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était recruté par des poètes comiques, Destouches, Gresset, et jusqu'à Piron, qui faisait des épigrammes fort zélées contre les philosophes.
Celte singularité s'explique d'elle-même pour Destouches : ce poëte tenait, par le goût et l'esprit, au temps passé. L'excellent comique Regnard, et même l'ingénieux Dufresny, sont restés, par la date, dans l'histoire littéraire du xvii« siècle, dont ils avaient exploité les ridicules après Molière. Destouches, né plus tard, tient de la même école; mais il n'a pas la même verve et la même gaieté, et sa vie, mêlée de politique et d'affaires, annonce une époque nouvelle, comme ses ouvrages offrent un nouveau genre d'imitation étrangère.
Il paraît que sa première jeunesse n'avait pas été sans orage, et qu'après ses études, il avait tour à tour servi comme volontaire dans nos guerres d'Espagne en 1703, et pris parti dans une troupe de comédiens. Ce dernier point cependant fut contesté longtemps après par la délicatesse de sa famille. Mais qu'il ait été comédien ambulant à Lausanne, ou qu'il ait joué la comédie chez l'ambassadeur de France, 3L de Puisieux, le fait certain, c'est qu'il passa de cet emploi de sa vie errante dans les bureaux de l'ambassade.
Il faisait en même temps des vers, et les envoyait à Boileau, qui, tout en y blâmant quelques rimes, y trouvait, dit-il dans sa réponse, beaucoup de facilité, de feu, et surtout de religion. Nous ne connaissons pas, du reste, ces vers pieux, et nous ne pouvons juger de la poésie de Destouches que par son théâtre.
Il fit des comédies pour les sociétés devant lesquelles il avait joué, La première, le Curieux impertinent, fut applaudie d'abord en Suisst;. Mais elle réussit égale-
ment à Paris; et le jeune secrétaire d'ambassade donna successivement l'Ingrat, l'Irrésolu, le Médisant. Ces titres mêmes annoncent que Destouches aspirait à la haute comédie, celle qui trouve et peint des caractères. Mais le choix n'était pas heureux : l'Ingrat était odieu^ et triste, llrrésolu devenait monotone par le retour prévu de ses incertitudes, et n'était vraiment comique qu'au dernier vers du dénoiiment. Le Médisant n'était qu'une nuance du Méchant, et n'avait rien de Sheridan ni de Gresset. Ces trois pièces cependant, écrites avec goût et pureté, suffirent à la réputation poétique du jeune diplomate et servirent à sa fortune. Le régent n'avait pas le préjugé commun alors en France sur l'incapacité des gens de lettres dans les affaires, et, en 1717, il fit passer Destouches à Londres pour une mission fort délicate, en le mettant, il est vrai, sous la tutelle de l'abbé Dubois.
La diplomatie, à cette époque, et sous un pareil chef, était sans doute une école où le poëte moraliste aurait pu beaucoup profiter; et tout ce qu'il apprit, soit comme assistant de Dubois, soit comme son successeur à Londres, quand Dubois fut roi de France sous le régent, devait offrir des leçons d'un piquant et vigoureux comique. Mais Destouches était discret, et nulle indignation de ce qu'il avait vu n'a transpiré dans ses écrits. 11 négocia l'appui du roi d'Angleterre pour faire nommer Dubois à l'archevêché de Cambrai, sans songer peut-être qu'il n'inventerait jamais rien de si comique et qui peignît autant les mœurs du siècle.
Le séjour de Destouches à Londres ne fut pas sans inllucnce sur sa vie littéraire; il y étudia la langue et le théâtre anglais, douze ans avant Voltaire. A la vérité, ce ne fut pas pour enhardir notre scène; mais
rimpression de la verve dramatique anglaise sur l'esprit bienséant et sage de Destouches n'en est pas moins curieuse à rechercher; et nous en dirons quelques mots.
Après six ans de résidence diplomatique, Destouches avait quitté Londres ; et, soit qu'il eût fait encore pour le cardinal Dubois quelque négociation secrète, ou rendu par son esprit juste et fin des services plus importants à l'État, il revenait à la cour avec grande faveur. Mais ce crédit ne lui valut guère qu'une place à l'Académie; et la cour ayant changé de face depuis la mort du régent, il renonça pour jamais à l'ambition, et se retira dans une petite terre près de Melun, où il vécut heureux par la modération de ses désirs et le succès de ses comédies. Une des plus applaudies et des meilleures fut le Philosophe marié, emprunté à sa propre histoire. Il est assez singulier que ce soit une anecdote vraie qui ait fourni le type d'un caractère si peu vraisemblable. On ne conçoit guère un homme jeune encore qui rougit d'être marié à une femme aimable. Cette manie de Yincognito dans le mariage est plus forcée que plaisante. Mais enfin Destouches a tiré ({uelques effets dramatiques d'une situation par laquelle il avait passé; il paraît qu'il a mis sur la scène, non-seulement sa femme dans le personnage aimable de Mélite, mais la sœur de sa femme, belle et capricieuse Anglaise, qui fut très-blessée du portrait. La pièce est d'ailleurs agréable par les détails. C'est le mérite de Destouches. Il n'a pas de force comique, mais il a cette douceur de style dont parle César :
Lcnibus atquc ulinam scriptis adjuncta foret vis <>oinica !
AU DlX-HUlTlÈME SIÈCLE. 283
et il a dessiné avec grâce des personnages de femmes, même dans quelques pièces oubliées, telles que les Philosophes amoureux, qui succédèrent au Philosophe marié. Ce qui manque à Destouches après la gaieté, c'est la vérité des caractères. Les siens sont presque toujours exagérés et faux. Ici nous croyons reconnaître rimitation du théâtre anglais, dont les touches sont si souvent outrées. De son aveu. Destouches lui a emprunté quelques bonnes caricatures, comme celle de M. Pincé, l'homme aux trois raisons; mais ce n'est pas tout. Indépendamment de cette traduction presque littérale d'une petite pièce d'Addison, Destouches, si peu gai, a voulu souvent imiter la gaieté anglaise.
Ce n'est pas qu'il ne soit très-choqué des énormes libertés que les auteurs comiques se donnent en Angleterre, et qu'il n'ait vu avec surprise à Londres des dames vertueuses et modestes assister à des pièces si licencieuses, avec la faible ressource d'en rougir sous un éventail; mais, s'il laisse aux Anglais l'indécence, il emprunte d'eux l'exagération du comique. Dans ses préfaces, en louant beaucoup les excellentes choses du théâtre anglais, les caractères plaisants, bien soutenus, le dialogue vif, agréable, énergique, le ridicule merveilleusement copié, il ne nomme, à la vérité, que Ben Johnson, Dryden et Congreve ; mais on ne peut douter qu'il n'eût aussi fort étudié Shakspeare, et ne l'imite sans mot dire. Lisez la préface du Dissipateur. Destouches, après avoir rappelé que Molière a imité Z'/lvare de Plaute, se vante, lui, de n'avoir travaillé sur aucun modèle. Mais lisez le Dissipateur, vous y reconnaissez, avec l'exagération anglaise dans le rôle de l'honnête friponne, bien des traits affaiblis du Timon de Shakspeare.
La Harpe fait honneur à Destouches de la scène oh un valet fidèle apporte le peu qu'il possède àscn maître abandonné de tout le monde; mais ce n'est que e pAlo extrait d'une piquante et admirable scène de Shikspeare :
Ah ! ce trait-là m'accable !
Voilà le seul ami qui me demeure, ingrats! Et cet exemple-là ne vous confondra pas !
Va-t'en
Va, sors,
Et tu m'obligeras.
Ce langage du dissipateur est faible et contradictoire. Mais quand Timon répond à une offre semblable de son intendant, quelle verve amère, quelle ironie pathétique!
.l'avais un intendant si sincère et si droit, et aujourd'hui si secourable! Cela change presque ma sauvage haine. Laissemoi te regarderen face. Excusez, odieux! ma fureur générale, universelle, perpétuelle. Je proclame l'existence d'un honnête homme; entendez-moi bien, d'un seul; rien de plus, je vous prie ; et c'est un intendant !
Puis il s'en défie, l'interroge encore, s'attendrit, s'irrite, le chasse enfin.
La Fausse Agnès, la seule comédie de Destouches qui fasse rire, et l'Homme singulier, qu'on ne lit guère, sont aussi parsemées d'imitations anglaises. On le remarque seulement parce que sa froide régularité est si fort en contraste avec l'excessive vivacité de ses modèles. Au reste, même chose est arrivée à Voltaire, qui a tiré de la plus piquante pièce de Wycherley son insipide comédie de la Prude,
Quanta Destouches, malgré ce que l'étude ajoute à son esprit juste et fin, ce poète que Voltaire nomme tantôt le moins comique des comiques, tantôt mon cher Térence, ne fût pas resté au théâtre, et serait enseveli sous le nombre de ses pièces médiocres, s'il n'eût enfin rencontré un sujet heureux, un de ces sujets qui élèvent le talent au-dessus de lui-même, en lui donnant à peindre ce qu'il sait le mieux. Il essaya d'abord le sujet de l'Ambitieux, dont le modèle avait souvent posé devant lui dans sa vie d'ambassade; mais, soit défaut de vigueur, ou réserve habituelle, il ne saisit aucun des traits marquants du personnage, et ne fit jamais œuvre moins dramatique, et qui justifiât mieux les deux vers d'un poëte de la Foire :
Le comique écrit noblement Fait bailler ordinairement.
Mais l'idée du Glorieux lui vint, et il eut enfin pour titre une excellente pièce. C'est qu'il avait frappé au vif sur un ridicule présent qui datait du bon temps de notre comédie, et qui n'avait lait que croître et s'épanouir, la mésalliance avide et dédaigneuse de la noblesse avec la richesse. Molière avait pris ce grand fonds de comique, àl'origine, au moment où l'homme de cour emprunte au bourgeois son argent et sa maison, mais ne se confond pas encore avec lui. Les choses avaient mûri depuis. Dans les dernières années de Louis XIV, les traitants s'étaient enrichis et enhardis. La puissance de l'argent avait grandi à côté de celle des titres. Il y avait pour le poëte comique double moisson de ridicule : d'une part, la condescendance comique et forcée des grands ; de l'autre, la vanité croissante et les prétentions des nouveaux riches. Il
no suffisait plus d'emprunter et de ne pas payer; il fallait s'encanailler pour avoir la dot, comme dans l'École des Bourgeois. M. Jourdain, devenu plus opulent et plus rusé, sans être moins vaniteux, ne prêtait plus qu'à bonnes enseignes. Le roi lui-même en fit répreuve, et en donna le spectacle à sa cour. On vit ce prince, si superbe et si jaloux de l'étiquette, promener en personne, à Marly, Samuel Bernard, et lui montrer ses jardins avec mille coquetteries royales, dont s'indignait Saint-Simon. Le duc et pair ne pouvait supporter cette ^prostitution d'un roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Samuel Bernard. Mais quoi ! le surintendant des finances Desmarets ne savait plus de quel bois faire flèche. Le roi payait si mal, que personne ne voulait lui prêter, le riche Bernard pas plus que les autres. Mais Bernard était fou de vanité, disait-on, et capable d'ouvrir sa bourse si le roi daignait le flatter. Un bon ridicule tenait lieu de crédit public.
Bernard fut encore plus fêté sous Louis XV, maria sa fille au premier président Mole, et vécut avec les grands, qui supportaient à leur tour ses hauteurs de banquier et ses brusqueries d'homme d'affaires. Ce grand modèle n'était pas le seul. Les opérations financières de la régence avaient multiplié les fortunes inespérées et les pauvretés subites, en même temps que le goût du luxe et du plaisir s'était accru pour tout le monde. Le rapprochement de la noblesse et de la richesse, leurs chocs, leurs alliances, leurs ridicules mutuels, et les vices qu'elles se communiquaient en devinrent plus fréquents et plus comiques. C'est le point qu'a saisi Destouches, et qu'il met en saillie dans ces deux personnages du noble altier fastueux, imper-
tinent, eldu^riche, libertin, dur, sottement familier. Seulement, on peut trouver que Destouches n'a pas tenu la balance très-exacte entre les deux caractères principaux, et qu'il traite plus favorablement la noblesse que la richesse. Ce ne fut pas, comme on l'a dit, par égard pour l'orgueil du comédien Dufresne, qui ne voulait pas être humilié dans son personnage : c'ét?.it une préférence naturelle à l'esprit de l'auteur, et d'accord avec ses opinions et sa vie.
Le portrait satirique où Destouches s'est complu, qu'il a vivement et hardiment tracé, c'est celui du bourgeois, riche, insolent, vicieux.
Et seigneur suzerain de deux millions d'écus.
Il y a de l'excellent comique dans le rôle en soi, et dans son contre-coup sur le glorieux. Ce dernier personnage n'est pas manqué, comme l'a dit Voltaire : il est seulement flatté. Il n'en offre pas moins d'heureux traits de naturel et même de bonne plaisanterie, surtout dans la scène où le père du glorieux passe pour son intendant. Il n'y a pas faute dans le dénoûment, comme on l'a dit encore, et le mariage- du comte ne détruit en rien la leçon. Aurait-elle profité davantage si l'insolence de la richesse eût congédié à la fin l'insolence du nom? nullement. Il valait mieux prolonger le conflit des deux ridicules, les mettre au supplice l'un par l'autre, et enfin les mettre d'accord par le besoin mutuel, et sauf la correction que chacun d'eux a pu recevoir. C'était la vérité, et ce qui se passait dans les mariages d'intérêt et de vanité, si communs alors en France entre la finance et la robe ou l'épée. Destouches a fait une excellente pièce, parce que le comique en est à la fois anecdotique et durable, selon I. 10
les mœurs d'une époque et selon le cœur humain. L'orgueil, tel qu'il le peint, n'est pas seulement un vice de caractère, mais un vice d'époque et d'institutions. Il serait difficile de bien comprendre les anciennes distinctions de la société en France, sans songer au Glorieux de Destouches. Voilà pour la vérité.
Sous le rapport de l'art, l'ouvrage n'est pas moins habilement dessiné. Ce qu'il y a d'imprévu, et, si l'on veut, de romanesque dans le personnage de Lycandre, le père du glorieux, est placé à propos, nettement expliqué, et amène l'émotion croissante du drame jusqu'au sublime de ces vers :
J'entends, la vanité me déclare à genoux Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous.
On ne peut guère blâmer que la caricature un peu forte du rôle de Philintc, bien que plusieurs traits de sa doucereuse politesse ne soient pas sans piquant et sans grâce. Quant au style de l'ouvrage, il est partout élégant, naturel, vif même et varié suivant les personnages ; et ce chef-d'œuvre inespéré de Destouches est un des chefs-d'œuvre de la scène.
Il faut s'arrêter là, en parlant d'un poëte qui n'eut pas, une seconde fois dans sa vie, pareille bonne fortune de talent. Destouches continua jusqu'à soixante ans de faire des comédies toujours peu plaisantes, et dont quelques-unes touchaient tout à fait au drame. Dans l'une d'elles, la Force du naturel, il cherchait à relever la noblesse, et la faisait presque d'institution divine.
Mais, las du théâtre et peu content du public, il ne fit pas représenter ses derniers ouvrages; et, renonçant à une comédie de l'Esi>rUfort, qu'il avait projetée
contre les philosophes, il se réduisit à les attaquer par des épigrammes qu'il envoyait au Mercure galant^ et même par des dissertations théologiques, dont il remplissait ce journal. Ces traits, il faut l'avouer, étaient fort émoussés; et il n'avait pas aussi beau jeu contre l'érudition de Bayle, les réticences de Fontenelle et les malignes insinuations de Voltaire, que Palissot l'eut dans la suite contre Diderot et la Mettrie. La cour de Louis XV cependant lui sut gré de son zèle; et, après sa mort, on fit au Louvre une magnifique édition de toutes ses comédies. La postérité en gardera deux ou trois, et le Glorieux, qu'on ne joue plus, doit vivre autant que notre langue.
Destouches avait incliné au drame sérieux dans la comédie. Mais ce qu'il avait fait pour quelques scènes devint systématique pour des ouvrages entiers. Nivelle de la Chaussée, qui écrivait avec pureté des vers prosaïques, introduisit au théâtre le genre qu'on a nommé comique larmoyant, dont Diderot s'empara dans la suite, en supprimant seulement les bienséances et la rime. Toute une question de goût, de mœurs, de vérité, fut attachée à cette prétendue création ; et l'on y cherche encore le principe moderne qui doit rajeunir la tragédie
Sans réveiller ce vieux débat, nous nous étonnons que le xyiii^ siècle ait cru inventer ce qui est partout, et pris pour un genre nouveau les fautes de goût, l'emphase et l'affectation qu'il jetait dans un cadre aussi ancien que la vie humaine. Cela venait de l'idée singulière qui n'admet la tragédie qu'entre rois et princes, ou du moins personnages héroïques. Mais la tragédie court les rues, comme disait Ducis. Il faut seulement bien choisir celle qu'on arrête au passage.
Il faut qu'elle soit à la fois pathétique et instructive. Il n'est pas impossible que le comique se montre à côté d'elle, et fasse ressortir encore l'expression de ses traits; mais cela doit être naturel, involontaire, amené par les chances probables de la vie, et non par un contraste artificiel. Le Barnwel de Lillo, ce drame où la séduction des sens et la passion du jeu dans un jeune homme aboutissent au crime et au meurtre, est,\ malgré le rang obscur des personnages et la familiarité des détails, une vraie et terrible tragédie. Il y au« drame anglais plus attendrissant que Zaw'e, bien qu'on n'y voie ni Orosmane ni Othello ; c'est l'ouvrage d'un contemporain de Shakspeare, -Thomas Heywood, peu lu et peu cité même des critiques anglais. Il a mis sur la scène un mari outragé qui se sépare de sa femme sans fureurs, sans menaces, et la fait partir pour sa campagne. Tous les détails sont simples, prosaïques, empruntée à la vie commune. Le mari, 31. Frankfort, seul avec un ami et un domestique, parcourt la chambre nuptiale que sa femme vient de quitter, et où il ne veut rien garder qui soit à elle; il trouve dans un coin son luth qu'il lui renvoie et qu'elle brise sur la route. Arrivée à la maison de campagne qu'elle doit habiter, bientôt on l'y voit mourante du regret de sa faute impunie. Ses paroles à son lit de mort, la présence, les adieux, le pardon de son mari, sont du plus touchant pathétique. Voilà bien cette tragédie bourgeoise, ce drame vrai que Diderot se vantait d'avoir trouvé. Mais la beauté d'un tel ouvrage tient à la naïveté même avec laquelle il a été conçu par Heywood, qui appelle tout simplement tragédie ce qu'il sent et ce qu'il exprime avec attendrissement, sans souci d'ailleuisdu rang des personnages et de la simplicité vulgaire des incidents.
Cette idée ne venait pas au xviiP siècle. Il laissait à la tragédie son royal domaine- mais comme il concevait aussi des souffrances vulgaires et des douleurs bourgeoises à mettre sur la scène, pour tout concilier, il appela d'abord ce tableau comédie. Tels furent les ouvrages de la Chaussée. Il n'y a pas l'ombre de comique dans la plupart de ses pièces, et les plaisanteries qui s'y trouvent ne sont qu'un hors-d'œuvre dans le sujet comme dans le talent de l'auteur. Mais il y a de la vérité dans la peinture des mœurs. Ce sont quelques côtés tristes delà comédie du monde. LePréjugé à la mode attaque un défaut social du xviiP siècle, l'espèce de défaveur jetée sur le mariage. Mélanide montre une des situations tragiques qui peuvent naîtredes liaisons irrégulières du monde, la rivalité et le duel imminent d'un père et de son fils. Il y a des sentiments délicats, des vers heureux, mais des nuances trop fréquentes de cette sensibilité fade qui plaisait au xviii^ siècle. En s'occupant des sentiments naturels et des douleurs domestiques, le poëte ne les voit et ne les retrace que dans un monde fort restreint et trèsartificiel. Son pathétique est, en général, un pathétique de salon, poli, complimenteur, exagéré. On doute qu'il y eût dans son âme une source vive d'émotion, surtout quand on pense qu'il composait des parades licencieuses avec la même facilité que des comédies attendrissantes. Ce n'est pas la confusion des genres que nous reprochons à la Chaussée, c'est d'avoir rendu le drame à peu près aussi artificiel que la tragédie, c'est d'être revenu au naturel par le romanesque, et d'avoir prêché une bonne morale en termes doucereux. La décence, qu'on a fort louée dans le théâtre sérieux de ce poëte, et qu'il oubliait volontiers dans
d'autres pièces, tient surtout à Tétiquette; et malgié ïodeur de vertu que d'Alembert trouve dans ses pièces, la plus morale, à tout prendre, nous paraît celle où la Chaussée introduit quelques intentions plaisantes, l'École des mères.
A dire vrai, le défaut de la Chaussée n'est pas dans le mélange de quelques scènes attendrissantes avec des images ou des situations comiques, mais dans le caractère de ce mélange, c'est-à-dire dans la langueur un peu maniérée de la tristesse, et dans le tour contraint de la gaieté. En soi, la souffrance, les regrets sont une part trop grande de la vie commune pour ne pas trouver place dans le poëme qui en est la représentation. Cela même est un des charmes de Térence. La première scène de l'Andrienne n'offre-t-elle pas un tableau plein de mélancolie, au milieu des apprêts d'une intrigue comique? On y décrit une cérémonie funèbre des femmes en pleurs qui la suivent :
Funus intérim Procodit; sequimur : ad sepulcrum venimus; In ignem posita est : fletur
Adcurrit praeceps, mulierem ab igné retrahit, Mea Glycerium, inquit, quid a.<is? cur te is perditum? Tum illa, ut consuetum facile ;^morem cerneres, Rejccit se in eum, flens, quan» familiariler.
Fénelon admirait le pathétique ingénu qui respire dans ces vers. On le retrouve partout chez Térence. Voyez dans VEécijre, cette scène où une femme, rudoyée par son mari, veut se sacrifier au bonheur de son fils et céder la place à sa bru. Quelle émotion simple et résignée!
Je ne veux pas, dit le fils, que tu quittes pour moi tes amis, tes parentes et nos fêtes.— Non, répond la mère, ces choses- J!à ne me donnent plus de plaisir. Tant que l'âge le permettait, je les ai goûtées; mais j'en suis lasse. Mon premier soin maintenant, c'est que la longueur de ma vie ne soit gênante pour personne, et qu'on n'attende pas ma mort. Ici je suis odieuse, sans l'avoir mérité. Il est temps de me retirer.
Nihil jam mihi istaîc res voluptatis ferunt.
Dum œtatis tempus tulit, perfuncta satis sum : satias jam tenet Studiorum istorum : haec mihi nunc cura est. maxima,ut ne cui meae Longinquitas œtatis obstet, mortemve exspectet meam. Hic video me esse invisam immerito : tempus est concedere.
Qui ne serait attendri de ce langage si naturel ? Le goût et la délicatesse du poëte, c'est de n'avoir pas poussé à l'extrême l'intérêt de cette situation. Lahaino dont se plaint la mère n'était qu'apparente, et tout finit heureusement. Cette autre pièce où Térence nous montre un père inconsolable d'avoir éloigné son fils par sa rigueur, et s'en punissant lui-même dans les privations d'une vie solitaire et dure, n'est-ce pas le modèle du drame attendrissant et l'image de cette tragédie que cache souvent l'intérieur des familles? En iera-t-on un reproche au poëte que César appelait un demi-3Iénandre? y verra-t-on le signe prématuré de la confusion des genres et de la décadence? Il est vraisemblable, au contraire, que cette belle comédie grecque, dont Térence n'était que l'écho pur et affaibli, offrait elle-même ces nuances de pathétique sans lesquelles on n'aurait qu'une moitié du tableau de la vie.
Depuis que la parodie politique et la satire personnelle avaient été interdites au théâtre d'Athènes, on conçoit en effet que la comédie, dans une société moins
artificielle, moins divisée, moins complexe que la nôtre, aurait eu peine à varier et à renouveler ses portraits, si elle avait évité tout ce qui tient aux émotions fortes et touchantes de la vie commune. Les ruses et les plaisanteries des esclaves, les séductions folâtres des courtisanes, l'avarice et la duperie des pères, tout cela n'aurait pas défrayé le théâtre de Ménandre, et suffi à ce génie d'éloquence qu'on admirait en lui. A voir les titres ou quelques vers épars des comédies de Ménandre, on ne peut douter que son drame ne rassemblât toutes les couleurs de la destinée humaine, et n'offrît souvent des teintes de tristesse. N'est-ce pas dans une de ces comédies qu'on trouvait cette maxime touchante et chrétienne?
Celui que les dieux aiment meurt jeune.
N'est-ce pas lui encore qui a tracé ces vers, d'une si profonde mélancolie ?
Le plus heureux, je le dis, ô Parmenon, c'est l'homme qui, sans chagrins dans la vie, ayant contemplé ces beaux spectacles, le soleil, l'eau, les nuages, le feu, s'en est retourné bien vite d'où il était venu. Ces choses, qu'il vive cent ans ou un petit nombre d'années, il les verra toujours les mêmes; et il ne verra jamais rien de plus beau qu'elles. Regarde ce qu'on appelle le temps comme une foire étrangère, un lieu d'émigration pour les hommes, foule, marché, voleurs, jeu de hasard, hôtellerie où l'on s'arrête. Si tu pars le premier, ton voyage est le meilleur ; tu l'en vas avec ton argent, et sans avoir d'ennemis. Celui qui larde périt après avoir souffert; et, vieillissant avec malheur, il est toujours privé de (juelque chose. Il rencontre quelque part les ennemis qui lui dressaient des pièges. On ne sort pas de la vie par une mort heureuse, quand on y reste trop longtemps.
Est-ce MénandreS est-ce Bossuet qui a tenu ce langage?
Ce n'est pas le pathétique dans la comédie qu'il faut blâmer, mais c'est l'espèce de pathétique fade qu'y porta le xviiF siècle. La Chaussée n'a pas créé un genre nouveau, comme le disait Voltaire; mais il a gâté souvent, par l'affectation et la monotonie, un intérêt qui avait pu toujours se mêler à la comédie. Il fallait que l'influence du temps à cet égard fût bien forte, puisque les talents le plus faits pour la vivacité piquante et l'enjouement du dialogue n'échappèrent pas à la manie langoureuse du drame.
Piron a débuté dans la triste pièce des Fils ingrats, et Gresset a mis sur la scène comique la mélancolie et les tristes vapeurs d'un suicide.
Mais ces ouvrages ne sont que l'exagération d'une forme naturelle de l'art; et ce n'est pas là qu'on peut trouver les vraies créations de la poésie dramatique après le xvip siècle ; cherchons-les tout simplement dans la mine déjà fouillée, mais inépuisable, la comédie de mœurs, la comédie qui fait rire.
Les exemples, il est vrai, en sont rares au xviu^ siècle ; et ce rire même n'est plus celui de Molière : il a plus d'esprit que de gaieté. La haute comédie, la comédie naturelle et Doétioue n'en compte pas moins
* L'Hécyre était elle-même imitée de Ménandre, bkn que le poëte romain n en dise mot dans son prologue ; mais nous l'apprenons par le témoignage d'un évêque des Gaules, qui, au v* siècle, lisait Térence et Ménandrc dans une ville d'Auvergne : « Dernièrement, dit Sidoine Apollinaire, moi et mon fils nous repassions V Hécyre Ae. Térence. Je l'aidais dans son travail, me souvenant de la nature et oubliant ma profession, et, pour qu'il saisit plus complètement les vers du poêle comique, j'avais à la main une autre pièce sur le même sujet, le Choix des Arbitres, de Ménandre. (Sw. Appoll., ép. 4.)
deux chefs-d'œuvre depuis le Glorieux. Nous ne parlons pas du reste. Le point de vue de la postérité abrège beaucoup l'histoire littéraire; les réputations qui ont survécu un siècle ou un demi-siècle sont dégagées de tous les titres douteux ou médiocres, et ne gardent plus que la parcelle d'immortalité qui s'y mêlait. Les œuvres de Piron, aujourd'hui c'est la Métro^ manie. Piron a vécu quatre-vingt-quatie ans; il a faitJ beaucoup de vers durs et négligés; il s'est essayé avec des succès fort inégaux dans tous les genres, depuis ceux qu'on ne nomme pas jusqu'à la traduction poétique des hymnes de l'Église. Il n'importe : de tout cela reste un monument, une épitaphe indestructible, une œuvre de génie. Par là, Piron, personnage peu régulier, peu grave, qui n'a soigné ni ses ouvrages ni sa vie, dédaigné dans son temps par le grand monde et par l'Académie, licencieux sans savoir être philosophe, se trouve bien au-dessus de tant d'hommes de talent et de beaux esprits. Il est en tête, il va seul. Il sera nommé, quand on ne répétera plus que sept ou huit noms de ce xviii^ siècle, où tant d'hommes furent célèbres. Ce n'est pas que, de son vivant même, il n'ait eu pendant quelques années Tavant-goût de cette destinée. L'envie, qui est parfois fort louangeuse, imagina de l'opposer à Voltaire et de prétendre qu'il l'égalait, au moins pour la tragédie et pour les bons mots. Piron lui-même eut la bonhomie de tremper dans cette rivalité; et quand les comédiens, pour obtenir le changement de quelques vers de ses pièces en répétition, lui citaient l'exemple de M. de Voltaire, si prodigue de corrections et de variantes, il répondait fièrement. « M. de Voltaire travaille en marqueterie; et moi je jette en bronze. »
Ces bronzes n'ont pas duré, sauf la Mètromanie. Ce n'est pas que dans Callisthène, Gustave, Fernand Cartes, on ne puisse trouver çà et là quelques scènes dramatiques, quelques vers assez beaux, quoique durs; mais ce sont des ouvrages comme beaucoup d'autres : c'est la suite d'une école. Il n'en est pas ainsi des épigrammes do Piron; quelques-unes sont excellentes de correction et de verve. 3Iais Piron a abusé du genre; et là aussi il devenait auteur par métier, comme dans ses pièces de la Foire, et ses opéras.
Heureusement pour son génie, cet homme avait une passion prédominante, une idée fixe, les vers, et la vie libre des anciens rimeurs. Après des études mal faites, où ses maîtres l'avaient déclaré, nous dit-il, atteint et convaincu d'une incapacité totale et perpétuelle, Piron, dont la fougueuse jeunesse scandalisait sa famille de bons bourgeois de Dijon, ne voulant être ni abbé, ni commis de finances, ni avocat, ni médecin, s'enfuit à Paris pour être poète. Il y fut d'abord très-malheureux, copiant des rôles d'écriture pour vivre, puis faisant des pièces au théâtre de la Foire, comme il avait fait des copies. Enfin, il s'élève jusqu'au Théâtre-Français, et, à travers les succès et les chutes, fait retentir son nom, et vit de son talent dans une joyeuse et libre pauvreté. C'est là, c'est dans les agitations de la vie de poète qu'il imagine de prendre cette vie même pour sujet, et conçoit un ouvrage sérieux et gai, enthousiaste et plaisant, dont le héros est l'auteur, jouant au • naturel dans sa passion et y sacrifiant tout. Jamais ce qu'on appelle verse n'avait été si bien l'âme de l'écrivain ; jamais l'illusion du naturel n'avait été si complète.
Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?
Ce mot dune situation de la pièce est la devise de la pièce entière. A'oilà pourquoi la Métromanie est une comédie à part, un chef-d'œuvre, sans que Piron soit peut-être un grand poète comique. Il n'avait que cette pièce en lui; c'était lui-même. Seulement, ne disons pas, avec un critique célèbre, que la supériorité de cette comédie est moins admirable, parce que le sujet en est plus rare, plus détourné, et ne présente, pour ainsi dire, qu'un ridicule d'exception. Ce serait faire à une œuvre originale un tort de son originalité même. La perfection de l'art, c'est d'avoir personnifié avec tant de naturel et de vie la passion de la poésie, de telle sorte qu'on l'admire en riant, et que le ridicule soit mêlé de grâce et d'intérêt. Mais, dira-t-on, cette fois la comédie ne corrigera pas; le métromane est peint en beau, il y a de quoi séduire à la poésie, au lieu d'en détourner. L'inconvénient nous paraît léger. Nous croyons peu à l'influence réformatrice du théâtre; et cet attrait pour la vie du poète, cette complaisance de l'auteur pour le ridicule qu'il attaque, fait, en revanche, la vive inspiration de l'ouvrage, le naturel, l'élégance, la vivacité du style. On ne parle si bien que d'une chose passionnément aimée.
L'autre comédie originale du xviiF siècle est prise à l'extrémité opposée de l'art. Elle n'est pas inspirée par la fantaisie solitaire et la vive préoccupation du poète, mais écrite sous la dictée du monde, et comme un calque brillant et fidèle des salons du xviii^ siècle. Un mot à cet égard sur le talent original de Gresset, qu'il siérait mal de louer longuement.
Doué d'une singulière flexibilité d'élégance, sans force d'invention, Gresset paraît avoir eu le privilège de reproduire dans d'heureuses esquisses chacune des
scènes de la vie à laquelle il fut mêlé. D'abord, élève et affilié des jésuites, la vie du collège, les occupations et les ridicules des cloîtres le frappèrent, et il les rendit avec autant de poésie que de gaieté ; puis, échappé de la cellule, accueilli, pour ses jolis vers, dans les salons du beau monde, il en saisit avec une admirable justesse les tons malicieux et légers. Enfin, jeune encore, retiré dans sa ville natale, n'ayant plus que des ennuyeux à peindre, il prit quelque peu Tempreinte de son sujet. Il rima longuement le Parrain magnifique, et un autre poëme contre un vieux médecin, lecteur de gazettes, jetant toujours sur l'insipidité du fond le coloris de quelques jolis vers marquetés d'épithètes brillantes. N'accusons pas trop cette vieillesse prématurée de son esprit; il nous en avait prévenus :
Mais apprenez que l'harmonie Ne verse ses heureux présents Que sur le matin de la vie; El que sans un peu de folie On ne rime plus à trente ans.
C'est en effet avant cet âge qu'il avait achevé ses charmants badinages, Vert-Vert, la Chartreuse. Jlais, après avoir vu le monde, il fit le Méchant, léger et immortel monument de ce siècle où l'esprit de société, le talent de converser, occupa tant de place.
Le Méchant est la médaille des salons du xviiF siècle. Leur physionomie est là, comme la vive allure et la facile conscience des jeunes seigneurs de la Fronde se trouvent dans les Mémoires de Gramont. Voltaire lui-même ne vous donnerait pas toute la langue spirituelle du xviii^ siècle, si vous n'aviez le Méchant de Gresset. Jamais toutes les grâces du monde, cette flat-
terie maligne, cette amertume mêlée d'insouciance, ces exagérations si vives, cette verve de dédain, cette franchise d'égoïsme qui veut être gaie, cette raillerie apparente sur soi-même pour se moquer des autres, ce sacrifice de toutes choses à l'esprit et cette satiété de l'esprit qui jette dans le paradoxe, cette légèreté enfin qui n'est souvent que le défaut d'attention et de raison, n'ont été si bien rendus; et l'effet poétique est né de cette peinture si fidèle d'une société sans âme et sans poésie. Cléon, copié sur un modèle du temps, est une création dans la langue de la comédie.
On dit que le grand Frédéric, qui se donnait tant de peine pour être poète français, goûtait peu et ne saisissait qu'à demi le style du Méchant. Ce style, en effet, est le dernier raffinement d'une langue à part, qui ne s'apprend pas dans les livres, la langue des salons. L'art merveilleux de Gresset, c'est d'avoir donné une vie durable à des nuances si fugitives, et fixé les fantaisies de la mode en les imitant. Ce style n'a pas la force comique du style des grands maîtres; mais il est à la fois une création originale et un tableau de mœurs. Je ne sais si par ce motif Gresset a dû se passer d'une intrigue dans sa pièce ; mais on s'aperçoit peu de ce défaut, et, par l'expression seule, il a fait à ravir ce que Voltaire lui reproche d'avoir manqué,
Des mœurs du temps le portrait véritable.
Bien que Gresset, ennuyé du collège et du cloître, eût reçu avec vivacité les impressions du monde, et pris d'abord les idées sceptiques et épicuriennes de son temps, on peut juger par le Méchant qu'il s'arrêta bientôt. Il a déjà dans cette pièce d'excelhnts traits pour peindre les froids calculs de l'intérêt personnel :
La parenté m'excôde, et ces liens, ces chaînes
De gens dont on partage ou les torts ou les peines,
Tout cela, préjugés, misère du vieux temps;
C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents.
Chacun n'est que pour soi.
Voilà bien, dans Tapplication usuelle, la philosophie du xviiie siècle, quoique, à l'époque du Méchant, elle n'eût pas encore été érigée en système par Helvétins et tant d'autres. Gresset, qui avait été quelque peu philosophe chez les jésuites, redevint religieux dans la société. Il s'éloigna d'abord du théâtre. La veine de corruption et de ridicule, si bien efileurée dans le Méchant, pouvait encore beaucoup fournir au poète; mais de bonne heure devenu grave, retiré et marié en province, on peut croire que la délicatesse de son goût s'émoussa, en même temps que sa conscience devint plus timorée. Il avait achevé cependant quelques comédies dont le titre promettait : l'Esprit à la mode et le Monde tel qu'il est. Mais son scrupule s'étant fort augmenté dans les entretiens de l'évéque d'Amiens, il les brûla; et, ne croyant pas que la comédie pût se sanctifier même en attaquant les philosophes, il ne réserva d'une pièce qu'il avait faite contre eux que quelques vers, pour les employer à la même fin dans un poëme qui n'a jamais paru. Voltaire sans doute en fut la cause. Gresset avait annoncé son pieux repentir, et le petit auto-da-fé qu'il faisait de ses comédies, par une lettre publique. Mais cette lettre, où le poëte parlait, des vérités lumineuses de la foi, et rétractait d'un ton solennel jusqu'aux hardiesses de Vert-Vert, venant à tomber au milieu des salons oisifs et moqueurs dePa-
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ris, eut fort peu de succès ; et bientôt on répéta les vers si malicieux de Voltaire .
Gresset se trompe, il n'est pas si coupable, etc., etc.
Celui-ci n'engagea point le combat, et resta dans sa ville et ses bois de Picardie, d'où il ne sortit que quinze ans après, pour faire, comme directeur de TAcadémie française, alors toute philosophique, un discours froid et prétentieux contre le style à la mode. L'ingénieux poëte avait vieilli ; son discours n'était que la caricature de sa charmante comédie du Méchant. Il n'osait pas dire tout ce qu'il avait dans l'âme contre la philosophie de son temps; et, sur le reste, son langage était devenu puéril ou suranné. Mais qu'importe un discours? Gresset fut poëte, peu de temps il est vrai, et sur peu de sujets, mais assez; car il vivra toujours. Il ferme cette première moitié du xviii* siècle, où le grand art de faire des vers se soutenait par tradition ; et il égale Voltaire dans le seul genre où Voltaire fut grand poëte. L'imagination va changer de place : de longtemps il n'y aura plus de poètes que Buffon et Rousseau.