‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · TROISIÈME PLÉBÉIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME PLÉBÉIEN

Faisons-le César !

Faire Brutus César! voilà désormais commsnt la république est comprise, comment la liberté est reçue par le peuple romain. Sa reconnaissance n'a plus d'autre hommage que sa servitude.

214 LITTÉRATUUE

Cependant, autorisé et appelé par Briitus, en mémoire de César, Antoine monte à la tribune. On s écrie autour de lui :

Ce César était un tyran! nous sommes heureux d'en être délivrés. — Ecoulons Antoine .

ANTOINE

Amis, Romains, compatriotes, écoutcz-moi. Je viens pour mhumcr César, et non pour le louer. Le mal que font les hommes leur survit; le bien reste enseveli souvent avec leurs cendres. Qu'il en soit ainsi pour César. Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux : si cela était, c'était une grande faute ; et César en a grandement porté la peine.

Je l'avoue, le sublime de Tart me paraît, cette fois encore, du côté de Shakspeare. Voici le début d'Antoine dans Voltaire :

Oui, je l'aimais, Romains;

Oui, j'aurais de mes jours prolongé ses destins. llélas, vous avez tous pensé comme moi-même; Et lorsque, de son front ôtanl le diadème. Ce héros à vos lois s'immolait aujourd'liui. Qui de vous, en effet, n'eût expiré pour lui?

Antoine, dans Shakspeare, me paraît d'abord plus touchant et plus simple. Puis il s'anime. Il rappelle les exploits de César, la couronne trois fois offerte, trois fois refusée. Était-ce de l'ambition? En parlant ainsi, Antoine se trouble, verse des larmes; et, pen-y dant qu'il s'arrête, le peuple raisonne à sa manière, f

UN PLÉBÉIEN

Rcmarquc/.-vous ces paroles? César ne voulut pas prendre la couronne : donc il est certain qu'il n'était pas ambitieux.

Admirable logique I

Antoine continue. Il ne va pas, comme l'Antoine de Voltaire, accuser Brutus de parricide :

Chers amis, je succombe, et mes sens interdits... Brutus, son assassin! ce monstre était son fils! ■ Brutus! où suis-je? ô ciel! ô crime! ô barbarie!

Rome, qui pouvait abandonner Brutus, mais qui l'estimait, n'eût pas souffert ce langage. Antoine, dans Shakspeare, est artificieux, et non pas déclamateur. Il répète sans cesse que Brutus et Cassius sont des hommes honorables, qu'il ne veut pas leur faire dommage.

Mais voici un papier scellé du sceau de César. C'est sa volonté dernière, son testament. Antoine l'annonce, et ne veut pas le lire. Le peuple de toutes parts demande la lecture.

Nous voulons entendre la volonté de César.

ANTOINE

Prenez patience, chers amis. Je ne veux pas vous faire cette lecture : il n'est pas bon que vous sachiez à quel point César VOUS aimait. Vous n'êtes pas de pierre ou de bois. Vous êtes hommes; et si vous entendez lire le testament de César, cela vous irritera, vous rendra furieux. 11 vaut mieux que vous ne sachiez pas qu'il vous a faits ses héritiers. Car si vous devez... Oh ! qu'en adviendrait-il ?

UN PLÉBÉIEN

Lisez-nous le testament; nous devons l'entendre. Antoine, vous devez nous lire le testament, le testament de César.

ANTOINE

Serez-vous patients? rcsterez-vous immobiles quelques moments? Je crains de faire tort aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César.

UN PLÉBÉIEN

C'étaient des traîtres.... Eux des hommes honorables! — Le testament! le testament! la volonté dernière de César! liseznous le testament.

ANTOINE

Vous me forcez à lire le testament. Alors, faites un cercle autour du corps de César; et laissez-moi vous montrer celui qui a fait le testament.

Alors il étale la robe sanglante de César, compte et décrit les blessures, nomme chacun des assassins; et les cris du peuple éclatent.

Vengeance! courons. — Brûlons. — Cherchons. — Massacrons.— Ne laisssons pas un traître en vie.

Et c'est Antoine qui paraît les arrêter.

Mes bons amis, mes chers amis, que m.a voix ne vous emporte pas à ce mouvement soudain. Ceux qui ont fait cette action étaient honorables. Quelles injures particulières ils avaient à venger! hélas! je ne le sais pas. Ils auront sans doute des raisons à vous donner. Je ne viens pas, mes amis, pour surprendre vos cœurs : je ne suis pas un orateur comme Brutus; mais comme vous le savez bien, je suis un homme simple et franc qui aime mon ami; et ils le savent bien, eux qui me donnent permission publique de parler de lui. Je n'ai ni l'esprit, ni les paroles, ni l'art du débit, ou le pouvoir de l'éloquence pour exciter les passions des hommes. Seulement je dis vrai; je vous dis ce que vous-mêmes vous savez. Je vous montre les blessures de votre bien-aimé César; et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus, Brutus avec le cœur d'Antoine, j'enlèverais vos âmes, et de chaque blessure de César, je ferais sortir une voix qui exciterait jusque dans les pierres de Rome le soulèvement et la révolte.

TOUS

La révolte! — Brûlons la maison de Brutus! en avant! — Courez ! cherchez les conspirateurs !

AU niX-HLlTIEME SiECLE. 217

Cependant Tartificieux Antoine les arrête encore, pour leur réciter le testament de César, les legs qu'il fait au peuple, les dons en argent qu'il assure à chaque citoyen. 11 a gardé l'intérêt pour dernier aiguillon de la fureur; et il laisse partir enfin, ou plutôt il lance le peuple déchaîné.

Ce n'est donc pas, Messieurs, un diamant brut que Voltaire a taillé, un essai barbare dont il a fait sortir un chef-d'œuvre. Il a sans doute ajouté quelques traits éclatants à son modèle ; mais il n'égale point, dans cette scène, la gradation habile et véhémente de Shakspeare. ni surtout ce dialogue de l'orateuretde la foule, ce concert admirable des ruses de l'art et du tumulte des passions populaires.

Qu'après ce beau mouvement,

Dieux! son sang coule encore!

Antoine s'écrie :

II demande vengeance.

Il l'attend de vos mains et de votre vaillance. Enlendez-vous sa voix? éveiilez-vous, Romains!

Ce sont là les honneurs qu'à César on doit rendre. Des débris du bûcher qui va le mettre en cendre, Embrasons les palais de ces fiers conjurés. Enfonçons dans leur sein nos bras désespérés.

Ce sont là d'assez beaux vers, mais un discours comme tant d'autres. Combien plus originale dans Shakspeare, cette hypocrite modération d'Antoine qui fait éclater des cris de mort, sans en proférer aucun , et qui précipite ce peuple qu'elle a l'air de retenir!

Voltaire n'a donc pas corrigé Shakspeare, comme on 1. 13

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ledisait. Peut-être même, dans Timpatience de son goût délicatetmoqueur, n'ena-t-il pas senti toutes les beautés : du moins ne les a-t-il pas reproduites. Toutefois cette étude fortifia son génie. Il y puisa quelque chose de ces grands effets de théâtre, de cette manière éloquente et passionnée qui animent ses drames, et en font un grand poëte après Racine.

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