TREIZIEME LEÇON
Fontenelle. — Application du bel esprit aux sciences. — Nouvelle école de prose; ses défauts, son influence. — Mairan. — Terrasson. — Marivaux.
Messieurs,
Nous avons réservé jusqu'ici un écrivain unique, sans être grand, auquel il a été donné d'être contemporain de deux siècles mémorables, qui siégea dans l'Académie près de Racine et de Boileau, fit même contre eux des épigrammes, et fut trente ans le rival de Voltaire et l'ami de Montesquieu; qui prit part à la vieille querelle des anciens et des modernes, et donna des conseils pour VEncyclopédie. Je me souviens d'avoir oui dire à M. Suard qu'à son arrivée à Paris, il avait entendu, dans le salon de madame Geoffrin, M. de Fontenelle, debout devant la cheminée, conter la peine qu'il avait eue, en 1674, à soutenir, tout jeune qu'il était, la dernière pièce de son oncle le grand Corneille, la tragédie de Suréna, contre laquelle cabalaient les amis de M. Racine. « Mon oncle, ajoutait Fontenelle, dans les dix années qu'il vécut encore, m'apprit tout ce que je sais sur la poétique, et m'indiqua, pour mon premier essai lyrique, le sujet de Psyché qu'il avait traité lui-même en commun avec M. Molière, dont il était fort ami. » M. Suard, vieillard aimable et ie l'esprit le plus fin, ressuscitait pour nous Fonte» nelle; et jious semblions toucher à cet âge héroïque i. 20
des lettres françaises, où Corneille, Piacine et3Iolière illustraient le théâtre que Bossuet et Bourdaloue excommuniaient avec tant d'éloquence.
Ce n'est pas que Fontenelle ait eu également le génie des deux époques auxquelles il assista; mais enfin, dès le temps même où il n'était encore qu'un bel esprit accusé de mauvais goût, et dépeint malignement par la Bruyère, il se ménageait une sorte de gloire nouvelle, en appliquant l'art du style à la science, et le doute philosophique à l'étude des lettres. Plus tard, après avoir été le novateur discret et timide du xvii'= siècle, il fut le sage du xviiF, dont il avait prévu plutôt que hâté le mouvement. Sans être un homme de génie, il fut original ; sans ardeur et sans esprit de système, il exerça beaucoup d'influence sur les esprits, et fut le créateur d'une école en littérature.
Fontenelle avait étudié d'abord chez les jésuites de •Rouen, et fait là beaucoup devers latins et même de vers grecs aussi beaux que ceux d'Homère, dit-il; car ils en étaient. Il prit ensuite la profession du barreau; mais il s'en dégoûta bien vite, comme on peut croire; et, après une cause perdue, vint à Paris chercher fortune dans les lettres.
II y vécut d'abord obscur, de cette vie heureuse et occupée que vous savez, avec quelques jeunes compatriotes, studieux comme lui. Un d'eux était l'abbé de Saint-Pierre, plus célèbre dans la suite par ses rêveries que par ses talents. Cet abbé, qui avait une espèce de richesse pour un étudiant, 4,800 livres de rente, en avait donné 300 à un jeune géomètre nommé Vai^ignon, et s'était logé avec lui dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques. Fontenelle et Vertot venaient les voir souvent : « Nous nous rassemblions.
dit Fontenelle, avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, et, ce que nous ne comptions pas alors pour un assez grand bien, peu connus . » Qui n'est touché de ce souvenir, Messieurs? Et, parmi ceux qui m'écoutent, n'en est-il pas plusieurs, dont le soir, dans ce même quartier Saint-Jacques, on aperçoit la lampe qui éclaire leurs veilles laborieuses et leurs conférences d'étudiants, d'où sortiront un jour quelques hommes célèbres, des Bichat, des Dupuytren, des Thierry?
Fontenelle n'avait pas cependant cette ardeur opiniâtre à l'étude qui fait les grands monuments; il prenait un peu de tout dans les sciences avec mesure et facilité. Nul homme ne réalisa mieux la pensée de Tacite, retinuit, qiiocl est difficillimum, ex sapientia modum. Il ne s'enfonça pas dans le calcul et la géométrie, mais il en apprit assez de Varignon et des livres pour en parler avec justesse et clarté. Il n'étudia l'anatomie que dans le cours fait par Duverney pour le Dauphin, et assidûment suivi parBossuet. Il ne fit aucun voyage savant, pas même une course de botaniste; mais il recueillit de toutes les sciences naturelles des notions exactes et simples qu'il rendait avec grâce.
Malgré ce goût dominant pour la philosophie, comme on disait alors, Fontenelle étant d'une famille de poète, et voyant la poésie fort prisée dans le siècle de Louis le Grand, fit d'abord des vers, et, qui pis est, des tragédies. Une épigramme de Racine nous apprend le SOI t de son Aspar; et son Brutus ne vaut pas mieux. Toutefois, plus discret que la Motte, il ne médit pas de l'ancienne forme poétique, ni même de la rime. Il composa jusqu'à des églogues, afin de montrer sans doute qu'un homme d'esprit peut tout faire ;
et Ton a cité de lui celle dlsinène, qui n'est pas sans élégance et sans grâce. Mais en même temps il publiait des lettres galantes dont Molière se fût moqué autant que des précieuses ridicules ; et même, dans ses Dialogues des Moi^ts, le premier ouvrage où il eût réussi, il jetait mille traits d'affectation et de faux goût.
Voltaire, qui certes avait plus d'esprit que Fontenelle, car il en affecte moins, a fait de ces Dialogues des Morts une vive et saine critique. Il y relève le rapprochement artificiel et forcé des personnages, la mignardise des pensées et du style. Il n'a pas de peine à montrer le ridicule de Faustine se comparant à Brutus, Julie de Conzague à Soliman, et Diane de Poitiers à César. Et toutefois Voltaire semble avoir emprunté un peu de cet ouvrage sa manière d'expliquer les grands effets par les petites causes, et de rabaisser à plaisir les événements et les caractères, en prenant, comme il le dit, les deux hémisphères en ridicule. Au fond, ce langage est plus déplacé dans l'histoire que dans une composition factice et satirique, comme des dialogues des morts. Lucien, peut-être l'inventeur du genre, l'avait fait servir à la parodie de l'antiquité, dans un temps de scepticisme et de décadence. Les Césars de l'empereur Julien, autre dialogue des morts, ne sont également qu'une satire. Le tort de Fontenelle, c'est que la sienne est sans but moral, toute composée de paradoxes qu'il ne croit pas, et de jeux d'esprit parfaitement inutiles.
L'auteur fut plus heureux dans une autre forme de dialogue, que l'antiquité avait ornée de toutes les grâces du génie, le dialogue philosophique; il le fit servir à l'exposition même des sciences. Galilée, un
esprit créateur, avait donné cet exemple dans ses Dialoghi délie scienze nuove. Fontenelle n'invente pas ; il ne fait pas même un choix sévère entre les inventions des autres; et il aime delà science le merveilleux, le singulier, autant que le vrai. Son mérite est dans un agrément, une coquetterie de style qui attire et amuse le lecteur. Le premier, il traduisit en langue vulgaire le Système du monde, tel qu'alors on le connaissait du moins, encore à demi enveloppé de la vapeur des tourbillons, incomplet, obscur sur quelques points, mais tout étincelant, par intervalles, d'une immortelle lumière. Plus tard, et dans la pleine clarté de la science, on préférera plus de simplicité, et l'on pensera que ce qu'il y a de plus grand dans la réalité et pour ^imagination, l'astronomie, n'a pas besoin des petits ornements et des mièvreries galantes du bel esprit. On aimera mieux quelques pages de Fourier sur Herschell, ou quelques paroles nettes et précises d'Arago, dans une leçon de l'Observatoire, que toutes les dissertations de Fontenelle sur les beautés blondes et les beautés brunes, au sujet de la lune. Mais souvenons-nous des vers de Boileau contre les femmes qui étudiaient l'astronomie, et même contre l'astronomie, et nous excuserons peut-être Fontenelle.
La frivolité du cadre et des digressions n'empêche pas d'ailleurs qu'il n'expose avec beaucoup de justesse ce qu'il sait bien, et ne démontre, comme un savant de nos jours, que le soleil est immobile, et que la lune n'a pas d'atmosphère. Il en mesure même les montagnes d'après Cassini ; et quant à la supposition d'êtres animés dans cette planète, sauf les galanteries qu'il leur prête, il n'a rien dit en cela de contraire aux découvertes récentes
A la vérité, l'antiquité avait dit même chose, suivant trois vers orphiques cités par Proclus :
Il existe une autre terre immense, que les immortels nomment Séléné, que les hommes appellent Mené, et qui a beaucoup de montagnes, beaucoup de villes, beaucoup de palais.
On ne croit plus aujourd'hui à ces palais , mais on voit dans la lune plus de montagnes que jamais. Un autre Grec, Xénophane, auteur d'un système admirablement restauré ou deviné par un philosophe de nos jours *, avait affirmé qu'il existait dans l'orbe de la lune une autre terre, et là une autre race d'hommes, qui vivaient de la même manière que nous ici-bas, et qui, la nuit, recevaient la lumière d'un autre globe, comme nous recevons celle du leur*. Le progrès moderne, c'est, non de ruiner tout à fait cette opinion, mais de la rectifier, en prouvant par une statistique détaillée de la lune, que ses habitants ne peuvent avoir aucune de nos conditions d'existence, point d'eau, point de fluide, point d'air respirable, nulle végétation.
Mais Fontenelle avait lui-même aperçu cette différence, et il en tirait tout à la fois un raisonnement et une précaution :
Elle regarde ces gens scrupuleux et difficiles à contenter, dit-il dans sa préface, qui pourront s'imaginer qu'il y a du danger, par rapport à la religion, à mettre des habitants ailleurs que sur la terre, etc.
Mais la science vient ici au secours de la science ; et
1 M. Cousin.
* Dixit Xenophantes Intra concavum lunae sinum esse aliam terram, et ibi aliud genus hominum simili modo vivere, que
Fontenelle prouve déjà très-bien que ces habitants de la lune ne sont et ne peuvent être en rien semblables aux habitants de la terre. C'est l'idée sur laquelle Voltaire a bâti son Micromégas, en raillant Fontenelle, et en le copiant un peu.
En tout, cet ouvrage et le ton de la préface, que nous venons de rappeler, annonçaient une autre innovation que celle du sujet et de la forme. On y sentait une certaine liberté de penser, et même un commencement d'ironie sceptique, que Fontenelle porta bientôt de la science dans l'érudition. Nul doute que, par son esprit et son caractère, il n'appartînt à ce parti raisonneur et peu chrétien qui n'avait jamais cessé tout à fait sous Louis XIV. Il était lié avec les savants de Hollande, correspondait avec Basnage, et lui envoya, dans une lettre, cette petite relation de Ylle de Bornéo, satire allégorique du catholicisme, accueillie par Bayle, et qui remplit une page in-folio de son journal. Cette page, imprimée en Hollande, faillit compromettre gravement Fontenelle. D'Argenson, déjà fort en crédit, le sauva du Père Letellier : et Fontenelle continua ses discrètes excursions de libre penseur.
Ayant reçu de Hollande le livre latin du docte Van Dale sur les Oracles du paganisme, il imagina d'en faire un ouvrage amusant et de facile lecture. Au fond, rien de plus piquant que l'érudition ; et c'est par le préjugé des lecteurs, ou la faute des écrivans, qu'elle passe souvent pour ennuyeuse. L'objet du livre de Van Dale,
nos in hac terra vivamus. Habent igitur illi lunatici homines alteram lunam, quae illis nocturnum lumen exhibeat, sicut haec exhibet nobis; et fortasse noster hic orbis alterius infenoris luna sit. (Cicero.)
c'était de prouver que les oracles n'avaient pas cessé , comme on l'avait dit souvent, à Tavénement du Christ, et qu'ils n'étaient pas le prodige du démon, mais la fourberie des prêtres païens. Je ne sais si un médecin anabaptiste, écrivant sur ce sujet en Hollande, n'avait pas quelque double intention de satire; mais la thèse qu'il soutient était d'ailleurs conforme au bon sens et à l'histoire. Il n'y avait pour la religion même nul intérêt à prétendre que le diable avait été prophète et à justifier l'erreur du paganisme par des prestiges surnaturels. Mais plusieurs Pères de l'Église avaient donné dans cette illusion, et des docteurs modernes y tenaient encore. Cependant la Mothe le Vayer, dès le commencement du siècle, en avait fait justice dans une lettre sur les Oracles^, où il attribuait leur cessation à des causes tout humaines, tout historiques, et leur long empire à la fourberie, à l'équivoque et à la démence. Mais la Mothe le Vayer avait passé pour incrédule ; et l'on sent, jusque dans la manière dont Fontenelle soutint la même opinion, certaine ironie discrète, et un ton de badinage universel qui parut trèshardi. La prétention d'être toujours léger, mondain, y nuit un peu à l'érudition. Le style, agréable et piquant, est parfois gâté par les sous-entendus, les demi-mots et les petites grâces de salon.
Malgré ces réserves et cet air de frivolité, l'histoire des Oracles ayant été vivement attaquée par le jésuite Baltus, Fontenelle, qui tenait bien plus à son repos qu'à une opinion, ou même qu'à un trait d'esprit, se détourna tout à fait des recherches de critiques et d'histoire, et s'enferma dans l'Académie des sciences,
* Tome XIII, p. 137.
AU DiX-HUITIEMF, STËCLE. 313
dont il devint le secrétaire vraiment perpétuel en 1699. Vous savez qu'il remplit seul et sans cesse, pendant quarante-trois ans, cette belle et noble fonction, aujourd'hui partagée entre deux savants. Il s'en démit à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, pour être un peu plus libre et achever quelques pièces de théâtre.
Ce demi-siècle, donné à la culture des sciences par un esprit si pénétrant et si juste, a produit la belle Histoire de l'Académie, formée des Analyses de ses travaux, et des Éloges de ses membres. Les Éloges sont connus, et partout publiés ; mais les AnaZyse.s sont demeurées dans le recueil de l'Académie, où personne ne les lit plus. On ne peut cependant parcourir celle immense série de rapports sur des objets si divers sans être émerveillé du génie facile de Fontenelle. Physique générale, anatomie, chimie, botanique, mathématiques, astronomie, optique, hydrographie, acoustique, mécanique, il rend compte de tous les points de ces sciences traitées dans les discussions, la correspondance ou les Mémoires de l'Académie. La description précise d'un fait d'histoire naturelle succède à un exposé fort net de l'arithmétique binaire inventée par Leibnitz, et retrouvée dans une antiquité chinoise. Vous êtes entretenu par le même homme d'une comète aperçue à Pékin, d'une aurore boréale visible trois années de suite à Paris, des taches au soleil et de la cataracte, du calcul des infiniment petits et des forces motrices de la vapeur, d'un système de musique et d'une roue ou vis de forme nouvelle, des quatre lunes de Saturne, et de la digestion.
C'est bien là, et dans un homme seul, le premier
essai de cet esprit encyclopédique auquel aspira le
xviii« siècle, et qui, plus tard, pour mieux embrasser I. 18
Si A LITTÉRATURE
toutes les sciences, en partage Tétude entre des observateurs différents. Ajoutons que ces extraits, ces résumés, ce procès-verbal universel que Fontenelle rédigea pendant quarante ans, porte partout son caractère, partout la même netteté de sens, le même tour négligé, quand il n'y a point de place pour l'esprit, la même réflexion délicate et fine, dès qu'elle peut se montrer.
Que beaucoup de notions dont il parle fussent encore naissantes, beaucoup d'observations qu'il reproduit, incomplètes et fautives, que la science de son temps fût bornée et qu'il ne la possédât pas tout entière, que sa clarté soit souvent superficielle et plaise en instruisant peu, il n'importe. On sentira, sous le rapport de la méthode et du goût, le seul qui nous occupe en ce moment, quelle philosophie, quelle intellige.'jf»' générale des choses il avait dû puiser dans cet ensemble de vues comparées. On y voit aussi quel genre de supériorité il portait avec lui, et le charme singulier et célèbre attaché à sa conversation autant qu'à ses écrits. Il ne contait que des choses nouvelles. Il était le seul interprète entre Tobscurité de connaissances inaccessibles et la curiosité du monde; il rendait simple ce qu'on n'avait pas même compris jusqu'alors, et à la simplicité de l'exposition il ajoutait les recherches délicates delà pensée. Il faisait en même temps ressortir avec art l'utilité positive qui se mêlait au merveilleux des sciences, et il intéressait le bon sens comme le bel esprit. De là son succès prodigieux et son influence.
Un monument immortel en est resté, ses Éloges, où il a fait pour les savants ce que Plutarque avait fait pour les guerriers et les politiques. Il les a montrés, dans leur génie, dans leur caractère, dans la simpli-
cité de leur vie privée. Il les a fait comprendre, il les a fait aimer. « L'histoire d'une Académie , avait-il dit en commençant, ne saurait être que l'histoire de ses pensées. » A cette abstraction continue, les É/o^fes sont venus mêler un intérêt réel, varié, une passion et des personnages. Grâce à la libre composition de l'Académie, cette belle revue offre tour à tour les noms de tous les pays, les représentants de la science sous toutes les formes et dans toutes les fortunes, souverains, généreux, hommes de guerre et d'action, contemplateurs paisibles, vastes génies qui ont tout parcouru, en jetant la lumière, opiniâtres et patients esprits, qui n'ont éclairé que quelque coin obscur du champ des découvertes. L'unité du recueil, c'est l'amour de la science, le spectacle de ses progrès, et l'avantage qu'elle apporte à la vie humaine. Bien des ré putations qu'on y célèbre sont effacées, bien des travaux tombés dans l'oubli. Mais avec quel intérêt on y retrouve souvent, dans l'éloge d'un savant à peine nommé de nos jours, le germe ou le premier essai de nos inventions et de nos entreprises modernes ; tantôt l'application du calcul des probabilités aux choses morales et politiques, tantôt le premier emploi d'un alphabet télégraphlique^ pour communiquer en quelques heures de Paris à Rome.
Mais, à vrai dire, les notions positives éparses dans ce recueil n'en sont pas le premier mérite. On y trouve consignées autant d'erreurs que de découvertes ; elles y traitent d'égal à égal : la chimère des tourbillons y va de pair avec la loi de la gravitation. Souvent aussi les résultats de la science y sont ramenés à une géné-
* Eloge de Jacques Cernoulli et d'Amontons.
ralité superficielle qui se comprend sans étude, mais qui n'instruit pas. Le prix de cet ouvrage est donc surtout dans le style, dans Tart plein d'agrément avec lequel l'auteur raconte. Ce n'est pas que, même à cet égard, son goût soit irréprochable, et qu'il ait renoncé à toutes les affectations du bel esprit. Tantôt il les cherche dans le contraste d'un terme familier avec une idée savante, d'une expression galante et mondaine avec de sérieuses études. Tantôt il rend avec subtilité une pensée commune, ou fait une plaisanterie froide et contournée. Quelquefois même il est obscur à force de finesse. Il a ce caractère particulier remarqué dans d'autres littérateurs, d'avoir gâté la diction avant la langue, et de composer souvent des phrases recherchées avec des expressions très-pures et des tours indigènes.
Sous ce rapport, il marque la même décadence que Pline ou Sénèque. Mais, en même temps, et cette différence est due tout à la fois à l'influence des sciences et à la supériorité de sa raison, il a souvent une belle et heureuse netteté que l'esprit orne avec discrétion, et ne surcharge pas. Il est même quelquefois simple, oui, simple, quoique Fontenelle. Dirai-je plus? il est quelquefois touchant; il a presque de l'onction en décrivant l'uniformité candide et silencieuse de quelques vies du xvii" siècle, toutes partagées entre Dieu et la botanique ou l'anatomie. Quand il entre dans le détail de certaines pratiques austères et minutieuses, on entrevoit sur ses lèvres un léger sourire d'homme du monde, mais il redevient aussitôt sérieux et attendri, autant qu'il peut l'être, sur des vertus dont profite la science : car il aime la science, il conçoit l'ardeur qu'elle inspire. Et le calme avec lequel il juge l'en
thousiasme des autres ne semble en lui qu'une supériorité de raison et de lumières.
Nil admirari prope res est una, Numici, Solaque quae possit facere et servare beatum.
Un autre mérite des Eloges, c'est la philosophie dans le sens ordinaire du mot. Malgré la subtilité trop fréquente du style, je ne sais dans quel ouvrage on pourrait recueillir plus de pensées justes-pour l'usage de la vie, plus de vues morales sur le caractère des hommes. Seulement le vrai, dans Fontenclle, est toujours ingénieux et un peu détourné de la voie commune. Il s'y mêle aussi une sorte d'ironie légèrement sceptique. Fontenelle semble une intelligence dégagée de ce qu'elle raconte, spectatrice de la vie comme de la science, et qui ne s'y met jamais tout entière.
De là ces portraits inimitables de tant de savants solitaires, silencieux, timides, auxquels le peintre ressemble si peu, et qu'il comprend si bien. Ayant l'air de savoir au juste les bornes de leur esprit, et presque celles de l'esprit humain , il les interprète , les juge, les devine, voit le faible de la science et celui du savant, et donne pour dernière leçon de philosophie les petitesses des philosophes; le tout sans amertume, sans satire , avec cette supériorité bienveillante qui connaît à fond notre nature et qui lui pardonne. Il y a là, pour le goût et le style, un tempérament merveilleux qui ne s'est point retrouvé, malgré tout ce qu'un Condorcet, un Cuvier, ont jeté d'instruction solide et de vues philosophiques dans des sujets semblables. Fontenelle peut donc être considéré comme le modèle d'une éloquence à part, châtiée sans être sévère, qui n'empruate rien à la poésie et s'interdit la
passion. Elle a quelque chose de cette pureté délicate et de cette précision que les anciens, si grands maîtres de la tribune, admiraient dans Lysias. Mais elle joint le bel esprit à l'atticisme.
A cet égard, elle eut un privilège bien rare ; elle ne perdit rien par les années, ou plutôt elle s'accrut avec la vieillesse de l'orateur. Comme la chaleur du sang et les vives images agissaient peu sur lui, sa pensée resta la même, ingénieuse et calme ; et l'âge donna parfois . à son langage, ingénieux et poli, quelques teintes attendrissantes. C'est à quatre-vingt-cinq ans qu'il eut le plus d'éloquence, en parlant au nom de l'Académie française, dont il était membre depuis cinquante années, et qu'il avait vu se renouveler plusieurs fois : « Il m'est permis, disait-il à ses confrères, d'avoir pour vous une espèce d'amour paternel, pareil cependant à celui d'un père qui se verrait des enfants fort élevés au-dessus de lui, et qui n'aurait guère d'autre gloire que celle qu'il tirerait d'eux. » A quatre-vingt-douze ans il fut encove l'orateur de la même Académie, en recevant le successeur du cardinal de Rohan; et ses pensées, ses expressions, avaient gardé le même éclat tempéré, la même finesse élégante. Plus concis que Nestor, auquel il se compare, il n'avait pas un langage moins persuasif et moins doux. C'est par là qu'il fut l'idole d'une société polie, toujours fêté, et plein d'esprit et de grâce jusqu'à cent ans.
On connaît sa prudence craintive et sa circonspection. L'âge sans dc.utc n'avait pas dû l'en corriger. Quelquefois même il eut des ménagements qu'on pourrait appeler d'un autre nom. Courtisan du cardinal Dubois, pour lequel il écrivait des manifestes, il le reçut à rAcadcmie, en le louant avec une exagération
qui fait sourire la postérité, dont il promettait les hommages au cardinal.
Dubois succédait au bon M. Dacier. Fontenelle ne manque pas d'y voir un grand honneur pour M. Dacier, « dont le nom, déjà lié par ses travaux à ceux de Platon, de Plutarque, de Marc-Aurèle, le sera désormais à celui du cardinal Dubois. » Cela est bien fort pour un philosophe, et dit en face à ce Dubois, que Saint-Simon a fouetté et marqué si justement.
Ce n'est pas tout; Fontenelle s'émeut :
Les applaudissements que nous vous devions, dit-il, seront désormais, non pas plus vifs, mais plus tendres. Dans un concert de louanges, il est facile de distinguer les voix de ceux qui admirent et de ceuxquiaiment. Toute votre gloire est devenue la nôtre... Le régent du royaume a pensé; son ministre a pensé avec lui, et a exécuté. Les siècles suivants en sauront davantage : fiez-vous à eux, Monseigneur.
Fontenelle^ sans doute, comme un contemporain, et un contemporain bien traité par le ministre, ne savait pas toute la vérité ; mais il devinait ce qu'on a mieux su dans la suite, la grande habileté que Dubois porta dans les affaires. Peut-être aussi, nous le disons avec regret, le calme sceptique du philosophe voyait-il avec trop d'indulgence ce qui ne blessait que la morale; peut-être enfin avait-il ce faible d'admiration que des gens d'esprit, parfaitement sages dans leur conduite, ont souvent pour les gens d'esprit hardis et corrompus. Quoi qu'il en soit, Fontenelle se montra fidèle à la mémoire de Dubois; et, quelques mois après la mort de ce ministre, il le louait encore à l'Académie, au risque de n'être, cette fois, applaudi par personne.
Dans son extrême vieillesse, Fontenelle, tout en res-
tant attaché à la théorie des tourbillons de Descartes, ne s'occupa plus que de littérature et de poésie légère, comme dans sa jeunesse. Son génie n'était pas là; il n'a pas le goût vrai dans la critique. Ses grandes louanges de Corneille semblent une vanité de famille et une malice contre Racine, plutôt qu'une admiration vivement sentie. On sait quel jugement il portait de Théocrite; le poëte Eschyle lui paraissait une espèce de fou, enfin, il avait défini le naïf, une nuance du bas : ce qui montre assez comment il sentait la nature. Fontenelle fut donc, en théorie et en pratique, un corrupteur du goût. Il fit même toute une école de décadence. Mais, ayant eu le bonheur d'appliquer son talent à des sujets instructifs, dont il a ingénieusement tempéré la sécheresse, et qui ont contenu et corrigé l'affectation naturelle à son esprit, il a élevé un monument immortel, et il mérite la première place dans notre littérature, après les hommes de génie.
On a fait une grande hyperbole académique en le supposant le promoteur de tout lexviii^ siècle. 11 n'avait été d'abord que l'écho assez discret des libres penseurs de Hollande. Sa hardiesse se bornait à quelques allusions délicates et malignes, et s'arrêta de bonne heure. Mais, selon toute apparence, il n'en jugeait pas moins tout ce qui se préparait autour de lui. En 1743, il écrivait dans la préface de ses comédies :
Nous sommes dans un siècle où les vues commencent sensiblement à s'étendre de tous côtés. Tout ce qui peut être pensé ne l'a pas été encore. L'immense avenir nous garde des événements que nous ne croirions pas aujourd'hui, si quelqu'un pouvait les prédire.
Voyait-il déjà les conséquences extrêmes des opinions
sceptiques, et les dernières années du xviiF siècle? Sa réserve alors ne nous paraîtrait pas seulement prudence, mais vertu; et nous lui saurions gré de n'avoir pas aidé à cette grande destruction, où les vérités religieuses et morales étaient emportées avec les abus.
Fontenelle eut des disciples de ses opinions et des imitateurs de son style. On les reconnaît à leur égal éloignement de l'orthodoxie soumise du xvii^ siècle, et des témérités du xviiF. On les retrouve dans la philosophie et la théorie des arts, dans les sciences et dans les lettres. Ce ne sera pas l'abbé Trublet, son plagiaire plutôt que son élève; mais ce seront des hommes d'un esprit rare, Terrasson, Mairan, Marivaux, et, à quelques égards, Montesquieu lui-même, si l'histoire et l'antiquité ne l'eussent pas ramené bientôt à une école plus sévère.
Terrasson avait emprunté beaucoup de choses à Fontenelle, mais non l'art d'amuser. Il était cartésien comme lui, comme lui contempteur d'Homère, c'està-dire de la grande et naturelle poésie ; comme lui fort épris des sciences, et les mêlant aux lettres. Mais au lieu d'écrire, comme Fontenelle, quelques pages fines et spécieuses sur les anciens et les modernes, il fit deux gros volumes au sujet doY Iliade; et puis il voulut la remplacer par un poëme épique en prose, où les découvertes modernes seraient cachées sous les emblèmes de l'antique Egypte. De \kSéthos, le Télémaque de l'Académie des sciences, ouvrage ennuyeux, malgré beaucoup de savoir et d'esprit.
L'abbé Terrasson, qui ne rêve pas dans Séthos un
gouvernement moins idéal que celui de Salente, ne
s'était pas cependant toujours tenu loin de la vie réelle
et des affaires humaines. Comme Fontenelle, il était
fort bien accueilli du régent. Il écrivit même une brochure en faveur du système de Law.
Le système fut utile à son défenseur, Terrasson fit tout à coup fortune, prit voiture et disait gaiement de lui-même : « Je réponds de moi jusqu'à un million. » Mais ruiné bientôt, comme il s'était enrichi, il revint à Séthos et à l'antiquité.
Voltaire a fort loué dans Séthos l'éloge funèbre de la reine Nephté. Les dix livres de ce roman, plus érudit que poétique, offriraient encore d'autres beautés remarquables, des traits de mœurs bien saisis, des vues morales éloquemment rendues.. Mais l'ensemble est froid, dans un genre de composition qui ne peut vivre qu'à force d'imagination et de génie. Séthos est entraîné par le même oubli que Tèlèphe et les Incas. Télémaque et les Martyrs, voilà nos seuls poëmes épiques. Terrasson n'en sera pas moins compté, au-dessous de Fontenelle, parmi les précurseurs de l'esprit philosophique au xviii« siècle, et les hommes qui renouvelèrent par système cette union des sciences et des lettres, que Descartes et Pascal avaient faite de génie, et dont Buffon tira son éloquence.
L'abbé Terrasson, en prenant à l'école de Fontenelle l'esprit de critique et le goût des sciences, avait eu le tort d'ambitionner en môme temps les succès de l'imagination. Un autre émule de Fontenelle, qui lui ressembla par les agréments de l'esprit, le calme du caractère et presque la longue vie, eut le bon sens de se renfermer dans le cercle des sciences. Ce futMairan, mort en 1771, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, après une vie passée dans l'étude et dans les salons. Comme Fontenelle, il fut membre des trois Académies, fort aimé du régent, philosophe discret et spirituel écri-
vain. Mais il n'était pas seulement, comme Fontanelle, l'interprète élégant des sciences ; il en avait le génie. Au lieu de commencer par des opéras et des lettres galantes, pour appliquer ensuite le bel esprit aux sciences, il s'était annoncé d'abord par des observations précises. On le vit tour à tour appliquer la science à des objets d'utilité pratique, ou l'étendre par de belles et neuves expériences. Géomètre, physicien, astronome, il découvrit là où Fontenelle avait agréablement parlé.
Mais le goût du temps et la réputation même de Fontenelle avertirent 3Iairan de mêler aux recherches pour les savants l'art de plaire pour le public. Des mémoires sur la réflexion des corps, sur la rotation de la lune, sur le froid et sur le chaud, n'auraient pas suffi pour cela. Il choisit un sujet agréable par le nom seul et par l'espèce de merveilleux qui s'y mêle à la science ; il fit l'histoire complète de ces aurores boréales dont Fontenelle avait marqué quelques récentes apparitions. C'est à la fois le livre d'un physicien, d'un érudit, d'un homme de goût; et l'hypothèse scientifique en fût-elle erronée, comme on l'a dit depuis, le choix et l'examen des traditions, l'esprit philosophique, la clarté, l'agrément, n'en font pas moins de cet ouvrage un modèle de justesse et de goût: c'est Fontenelle corrigé de quelque affectation.
Il est vrai que Mairan n'a pas conservé toute l'ingénieuse fécondité et toute la finesse d'observation morale de son modèle dans les éloges des savants qu'il fit après lui ; il ne sait pas, comme Fontenelle, démêler, dans l'uniformité de la vie la plus simple, de curieux traits de nature, et les mettre en relief avec une sorte de malice enjouée ; il laisse un peu sec et nu ce
qui est sans intérêt par soi-même : mais quand le sujet a quelque grandeur scientifique, il le présente di gnement et le remplit tout entier. On le sent à Téloge de Halîey, de ce digne compatriote et ami de Newton» qui fut érudit, géomètre, grand astronome, célèbre navigateur. Avec quel intérêt retrace-t-il cette belle vie de contemplations et d'aventures tout à la fois, ces courses savantes de Halley, qui, revenu de l'île Sainte- Hélène où il était allé examiner un point du ciel, repart pour Dantzick, afin de causer de sa découverte avec le célèbre Hevélius , astronome et premier magistrat de cette ville.
Il y arriva le 26 mai 1679, dit avec simplicité Mairan; et, sans autre préliminaire, les deux astronomes observèrent ensemble, le même soir, comme gens qui se connaissaient depuis longtemps, et qui s'étaient vus dans cette commune patrie vers laquelle ils dirigeaient leurs regards.
J'ai nommé Sainte-Hélène, Messieurs; ce nom, qui vous a frappés, était alors noté pour la première fois par la science. Halley avait fait le voyage de Sainte- Hélène pour compléter la liste des étoiles fixes, et observer celles qui ne sont visibles qu'auprès de l'équateur et de l'hémisphère austral. Il en reconnut plusieurs déjà signalées; il en découvrit d'autres qu'il nomma de nouveaux noms empruntés à l'histoire de son pays et de son temps, et qu'a maintenus la science moderne : l'une d'elles, entre autres, fut appelée par lui le Chêne de Charles, en mémoire de l'arbre touffu qui avait caché dans son feuillage le jeune roi poursuivi par Cromwell. Napoléon aura retrouvé ce souvenir de la science à Sainte-Hélène; et, pendant les nuits brillantes de l'équateur, ce remplaçant des rois,
bien plus grand que Cromwell, aura pu reconnaître dans le ciel même de son exil une image de la royauté légitime rétablie par sa chute, et rêver à la durée éphémère des empires sous la pâle lueur de la constellation de Charles II.
Mairan ne garda que trois années le poste difficile où il avait si bien remplacé Fontenelle : comme lui il s'en démit, passé quatre-vingts ans, pour jouir librement de sa vieillesse. Son esprit, non moins étendu que pénétrant, s'était porté sur toutes choses. Aussi bon helléniste qu'habile géomètre, il était fort zélé pour les travaux de l'Académie des inscriptions, qu'avait un peu négligés Fontenelle. Sia. Dissertation surin fable de l'Olympe montre un esprit orné des plus riants souvenirs de la poésie grecque; ses trois Lettres au P. Parennin sont, pour le temps, une divination : c'est là que, pour la première fois, est nettement expliquée la singularité de la langue et de l'écriture chinoise. Mairan compare cette écriture à nos chiffres arabes, également compris par les peuples qui expriment diversement ce que ces chiffres indiquent. Il avait saisi entre l'Egypte et la Chine d'ingénieux rapports, contestés dans la suite, mais dont la première vue a mis peut-être sur la trace d'une grande découverte de nos jours. Enfin 3Iairan est partout un délicat observateur, un philosophe ingénieux, un écrivain précis, élégant et de bon goût. Voltaire, qui, dans la ferveur de ses études mathématiques, avait souvent consulté ce maître habile, lui porta toujours grande estime, sans oser pourtant le préférer à Fontenelle, dont Mairan n'a pas les défauts, mais dont il n'a pas le piquant et la grâce.
Le succès qui s'attacha dès l'origine aux Éloges de 1. 19
Fontenelle avait mis à la mode ce genre de composition. L'Académie des inscriptions, d'abord uniquement occupée de devises modernes et de médailles antiques, eut aussi son historien qui, sous des formes un peu sèches, alliait l'urbanité du monde à l'érudition. L'école accréditée par Fontenelle se reconnaît jusque dans le froid et sévère M. de Boze, parlant de Montfaucon et de Mabillon ; c'est quelque chose de Jiscret plutôt que de simple, de ténu plutôt que d'élégant; parfois même la précision exacte des idées et du style devient subtilité; et l'art, quoiqu'un peu nu, n'est pas exempt de cette affectation que Barthélémy porta, longtemps après, dans son agréable et savant ouvrage. Toutefois l'ami des lettres ne peut lire sans un vif attrait ces premiers mémoires biographiques sur une compagnie qui a soutenu sans décadence la gloire de l'érudition française, et d'où sortent encore de nos jours tant de précieux travaux.
Un des caractères de la supériorité de Fontenelle, ce fut la diversité de son influence; elle ne polit pas seulement le langage des sciences et de l'érudition, elle créa dans les choses mêmes d'imagination une école nouvelle, école qui manque parfois de goût à force de finesse, mais qui, sans nulle poésie, a quelque invention et offre çà et là des nuances originales. L'ingénieuse madame de Staal était de cette école, et la contenait dans un juste milieu de précision et de délicatesse. Marivaux en exagéra le caractère, la renforça d'une teinte métaphysique et subtile, la corrompit quelquefois jusqu'au jargon, mais y mêla des beautés véritables.
Arrêtons-nous, Messieurs, sur cet écrivain qui, malgré sa prétention d'être né de lui-môme, se trouve
rangé dans la descendance de Fontenelle, mais à part, et comme un disciple inventeur. Nul doute que Marivaux n'ait d'autant plus emprunté à Fontenelle, qu'il travaillait beaucoup sa propre manière, et se fit original à la sueur de son front : ses premiers écrits le montrent clairement. Né à Paris en 1688, élevé avec soin dans le goût des lettres, son premier ouvrage, une comédie, le Père prudent et équitable, n'était que froid et médiocre. C'est plus tard, c'est par l'éducation du monde et des lettres que son esprit et son style acquirent la subtilité prétentieuse qui les a rendus célèbres. D'abord même, Marivaux ne tira du scepticisme et de l'esprit novateur que le mépris pour l'antiquité, et le goût assez bizarre d'en faire la parodie. On sait qu'il commença par celle d'Homère ; la traduction de la Motte suffisait pour cela ; c'était une parodie innocente en vers secs et froids. Marivaux, qui avait réellement beaucoup d'humeur contre la gloire d'Homère, le travestit, mais ennuyeusement; puis, de VIliade il porta ses rimes burlesques sur Télémaque, dont la Motte et Fontenelle faisaient plus de cas que d'Homère, et qu'il traita de même. Ce goût de la parodie, vraiment singulier dans un esprit qui se pique d'être original, le conduisit à travestir aussi le chef-d'œuvre de Cervantes, oui. Don Quichotte, c'est-à-dire l'épopée de la parodie, la seule parodie sublime qu'on ait jamais faite. Tous ces efforts-là, ce semble, étaient bien malheureux, même en y joignant une tragédie d'Annibal, qui fut fort applaudie, et où le vieux capitaine carthaginois disait à Laodice, fille de Prusias :
Hélas ! un doux espoir m'amenait dans ces lieux, et disputait tendrement le cœur et l'hymen de la prin-
cesse à rambassadeur romain Flamînius. Tout cela était bien ridicule, sans doute ; heureusement les écrits et la conversation de Fontenelle avertirent Marivaux de son talent, et il chercha dans une prose ingénieusement travaillée l'effet et le coloris qu'il demandait bien inutilement à la poésie.
Fontenelle avait lui-même appliqué à la comédie le mélange de familiarité coquette et de finesse qui caractérise sa manière habituelle. Ses pièces de théâtre, qu'on n'a guère jouées et qu'on ne lit plus, ont, pour le tour du dialogue, la subtilité des sentiments, et la recherche de naïveté maligne, un air de parenté avec le théâtre de Marivaux. Il y manque l'intrigue, et cette invention de scène qui soutient l'attention du spectateur, Marivaux eut, au contraire, ce mérite ; et par là il devint le créateur d'un genre nouveau, fort dégénéré de la bonne comédie, mais éloigné du drame, et amusant parfois sans être gai. Cette comédie, que Voltaire appelait métaphysique, et qui semble plutôt sensuelle avec subtilité, était conforme au temps, etvraie parla recherche même du langage. Il y eut, dans les mœurs du xviii« siècle, un côté de licence qui passait la comédie régulière. Mais la partie élégante et ostensible de ces mœurs n'eut pas d'interprète plus piquant et plus fidèle que Marivaux. C'est là qu'il apprit ces analyses de sentiment, ces grâces maniérées et ces éternelles surprises du cœur qui remplissent son théâtre : c'était de l'amour à l'usage de la bonne société.
La révolution des mœurs intlua peu sur cette comédie artificielle. On sait combien elle était applaudie, il y a vingt-cinq ans, sous l'empire. Elle a sans doute exagéré la nature, comme tous les types expressifs; mais elle fait partie de l'histoire morale du dernier
siècle ; et il suffit de la désigner ainsi, sans critiquer en détail ce que Voltaire appelait les drames bourgeois du néologue Marivaux, et ce qui paraîtrait aujourd'hui d'une pureté classique à bien des gens.
A notre avis, cependant, ce n'est pas au théâtre que Marivaux est vraiment supérieur. Il est plus à son aise dans le roman. Il ne prête pas son genre d'esprit à tous ses personnages : il s'en sert pour raconter. Il est peintre moraliste; il est souvent pathétique, et trouve, dans un vif sentiment des misères humaines, une éloquence naturelle. C'est par là qu'il a mérité tant de lecteurs, avec deux romans, qui ne sont pas habilement conduits, et ne sont pas même finis, Marianne et le Paysan parvenu. Ce sont les seuls ouvrages de notre langue où, pour la peinture de la vie, la sensibilité morale de Richardson soit égalée, sans dessein de l'imiter : c'est la belle innovation de Marivaux; c'est son génie. Il est expressif et touchant par les détails, pris dans la vie la plus simple, la condition la plus obscure. C'est le genre de mérite qui doit faire vivre quelques fragments de son Spectateur, ouvrage oublié. Avez-vous lu sa lettre d'un père qui se plaint d'un fils ingrat? Il n'y a pas une affectation, pas un effort : ce sont des circonstances toutes simples, senties par une âme vive; et rien n'est plus éloquent. Marivaux ne tenait pas du calme sceptique deFontenelle. Il était fier, délicat, sensible; et par là, dans l'insouciante gaieté du xviii*^ siècle, il eut un tour d'imagination à part. Son esprit pourrait se confondre avec celui de son temps, et n'en serait qu'une forme exagérée et souvent factice : son humeur est à lui, et elie a empreint quelques pages d'un cachet qui ne s'effacera pas.
330 LIKÉRATURE