‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

Vue générale de ce Cour-a.

Messieurs,

Nous commençons ensemble une grande étude, le xviii^ siècle, époque de décadence et d'empire, où le génie français a dominé l'Europe et préparé le changement du monde. Fidèles au titre de ce cours, nous ne chercherons le xviiF siècle que dans les lettres, dans les œuvres de l'art et de la pensée ; mais les lettres, alors, étaient tout, et comprennent l'histoire de la société, dont elles devenaient la seule puissance. En parcourant avec vous ce vaste sujet, déjà traité par d'habiles écrivains, sous l'impression du grand procès politique et religieux que le xviii« siècle avait laissé à ses premiers successeurs, nous ne voulons ni réveiller des controverses, ni essayer une lutte inégale. Mais I. i

dans le cadre plus étendu de ces libres entretiens, nous pouvons développer ce que d'autres ont abrégé, rappeler ce qu'ils ont omis; et surtout nous montrerons par un tableau comparé ce que l'esprit français avait reçu des littératures étrangères, et ce qu'il leur rendit. Une analyse plus étendue sera nécessairement plus impartiale, et la vérité naîtra pour nous delà précision des détails.

Le génie littéraire du xviF siècle s'était formé sous trois influences: la religion, l'antiquité, la monarchie de Louis XIY. De ces causes fort diverses, et de l'élan spontané d'une nation jeune et forte sortit cette grande école de goût et d'éloquence qu'on ne surpassera pas. Les influences qui dominent la littérature du xviir siècle sont, au contraire, la philosophie sceptique, l'imitation des littératures modernes, et la réforme politique. Rien de plus opposé, et pourtant rien de plus lié que ces deux époques : la grandeur et les abus de Ja première devaient enfanter l'autre.

Toutefois, Messieurs, et c'est le point qui nous occupera d'abord, le passage ne fut pas soudain et immédiat.

De même que dans l'ordre matériel les altérations les plus profondes s'opèrent par degrés insensibles, ainsi ce prodigieux changement des esprits fut d'abord graduel ; mille symptômes l'avaient annoncé ; et il se produisit par nuances successives. Les deux époques si disparates ont des points où elles se confondent. Chacune d'elles a vu naître des talents mixtes qui ont quelques caractères de l'autre. L'esprit d'innovation, la liberté sceptique qui marqua le xviiF siècle avait eu des précurseurs contemporains deBossuet; et legoûi antique des grands écrivains du xvii* siècle se repro-

duisit dans quelques hommes épars au milieu d'une société bien différente. Mais ce qu'il importe de retracer, c'est le mouvement général des esprits et l'influence des grands talents.

Le xviii^ siècle, dans la chronologie morale, a commencé du jour de la première protestation, d'abord timide et discrète, contre la splendeur monarchique de Louis XIV, contre la domination religieuse de Bossuet, et contre l'autorité classique de l'antiquité, trois choses de nature bien diverse réunies et assimilées dans l'esprit du xvii« siècle. En ce sens, il faudrait dater le xvin« siècle de ce fameux Bayle (né en 1647), qui, substituant l'ironie philosophique à l'âpreté sectaire, commença contre la théologie cette guerre de doute et de raillerie où Voltaire prit toute sa force. Critique, comme Rabelais avait été moraliste, soulevant, remuant ce poids immense de l'érudition philologique, historique, théologique du xvp siècle, et faisant circuler dans cette masse un esprit moqueur et léger, un souffle sceptique qui agite toutes les feuilles poudreuses de ces in-folio, Bayle découvre à nu l'incertitude des faits, la vanité des doctrines, les petitesses du génie, ébranle en se jouant toute certitude, et met en pièces la crédulité et la gloire.

Circonspect envers le pouvoir, mais d'une hardiesse illimitée contre les doctrines, Bayle, assez froid sur l'indépendance politique défendue par ses frères de Hollande, et ne voulant que la liberté philosophique, annonce et caractérise la première école duxviii^ siècle : anecdotier de l'univers, compilateur et dialecticien à la fois, le plus penseur des érudits, son livre, vaste magasin de savoir et d'incrédulité, était tout f;iit pour dispenser d'études et fournir d'arguments un

siècle ingénieux. Mais Tinnovation de Bayle réfugié dans un pays de tout temps ennemi de Louis XIV était étrangère, lointaine, et ne pouvait que par contrecoup influer sur une révolution dont elle était le plus hardi symptôme.

Le changement des esprits, et l'annonce d'une hie nouvelle, se marqua dans leshommes mêmes qui semblaient continuer le plus scrupuleusement les traditions du siècle de Louis XIV. L'éloquence de la chaire conservait presque son éclat ; mais elle commençait à remplacer la foi par la morale, la charité purement religieuse par un esprit de douceur et de justice sociale : Massillon, dans la chapelle de Versailles, parlait de l'élection des rois et des droits du peuple.

La poésie, afraiblieetpure, suivait encore les leçons de Boileau; mais elle y mêlait le goût des hardiesses étrangères. Le poète élégant et timide, fils du grand Racine, traduisait avec enthousiasme Milton, que Boileau peut-être n'avait jamais entendu nommer.

A l'imitation du sublime religieux se mêlait la licence effrénée des mœurs. Rousseau composait à la fois ses Psaumes et ses Épigi^ammes, avouant ainsi que le sublime religieux n'était pour lui qu'une forme de style étrangère à l'âme. Mais par là même, dans la pureté savante de ses premières poésies, il marquait déjà la décadence de l'art. Cette décadence était plus sensible encore chez quelques novateurs ingénieux qui s'étaient élevés du vivant même du grand siècle ; mais là elle avait sa force; elle était le premier signe d'une transformation, elle indiquait le passage du siècle des • arts au siècle du doute.

En apprenant l'élection de Fontenelleà l'Académie, Boileau écrivait d'un ton chagrin : « L'Académie va de

mal en pis. « Fontenelle cependant n'était rien moins que le précurseur de Voltaire. Douteur aussi hardi que fin et timide parleur, cachant sa hardiesse, d'une part sous la science, de l'autre sous la coquetterie de salon, il préludait par YHistoire des Oracles et par les Mondes à toute la philosophie du xviii^ siècle. Avant lui, l'esprit de foi qui caractérise le temps de Louis XIV avait été ébranlé par un écrivain trop dédaigné. Perrault, qui n'eut de talent, il est vrai, que dans les contes de fées, mais dont l'esprit actif et curieux remua beaucoup de questions. Ne l'oublions pas, le croire et le douter ont chacun une longue série, dont tous les points se touchent et s'ébranlent à la fois. Quand Perrault, et après lui la Motte et Terrasson, faisaient la guerre aux anciens, ils préparaient la liberté de penser sur des questionsplus sérieuses. lisse trompaient quelquefois lourdement : leur indépendance d'esprit contre Homère n'était que défaut d'imagination, assujettissement aux usages modernes, et impuissance de concevoir cette libre et rude originalité d'un autre temps. Ils faisaient une fausse application de la justesse, prétendant y soumettre tous les mouvements de la pensée poétique ; mais ils exerçaient une précieuse fac«lté, celle de juger, au lieu de croire.

A côté de ces premiers paradoxes littéraires, faibles commencements de la grande révolution des esprits, se conservaient encore les anciennes doctrines, l'ancienne manière de penser et d'écrire, et, il faut le dire, la vieille langue dans sa pureté nerveuse et son tour abondant et simple. Ce n'est pas une vaine question. Messieurs, que celle du langage. Il serait curieux de rechercher cette loi des esprits qui veut qu'à certaines époques le point de maturité d'un idiome soit arrivé,

et qu'à partir de là on ne rencontre plus ni la même vérité, ni le même naturel ; que la propriété des termes périsse, que leur élégance se farde, que leur force s'énerve ou s'exagère, et que le vice du temps devienne celui des hommes, même les plus rares. Le spirituel et savant Courier nous disait : En fait de langue, il n'est femmelette du siècle de Louis XIV qui n'en remontrât aux Fiousscau et aux Buffon. Paul Courier, le plus indépendant des esprits, n'avait pas une seule des opinions du xvii« siècle, et, par étude, il cherchait à s'en approprier le langage. Mais cet archaïsme ne peut devenir général. Les langues muent à chaque saison de la vie d'un peuple.

Ul sylvse foliis pronos mutantur in annos. Prima cadunt : lia verborum velus inlcril aelas.

Seulement, la comparaison du poète n'est pas aussi exacte que riante. Les idiomes changentsans rajeunir; ou du moins, tandis que leur feuillage se renouvelle moinsfraisctmoins pur, leur tige appauvrie se dessèche.

Quoi qu'il en soit, la belle langue du siècle de Louis XIV, un peu trop raffinée par Fontenelle et la Motte, se conservait abondante, expressive et simple dans quelques écrivains de cette époque intermédiaire, Rollin, Yertot, Prévost, le Sage. Au second rang d'une grande époque, ils en ont le caractère ; et les deux derniers sont arrivés une fois au génie, l'un par la passion, et l'autre par le naturel et la gaieté.

Toutefois, Messieifi's, ce second rang d'écrivains eût peu fait pour la gloire et l'influence de la nation ; et c'est avec raison que Voltaire eût écrit : « Vers la fin du siècle de Louis XIV, la nature parut se reposer, » si lui-même ne datait de cette époque, Voltaire, en qui

se retrouve le génie du siècle des arts, et la curiosité sceptique, la vivacité, la hardiesse du xviii^ siècle; Voltaire, le plus puissant rénovateur des esprits depuis Luther, et l'homme qui a mis le plus en commun les idées de TEurope par sa gloire, sa longue vie, son merveilleux esprit et son universelle clarté. Mais vous le savez, Messieurs, si personne n'a rendu ses idées plus populaires, personne n'a emprunté davantage aux idées d'autrui. Il imita du xvii^ siècle sa pompe élégante et poétique, du théâtre anglais, ses hardiesses, des sceptiques anglais, toute sa philosophie, des mœurs de son temps, toute sa licence. Cette flexibilité de nature, cette infatigable mobilité, ce composé d'air et de flamme qui jamais ne s'arrête, comme le coursier d'Arioste, c'est là son génie même : l'imitation fait partie de son être original. Avant d'étudier en lui la révolution de l'esprit français, nous consulterons les sources étrangères dont il s'est servi, nous chercherons dans l'Europe ce qu'il en reçut, avant d'exercer sur elle une si rapide action.

Au commencement du xvii« siècle, l'influence du 3Iidi sur la France avait été puissante, et s'était mêlée dans Corneille à l'inspiration de l'antiquité. C'était le réveil de l'esprit poétique. Au commencement du xviii'= siècle, le Midi, rapproché de la France par l'alliance des souverainetés, était sans action morale au dehors. L'Italie, à laquelle Louis XIV était apparu comme un grand protecteur de la foi et des lettres, malgré sa fierté nationale réfugiée toute dans les arts, avait étudié les langues modernes : son poète Métastase imitait dans une langue plus harmonieuse le génie de Fiacine. A JS'aplcs, l'érudition historique, pour résister à l'Église romaine, empruntait l'esprit de nos

controversistes gallicans, depuis le jurisconsulte Pilhou jusqu'à Bossuet. En Espagne, après la victoire des armes françaises, quelques rayons de nos arts avaient paru pénétrer, mais s'étaient bientôt éteints dans la lourde atmosphère de l'Escurial. Un petit-fils de Louis W^\ un élève de Fénelon avait sommeillé sur le trône, entre d'insipides frivolités et de bizarres manies, sans souci de rien d'honorable. L'Espagne, en arrière de la politique même de Louis XIV, était bien plus loin encore de l'esprit nouveau qui commençait pour la France : elle ne devait que longtemps après en recevoir le contre-coup lointain, et s'ébranler dans ses gothiq«es entraves. C'était du Nord seul et du protestantisme, que pouvait arriver à la France un secours d'idées nouvelles : mais l'Allemagne, au commencement du xviii« siècle, semblait chercher sa littérature et son génie. Arriérée d'un siècle dans les arts, elle écrivait encore en latin : il n'apparaissait d'elle au dehors que le génie métaphysique de Leibnitz, et elle était trop éloignée de l'esprit français pour lui fournir aucun modèle.

Restait l'Angleterre, plus avancée et plus hâtive, forte de deux révolutions, dont l'une avait conservé et rectifié l'autre, jouissant des formes d'un gouvernement libre, devant le pouvoi.* absolu de Louis XIV, et maîtresse de tout penser et de tout dire en politique et en religion. Sa littérature avait été, comme toute l'Europe, d'abord surprise et possédée par le merveilleux éclat de la nôtre. Les événements publics avaient secondé ce prestige; et les écrivains des règnes de Charles II et de Jacques II avaient imité notre goût et notre théâtre, n'y mêlant de national que la licence des mœurs. Mais des controverses religieuses et poli-

tiques qui précédèrent la chute de Jacques II, était sortie bientôt une école nouvelle, unissant à Timitation du goût français uni libre penser indigène. Cette ésole sera pour nous un grand sujet d'étude et comme un préliminaire de notre xviiF siècle. Elle eut ses excès, ses erreurs; elle fut très-diverse dans ses formes : ici sceptique sans restriction, là théiste et religieuse; tantôt satisfaite de modérer le pouvoir et de le défendre, tantôt voulant ébranler la société même. Mais dans ses nombreuses variétés, la littérature anglaise de cette époque offre toujours cette hardiesse d'examen, cette facile intelligence des intérêts politiques qui avaient trop manqué à notre xviF siècle, et qui veulent pour s'exercer l'usage habituel de la liberté. « Un homme né chrétien et français, avait dit la Bruyère, est embarrassé pour écrire : les grands sujets lui sont défendus, il les entame quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style. « Les Anglais ne connaissaient pas cette contrainte. Depuis leur révolution, nul grand sujet ne leur était interdit. Déjà formés par la lutte des sectes à toutes les témérités de la controverse, aguerris en matière de religion à tous les paradoxes de la croyance individuelle, ils avaient reçu de la révolution de 1688 la liberté légale delà presse, et le droit illimité de discussion. De là sans doute cette profusion d'écrits sceptiques qui marqua le xviiF siècle anglais, et qui reflua sur le nôtre avec tant de violence et d'empire, 3Iais là aussi se manifeste tout ce qu'il y a de puissance conservatrice dans la liberté, quand elle est un droit reconnu, constamment exercé. En Angleterre, où tous les dogmes religieux, tous les principes politiques pouvaient être attaqués, sans autre répression que la

loi et le jury, les doctrines sceptiques proclamées avec tant de hardiesse par Thomas Chubb, WoUaston, Tindal, Colingbroke, Shaftesbury, trouvèrent des l'origine une forte résistance, et n'eurent jamais l'empire. Il y eut combat égal entre les opinions, avec ce suffrage de faveur que trouvent dans les âmes des traditions antiques et consolantes. Une révolution politique mém.e ne jeta pas un poids nouveau dans la balance. Les whigs du Spectateur défendirent à la fois la constitution libre de 1G88, et les dogmes du christianisme.

En France, au contraire, où les opinions sceptiques étaient mutilées par la censure, et ne se produisaient que dans des ouvrages furtifs et poursuivis, elles régnèrent sans partage; elles ne trouvèrent pas, durant un demi-siècle, un seul contradicteur dont la voix eût quelque force. Elles ravagèrent tout, précisément parce qu'elles n'étaient pas libres : elles mêlèrent d'absurdes théories à des vérités généreuses, précisément parce qu'elles n'étaient pas soumises à l'épreuve d'un combat régulier, et qu'elles ne trouvaient en face que l'autorité et non la discussion.

Ce contraste entre les deux pays est vraiment mémorable. En Angleterre, vous voyez Swift, ce moqueur de la vie humaine, dont les satires amères avaientprécédé de cinquante ans le Candide de Voltaire, défendre le christianisme contre les attaques impunies des sceptiques. En présence de Bolingbroke et de tout le parti des sceptiques anglais, les Warburton, les Lardner, les Clarke publient de pieux ouvrages, entourés d'une grande faveur publique, et souvent ils accablent leurs adversaires. Leurs ouvrages agissent sur l'opinion, comme des plaidoiries puissantes; et, dans quelques occasions, les écrits qu'ils avaient combattus sont

AU UIX-IiUlTIÈME SIECLE. il

condamnés par des Verdîc/s légaux approuvés du pays. Quels étaient, à la même époque et plus tard, les combats que rendait le clergé français contre des périls semblables? que faisait-il pour sa foi? quelle philosophie élevée et religieuse opposait-il à Tinvasion du scepticisme excommunié dans ses mandements? Aucune. Le haut clergé de France, qui avait persécuté 'les jansénistes, était impuissant contre les philosophes : il abandonnait sa cause aux plus faibles apologistes. Il eut encore quelques prédicateurs ingénieux, dont l'éloquence mondaine, recherchée, sentencieuse, étaitun hommage à l'esprit du temps, qu'ils affectaient de combattre. Mais des hommes savants et convaincus, parlant avec autorité, avec passion, on n'en vit pas alors dans la chaire chrétienne. Le missionnaire Bridaine, à la fin du siècle, seul des hommes d'Église, remua les esprits, comme une grande et hardie nouveauté. Du reste, pendant toute cette époque où s'était élevée contre le christianisme une guerre de raisonnement si redoutable, une persécution de sarcasmes et d'ironie, plus amère que celle de Julien, on comptait à peine deux esprits remarquablesparmi ses défenseurs : le jésuite Guénard, cartésien éloquent; et l'abbé Guénée, qui rendit quelquefois à Voltaire ses plaisanteries avec usure. Mais le génie, la vogue, la puissance étaient aux idées nouvelles, à un besoin de licence dans les mœurs et de réforme dans le pouvoir, à la passion du théâtre, à l'apothéose des lettres et du plaisir. Échappée aux ennuis, au malaise, à l'hypocrite décence des dernières années du grand siècle, la France, enivrée de la folle régence, semblait se préparer pour une fête. Puis des idées sérieuses, de hardis essais dans les sciences économiques, se mêlaient à cette pompe

bruyante et frivole : on inventait la théorie du crédit, tout en faisant banqueroute ; on travaillait au progrès delà raison, au milieu de la ruine des mœurs.

Voltaire, tout jeune encore, sorti d'un collège de jésuites, doté par un souvenir de la vieille Ninon, et accueilli dans les soupers du Temple, fut le héros de cet esprit français qui allait essayer tant de voies nouvelles et se plier à tant de formes. D'abord, il prendra • du siècle dernier l'éclatante parure de son langage; il imitera le vers de Racine, et croira même imiter les Grecs ; mais la hardiesse de l'esprit nouveau percera dans les sentences de sa première tragédie; puis, tout spirituel flatteur, tout ami des grands qu'il peut être, comme sa vive nature est emportée par une ingouvernable malice, et par le courage de dire tout haut ce que pensait son siècle, il sera bientôt, du milieu de ses succès de cour et de théâtre, en guerre avec tous les pouvoirs de cette société, qu'il domine en l'amusant; malgré sa gloire et l'idolâtrie qu'obtenait le talent, il sentira sous un ignoble outrage la profonde inégalité des rangs qui pesait sur la France, et qui, reniée parle sentiment public, s'étayait de l'arbitraire. Voltaire, le jeune et grand poëte, le favori des Richelieu, des Sully, et se croyant leur camarade de plaisir, bâtonné un jour par les valets d'un homme de nom, est exclu du droit commun de l'honneur comme d'un privilège, puis mis à la Bastille par précaution contre son juste ressentiment. Sorti de là par faveur, il passe en Angleterre, où on était libre, où on disait le bien et le mal impunément, où on ne craignait ni les ministres ni les maîtresses de roi. Là, Voltaire trouvait, sous Georges I""", en 1726, le gouvernement parlementaire établi, a controverse illimitée, la littérature sérieuse puis-

santé sur lopînion, ou partageant le pouvoir; il trouvait le pays tout fier et tout éclairé des immortelles découvertes de Newton ; il put assister aux funérailles de ce grand homme, et voir ses restes portés dans Westminster par les premiers personnages de l'aristocratie anglaise, tandis que le poëte Thompson célébrait fin-' venteur du Système du monde en vers sublimes et populaires que n'a point surpassés YÉpître à Emilie. Voltaire, possédé d'une insatiable ambition de gloire et d'esprit, s'enivra du spectacle de liberté, de grandeur et d'intelligence qu'offrait alors l'Angleterre; il vit ses savants, ses poètes, Glarke, Pope, Congrève, le vaporeux Young, qui lui adressa des vers. Jusque-là imitateur de Racine, il connut un genre de tragédie nouveau, désordonné, que le goût, alors un peu français, des beaux esprits d'Angleterre admirait médiocrement, mais qui semblait aujeune poëte une mine de diamants bruts à polir. Puis cette variété de sectes et de clubs, ces mille originaux qui naissaient du droit de tout faire ravissaient son esprit moqueur, et lui fournissaient à la fois la satire de l'indépendance anglaise dans ses fantasques boutades, et de la servitude française sous les mandements et la censure.

Au milieu de Londres, Voltaire, attentif à tout, mêlé atout, homme de travail et de monde, vivant avec les grands seigneurs et visitant les sages dans leurs retraites, puisait toutes les inspirations, hormis celle du poëme épique, dont l'âge était passé pour les Anglais, comme pour nous. Lorsqu'il en revint avec sa tragédie de Bi^utus, ses Lettres philosophiques et ses souscriptions pour la Henriade, que trouvait-il en France? Un gouvernement faible et tyrannique dans les petites choses, l'esprit tout-puissant sur l'opinion , et ne pouvant passer

qu'en contrebande. li lui fallait mille fuites et mille détours pour publier les observations de son voyage; et lorsque, se faisant géomètre et calculateur pour penser impunément , il veut donner à la France les Éléments de Newton, le chancelier d'Aguesseau refuse sojî visa au Système du monde. Préoccupé d'un scrupule chrétien, ce respectable et noble esprit avait cru que reconnaître au monde des lois matérielles inviolables , toutes-puissantes , c'était rendre inutile une cause suprême. Il n'avait pas songé que la sagesse et la puissance primitives sont bien mieux prouvées par la perfection inaltérable de la loi même que par l'action toujours présente du législateur pour amender son ouvrage; et le brillant cardinal de Polignac, poëte latin du grand monde, combattait, dans son Anti-Lucrèce, la découverte de Newton comme une réminiscence dangereuse de Démocrite et d'Épicure : tant la vérité, même géométrique, a parfois de peine à s'établir!

3Iais combien ces entraves du pouvoir, ces résistances du préjugé ne devaient-elles pas irriter le bon sens hardi et le génie moqueur de Voltaire ? Quelle tentation pour lui de secouer à la fois tous les liens qui la garrottent, et de confondre, dans son impatience, le sentiment religieux et le joug ecclésiastique! Obligé de tout invoquer à son aide , jusqu'aux vices de son temps , n'a-t-il pas quelquefois flatté la corruption pour dominer les esprits , et propagé sa philosophie par sa morale? Préoccupé d'une lutte contemporaine, n'en a-t-il pas porté les passions et l'esprit railleur dans l'histoire des vieux temps? Ami sincère de l'humanité, de la justice et de tout ce qui embellit la vie , n'a-t-il pas miné la société par un scepticisme épicurien qui vaut encore moins pour la liberté que pour le pouvfoir?

Cette grande gloire est bien mêlée; cette statue d'or a des pieds d'argile; et cependant la pierre détachée de la montagne, ou plutôt le bouleversement même du sol, ne l'a pas ébranlée : la puissance de Voltaire sur l'esprit humain ne peut être njéconnue.

« La France , disait Napoléon , est de la religion de Voltaire ; « et plusieurs fois il exprima, par des mots amers, la jalousie qu'il ressentait dans le passé contre cet autre dominateur, dont il retrouvait près de soi la trace et l'empire.

Cette puissance. Messieurs, qui fut prodigieuse, nous essayerons de la suivre et de l'expliquer sous toutes ses formes, et de marquer sur chaque point la révolution qu'elle a faite.

Nous analyserons Voltaire poète , essayant tous les genres de poésie , et naturel dans un seul , Voltaire philosophe, historien, critique, polygraphe et partout novateur; et nous tâcherons de définir ce qu'il eut de grand, et ce qui lui manque au cœur.

Près de cette gloire bruyante, qui retentit sur tout le xviip siècle, s'élevait une renommée plus paisible , qui reçut les mêmes influences et employa parfois les mêmes séductions. Est-ce, en effet, par la science, ou même par la philosophie des lois, que Montesquieu eût d'abord agi sur les esprits? N'oublions pas qu'il vivait à l'époque où Fontenelle parut le premier écrivain de France, parce qu'il était le plus bel esprit de salon. N'oublions pas que cette liberté, la source de toute nouveauté, n'existait alors en France ni dans les institutions, ni dans les sectes, mais seulement dans les salons, où elle pouvait tout dire avec grâce; que là, au xviii<= siècle, fat lu seule aristocratie indépendante , aristocratie de femmes et (rhommes d'esprit. C'était la

puissance à laquelle il fallait plaire pour arriver jusqu'à la nation. Il fallait qu'un publiciste profond eût en même temps beaucoup d'esprit, et qu'il saisît la gloire en s'abandonnant à la mode. Ne vous étonnez donc pas qu'un président à mortier, qu'un homme qui par état était juge, et par diversion philosophe, ait fait d'abord les Lettres persanes. L'émule d'Aristote et de Tacite imitait le Siamois de Dufresny; c'est un trait distinctif du temps.

3Iais cet esprit pénétrant et nerveux, qui, même dans un livre frivole, avait déjà montré son goût des hautes spéculations, se fortifia par des voyages, et surtout par de profondes études. Pour lui, comme pour Voltaire, l'Angleterre fut une école; mais il y étudia la liberté. Voltaire le scepticisme. Il en rapporta des vues politiques sur la nature des gouvernements , et par cela même une disposition indulgente à les comprendre et à les juger. Son goût, d'ailleurs, fut ramené vers l'antiquité par de continuelles lectures. Rome et l'Angleterre, sans cesse méditées, lui rendirent en sérieux ce qui manquait à son premier ouvrage; et par cette forte éducation, son esprit fut plié à l'observation et à la vérité.

A côté de ces deux génies originaux empreints de la philosophie et de la liberté anglaise, l'esprit de scepticisme et de réforme empruntait encore à l'Angletewe l'idée d'une grande entreprise , d'un puissant levier d'amélioration, VEncyclopédie. C'était le principe d'association appliqué à la littérature, la force du nombre substituée à celle du talent. Mais les deux chefs de cet immense travail , d'Alembert et Diderot , étaient des hommes rares, qui ont une supériorité distincte de leur entreprise.

Cette vaste machine de guerre, qu'ils élevaient avec des milliers de bras, est un chaos. L'exécution a manqué presquiî partout ; mais il y avait quelque grandeur dans le projet de tracer un inventaire de tout ce que l'esprit humain croyait savoir ; et le plan esquissé par d'Alembert est d'une main ferme et sûre. Voltaire et Montesquieu furent enrôlés dans la milice des travailleurs ; et l'on ne peut contester la puissance de Diderot, qui s'y multipliait, prodiguant l'érudition, le paradoxe . écrivain parfois obscur , capricieux , emphatique , mais esprit vaste, et portant dans beaucoup de détails un rare degré de précision et de vigueur. Tandis que le mouvement encyclopédique entraînait avec des hommes supérieurs une foule d'esprits subalternes, hardis par imitation, deux génies originaux prenaient une place à part. L'un, savant et philosophe pour son compte, portant dans l'étude de la nature une pénétration puissante et une éloquence nouvelle, ne donnait d'ailleurs aucun appui aux opinions sceptiques • c'était Buffon, avec sa noblesse, son crédit et sa grande fortune, ménageant la cour, la Sorbonne et les philosophes. L'autre, affranchi de tous les liens, était sorti du mouvement philosophique , et le continuait en le combattant. Il avait été d'abord un des collaborateurs de Diderot, non à titre de philosophe , mais pour des articles sur la musique , dans YEncyclopédie; puis , s'étant élevé à cette âpre éloquence du discours sur nnégalité des condilions parmi les hommes, son âme , froissée par le malheur et par la société, voulut une autre philosophie que l'épicurisme de son temps. Il retourna ses attaques du pouvoir contre l'opposition, du culte contre la philosophie; ou plutôt il entreprit une double guerre , faisant face aux archevê- 1. 5

ques et aux philosophes, et dans ses amères allusions, ne ménageant pas plus Diderot que Louis XV. Beaucoup des hardiesses de Rousseau sont devenues lieux communs. Une part de sensibilité déclamatoire qui plaisait si fort à son temps , est tombée pour nous , mais il nous est facile de ressusciter par la pensée son prodigieux succès, et de comprendre la puissance attachée au rôle qu'il avait pris , ce rôle d'ennemi des lettres dans un pays affolé de littérature , ce rôle de misanthrope et de sauvage spéculatif dans un monde blasé de politesse et d'élégance sociale , ce rôle de démocrate sous une vieille monarchie absolue et sous une aristocratie lassée d'elle-même, enfin, nous ne voulons pas dire ce rôle, mais celte conviction, cette dévotion de théiste, de spirituaiiste, au milieu de l'écroulement des croyances , de l'incertitude des âmes et de la fatigue des systèmes.

Donnez maintenant à l'homme qui rencontre de telles occasions une parole vive , éclatante , philosophique et sensuelle , qui rudoie et qui flatte , qui caresse les penchants dont elle fait rougir, qui, en exaltant la vertu, ne l'impose pas, et permet de s'acquitter avec elle par l'imagination; et vous concevrez sans peine le ravissement d'enthousiasme et de faveur qui suivait Rousseau, l'autorité de ses écrits et l'influence qu'il exerça sur les passions et les idées de notre révolution. Expliquer son talent et sa puissance, l'un par sa vie, l'autre par son siècle, est une étude qui devra intéresser cet auditoire.

A lui s'arrête la race de ces écrivains dominateurs qui, de la France, ont agi sur l'Europe, et qui jetèrent dans son sein tant de principes nouveaux. Mais cette influence même qu'ils ont exercée au dehors sera Tob-

jet d'un autre et non moins curieux examen. Nous la chercherons d'abord en Angleterre, d'où elle avait emprunté ses doctrines, et où elle les reportait plus vives, plus dégagées, plus populaires. La seconde époque de la littérature anglaise au xviii^ siècle est, en effet, toute française dans sa philosophie, ses jugements historiques, ses formes de langage. Ce n'est plus cette métaphysique sectaire des Collins et des Tindal, et ces formes à demi théologiques dans l'incrédulité même. Disciple extrême de Locke, Hume a, dans ses Essais philosophiques, l'agrément et la facile netteté de Voltaire. Il est pénétré du même esprit dans l'histoire , comme lui dédaigneux du passé, comprenant peu les passions fortes et les temps demi-barbares, coloré sans être pittoresque. Le grave et sage Robertson lui-même est encore un élève de Voltaire. Gibbon l'est aussi, malgré sa fastueuse et emphatique élégance.

C'est une étïïde piquante que d'observer, à cette époque, l'action mutuelle, et, pour ainsi dire, le feu croisé des deux pays l'un sur l'autre. La liberté anglaise profite de notre hardiesse d'esprit. Un échange d'idées philosophiques se renouvelle sans cesse entre les deux pays, comme si l'un exploitait et polissait les produits de l'autre. La philosophie de la sensation, grave , circonspecte , diffuse , parfois indécise dans Locke , retourne en Angleterre, vive, nette, amusante sous la plume de Voltaire , impérieuse , hautaine , affirmative dans les écrits de Diderot et d'Helvétius. Chose remarquable, au reste : la France avait pris et même exagéré une grande partie des opinions de l'Angleterre, et elle résistait encore à son goût en littérature. Nous avions des sceptiques plus hardis que Hume; surtout nous n'avions pas de moralistes religieux comme Richard-

son, et nous repoussions la libre vivacité du style anglais. Nous avions grande peine à nous accoutumer, je ne dirai pas aux défauts, mais souvent même au sublime de Shakspeare. Le sentiment pittoresque de Thompson et sa poésie de nature étaient altérés dans nos élégantes descriptions. Ces divers points de vue , ces rapprochements, ces contrastes entre les deux nations; nous essayerons de les mettre en relief par riiistoirc des opinions et des lettres.

Paylout, à la fin du xviii'^ siècle , se retrouvent les idées rrNinçaiscs. Elles sont dans Facadémie de Berlin, dans la cour de Catherine , dans les conseils de Joseph II. Elles ne sont pas seulement matière de littérature et de goût; elles influent sur les gouvernements, elles transforment l'esprit des sociétés. A Milan, sous la conquête autrichienne , elles dirigent l'administration éclairée, bienfaisante du comte de Firmian ; elles inspirent l'âme de Beccaria. A Naples, elles suscitent des réformateurs et des philanthropes comme Filangieri, de libres et cyniques penseurs comme Galiani. En Espagne même, dans ce pays de tenace routine et d'obédience monacale, elles font pénétrer de salutaires changements dans l'administration et les mœurs; elles forment trois ministres réformateurs , le courageux d'Aranda, qui vainquit les jésuites sur leur terrain de prédilection, le sage et le savant Campomanès, que l'on peut appeler le Turgot de l'Espagne, et même Florida Blanca, politique estimé de M. Pitt et ennemi de la France en 1792.

En Portugal, ces mêmes idées françaises, en partie adoptées et poussées à l'excès par un esprit violent, apôtre de la philosophie , comme Xnnenès l'avait été de la foi , produisent les résultats les plus étranges.

Le marquis de Pombal , dans sa longue dictature , éteint les bûchers de Tinquisition , puis les rallume contre les prêtres. Il fait traduire en portugais Voltaire et Diderot; mais, entouré d'ennemis, il établit les plus rigoureuses entraves sur la presse et la poste. L'expulsion des jésuites, leur fastueuse maison transformée en hospice, de grands travaux d'industrie, une protection habile des intérêts commerciaux sont, cependant des titres qui recommandent avec éclat le souvenir du despotique Pombal. La réforme qu'il tenta dans le Portugal , et qui fut trop souvent intervertie et détournée par ses passions personnelles, ses cupidités, ses vengeances, a déposé dans ce pays des germes du râbles. C'est un des traits caractéristiques de la puissance que la France exerça trois fois sur une grande partie de l'Europe, d'abord au siècle de Louis XIV, par son goût littéraire, ses beaux monuments , sa splendeur sociale , puis au xviii^ siècle , par ses libres opinions , ses théories d'amélioration sociale , enfin , au commencement du xix«, par ses armes. Les Romains ne civilisèrent que ce qu'ils avaient conquis. On peut dire de la France que ses conquêtes seules et la crainte qu'elles inspiraient, retardèrent l'influence communicative de civilisation qui appartient à son génie.

Cette influence , qui s'étendait presque également sur le nord et sur le midi de l'Europe, et qui presque partout était une mode de cour et d'aristocratie encore plus qu'un besoin des peuples , est une partie de la gloire des lettres françaises. Ensuite, nous exposerons leur déclin et celui de la vieille société, dont elles éclairèrent si vivement les contradictions et les vices. Il ne sera pas sans intérêt de rechercher les derniers efforts d'une littérature qui , à la veille d'un grand change-

ment social, offrait le contraste de l'extrême frivolité et de l'extrême hardiesse. Ses productions sont des médailles curieuses pour l'histoire et non pour l'art.

L'art, en effet, était dégénéré; le goût se perdait au milieu des analyses de la critique, et la critique ellemême, plus attentive à des conventions et à des formes qu'à la philosophie des lettres, ne paraissait pas s'appuyer sur des recherches assez étendues. Toutefois , Messieurs , depuis Voltaire et Vauvenargues jusqu'à Chénicr, la critique occupe, dans le xviii^ siècle, un rang élevé qu'on ne peut méconnaître. Thomas, Marmontcl , la Harpe , Champfort, inférieurs dans leurs productions oratoires, ou dans leurs tentatives poétiques sur les pas des grands maîtres, ont en littérature, par le goût et le style, un mérite remarquahle, trop méconnu de nos jours; et le savant Barthélémy a fait le plus agréable ouvrage de l'érudition moderne.

La poésie, même dans les dernières années de la monarchie, jeta de vives lumières. Ducis, heureux et applaudi, Gilbert et Malfilûtre, dans l'infortune, montrèrent un talent original. Mais un souvenir qui devra surtout nous occuper, c'est celui des derniers publicistes, dont les ouvrages attestent toute la faiblesse de l'ancien ordre social et toutes les illusions qui devaient se mêler au courage des premiers réformateurs. Nous honorerons les Turgot, les Necker, les Malesherbes; et nous chercherons dans leurs écrits ce que la vertu et les intentions généreuses ajoutent au talent.

Ici, Messieurs, ce fréquent parallèle de l'Angleterre et de la France se reproduit pour nous. Au moment de voir la littérature créant la tribune, et la liberté passant des salons et des académies dans une assemblée nationale , nous nous arrêterons devant les grands

spectacles que la tribune et la liberté donnaient chez un peuple voisin. Là se placeront le-s 'lêux Pitt, Fox, Sheridan, Burke, qui appartienne, c à l'histoire de l'esprit humain, connme à celle de la politique anglaise. En même temps nous montrerons Mirabeau, ce puissant destructeur qui aspirait à reconstruire une monarchie 011 il eût place.

Nous n'irons pas plus loin dans les annales de nos assemblées; ce serait entreprendre une histoire qui est faite.

Mais quand cette immense tempête sera calmée , quand une société nouvelle reparaîtra sur l'ancien sol, agrandi par la victoire, alors s'élèveront dans les lettres de nouveaux monuments qu'il importe d'étudier. Les lettres n'ont plus cette puissance qu'elles avaient au xviii"^ siècle, pour changer le monde social. Cette fois c'est dans un camp qu'il s'est réformé; et le génie des arts ne reçoit pas le mot d'ordre militaire. La supériorité se retrouvera donc surtout dans quelques talents à part qui ont poussé çà et là, au milieu des orages de la révolution, et que n'aura pas courbés l'Empire. Un jeune émigré de 1790, deux tribuns éliminés, une femme bannie par le vainqueur de l'Europe , un vieux gentilhomme de Chambéry écrivant en-français à Saint-Pétersbourg, ce sont là, dans des degrés fort inégaux , les esprits qui garderont le plus de vigueur et de nouveauté. La puissance parut quelque temps déplacée : le sceptre de l'opinion était passé aux mains de la force. Cet état de choses s'est brisé par son excès même. Le despotisme de la victoire et du génie a fait place au règne des lois, sous un pouvoir que ses titres antiques et renouvelés doivent rassurer devant l'actio^ légale des libertés publiques. Le débat politique, pre-

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mier principe de notre ordre actuel , ne peut rester stérile pour les lettres. Quelquefois , il est vrai , on semble les oublier dans la vive préoccupation des intérêts sociaux; mais elles gagnent bien plus qu'elles ne perdent à une discussion qui leur renvoie des âmes plus élevées, des esprits plus sévères. Ce n'est pas seulement un genre nouveau de littérature , une forme oratoire , une tribune au lieu d'une chaire , qui sort pour nous des institutions représentatives; c'est un esprit de vie, un ferment nouveau qui se mêle à toutes les parties des lettres, les transforme et les rajeunit. De là des points de vue nouveaux dans la philosophie, l'histoire, la critique.

Rien ne change plus un homme que de le rendre libre : que sera-ce d'un peuple ! et combien , dans ce concours d'esprits qui s'éveillent et s'exercent , dans cette prime d'ascendant et de popularité toujours offerte, n'y a-t-il pas de chances pour que les talents se multiplient par l'émulation et la liberté! Que cette pensée, jeunes gens, vous soit présente! qu'elle vous anime à de longues et patientes études ! Dans ce nombreux auditoire, réuni de toutes les parties de la France, il y a bien des cœurs émus de tous les nobles sentiments , 4iien des intelligences ouvertes à toutes les idées; et il y a, certes, plus d'une nature heureuse et inconnue d'elle-même qui, dans la magistrature, à la tribune, dans les lettres, sera quelque jour l'honneur du pays. Si ma faible voix excite en vous ces sentiments, éclaircit pour vous ces idées, et si les grands souvenirs des études comparées qui vont passer devant vous avertissent et appellent quelque jeune talent, je ne serai pas mécontent de ma tâch€. Messieurs ; et je la commence avec ardeur dans cette espérance.

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