DOUZIÈME LEÇON
Retour à la poésie du xviii^ siècle. — Influence et supériorité (le Voltaire dans tous les genres, hormis le lyrique et le comique. Pourquoi ces deux formes de l'art lui ont-elles manqué? — De l'école poétique, antiphilosopbe ; Louis Racine; Lefrancde Pompignan. — Deslouches; Piron; Gresset.
Messieurs,
Malgré le passage de Voltaire dans le palais de la duchesse du Maine, nous étions là bien loin de la poésie. Cette cour de Sceaux était la miniature du Versailles de Louis XIV. On y sentait, en fait de goût, un peu de bâtardise. Il y avait un peu de politesse et de luxe, mais nulle grandeur ; et Voltaire lui-même y venait composer et jouer une comédie fort peu plaisante, qu'on ne cherche guère dans ses œuvres. Quand on voit cependant quel était alors le goût des esprits délicats du grand monde, on admire d'autant plus le génie poétique conservé par Voltaire, au milieu d'une société si peu faite pour la poésie. Dans le xviii^ siècle, avec tant d'esprit, rester poète, ce n'est pas la moindre originalité de Voltaire! Ni les fausses théories du temps, ni la distraction d'études sévères, ni les premières atteintes de l'âge n'affaiblirent, dans Voltaire, cette source féconde. Depuis sa retraite à Cirey, entre deux géomètres, Kœnig et madame du Châtelet, quelles inspirations de poésie lui viennent encore! Alzire,
AU Di\-nuiTii:Mr. siècle. 2G9
Mahomet, Mérope, Cotilina, Oreste, Nanine, quelle suite d'ouvrages éclatants !
Tout cela ne permet nullement de proclamer Voltaire,
Vainqueur des deux rivaux qui résinaient sur la scène,
( ni de le juger leplus tragique de nos poètes, comme a fait
la Harpe. Le temps, ce critique souverain, a déjà mon-,( tré que les ouvrages dramatiques de Voltaire avaient, rarement ces fortes teintes qui gagnent à vieillir. Nulle pièce de Corneille, même le Ciel, n'avait été plus applaudie, à sa naissance, que dans la reprise de gloire qu'eut ce grand homme, il y a vingt ans, un siècle et demi après sa mort. Alors aussi, quelques-uns des chefs-d'œuvre de Racine excitaient un universel enthousiasme ; et, je le crois, malgré le paradoxe et la satiété, ces retours du goût public se verront encore. Mais l'épreuve ne fut pas aussi favorable à Voltaire. Plus rapproché de nous par la date, il était cependant moins compris, moins aimé. Ses grands effets de théâtre et ses sentences philosophiques semblaient usés; sa bruyante éloquence de théâtre ne saisissait pas les âmes, comme le génie du vieux Corneille et la perfection passionnée de Kacine. On démêlait dans son éclat beaucoup de ces fausses couleurs qui ne tiennent pas. Voltaire dit quelque part : « Il y a des beautés de sentiment, et des beautés de déclamation. » Rien ne se vérifie mieux par son exemple. Sans cesse il tombe dans ce genre de beautés déclamatoires. On en est étonné pour cet esprit si juste, si naturel, si vif. 3Iais c'est, je crois, que la grande poésie, le tragique, était un rôle de convention qu'il prenait à son gré, et dont il riait dans la coulisse. Voyez sa Correspondance :
comme il s'y joue de son fracas théâtral et de sa pompe poétique! Corneille et Racine travaillaient avec plus de bonne foi ; et leurs beautés sont plus sérieuses.
Voltaire a voulu enhardir et animer la scène, multiplier les effets de théâtre. Il y a souvent réussi; mais, pour la grandeur et la nouveauté des caractères, ce qui est la vie même du drame, a-t-il approché de ses deux modèles? A-t-il rien de comparable à ces créations originales et neuves de don Diègue, de Pauline, de Sévère, de Burrhus, d'Acomat, de Joad? Sa diction, dramatique par le mouvement et la chaleur, l'est-elle autant par la vérité? égale-t-elle la poésie de Racine ou de Corneille, quand il est Corneille ? et la perfection de la poésie n'est-elle pas une partie nécessaire de notre théâtre sévère et régulier?
Contre les sophismes de la Motte et de Fontenelle, Voltaire avait défendu la poésie, comme son bien et son domaine. 3Iais plus tard il se mit à l'aise dans cet héritage qu'il avait conquis, et où il régnait seul. Il s'attacha' de moins près au gr.and art de Racine, son premier modèle. Son vers, moins travaillé, se remplit de paroles plus sonores qu'expressives ; et sur le style poétique, il prit insensiblement quelques-unes des opinions qu'il avait combattues. Après s'être moqué de la peine qu'avait prise la Motte de mettre en prose une scène de Racine, il soutint que les bons vers ne devaient être que de la prose bien faite, à laquelle on ajoutait la mesure et la rime ; et partant de ce principe, qui demandait moins de soins et d'efforts, il fut souvent prosaïque et négligé dans ses vers. Il eut peu de ces formes hardies, de ces tours originaux, de ces vives images qui sont l'accent même de la poésie.
Il n'en était pas moins fidèle à l'étiquette de notre
théâtre ; il en exagéra même la pompe habituelle et les périphrases bienséantes, sans les corriger parées tours naïfs que Corneille trouvait dans la langue de son temps, et que Racine mêlait artistemeut à celle de la cour. Par là il fut à la fois moins poétique et moins simple, moins vrai que ses grands devanciers.
Voltaire n'en exerça pas moins sur son siècle la puissance prestigieuse du poëte. Par une rare exception, il la garda même toujours, sachant la transformer selon les âges de la vie, et laissant échapper, à quatrevingts ans, quelques-uns de ses plus heureux vers. Il est vrai que ces vers étaient dans un style familier, sur le ton sceptique d'un vieillard qui se permet tout ; et cette liberté était peut-être plus favorable au naturel d'un poëte qui n'était pas né, comme Racine, pour la perfection de l'art, et n'avait pas la patience d'y atteindre.
Je ne m'étonnerai donc pas, Messieurs, d'entendre préférer aux plus éclatantes tirades, aux plus belles scènes de Voltaire, son Épitre à Horace, ou ses Stances à madame du Deffant.
Là, Voltaire est poëte à sa manière, et poëte original. Ailleurs, il est imitateur et surpassé. Qu'on lise dans la tragédie de Mahomet cette vive apostrophe :
Si la Mecque est sacrée, en savez-vous la cause ? Ibrahim y naquit, et sa cendre y repose ; Ibrahim, dont le bras, docile à rEtcrnel, Traîna son fils unique aux marches de l'autel, Etouffant pour son Dieu les cris de la nature,
le mouvement de ces vers entraîne ; mais pour juger combien les couleurs poétiques en sont faibles etcom-
munes, cherchez la même pensée sous l'expression de Racine :
N'ôles-vous pas ici sur la montagne sainte
Où le père des Juifs, sur son fils innocent,
Leva sans murmurer un bras obéissant,
Et mit sur un bûcher ce fruit de sa vieillesse,
Laissant à Dieu le soin d'accomplir sa promesse.
Et lui sacrifiant, avec ce fils aimé.
Tout l'espoir de sa race en lui seul renfermé ?
Trop inférieur à la periection de Racine, Voltaire, dans la souplesse de son génie, s'est quelquefois heureusement approprié la mâle gravité de Corneille. Ce caractère est surtout remarquable dans sa tragédie de Catilina, œuvre de son âge miîr, qu'il avait fortement travaillée, et dont il joua lui-même le principal rôle sur le théâtre de Sceaux. L'antiquité raconte la ruse pathétique d'un acteur qui avait mis les cendres de son propre fils dans l'urne d'Oreste pour être ému d'une vraie douleur en recevant cette urne sur la scène. C'est ainsi que Voltaire ne jouait pas un rôle, mais était luimême, quand il s'écriait par la bouche de Cicéron :
Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire. Des travaux des humains c'est le digne salaire; Qui n'ose la vouloir n'ose la mériter.
Cette gloire qu'il poursuivait depuis quarante années partout et sans cesse, par les grands travaux et les essais frivoles, par les plus belles inspirations de l'art et par la licence, il l'avait, il en jouissait, malgré toutes les calomnies et toutes les haines. Les lettres régnaient sur l'Europe et Voltaire sur les lettres. Son nom était le premier nom du siècle après celui du vainqueur de
Dresde, qui se faisait son disciple et lui demandait la gloire. Le pays le plus vanté par lui, l'Angleterre, lui rendait hommage, et un de ses plus grands poètes lui disait en beaux vers :
A toi, Voltaire, il est donné de plonger dans l'abîme des temps, d'élever les exploits des héros, d'agrandir le nom du monarque ! à toi le drame, le drame renouvelé, à toi la trompette épique.
Rien ne manquait à Voltaire, même la faveur ou du moins les bienfaits de la cour. Mais, parvenu au comble de ses vœux, ayant épuisé la gloire poétique, il était gêné en France pour cette liberté d'opinion qu'il sentait croître en lui par le déclin même de l'âge. Mieux valait pour un philosophe être l'hôte et l'ami de Frédéric, que le protégé de madame de Pompadour. Il partit donc pour Berlin quelques mois après la mort de madame du Châtelet. Là, Frédéric, guerrier, philosophe et ennemi du christianisme comme Julien, vivait comme lui, sans cour et sans luxe, dans la compagnie de quelques lettrés. Mais les transports de Julien, courant hors de son palais recevoir Libanius^ ne pouvaient surpasser la joie qu'eut Frédéric en prenant possession de Voltaire, qu'il fit son chambellan. On sait que l'enchantement dura peu : les amourspropres s'aigrirent, les tracasseries survinrent. Frédéric était, en amitié même, despotique et moqueur. Voltaire médisait du roi, et même du poète. Ce n'est pas seulement une querelle au sujet de Maupertuis qui les brouilla. Voltaire, en composant à Postdam son poème sur la Loi naturelle, y glissait des vers tels que ceux-ci :
Assemblage éclatant de qualités contraires, Ecrasant les humains et les nommant ses frères;
Pétri de passions, et cherchant la sagesse, Dangereux politique et dangereux auteur.
Mon patron, mon disciple et mon persécuteur.
Frédéric le sut et ne le pardonna pas. De là, Messieurs, après dix-huit mois de séjour dans le palais d'Alcine, bien des lectures, des confidences poétiques, des soupers philosophiques, des tracasseries et des ruptures, Tévasion de Voltaire échappé de sa chaîne, et son avanie dans Francfort, où il est arrêté, rançonné, fouillé par un commissaire prussien qui lui redemande les poeshies du roi son maître.
A partir de cette époque commence la retraite et la puissance de Voltaire sur le territoire neutre qu'il s'était assuré. Comme la Hollande au xvii« siècle, Ferney devint un arsenal de libres opinions pour l'Europe ; et Voltaire, affranchi par l'âge, extrema senecta liber, osa tout contre les préjugés, mais beaucoup trop contre la religion et les mœurs.
C'est alors qu'il écrivit les derniers chants du poème frivole et licencieux dont il était depuis vingt ans obsédé comme d'une tentation. Mais c'est alors aussi que, dans une joie d'indépendance qui épure et ennoblit sa pensée, il laissa échapper ces beaux vers :
La liberté ! j'ai vu cette déesse altiére, Avec égalité, répandant tous les biens, Descendre de Morat en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens ,
Et de Charles le Téméraire.
Devant elle on portait ces piques et ces dards,
On traînait ces canons, ces échelles fatales, Qu'elle même brisa, quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit....
Il y a dans ces vers, inspirés par les Alpes et l'histoire, une verve lyrique accordée rarement à Voltaire. C'est que le poëte était ému. Les vives impressions, les saillants contrastes se multipliaient dans sa pensée.
Le voilà ce théâtre et de neige et de gloire. Eternel boulevard, qui n'a pas garanti Des Lombards le beau territoire.
Ces mots et de neige et de gloire portent en un moment nos souvenirs sur la vanité de l'ambition humaine. C'est un genre de beauté familier à Voltaire, mais dont quelquefois il abuse.
Au reste, que Voltaire, avec sa facilité si prompte, sa piquante justesse qui lui interdisait de se passionner pour des formules poétiques, ait été médiocre et gêné dans l'ode, et soit resté bien au-dessous d'un rival qu'il dédaignait, on le conçoit sans peine. Mais il semble que le spirituel prosaïsme de ses vers aurait dû s'appliquer à merveille au dialogue comique ; et l'on peut s'étonner que l'auteur de tant de piquantes épîtres, et du Pauvre DiaUe, n'ait pas compris, dans l'universalité de sa gloire poétique, le talent d'écrire la comédie en vers, que tant de poètes ont eu parmi nous.
Voltaire n'a été bon plaisant que dans son propre rôle, comme il n'a été grand poëte que dans la poésie sceptique et mondaine. La comédie et l'ode lui manquaient également. Mais, dans la comédie, le xviii» siè-
cle, à défaut de Voltaire, compta plus d'un talent heureux et facile. Dans la haute poésie, Voltaire n'eut que des rivaux malheureux, qu'il écrasait tantôt de ses ouvrages, tantôt de ses critiques; et, quoiqu'il fût loin d'atteindre à la perfection de l'art, il resta le modèle et tint l'imagination de son siècle au degré que luimême ne dépassait pas. Son vers tragique ne fut point égalé ; il n'y eut d'épopée après la Henriacle que la Pétréide, qui ne fut pas achevée, et dont les fragments mêmes paraissent longs à la lecture . Et quant aux odes, si Voltaire en fit de bien médiocres, les meilleures du même temps n'avaient pas beaucoup plus de succès que les siennes.
Deux hommes cependant cultivèrent alors avec talent cette poésie morale et lyrique dont le xviii^ siècle était peu touché. Dans leur élégance correcte et leur gravité, Louis Racine et Pompignan furent classiques, autant qu'on peut l'être sans génie. Louis Racine était bien loin de chercher la redoutable concurrence de Voltaire. Par scrupule religieux autant que par modestie, il s'interdisait d'écrire pour le théâtre. La poésie à elle seule ne lui semblait déjà que trop dangereuse : il voulait au moins la sanctifier par le but. Ses premiers vers, inspirés par sa pieuse éducation, étaient bien étrangers au monde du xviii^ siècle; il chantait la Grâce, à l'imitation de saint Prosper.
Louis Racine a plus d'élégance et de goût que son modèle; mais il n'a pas cette ardeur et cette imagination du christianismenaissant.il est théologien où saint Prosper était enthousiaste. Son mérite est de traduire en vers harmonieux, avec une douceur élégante, quelques beaux passages des Confessions de saint Augustin. On regrette que Louis Racine n'ait pas été averti par
cet exemple même des sources où il devait puiser la poésie, et qu'il se soit réduit trop souvent à la sécheresse didactique. Né avec une âme tendre, il lui amanqué d'oser en avoir le langage. Par là il a failli dans un plus grand et plus heureux sujet, la Religion. Que Ton compare les chants de son poëme aux chapitres du Génie du Christianisme ; c'est dans le livre de critique littéraire et d'histoire qu'apparaît la beauté du sujet essayé par Racine, et que se montre la poésie de la religion. Toutefois cette différence ne tient pas au génie seul; maison sent que la pensée du poëte est enchaînée sous sa foi. Il n'ose employer que les raisonnements et les paroles consacrés par la tradition.
Le plan de son ouvrage d'ailleurs est net et r^^ulier; d'abord, il combat les athées par le spectacle de la création; puis les déistes, les anciens philosophes, les philosophes modernes, leur opposant à tous la foi chrétienne comme vérité nécessaire, vérité sublime, vérité consolante. Les événements d'un tel poëme, c'étaient l'âge héroïque du christianisme, les souffrances des martyrs, la vie bienheureuse des solitaires, la chute des temples idolâtres, le renouvellement du monde, l'Église et les Barbares.
Malheureusement, le poëte, si bien nourri par l'étude et la foi dans les anciens temps du christianisme, abandonne ces grandes images pour le raisonnement. Tout est chez lui dogmatique et sévère; nulle peinture naïve des temps apostoliques; nulle description touchante des combats du cœur; point de Cymodocée, point de Velleda.
Malgré l'immense richesse du sujet, le poëme est court et monotone. L'auteur est occupé de glaner et d'extraire lespensécsdes défenseurs du christianisme;
mais il ne représente pas le christianisme même dan? le cours de sa merveilleuse histoire. Et puis, il quitte les grandes laces de son sujet; il se détourne de la colonne lumineuse pour tomber dans de petites querelles d'école.
Ce sont là de graves fautes de goût dans un écrivain si pur. Voltaire avait donné jadis au poëme delà Grâce quelques louanges mêlées d'épigrammes, reprochant à l'auteur d'être janséniste et trop peu soumis à l'Église. Plus tard, il fit une ingénieuse critique du poëme de la Religion, sans y méconnaître la correction, et parfois la beauté des vers. Racine garda le silence. Voltaire, non content de ces critiques, voulut faire la contre-partie de l'ouvrage de Racine, et il écrivit le poëme sur la Loi naturelle, élégante profession de foi théiste, où ne manquent pas les bons raisonnements et les bons vers, mais qui laisse l'esprit incertain de sa route, et ne peut suffire ni à l'explication de notre nature, ni au besoin de notre cœur. Toutefois,, dans le xviii^ siècle, la poésie modeste et sévère de Louis Racine restait bien effacée par le brillant coloris de Voltaire, Il n'avait de supériorité que dans quelques hymnes tirés de l'Écriture, et où le souffle de son père semble descendu sur lui.
Lefranc de Pompignan, son ami, le suivit dans cette carrière, après avoir essayé celle du théâtre. Il y avait réussi par sa médiocre tragédie de Bidon, et il avait entrepris, sous le titre de Zoraïde, le sujet que Voltaire a si poétiquement traité dans Alzire. Mais il y renonça, pour ne plus s'occuper que de poésie morale et d'odes sacrées. Son vers, pur et froid, reproduit heureusement la grave simplicité des, gnomiques grecs. Mais, il faut l'avouer, ces vieilles vérités, simplement
exprimées, étaient un peu fades au goût du xviii" siècle, à côté des discours en vers de \oltaire, si libres dans leur allure, et si piquants de scepticisme et de nouveauté. On lut peu les épîtres morales de Pompignan ; encore moins ses cantiques sacrés.
Et pourtant il y avait parfois dans ces poésies une élévation et une harmonie dignes de nos premiers maîtres. L'âme de l'auteur était capable d'enthousiasme. C'est par là que, dans son ode sur la mort de Rousseau, il a été accidentellement si grand poète, et fait quelques vers impérissables qui nuisent peut-être à sa renommée; car ils sont si beaux qu'on n'en cite jamais d'autres de lui.
Nul homme, dans le xviiP siècle, ne connaissait mieux les anciens et n'avait une littérature plus variée. Malgré sa sévérité de goût et de principes, il a mis en vers quelques scènes de Shakspeare et la Prière universelle de Pope, comme il a traduit Eschyle et le poëme chrétien de Grégoire de Nazianze. Nul secours ne manquait à son talent, ni l'étude, ni le loisir, ni la passion; car il était animé d'une vive haine contre la philosophie nouvelle, bien qu'il fût, par caractère, ennemi des abus et mdépendant du pouvoir. Mais, depuis le succès d'Alzii'e jusqu'aux facéties des mais, des si, des quand et desjjourquoi, il resta toujours accablé sous l'astre prédominant de Voltaire. On sent qu'il est mal à l'aise dans le siècle où règne celui-ci. Il a tout l'embarras, toute la maladresse d'une vanité souffrante. Il ne sut pas se résigner à un second rang, et il fit plus et moins qu'il n'aurait dû faire.
L'élégance travaillée de ses vers et l'ordre sérieux de ses idées ne pouvaient tenir contre l'éclat, l'agrément infini et la hardiesse de Voltaire On ne chercha pas ce
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que ses ouvrages pouvaient offrir de sensé, d'ingénieux et parfois d'admirable. Vanlé seulement par sou ami le marquis de Mirabeau, ce novateur féodal, cet économiste antiphilosophe, il fut mal apprécié de son temps, et ne sera point vengé par l'avenir. Toutefois, l'homme de goût qui voudra parcourir ses cantiques, ses odes, ses épîtres, et jusqu'à sa traduction des Géor' giqiies, y trouvera des beautés et de l'art.
Dans l'histoire des opinions et des mœurs, les œuvres de Pompignan sont plus curieuses encore. Il représente un parti vaincu, et qui, sur quelques points, avait raison, le parti qui voulait une réforme sans révolution, le soulagement du peuple, et non la ruine du culte et des mœurs.
Mais son esprit n'avait pas assez de force et d'éclat pour une telle lutte. Il attaquait la philosophie nouvelle dans des préfaces et dans des opéras. Un homme de goût de notre temps a fait un ingénieux commentaire sur le Prométhée d'Eschyle, où il retrouve le type de la liberté de penser et de la civilisation opprimée par le pouvoir arbitraire. Dans une vue tout opposée, Pompignan fit de la même tragédie une imitation lyrique dirigée contre la philosophie, ou plutôt contre Voltaire, qu'il appelle Prométhée. Thémis elle-même accuse son fils Prométhée :
Tes arts ont pris la place et des lois et des dieux,
lui dit-cUo. Prométhée n'en tient compte; et, tout en servant les humains, il continue de braver les dieux. Sa statue est couronnée dans une sorte d'apothéose que lui décernent des artistes et des citoyens. Il paraît que Pompignan avait deviné le triomphe de Voltaire à la représentation d'Irène. Mais tout à coup le tonnerre
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éclate et tombe sur les trophées. La ville est en feu, les édifices s'écroulent. Malheureusement cette allégorie prophétique est médiocre et sans verve. Pour attaquer l'abus des arts, il aurait fallu transporter dans un tel sujet quelque chose de réloqucnte âpreté de Rousseau.
Pompignan survécut à Voltaire; mais il passa ses vingt dernières années dans la retraite, loin des échos bruyants qui renvoyaient alors la célébrité. Son orgueil était au-dessus de son talent; et ce fut la plaie de sa vie. Mais son talent n'en est pas moins digne d'estime, et son courage de respect, car il lutta contre le plus fort.
C'était la destinée de tous ceux qui voulaient, dans le xviiF siècle, résister au torrent de l'esprit philosophique. Le combat n'eirjt jamais égal, et cela ne tenait pas seulement à l'inégaiilé des talents. Mais les défenseurs des anciennes maximes, dans ce qu'elles avaient de pur et d'utile, étaient adossés à un rempart croulant de despotisme et d'abus. 11 y avait derrière eux les lettres de cachet pour soupçon de jansénisme, les scandales de cour, les persécutions ecclésiastiques, la censure. Dans un pays libre comme l'Angleterre, on a vu l'esprit moral et religieux se ranimer et grandir par les attaques de l'esprit sceptique, les talents se partag(îr dans les deux camps rivaux, et, à plusieurs reprises, les écrivains religieux et spiritualistes l'emporter par l'éloquence, l'érudition et la faveur publique; mais en France, le scepticisme, réprimé au lieu d'être réfuté, pointait toujours victorieusement, et domina seul, du moins jusqu'au scJdsmc de Rousseau. Les exceptions à cette règle étaient rares, et quelques-unes peuvent étonner Le parti religieux