutile pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'un sens droit pour être connues jusques à un certain point, et qui au delà sont inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et, si j'ose ainsi parler, de ses actions, c'est aller plus loin que les anciens philosophes, que les apôtres, que les premiers docteurs ; mais ce n'est pas rencontrer si juste, c'est creuser longtemps et profondément sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes de bonté, de miséricorde, de justice et de toute-puissance, qui donnent de Dieu de si hautes et de si aimables idées, quelque grand effort d'imagination qu'on puisse faire, il faut recevoir les expressions sèches, stériles, vides de sens ; admettre les pensées creuses, écartées des notions communes, ou tout au plus les subtiles et les ingénieuses ; et, à mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle métaphysique, perdre un peu de sa religion.
La cinquième édition n'annonce pas d'intentions plus didactiques : au contraire, les additions y ont un caractère tout moral. La Bruyère revient, pour s'y acharner, à la foule des esprits mondains et terrestres qui font « servir Dieu et la religion à la politique, c'est-à-dire à l'ordre et à la décoration de ce monde, la seule chose, selon eux, qui mérite qu'on y pense,... gens aussi limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine ». Le dernier trait est d'un esprit un peu
cherché; mais aussitôt le ton se relève : « Je ne m'étonne pas que des hommes qui s'appuient sur un atome chancellent dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité, si, avec des vues si courtes, ils ne percent point à travers le ciel et les astres, jusques à Dieu même. » Avec beaucoup de finesse, la Bruyère observe que les longs voyages, la comparaison des diverses mœurs et des diverses religions, font perdre à ces mondains le peu de religion qui leur restait. Quelques-uns, épris de la singularité, ne sont libertins que pour n'être pas de l'opinion du vulgaire; que tout le monde se déclare impie, ils se feront dévots. Mais voici que nous nous rapprochons des Pensées : quelques lignes de la Bruyère en résument presque toute la partie théologique.
Quelle majesté, quel éclat des mystères ! quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine ! quelle raison éminente ! quelle candeur, quelle innocence de mœurs ! quelle force invincible et accablante des témoignages rendus successivement et pendant trois siècles entiers par des millions de personnes les plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur la terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et du dernier supplice ! Prenez l'histoire , ouvrez, remontez jusques à la veille de aa naissance : y a-t-il eu rien de semblable dans tous les temps?
Gela est simple, clair, très convaincu, sinon très convaincant; mais où est l'accent de Pascal? La Bruyère écrit contre les mondains, mais il écrit pour eux : c'est pour eux qu'il abrège, éclaircit, laïcise, pour ainsi dire, ce long exposé théologique que Pascal nous déroule, avec quelle complaisance, mais aussi avec quelle éloquente émotion!
La septième édition* — Pascal et la Bruyère.
On peut négliger la sixième édition, qui ajoute à peine aux précédentes quelques lignes sur la mort, « chose bien sérieuse ». Mais dans la septième la Bruyère a pris son parti : à la preuve cartésienne il a senti le besoin de joindre d'autres preuves, tirées du spectacle de la nature. C'est par cet ordre de preuves que Fénelon commence son Traité de l'existence de Lieu; mais le livre de Fénelon ne fut publié qu'en 1718, et la septième édition des Caractères est de 1692. Le point de départ de l'argumentation est d'ailleurs original et précis : ce n'est pas le
monde en général que la Bruyère nous prie de contempler d'abord ; c'est Chantilly avec ses eaux jaillissantes, ses allées qui n'ont pas de fin, ses bois épais, ses rivières qui coulent entre les saules et les peupliers, ses longues et fraîches avenues qui, d'un côté, découvrent le château, de l'autre se perdent dans les campagnes. Verra-t-on là un jeu du hasard? Mais qu'est Chantilly en comparaison de la terre? et qu'est la terre elle-même dans l'univers? Un atome suspendu dans les airs. Sur cet atome, petite est la place que l'homme occupe. S'adressant à cet homme, peut-être à son élève, sous le nom de Lucile, la Bruyère le prie de tourner ses yeux vers le ciel et de considérer... la lune dans son plein. Nous voici jetés dès lors clans une sorte de leçon d'astronomie, où s'accumulent les chiffres, pas toujours fort exacts, mais qui nous laisse froids, parce que les chiffres ne suppléent ni à la vivacité du sentiment ni à la hauteur des vues. La science a son éloquence, mais lorsqu'elle est vraiment la science : on sent trop ici qu'elle n'est qu'un moyen de controverse, un cadre ingénieusement choisi, qui donne à toute l'argumentation un faux air de grandeur.
Quoi qu'on fasse pour épargnera la Bruyère cette comparaison dangereuse, il est impossible de ne pas se souvenir ici de Pascal, dont lui-même s'est si visiblement souvenu. Il y a, dans cette septième édition, sur les livres saints, sur leur intégrité conservée depuis près de deux mille ans, des lignes où l'on retrouve un écho lointain des Pensées. Mais plus loin, comment ne songerait-on pas à l'admirable morceau : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... » La Bruyère, adoptant les idées de Pascal sur le système du monde, parle bien aussi du « vaste tour que le soleil fait dans les espaces du ciel », de ces « corps effroyables » qui sont en marche dans l'espace, de « ces masses énormes, épouvantables ». Mais c'est en vain qu'il multiplie les images et les épithètes.
Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien, et qui est suspendu au milieu des airs : un nombre presque infini de globes de feu d'une grandeur inexprimable et qui confond l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, roulent autour de ce graid de sable, et traversent chaque jour, depuis plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux.
Pascal s'effraye, tremble, ne dit point, comme pourrait dire un artiste indifférent : « Voulez-vous un autre système qui ne
diminue rien du merveilleux? » Il n'a point tant de systèmes h proposer; mais il reçoit, il transmet une impression profonde, llne songe pas à rassurer le lecteur qu'il entraine après lui: « Ne vouseffrayez pas, Lucile... »; il n'a garde d'égayer la gravité de la matière à l'aide de traits d'esprit comme celui-ci : « Par cette élévation de Saturne, élevez vous-même, si vous le pouvez, votre imagination... » 11 y a de belles choses, d'ailleurs, dans ces pages sur l'harmonie du monde et surla nécessité (Tune intelligence suprême qui en maintienne les lois invariables; mais on sent l'effort presque partout, et l'on comprend vite qu'il manque à la Bruyère un des dons les plus puissants de Pascal, la faculté de penser et d'imaginer en grand.
Cependant il ne faut pas méconnaître ce qu'il y a de significatif dans l'emploi qui est fait ici des sciences. Gomme Pascal, la Bruyère étudie et admire la délicatesse des organes du ciron; comme lui il oppose l'infini de petitesse à l'infini de grandeur. Mais il varie les exemples; il considère au microscope une goutte d'eau, une tache de moisissure. On sent que, dans l'intervalle des Pensées aux Caractères, la science s'est affermie et s'est enhardie. M. Havet observe que la Bruyère s'en tient comme Pascal aux anciennes idées. «Et cependant, dit-il, le livre de Fontenelle, de la Pluralité des mondes, avait paru. La Bruyère ajoute, il est vrai, tout à la fin : «Voulez-vous un autre «système...?» Mais ce système, il l'indique à peine et ne le considère pas dans toute son étendue. 11 se borne à notre soleil et aux planètes qui tournent autour de lui. « Mais si l'on considère, comme nous l'avons fait ici, moins le chapitre sous sa forme définitive que les apports successifs des diverses éditions, on est tenté non seulement d'excuser la timidité de la Bruyère, mais même d'y voir une hardiesse relative. Quand les Entretiens sur laplurallté des mondes parurent, en 1686, la Bruyère, selon toute apparence, avait composé la plus grande partie de ses Caractères, qui étaient imprimés en 1687. De 1686 à 1692, le succès du livre de Fontenelle avait été en s'accroissant sans cesse. La Bruyère ne pouvait ignorer une doctrine qui, d'ailleurs, n'est que celle de Galilée et de Copernic, accommodée à l'usage des gens du monde. D'autre pari, la doctrine orthodoxe se maintient encore en face de la doctrine nouvelle : Descartes lui-même avait été intimidé par la condamnation de Galilée. Pascal, qui flétrit avec éloquence cette condamnation dans les Provinciales, suit lancienne doctrine dans les Pensées, et la Bruyère suit Pascal. N'est-ce rien toutefois que de nous avoir laissé, pour ainsi
dire, ie choix entre les deux doctrines? Plus d'un souvenir certain de Fonlenelle pourrait être relevé au cours de ce long développement : tel le passage sur les habitants de la lune et des planètes. Un peu plus tard, la Bruyère n'eût pas été capable peut-être de cette impartialité, car il compta bientôt Fontenelle au nombre de ses ennemis, et il se vengea de lui en introduisant dans sa huitième édition, au chapitre de la Société, le sanglant et injuste portrait de Gydias le bel esprit.
La septième édition se termine par un développement plus solide, où le moraliste se retrouve sur son terrain : il y aborde le problème du mal moral, et s'il ne le résout pas (qui Fa résolu?), du moins il ne se borne pas à l'effleurer.
Les méchants prospèrent pendant qu'ils vivent? Quelques méchants, je l'avoue.— La vertu est opprimée etle crime impuni sur la terre? Quelquefois, j'en conviens. — C'est une injustice. — Point du tout : il faudrait, pour tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sont heureux, que la vertu ne l'est pas, et que le crime demeure impuni : il faudrait du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les méchants prospèrent eût une durée, et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine qui s'évanouit; que celte terre, cet atome, où il paraît que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses... Que le crime soit absolument impuni, il est vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est un mystère. Supposons pourtant, avec l'athée, que c'est injustice : toute injustice est une négation ou une privation de justice; donc toute injustice suppose justice. Toute justice est une conformité à une souveraine raison.
Ainsi les souffrances mêmes de ce monde prouvent l'existence d'un monde plus heureux, et l'injustice humaine la justice divine. L'inégalité des conditions en ce monde n'est pas chose moins naturelle ni nécessaire :
Si vous établissez que, de tous les hommes répandus dans le monde, les uns soient riches, et les autres pauvres et indigents, vous faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie, les réconcilie : ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent, cultivent, perfectionnent; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent, protègent, gouvernent : tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre.
Au premier abord, on est tenté de trouver bien optimiste le commensal des Condé, et de se demander si la classe qui jouit a toujours rendu en secours et en protection à la classe qui travaille tout ce qu'elle lui devait. Mais on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il faut le classer parmi les résignés, non parmi les satisfaits, et l'on croit même deviner çà et là comme un
vague accent de protestation contre certaines inégalités trop monstrueuses.
Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté; la dépendance, les soins et la misère de l'autre : ou ces choses sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu.
Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l'ordre et la subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine : une trop grande disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.
Les extrémités sont vicieuses, et partent de l'homme; toute compensation est juste, et vient de Dieu.
Ne comparons pas ici de trop près la Bruyère à Rousseau; ne rappelons pas trop le mot célèbre, autrement net, plein de regrets et de menaces : « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme. » Mais comprenons aussi que le xvn° siècle, au moment où la Bruyère écrit ces lignes, touche à sa fin, à considérer plu» encore l'esprit de l'époque que la date.
La huitième édition. — La conclusion.
Si la huitième édition (1694), venant au lendemain de la réception orageuse de la Bruyère à l'Académie, est curieuse à étudier au point de vue personnel à l'auteur, elle Test peu au point de vue de la doctrine religieuse et morale : mêmes réflexions sur la mort des libertins, un sujet qui semble avoir fort préoccupé la Bruyère; mêmes apostrophes et défis à ces libertins présomptueux qui croient tout pouvoir et sont incapables de faire même un vermisseau.
Rois, monarques, potentats, sacrées majestés! vous ai-je nommés par tous vos superbes noms? grands de la terre, très hauts, très puissants et peut-être bientôt tout-puissants seigneurs ! nous autres hommes nous avons besoin pour nos moissons d'un peu de pluie, de quelque chose de moins, d'un peu de rosée : faites de la rosée, envoyez sur la terre une goutte d'eau.
N'y a-t-il pas là quelque hauteur et quelque amertume? et n'est-il pas remarquable de voir qu'en ce chapitre, comme dans le livre entier, d'ailleurs, la Bruyère s'en prend aux grands, épargnant les petits, soit que les petits, plus simples de
cœur, ne doutent pas, soit qu'ils affectent de douter pour plaire aux grands, et, aussi vils, soient moins coupables que leurs corrupteurs? Un paragraphe nouveau, cependant, me paraît plus remarquable encore : c'est celui où il assimile aux libertins les hypocrites, la pire espèce de libertins à ses yeux.
Deux sortes de gens fleurissent dans les cours et y dominent dans divers temps, les libertins et les hypocrites; ceux-là gaiement, ouvertement, sans art et sans, dissimulation; ceux-ci finement, par des artifices, par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès ; ils veulent la gouverner, la posséder seuls, la partager entre eux, et en exclure tout autre; dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur convient et ne convient qu'à eux; le reste des hommes en est indigne; ils ne comprennent point que sans leur attache on ait l'impudence de les espérer...
Il y a deux espèces de libertins : les libertins, ceux du moins qui croient l'être"; et les hypocrites ou faux dévots, c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas être crus libertins : les derniers dans ce genre-là sont les meilleurs.
Le faut dévot ou ne croit pas en Dieu, ou se moque de Dieu; parlons de lui obligeamment : il ne croit pas en Dieu.
Six ans s'étaient écoulés depuis la première édition. Si le libertinage n'avait pas disparu, il s'était de plus en plus comme voilé d'hypocrisie, du moins à la cour. Peut-être la Bruyère s'est-il aperçu que les plus dangereux ennemis de la religion n'étaient pas les libertins déclarés qu'il attaquait dans le chapitre des Esprits forts, mais ces hypocrites qu'il avait attaqués avec non moins d'àpreté dans le chapitre de la Mode. Peutêtre aussi sa générosité naturelle le poussait-elle à épargner un parti qui n'était pas en faveur. Du moins les dernières éditions, même la septième, où la doctrine, non la personne des libertins, est si peu ménagée, ne sont pas les plus cruelles. Chrétien, il condamue les incrédules sans aucune arrière-pensée d'intérêt personnel; mais, homme de sens et de mesure, observateur sans parti pris, il ne se laisse pas aveugler par une passion de secte, que ce soit celle des fanfarons de scepticisme ou des exploiteurs de la dévotion régnante. Son spiritualisme est sincère, mais n'est pas intolérant, malgré certaines formes un peu brusques et dédaigneuses.
Voilà pourquoi il a pu écrire, en finissant à la fois ce chapitre et son livre entier : « Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne; et si on les goûte, je m'en étonne de même. » Pour n'appliquer cette conclusion qu'aux pages qui la précèdent, il est clair que la Cruyère était « trop honnête homme », ennemi de tout excès, pour agréer à l'un ou à l'autre des par-
tis opposés : les libertins devaient le traiter de dévot; les dévots devaient le soupçonner d'être philosophe. Il Paul bien l'avouer, cette modération même, moralement si louable, littérairement, un peu terne et froide. Le scepticisme souriant
de Montaigne se fait aimer des moins sceptiques; ]<■ mysticisme passionné de Pascal émeut les plus insensibles; niais la Bruyère, lorsqu'il traite ces graves sujets, n'a ni assez de fantaisie pour désarmer les uns, ni assez de passion pour entraîner les autres. Et cependant il a plus cfue Montaigne le sens des choses mystérieuses, et plus que Pascal le sens des réalités concrètes. Est-ce parce qu'il est plus près de nous qu'il se fait moins admirer de nous? Non, car il se fait admirer ailleurs, soit qu'il nous découvre son âme fière, qui s'aigrit dans la dépendance, soit qu'il fasse revivre sous nos yeux la société de son temps, soit qu'il accuse la frivolité d'une noblesse dégénérée. Mais nous sentons d'instinct qu'en face des grands problèmes de la vie et de la mort, il ne suffit pas d'être un moraliste pénétrant, qu'observer est peu de chose si l'on ne sait hausser sa pensée jusqu'aux spéculations les plus élevées, et la maintenir sans effort dans ces régions supérieures, séjour familier d'un Descaries ou d'un Pascal. Et nous demeurons partagés entre deux sentiments très divers : d'une part, nous savons gré à la Bruyère de cette aspiration vers le grand; d'autre part, nous lui en voulons presque d'avoir, en écrivant ce chapitre des Esprits forts, trahi la faiblesse secrète d'un esprit si fécond en ressources, mais qui est mal à l'aise sur les sommets.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
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LIVRES
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-— Nouveaux Lundis; Calmann-Lévy, in-12, 1879; t. Ier, p. 133.
Vinet. — Moralistes des seizième et dix-septième siècles; 1859, in-8°.
JUGEMENTS
Ce qu'il dit à la fin contre les athées est estimé ; mais quand il se mêle de théologie, il est au-dessous même des théologiens.
Voltaire, Catalogue des écrivains.
Il faut convenir que la Bruyère, qui imite volontiers Pascal, affaiblit quelquefois les preuves et la manière de ce grand génie... Pascal nous fait mieux sentir notre néant.
Chateaubriand, Génie du christianisme.
Dans le chapitre des Esprits forts, tel que nous l'avons aujourd'hui, il y a deux raisonnements : l'un qui a pour objet la démonstration de l'existence de Dieu parle fait seul et le sentiment de la pensée, l'autre qui est l'argument des causes finales; il ne l'ajouta qu'à la septième édition, en 1692. Comme Descartes, il prend son point de départ dans la pensée; c'est là la base inattaquable sur laquelle il s'appuie pour s'élever à Dieu, et connaître la nature de l'âme. Car il n'a pas pensé toujours, il n'a donc pas toujours existé; et c^tte existence, il ne se l'est pas donnée à lui-même, il la tient d'un être suprême qu'il appelle Dieu. Ici il faut observer la marche opposée que suivent ces deux esprits si divers, en combattant sur un même sujet, avec les mêmes armes, des adversaires bien différents. Descartes cherche à démontrer l'existence de Dieu, et, tout entier au sentiment de la pensée, il laisse à un autre temps l'existence du monde extérieur. La Bruyère, combattant des matérialistes, n'a pas à démontrer l'existence de la matière : pour eux c'est un fait établi, reconnu, incontestable. Tout au contraire de Descartes, qui descendait de Dieu à la matière,
qui ne donnait pour certitude de l'existence des corps que la véracité de Dieu, la Bruyère est obligé de détacher, de dégager Dieu de la matière où la société du Temple l'avait en quelque sorte enfoui et comme anéanti. Ainsi, quand il a établi l'existence incontestable de la pensée, admis l'existence de la matière, dont nous connaissons aussi incontestablement les propriétés diverses, il démontre que la source originaire de tout principe qui pense ne peut être matière, qu'elle vaut mieux que la matière, qu'elle est tout au moins esprit. De là son argument : «Je pense, donc Dieu existe. »
Caboche, De la Bruyère.
Les pensées de la Bruyère sur la religion sont comme ajoutées après coup, et n'affectent pas son observation courante. D ailleurs, sur ces pensées mêmes, à les serrer de près, il y aurait beaucoup à dire... La Bruyère couronna par un très beau chapitre philosophique chrétien un livre qui s'était assez aisément passé de christianisme jusque-là... Parce que vous finissez ce livre, si piquant de tout point, par un chapitre élevé et sincère, empreint d'une sorte de cartésianisme religieux, vous croyez l'avoir couronné et consacré suffisamment. Et pourtant, malgré cette croix qui se dresse à la pointe du dernier chapitre, prenez garde, la Bruyère! c'est quasi du Montaigne. Sainte-Beuve, Port-Royal; Hachette
Le dernier chapitre des Caractères fait contraste avec les autres. Par son christianisme, la Bruyère est du xvne siècle; par sa tristesse et son amertume, il est notre contemporain. Taine, Nouveaux Essais de critique et d'histoire; Hachette.
Quoi qu'en aient dit les Port-Royalistes, il est malaisé de voir dans les quinze premiers chapitres des Caractères une préparation au dernier livre des Esprits forts. Ce dernier livre, comme les autres, fut entrepris avec une préoccupation d'observation actuelle et vivante, et non avec le dessein de couronner un ouvrage d'apologétique chrétienne.
Pellisson, La Bruyère; Lecène.