DIXIEME LEÇON
Tradition religieuse du xviie siècle conservée dans le xyhi». — Ecole janséniste. — D'Aguesseau. — RoUin; ses disgrâces; visites domiciliaires. — Succès de ses ouvrages. — Sa correspondance avec Frédéric. — Ses amis Messangui, l'abbé d'Asfeld. — Louis Racine élève de Rollin. — Sa vie, ses ouvrages de critique. — Le duc de Saint-Simon, janséniste a la cour. — Ses Mémoires.
Messieurs,
Le nom de Voltairenousad'abord entraînés; il semble que lui seul nous apparaisse dans ce xviii^ siècle, qu'il a partout sillonné de sa lumière. Nous le voyons dominant, par la poésie, un temps et une civilisation peu poétiques, élégant et timide dans l'épopée, puissant et pathétique au théâtre, fidèle aux traditions du goût, et rejetant toutes les autres. La poésie favorite de Voltaire, celle dont nous parlons le moins, cette poésie sceptique et moqueuse, qu'il osa dès sajeunesse et qui ne vieillit pas chez lui, est l'image du xviiP siècle. Comme la poésie sérieuse de Wiitaire, elle avait un autre but que l'artmême : elle servuitau triomphe d'une opinion ; elle flattait la mollesse des mœurs, comme la Henriade, Alzire etMahomet l'indépendance de la raison : car Voltaire, choqué des abus et non des vices de son temps, eut pour règle singulière de propager la réforme par la licence, et de corrompre les mœurs pour enhardir les opinions.
Mais en marquant cette influence, qui, parée de poésie, d'imagination, d'esprit, grandissait presque seule dans la société française, nous ne devons pas cependant négliger ou méconnaître une autre école qui se maintenait encore par le bon sens et la pureté morale bien plus que par le génie. Cette école avait d'autant plus de force qu'elle se liait à un parti religieux. C'était le dernier reste de Port-Royal. Histoire, philosophie, littérature variée, poésie, cette école, peu nombreuse, avait tout embrassé. Elle se composait de quelques hommes de bien, dans des situations fort diverses, le chancelier d'Aguesseau, au ministère, ou dans sa retraite de Fresne ; Rollin dans sa petite maison d'ancien recteur ; Racine le fils, dans ses obscures emplois de finance ; le duc de Saint-Simon, dans l'entresol de Versailles, d'où ce caustique et profond contemplateur a vu passer Louis XIV et la régence.
Ces hommes semblent les débris épars d'un autre monde, tout différent du monde sceptique, raisonneur, frivole, où régnait Voltaire ainsi annoncé dans Saint- Simon :
C'était le fils du notaire de mon père, M. Arouet, que j'ai vu bien dos fois lui apporter des actes à signer, et qui n'avait jamais pu rien faire de ce fils libertin, dont le libertinage a fait enfin la fortune, sous le nom de Voltaire, qu'il a pris pour déguiser le sien
Ce n'est pas tout. Messieurs, à côté de ces hommes qui conservaient, en plein xviii^ siècle, les mœurs graves et les pieuses traditions de l'âge précédent, il y avait une autre école, qui, sans être du xviii« siècle par la foi et les mœurs, lui appartenait par la simplicité du bon sens, la haine des nouveautés et une soumission modeste et bourgeoise aux autorités établies
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et aux usages reçus, lors même qu'elle n'y gagnait rien. C'était le parti des libres penseurs qui n'étaient pas philosophes, des Crébillon fils, des Prévost, des le Sage. Nous y viendrons tout à l'heure. Mais voyons d'abord ceux qui n'étaient ni philosophes, dans l'acception nouvelle du mot, ni libres penseurs.
Et d'abord, pourquoi cette classe d'hommes honorée par des vertus et des talents remarquables eut-elle alors si peu de pouvoir "? Ce ne fut pas seulement par l'impulsion contraire du siècle; mais le génie lui manqua, hormis à Saint-Simon, qui ne s'en servit que pour des Mémoires posthumes. Prenez, en effet, le chancelier d'Aguesseau. Quelle éducation plus complète, sous la discipline d'un père vertueux! quelle science des affaires et de la législation! quelles vastes études de philosophie, d'histoire, de littérature comparée! quels grands emplois noblement occupés, plus noblement quittés! Que manquait- il au chancelier d'Aguesseau? le génie; et par là même, le goût lui a quelquefois manqué. Son esprit, enrichi de tant de souvenirs, avait peu de vues et d'idées. Son éloquence, tant vantée au Palais, n'était qu'une rhétorique élégante. Son savoir et sa piété se consumèrent en vaines querelles sur une bulle, et ne servirent pas à défendre les grands principes que des mains hardies commençaient d'ébranler. D'Aguesseau fut respecté, sans être puissant : il n'arrêta rien, il ne fit obstacle à aucune innovation. Si l'on parcourt ses lettres sur des questions de philosophie et de littérature, on n'y trouve rien d'original. Son ouvrage de prédilection, le Discours surla\ie de son père, est sans doute une précieuse image de ces vertus héréditaires dans quelques familles de l'ancienne magistrature. Les faits racontés ont même
un intérêt historique, et peuvent éclairer quelques parties de l'administration de Louis XIV. On y sent ce caractère d'homijie de bien, cette fermeté douce que fortifie la religion.
Mais, le dirai-je? un ouvrage dicté par des sentiments si purs est écrit cependant avec peu de naturel, dans un style à la fois trop oratoire et trop raffiné. Le savant et grave chancelier tombe dans le bel esprit. Son expression, ornée et. un peu languissante, devient parfois d'une singulière affectation. A-t-il rappelé que son père fut nommé maître des requêtes au conseil d'État; il ajoute avec une gravité coquette : « Les maîtres des requêtes ressemblent aux désirs du cœur humain; ils aspirent à n'être plus; » c'est-à-dire, sans doute, à devenir conseillers d'État.
On a quelque honte de ces mièvreries dans un si grave personnage; et pourtant les dernières pages de ce Discours sont belles et touchantes : c'est la mort d'un chrcfien digne des anciens jours. Mais auprès de ce lit funèbre, entouré des cérémonies saintes et des larmes d'une pieuse famille, apparaît déjà l'esprit nouveau qui devait partout pénétrer. « Mon père, dit le chancelier, après avoir donné la bénédiction à mon frère et avoir prié Dieu pour lui, ajouta quelques paroles pour lui recommander de n'être pas trop philosophe. »
Ce frère du chancelier ne tint compte des avis de son père. Plein d'esprit et de savoir, mais indifférent à tout, il continua cette vie libre et obscure , alors très à la mode, et qui préparait le règne des esprits forts.
La supériorité de d'Aguesseau, c'était d'avoir vécu danslexvii^ siècle, d'en avoirconnules grands hommes, d'avoir entendu leur parole. Comme la plupart d'entre
eux, il était attaché à cette espèce de réforme orthodoxe et mitigée, qui naissait de l'Église gallicane, et était désavouée par elle. Arnaud et Nicole sont les maîtres de raisonnement et de morale qu'il cite de préférence; et quoiqu'il ait faibli parfois, et que sa douceur de caractère fût mêlée d'indécision, il était janséniste, autant qu'un ministre peut l'être. Mais qu'avait à faire cette vertu timide, entre un fripon comme Dubois, et un corrupteur comme le régent? li était tour à tour leur victime et leur instrument. Créé chancelier, puis bientôt privé des sceaux, et exilé dans sa terre, poui s'être opposé au système de Law, il fut rappelé deux ans après, pour mettre par sa probité de l'ordre dans la banqueroute qu'il avait prévue. Il poussa la complaisance jusqu'à soutenir l'enregistrement de la bulle Unigenitiis, qu'il avait refusé même à Louis XIV. Dans cette cour de la régence, sa faiblesse ne sauva pas sa vertu d'un nouvel exil Rappelé sous le cardinal de Fleury, il fut impuissant à prévenir la persécution religieuse que des intrigants et des hypocrites faisaient éprouver, pour soupçon de jansénisme, à des gens de bien opiniâtres, peut-être les seuls chrétiens d'alors. Mais, renfermé dans le devoir de sa charge législative autant que judiciaire, il fit de belles ordonnances dont s'est enrichi notre droit civil , et donna le modèle de tous les talents et de toutes les vertus, hormis le talent politique et le courage
A la même époque, dans une condition beaucoup moins élevée, un autre homme de bien défendait, avec plus de force et de persévérance, les principes qu'il empruntait, comme le chancelier, aux traditions de Port-Royal. C'était l'auteur du Traité des Études,
Rollin, un professeur, un principal; oui, RoUin, que nous croyons avoir fort surpassé par nos méthodes nouvelles, mais à qui Racine recommandait l'éducation de son fils, en disant : « M. Rollin en sait bien plus que moi là-dessus ; » Rollin que le roi de Prasse, le moqueur et incrédule Frédéric, lisait avec goût, et auquel Voltaire lui-même a porté respect :
Non loin de là Rollin dictait Quelques leçons à la jeunesse ; St quoiqu'en robe on l'écoutait.
Qu'il me soit permis, Messieurs, peut-être en expiation de mon enseignement, et de bien des choses qui m'échappent, de m'arrête? sur l'éloge, c'est-à-dire sur la vie, sur les écrits, sur la vocation unique et touchante de Rollin, sur le souvenir de ce maître si cordialement ami de la jeunesse, si vertueux par boLté de nature et par goût des lettres, véritable saint de Yenseignement, qui, mieux que personne, a consacré l'alliance des bonnes études et des bonnes mœurs, des belleslettres, comme on disait alors, et des beaux sentiments.
Aujourd'hui nous sommes tous profanes, même dans notre dévouement à l'instruction de la jeunesse : notre esprit est préoccupé, distrait par mille autres pensées, ambition, vanité littéraire, succès de monde ou de parti. Mais Rollin, l'éducation de la jeunesse, et par elle le progrès des mœurs publiques, était toute sa pensée. Personne ne fut jamais meilleur citoyen, sans le dire, sans le savoir. Le mélange naïf de l'antiquité et du christianisme, les vertus républicaines de ces grands hommes de Plutarque, les vertus soumises et douces de l'Évangile, l'enthousiasme pour le beau lit-
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téraire dans l'Écriture sainte, dans Homère, dans Bossuet, la tendresse attentive et paternelle pour l'enfance, l'affection grave et pleine d'espérance pour la vive jeunesse, toutes ces émotions, réunies dans une âme saine et pure, au milieu de la vie la plus simple, de la plus décente pauvreté, voilà comment s'est formé Rollin, écrivain inimitable, sans être un écrivain de génie. Sa gloire même, sa gloire qui nous est chère, est la dernière et la plus utile leçon qu'il nous ait donnée. Elle montre jusqu'à quel point les dons de l'esprit s'accroissent et fructifient par les vertus, et quelle puissance l'amour du bien ajoute au talent.
A^ous savez que Rollin était fils d'un pauvre coutelier, qu'il obtint une bourse, fit d'excellentes études, une rhétorique brillante au collège du Plessis, sous le célèbre Hersan^ devint professeur lui-même, recteur, principal du collège de Beauvais, et, sans entrer dans le sacerdoce, en eut toutes les vertus et toute la ferveur. Vous savez aussi qu'il écrivit tard le fi'ançais, à soixante ans, pour achever son œuvre, et pour continuer jusqu'à la fin son apostolat près de la jeunesse. Cependant, Messieurs, sa vie n'est pas là tout entière. Rollin fut persécuté; on le destitua; on le tint pour suspect. L'Académie française, qui estimait ses travaux, n'osa l'adopter. A sa mort, il n'obtint pas d'éloge public. Je vous l'ai dit, il appartenait à ce parti de gens de bien qui furent persécutés comme hérétiques sous l'incrédule régent.
Du temps de Louis XIV, Rollin n'avait pas échappé à l'inquisition religieuse qui attrista les dernières années de ce beau règne. Admirateur d'Arnauld, aimé du cardinal de Noailles, lié à la querelle de l'Université contre les jésuites, il fut poursuivi comme janséniste,
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On le força, en 1712, de quitter la direction du collège de Beauvais, il se retira dans une chétive maison du faubourg Saint-Marceau, où il avait un petit jardin dont il décrit, dans ute de ses lettres, le berceau de verdure, les deux allées, le petit espalier couvert de cinq abricotiers et de dix pêchers. C'est là qu'il vécut pour Dieu et pour 1 étude, et que, déjà sur le déclin de la vie, il commença ses ouvrages de critique et d'histoire. Son premier travail, ce fut le Traité des Études, monument de raison, de goût, et un des livres le mieux écrits dans notre langue, après les livres de génie. Cet excellent style français, toujours fort rare, était chose inouïe dans l'Université, exclusivement célèbre alors par les harangues latines. Aussi d'Aguesseau, en remerciant Rollin de son bel ouvrage, lui écrivait-il : « Vous parlez le français, comme si c'était votre langue naturelle. »
Je n'analyserai pas. Messieurs, cet ouvrage si connu, mais un peu négligé de nos jours, comme si l'on avait, depuis Rollin, découvert des méthodes nouvelles pour former l'intelligence et le cœur. Hélas ! il n'en est rien : on n'a pas fait un pas; on ne fera pas un meilleur Traité des Études. Nulle part l'éducation par les lettres, la seule éducation complète de l'homme moral, n'a été rendue plus utile et plus aimable. Je n'hésite pas à le dire, avec le Ti^aité des Études, bien compris et heureusement appliqué, vous formerez dans votre élève un cœur droit et pur, un jugement ferme et sain, une imagination ornée et animée par les plus naïves impressions du beau.
Rollin, dans ce livre, renversait l'échafaudage des anciennes rhétoriques, et tout cet artifice de procédés oratoires que le génie grec lui-même avait trop réduit
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en système, et qui était devenu la plus fausse et la plus puérile des sciences. A ces règles arbitraires, qu'on l'accusa de négliger- il substituait l'intelligence et ïa vive admiration des grands modèles ; il ramenait l'art au bon sens et aux expériences du génie.
Rousseau dit quelque part : « Figurez-vous d'un côté mon Emile et de l'autre un polisson de collège lisant le quatrième livre de YÊnéide, ou Tibulle ou le Banquet de Platon; quelle différence ! Combien le cœur de l'un est remué de ce qui n'affecte pas même l'autre ? » Je ne sais si la lecture de Tibulle esthien choisie, et j'ai quelque doute à cet égard ; mais j'admets encore moins le dédaigneux contraste que fait ici Rousseau, et j'opposerais volontiers à son Emile, le polisson du collège de Beauvais, l'élève de Rollin. Il n'aura pas été formé à grands frais par un maître destiné pour lui seul, avec des circonstances artificielles et de petits coups de théâtre habilement ménagés; il ne recevra pas de leçon d'un faiseur de tours, aposté par son précepteur; il n'ignorera pas jusqu'à quinze ans son Dieu et son âme; il n'apprendra pas la géométrie avant le caté- 2hisme. On ne l'a pas entouré d'un monde fait pour lui, sous prétexte de lui apprendre à se mieux passer de tout : il est jeté dans la foule, il s'y débat, il y grandit sous la loi d'une vigilante discipline, sous la garde de la religion, partout présente à son jeune cœur, et mêlée à toutes ses études par l'imagination et l'éloquence; il étudie avec une ardeur salutaire les modèles de grâce et de sublime que l'on met sous ses yeux; il est à la fois instruit et candide; et la préoccupation même du savoir prolonge son innocence. Il n'a pas , comme on le dit, appris seulement des mots, mais toutes les vérités intellectuelles, toutes les nuan«
ces morales que renferme la perfection du langage. Il a étudié dans le travail de la traduction la méthode pour penser. Il a recueilli, ainsi le voulait RoUin, mille notions de philosophie, d'histoire, de sciences naturelles, qui sont comme la matière de l'art de penser et d'écrire. De plus, encore enfant par le cœur, il a déjà commencé la vie d'homme par un noviciat de travail assidu. Il a fait avec zèle et persévérance son état d'étudiant comme il remplira plus tard quelque devoir public. C'est qu'il est élevé pour la société, et non pas hors d'elle, comme l'Emile de Rousseau; et il apprend dès le jeune âge à quel prix elle donne son estime.
Ces maximes d'éducation, Rollin les avait puisées dans son expérience et dans le commerce de quelques amis vertueux. Son Traité des Études est une continuation de l'enseignement de Port-Royal. Seulement, son âme affectueuse adoucit l'austérité de l'ancienne école janséniste, et rend la même pureté plus aimable. Il emprunte aussi à cette grande école, sur laquelle Pascal a jeté sa lumière, un goût de sciences et de recherches qui devait étendre l'instruction de la jeunesse . En cela, il était secondé par deux hommes dont le souvenir, effacé sous le torrent des opinions du dernier siècle, mérite d'être rappelé. L'un était Mesanguy , condamné par la cour de Rome en 1761, auteur d'excellents ouvrages de religion et de controverse. Rollin l'avait recueilli dans son collège de Reauvais. C'est sous ses yeux que Mesanguy composa ses beaux extraits de l'Ancien Testament, et son Exposition de la doctrine "chrétienne, précédée de trois entretiens, où l'im retrouve cette grâce éloquente de quelques-uns des Pères, alliée à des notions précises sur les sciences na-
turelles. Mesanguy avait tracé dans un de ses dialogues religieux l'exacte description physiologique dont s'emparait Voltaire dans une épître :
Demandez à Sylva par quel secret mystère,
Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré,
Se transforme en un lait doucement préparé;
Comment, filtré toujours par des routes certaines,
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines;
A mes sens épuisés rend un pouvoir nouveau,
Fait palpiter mon cœur et penser mon cerveau.
Mais, on le re':onnaît au dernier trait de ce passage, la science qui fortifiait la foi do Mesanguy armait l'incrédulité de Voltaire. Les Kvres de Mesanguy sont une des meilleures études qu'on puisse in(^':^uer à la jeunesse. Une méthode parfaite , un style élégant et pur y servent à l'exposit on de grandes vérités; et la religion s'y montre partout appuyée du raisonnement.
Un autre ami de Rollin, le compagnon de ses promenades et de ',es lectures, ce tut l'abbé d'Asfeld, frère du maréchal de ce nom, qui contribua si glorieusement à la victoire d'Almanza , et parut seul digne de remplacer Berwick. Rollin vécut dans 1 intimité des deux frères irséparablement unis. Il allait chaque année passer Je longues vacances à leur terre de Colombe, lisant Plutarque et la Bible avec l'abbé d'Asfeld, et écoutant curieusement le maréchal sur la politique et la guerre. L'abbé d'Asfeld, comme Rollin, comme Mesanguy, comme Duguet, qu'il avait aidé dans la composition de quelques ouvrages, était janséniste; et malgré la gloire de son frère et ses vertus, il n'échappa point aux lettres de cachet, sous le ministère moliniste du cardinal de Fleury.
Arraché à tous les siens, l'abbé d'Asfeld passa plusieurs années d'exil dans une campagne éloignée. Témoin de la tristesse du maréchal et de sa famille, Roilin fut ébranlé, et engagea son ami à quelques soumissions, pour obtenir un rappel momentané. L'abbé, regardant son exil comme un ordre de la Providence, et craignant que son retour ne parût un abandon de sa foi, refusa, quoique avec douleur : « Puis-je, après tant d'années, répondait-il à Rollin, rétracter sans infidélité un sacrifice dont l'éloignement de mes proches a fait la portion la plus sensible et la plus méritoire? puis-je renoncer à une promesse qui m'assure de la vie éternelle, pour avoir quitté mon frère et ma sœur? » On dédaigne aujourd'hui les querelles religieuses ; mais qui ne s'intéresserait à cette fermeté de conscience et de foi?
L'abbé d'Asfeld soutint avec sérénité son exil , par la prière, la lecture, et cette contemplation des œuvres du Créateur qui inspirait, à la fin du xviiP siècle, les Études de la Nature. C'est le sujet d'une lettre charmante , où il raconte à Rollin l'emploi de sa vie solitaire , ses courses à travers la neige , le secours qu'il donne dans les champs aux pauvres femmes qui ramassent des ramées et des feuilles , et aux petits enfants du village. On croirait lire quelques pages des rêveries du Promeneur solitaire, n'était plus de simplicité, et une paix du cœur que n'avait pas le philosophe dans la retraite, et que le vertueux prêtre a conservée dans l'exil.
La cause janséniste, à cette époque, était malheureusement bien pis que persécutée : elle tombait dans le fanatisme et le ridicule. C'était le temps du diacre Paris, et de ses miracles défendus par la police et chan-
sonnés par le public. Des hommes graves, des savants, ^es magistrats croyaient à ces miracles, dans l'espoir d'y trouver une protestation contre la bulle Unigeniius et la cour de Rome , à peu près comme Racine et tout Port-Royal avaient, en haine des jésuites, adopté le miracle delà sainte épine. RoUin partagea cette crédulité de conscience ou de parti.
Les miracles n'étaient pas la seule arme des jansénistes : ils composaient force brochures , et les publiaient furtivement, comme avaient paru jadis les Provinciales. On accusa Rollin de ces infractions à la censure; et le cardinal de Fleury ordonna des visites dans sa maison et dans ses caves, que le lieutenant de police appelait des souterrains. La recherche fut inutile, comme on peut le croire; et Rollin , justement offensé, se plaignit au premier ministre, du ton d'un honnête homme qui croit mériter qu'on se fie à sa parole. Le ministre, en mêlant à quelques termes assez flatteurs des reproches indirects sur les assiduités de M. Rollin à Saint-Médard , exprimait le regret de voir un homme de lettres tel que lui ne pas se borner aux choses qui sont de sa sphère. C'est un raisonnement commode, et que le pouvoir applique parfois à d'autres matières que la théologie.
Le bon Rollin , sans désavouer aucune de ses opinions , répondit en opposant à tous les reproches sa vie retirée et ses ouvrages.
J'6carte, disait-il, avec une rigide sévérité tout ce qui peut m'en distraire. Je ne fais ma cour à personne; je n'importune point les puissances; je ne sollicite point de grâces, vous le savez, Monseigneur. Il n'y a point de place, quelquelucrativeou honorable qu'elle puisse être, qui soit capable de me tenter : il n'est pas nécessaire de m'en fermer la porte; je m'en exclus
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moi-même, pour vaquersans partage à un travail qu'il semble que la Providence m'a imposé.
C'était son Histoire ancienne, dont les volumes se succédaient rapidement, et avec la plus grande faveur publique. Le cardinal se le tint pour dit, et laissa Roilin tranquille, sans persécution ni grâces de cour.
La récompense lui vint d'ailleurs.
Un honnête homme, écrivait Montesquieu, M. RoUin, a, par ses ouvrages d'iiistoire, enchanté le public. C'est le cœur qui parle au cœur. On sent une secrète satisfaction d'entendre parler la vertu : c'est Tabeille de la France.
Ce succès ne se borna pas à la France. Le nom de Rollin devint célèbre en Europe. On le félicitait de toutes parts ; et il est curieux de voir, en 1730, le jeune prince royal de Prusse lui adresser presque les mêmes avances et les mêmes hommages qu'à Voltaire. Étaitce estime sincère et goût naturel pour le bon sens et le bon style de Rollin? était-ce désir de ménager et d'honorer une réputation chère au public? je ne sais. Mais il y a loin de cette correspondance à d'autres lettres de Frédéric. Le jeune prince, à chaque nouveau volume qu'il reçoit, remercie Rollin en termes un peu emphatiques , le compare à Thucydide , le félicite de préparer pour la France un peuple de héros, un peuple de savants, loue sa morale et sa probité, et lui souhaite de pouvoir rendre les rois hommes et les princes citoyens. Rollin, touché de cet honneur, se prit à son tour d'une vive affection pour Frédéric; et, lorsque le prince devint roi, il fut des premiers à saluer son avènement.
Pendant que Voltaire adressait au jeune roi ses flatteuses épîtres,
Quoi! vous êtes monarque, et vous m'aimez encore!
Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre. Surtout dans les plaisirs, tous les ics de la terre, Théodoric, Ulric, Genséric, Alaric!
Rollin, sur un ton plus modeste, se félicitait de voir les lettres et les sciences monter, en quelque sorte, sur le trône avec Frédéric; et, lui rappelant l'obligation défaire le bonheur des peuplés que la Providence lui avait confiés, priait Dieu de le rendre un roi selon son cœur. Frédéric ne put se défendre de quelque ironie, en remerciant son cher, son vénérable Rollin. « J'ai trouvé, disait-il, dans votre lettre les conseils d'un sage, la tendresse d'une nourrice, et l'empressement d'un ami. » Mais le bon Rollin ne vit que les paroles obligeantes, et ce qu'il appelait l'amitié du roi. Il en était tendrement ému, et l'en remerciait avec effusion de cœur.
Les rois, lui écrivait-il, ne se piquentpas d'oidinaire d'avoir des amis; et il est rare qu'ils en aient de véritables. Votre Majesté n'en use pas ainsi. Elle descend du trône jusqu'à son serviteur, et par là trouve le moyen de se mettre de niveau avec lui, pour en faire son ami. Oui, Sire, je le serai toute la vie. Mais c'est trop peu pour moi ; que me reste-l-il encore à vivre! Je souhaite l'être pendant toute l'éternité : cet unique vœu dit beaucoup de choses.
Que la pieuse candeur de cette expression est touchante! L'incrédule Frédéric n'en a-t-il pas souri? Mais combien ce langage est supérieur aux lettres où, trente ans plus tard, Frédéric et d'Alembert vieillis se lamentent sur leurs maux d'estomac, sans grand intérêt l'un pour l'autre, et voient dans les infirmités qu'ils
se racontent le gage de leur prochaine rentrée dans le néant.
La pure et sublime croyance qui brilla sur la vieillesse et sur toute la vie de Rollin est aussi l'âme de son ouvrage. C'est elle, c'est la foi à la Providence, à l'immortalité, à la vertu, qui a répandu dans ses récits un charme singulier de douceur et de gravité. On sait combien il traduit les anciens, combien il copie même parfois les modernes; et cependant sa composition est une et animée. Il manque de critique et même d'érudition ; il ne choisit pas toujours bien ses autorités; il ne connaît pas l'art ingénieux de tirer, par conjecture, des moindres textes quelques inductions pour rhistoire. On dirait même qu'il a quelquefois ignoré ou négligé de précieux détails, clairement indiqués dans les monuments antiques. Loin d'avoir le plus léger doute sur la série des rois de Rome, qui, de nos jours, sont devenus des mythes ou symboles, il prend tous les faits, comme les donne Tite Live; il suppose Porsenna et les Gaulois vaincus, sans souci des textes contraires de Pline et de Polybe. Enfin, si la simplicité abondante et la candeur de sa diction semblent s'allier heureusement aux couleurs primitives d'Hérodote et aux temps qu'il décrit, on ne peut nier qu'elles ne rendent faiblement la vie guerrière et agitée des républiques anciennes, et qu'elles n'altèrent ces fortes vertus et ces grands caractères par un ton habituel de bonhomie modeste.
Toutefois son Histoire ancienrie et ce qu'il a composé de l'histoire romaine donnent une idée généralement vraie de l'antiquité, à peu près comme madame Dacier fait mieux sentir Homère que ne le font des traducteurs plus exacts ou plus éloquents. Conseillez donc à
la jeunesse de lire les longues histoires de M. Rollin; ne les abrégez pas : les détails avivent le souvenir, et sont la poésie en même temps que la vérité de l'histoire.
Le plus célèbre élève de Rollin fut Louis Racine, le bon versificateur fils du grand poëte, comm.e a dit Voltaire. Nous ne le considérons, en ce moment, que sous le point de vue de l'érudition et de la critique, il a été, dans les lettres comme dans la morale, un des derniers et des meilleurs héritiers de Port-Royal. Aux traditions les plus pures du goût, il mêlait une curieuse vaiiété d'études. Versé dans l'antiquité et les langues modernes, connaissant Lope de Véga et Shakspeare, comme Sophocle, il avait beaucoup comparé, sans théorie subtile et sans admiration paradoxale.
Ses réflexions sur la poésie et sur Yart dramatique sont écrites avec un grand charme de simplicité. On voit que l'auteur aimait avec passion la chose dont il parle. Dans son admiration des beautés de l'art, il entre souvent aussi un intérêt de cœur, une piété filiale. Cet exemple n'était pas inconnu dans l'histoire des lettres. Dante a été commenté par son fils; et l'on recherche encore avec intérêt cette interprétation domestique. Bien que ce commentaire, un peu sec et dogmatique dans la forme, s'occupe surtout de théologie, on y reconnaît parfois l'héritier du sang, à la vive intelligence des pensées du poëte; et tous les commentaires si savants, si subtils, que les beaux esprits des âges suivants ont accumulés sur la Divina Comedia, sont restés bien loin de cette glose première et naïve.
Dans l'analyse que Louis Racine fait du théâtre de son père, la critique n'est pas fort élevée, fort étendue. L'attention aux formes du style peut sembler minu-
tieiise. Dans un siècle rude et prétentieux, on doit surtout dédaigner cette critique, comme on a perdu le secret de cette langue admirable. Mais l'homme de goût trouvera dans les remarques simples et modestes de Racine, plus à apprendre et à méditer que dans les théories conjecturales de l'art : c'est le génie commenté par cette justesse de sens et cette vérité d'impression qui lui sont analogues, même en restant loin de lui.
Ces réflexions diverses, ces remarques de style et de goût sont précédées des Mémoires sur la vie de Jean Racine, monument de famille qu'a lu la postérité. Quoique Louis Racine fût encore dans l'enfance quand il perdit son excellent père, un souvenir plein d'attendrissement anime toute cette biographie. On y voit la vie de ces grands hommes du siècle de Louis XIV, à partir de Port-Royal, leur école De tels Mémoires sont purs et sévères, comme le cœur qui les dictait: et le respect filial n'y pouvait rappeler aucune anecdote sur la jeunesse passionnée de Racine, quand même l'autorité janséniste aurait permis de tels souvenirs. Mais quelques mots, à demi voilés, ont un grand charme.
Oui, mon fils, il était né tendre, et vous l'entendrez dire assez. Mais il fut tendre pour Dieu, dès qu'il revint à lui. La passion des vers égara sa jeunesse, etc.
On peut sourire des pieux efforts de Louis Racine pour faire croire, et se persuader à lui-même, que son père n'a jamais cédé à la passion de l'amour et que la vive sensibilité qui anime ses ouvrages n'était qu'un prodigieux talent d'imitation. Il faut l'entendre nous prémunir sur ce point contre le témoignage impru-
dent de madame de Sévigné. Combien cette discrète pudeur est préférable au minutieux étalage des cod fessions modernes, et à cet enregistrement historiq des moindres faiblesses d'un homme illustre î Combien même n'a-t-elle pas plus de vérité ! car c'est la puissance d'une âme passionnée, et non le facile empressement à céder aux passions, qui sert bien le génie. Corneille, dans une vie étroite et bourgeoise, a trouvé les plus sublimes accents de l'héroïsme et de l'amour. Racine, avec une âme tendre, contenue par une vie studieuse, par l'ardeur de la gloire, et par le joug à demi rejeté des leçons de Port-Royal, mit plus de feu et de passion dans ses vers que n'en donnaient à Byron les courses d'une vie aventureuse et l'emportement du plaisir. Et quand Racine eut renoncé, par scrupule, aux peintures ordinaires du théâtre, un autre ordre de sentiments et de poésie n'est-il pas né pour lui de la simplicité même de sa vie chrétienne et retirée?
Mon père, dit Louis Racine, était de tous nos jeux. Je me souviens de processions dans lesquelles mes sœurs étaient le clergé, j'étais le curé; et l'auteur (ÏAtlialie, cjiantant avec nous, portait ia croix.
N'est-ce point dans la candeur de ces amusements que Racine a trouvé ces vers si nouveaux?
Quelquefois à l'autel
Je présente au grand prôlre ou l'encens, ou le sel; J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.
Les détads de cette vie de Racine si simple et, comme nous dirions, si prosaïque, reçoivent un nouvel intérêt de quelques peintures de cour qui s'y trou-
vent mêlées. De madame Racine, qui, belle et pieuse, ne connaissait pas un vers des tragédies de son mari, on passe à l'altière Vasthi surprenant, au chevet du lit de Louis XIV, madame de Maintenon qui écoutait, seule avec le roi, une lecture de Racine. Un personnage qui anime la scène de ces Mémoires, et qui est là comme le censeur public, c'est Boileau, avec son inflexible probité d'homme et de critique, sa franchise sans gêne, sa droiture étourdie, même à Versailles. II fait d'autant mieux ressortir l'exquise élégance, le charme d'imagination et de douceur qui brillait dans chaque parole de Racine, et en faisait, hors des lettres même, un autre Fénelon, non moins délicat, non moins fier, également touché des malheurs du peuple, également disgracié pour cet amour du bien qu'on appelle chimère.
On a souvent rapporté l'anecdote de ce Mémoire politique composé par Racine, et qui fit dire à Louis XIV avec humeur : « Parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre d'État? ;> Louis Racine nous raconte le chagrin et les inquiétudes que ce mot répété donnait à son père. Pauvre Racine! il n'était plus reçu dans le cabinet du roi ; il n'allait plus chez madame de 3Iaintenon. Déjà suspect de jansénisme, il se voyait accablé sous un tort plus grave et plus rare, le tort d'avoir osé réfléchir sur les affaires du temps. Se promenant un jour tristement dans le parc de Versailles, il put enfin s'approcher de madame de Maintenon, qui le reçut avec bonté et lui promit son appui. Mais Racine, mêlant ses pensées pieuses et ses regrets de cour, prenait peu d'espérance. « Je sais quel est votre crédit, Madame, disait-il; mais j'ai une tante qui m'aime d'une façon bien différente. Cette sainte fille demande
toujours pour moi des disgrâces, des humiliations et des sujets de pénitence; et elle aura plus de crédit que vous. » A ce morrient de Tentretien, on entendit le bruit d'une calèche. « C'est le roi qui se promène, s'écria madame de Maintenon ; cachez-vous. » Racine se cacher, au passage du roi dont il avait illustré le rèij^ne! Il obéit, comme à l'accomplissement des pieuses prières de sa tante, la sainte religieuse du Port-Royal; mais il revint de Versailles la mort dans le cœur.
Les derniers moments de Racine, son testament, sa sépulture à Port-Royal, l'effroi conservé dans sa famdle pour la gloire des lettres, la comparution de Louis Racine devant Boileau, quand le jeune homme est soupçonné par sa mère de se déranger jusqu'à faire des vers, tout cela fait des Mémoires sur Racine un tableau de mœurs inimitable. C'est un filon de l'or pur du xvii* siècle, qui se prolonge dans l'âge suivant.
Resté sans fortune, avec l'amour des lettres, Louis Racine, marié de bonne heure, passa vingt-cinq ans dans les emplois de finances. Il n'y avait plus pour la poésie cette protection magnifique de Louis XIV; et le nom glorieux de Racine servait moins au jeune poëte que la note de jansénisme ne pouvait lui nuire. Il vécut loin de la faveur et de la cour, dans l'intimité d** quelques hommes pieux et lettrés.
Le plus illustre de ses appuis était d'Aguesseau. Un moment Louis Racine, accusé de quelque faiblesse de jeune homme, craignit le refroidissement de cette noble amitié. On ne peut lire sans émotion, dans la cor^ respondance du chancelier, la lettre qui rappelle Louis Racine à Fresne; car d'Aguesseau n'était plus à la cour ; et c'était de la maison d'un exilé que le jeune poëte tremblait d'être exclu.
Racine trouva dans la noblesse parlementaire un autre ami également attaché aux traditions littéraires et religieuses du xvii^ siècle : c'était L'efranc de Pompignan, que la terrible raillerie de Voltaire rendit presque ridicule, et qui fut cependant un magistrat aussi indépendant qu'éclairé, et un citoyen courageux. Lefranc de Pompignan avec sa. Didon se crut un moment le rival de Voltaire; et l'illusion était grande; mais il n'en fut pas moins un homme de talent et de goût, auteur de quelques vers admirables, et un des hommes du xviii« siècle qui connurent le mieux l'antiquité.
Jusqu'ici les écrivains que nous rencontrons dans le XVIII'' siècle fidèles aux doctrines de l'âge précédent, se recommandent plutôt par la sagesse d'esprit et la pureté du goût que par l'éclat du talent. Mais à la même époque écrivait, dans la langue et l'esprit du xvii^ siècle, un des génies les plus originaux de notre littérature, le premier des satiriques en prose, inépuisable en détails de mœurs, et qui peint d'un mot, comme Tacite, créateur d'une langue tout à lui, et, sans correction, sans ordre, sans art, admirable écrivain.
Cet homme est le duc de Saint-Simon, avec son ardente curiosité, sa lièvre de cour et sa justesse de coup d'œil dans le feu de la passion. Il complète notre esquisse morale de cette colonie janséniste, conservée dans le xviii'= siècle. Il n'est pas plus entaché des souillures de la régence, qu'il ne s'était courbé sous le sceptre de Louis XIV. Il va d'un siècle à l'autre, la tête haute, l'esprit libre ou dominé seulement par les préjugés de son choix. Il est pétri de contradictions. Il aime le jansénisme à Port-Royal, le hait au parlement, déteste le pouvoir absolu, même dans Louis XIV, et ne conçoit la liberté que pour les ducs et pairs. Il
se trompe souvent quand il agit, quand il conseille; mais quel connaisseur des hommes quand il ne faut que les peindre! De Fénelon jusqu'à Dubois, que de caractères du vice et de la vertu, que de contrastes, que de nuances, admirablement saisis, que de surprises faites à notre nature ! Comme il se complaît, comme il se dilate dans l'approfondissement d'une âme humaine ! comme sa verve d'indignation le rend attentif à tout, et comme sa malignité devine juste, même en exagérant !
Vous figurez-vous ce spectateur si intelligent et toujours ému, assistant à soixante années de cour, de fêtes, d'intrigues, déchiffrant sans cesse les intentions, et copiant, avec une ardeur toujours égale, les personnages si divers qui posent devant lui?
Le fade et froid Dangeau s'était occupé du même travail, et avait écrit chaque soir, pendant cinquante ans, son journal de la cour. 3Iais il faut voir comme Saint- Simon ressuscite toutes ces figures mortes sous la plume du vieux courtisan. Lisez les notes que Saint-Simon a jetées à la marge du journal de Dangeau : son expression électrique met en mouvement tout cet ossuaire de cour.
Quant aux propres Mémoires de Saint-Simon, formant des annales suivies, même dans une publication incomplète et par extraits, ils ont offert la plus expressive histoire du xyii*^ siècle, et, pour ainsi dire, une nouvelle forme, une variété caractéristique de son ad« mirable littérature. On y trouve, en effet, une éloquence de plus, l'éloquence qui manquerait encore, même après Pascal , Bossuet et Sévigné , le style de cour dans un homme de génie, le style sans frein dans un homme plein d'honneur et de vertu; enfin, ce qui
est plus rare, cette entière sincérité de récrivain, celte âme mise à nu par le récit dans un travail solitaire qui ne s'adresse qu'à l'avenir.
Ce sont là, en partie, les mérites des notes et des Mémoires de Saint-Simon. Il avait quarante ans à l'époque où mourut Louis XIV. C'est depuis cette époque surtout qu'il écrivait ses souvenirs, qui restèrent inédits et sans influence sur l'opinion jusqu'aux dernières années du xviii^ siècle. Voltaire, presque seul, en avait eu connaissance, et avait promis en bon courtisan de les réfuter. Après lui, Marmontel en tira quelques demi-pages originales, pour animer ses languissants Mémoires delà régence. Et enfin, dans ce grand éclat de publicité de 1789, on en fit paraître plusieurs volumes confusément extraits. Puissions-nous un jour les posséder entiers , sans retranchement et sans cartons *■ î
' Ce vœu, si souvent exprimé, s'est accompli avant même la nouvelle révolution, qui a donné plus d'essor à toute publicité. En 1829 parurent les premiers volumes de la belle et complète édition des Mémoires de Saint-Simon, recueil incomparable ei dont l'ensemble renferme beaucoup de parties égales ou supérieures à tous les fragments choisis qu'on en avait tirés jusque-là. t'est le vrai Siècle de Louis XIV : l'ouvrage de Voltaire n'est qu'une brillante esquisse et un panégyrique. Je n'ai pas voulu cependant allonger ici mes anciennes observations sut Saint-Simon , de peur de répéter et d'affaiblir ce qu'a dit cette année un jeune et célèbre professeur dans plusieurs de ses spirituelles et piquantes leçons. Je souhaite seulement de voir publier toutes les notes de Saint-Simon sur Dangeau, comme nous avons maintenant tous scsMémoires. La publication que M.Lemontey a faite de ces noies n'en renferme qu'une partie, choisie avec goût, mais dans une intention presque unique, et tout ce qu'a écrit Saint-Simon en fait de peinture de mœurs et d'anecdotes mérite également d'être connu. On peut négliger seulement q\ic\(i\ics' Dissertations et Considérations où son génie l'a-
Il n'est pas de secret que le temps ne révèle.
Les archives même du Vatican , le saint des saints en fait de diplomatie, sont venues à Paris, et chacun a pu les consulter. Les archives de nos affaires étrangères ne garderont pas indéfiniment leurs trésors. La censure, qui n'est jamais bonne, est surtout bien inutile envers le passé. A la distance d'un siècle et d'une révolution sociale, les indiscrétions et les médisances n'ont aucun danger, et elles renferment souvent une portion de vérité qui n'est plus que de l'instruction sans scandale.
handonne, où son expression s'embrouille et languit; car il est bien moins publiciste que peintre de moeurs et grand écrivain.