QUATRIÈME LEÇON
Début de Voltaire. — Sa tragédie (ïOEclipc, fort classique dans le sons français comparée à l'ouvrage de Sophocle. — Fautes graves contre le génie des mœurs grecques et la théorie la plus élevée de l'art. — Autres essais dramatiques de Voltaire. — Première ébauche du poëmc de La Ligue. — Vie de Voltaire dans le grand monde. — Il quitic la France.
Messieurs,
Pendant que l'ingénieux la Motte dissertait sur l'art dramatique, un jeune homme, sorti de chez les jésuites, où il avait entendu les spirituelles leçons et peut-être joué les petits drames latins du père Porée, le jeune Arouet, jeté dans le monde avecl'étourderie de son âge, déjà fameux par son esprit et par un séjour de quelques mois à la Bastille , avait trouvé, à vingt-trois ans, cette tragédie que cherchait la Motte.
Pour rendre le contraste plus piquant, il avait choisi ce même sujet d'OEdipe tant de fois traité ; mais il y avait jeté son brillant coloris et quelque chose de cette élégante parure de langage qui plaît en France, et qu'on n'y voyait plus, depuis Racine. Le jeune Arouet, quelque hardiesse d'esprit qu'il se sentît déjà, n'avait aucun système, aucune théorie nouvelle sur la tragédie; il croyait de bonne foi à Corneille et à Racine, les admirait beaucoup plus que les Grecs qu'il entendait moins bien, et avait, d'ailleurs, sur la dignité et
les bienséances théâtrales, toutes les traditions de la cour de Louis XIV, 11 n'hésita donc pas à mettre dans OEdipe, sinon une passion, au moins une réminiscence d'amour, pour occuper la scène et varier l'intérêt. Plus tard, il s'est beaucoup moqué de ce ridicule et des tendres paroles du prjnce Philoctète à la reine Jocaste; il en rejette le tort sur le faux goût du public, et paraît croire, à cela près, l'ouvrage irréprochable. La Harpe est du même avis, et trouve que Voltaire a, du reste, perfectionné le drame de Sophocle. Sa manière de raisonner est simple; tout ce qui, dans la pièce française, est orné, brillant, selon le goût moderne, lui paraît supérieur à l'éloquente simplicité du grec. Il ne songe ni à la couleur antique, ni à la gravité que demande la religieuse terreur du sujet. Le marbre divin de Sophocle lui paraît une pierre brute qu'il a fallu polir; et il remercie Voltaire d'avoir pris ce soin.
Ce n'est pas ainsi que pensait Racine lorsque, dans ses admirables imitations, il s'abstenait du théâtre de Sophocle, comme d'un modèle trop immuable et trop pur. Aux yeux du critique français, quelques artifices de scène, et parfois quelques coquetteries de langage, ajoutés au drame grec, sont un progrès incontestable de l'art dramatique. Voltaire lui-même croyait avoir fort surpassé Sophocle, que dans ses préfaces il traite avec une extrême légèreté ; car le jeune et bril-» lant poète, qui bientôt défendit le goût français contre la Motte , ne comprenait pas alors mieux que lui le goût antique.
Cherchons , Messieurs , dans un court parallèle , si Voltaire, en effet, perfectionnait Sophocle. Et d'abord, avouons-le, cette supériorité d'une oeuvre d'imitation sur l'œuvre originale, ce perfectionnement d'une pen-
sée antique par des combinaisons modernes, nous paraît en soi chose impossible. Dites, si vous voulez, que cette seconde façon , travaillée par une main habile, est plus rapprochée de vos idées, de vos mœurs, vous plaît davantage; mais n'affirmez pas qu'elle vaut mieux : il y a chance, au contraire, pour que ce mélange d'esprits opposés, ce double travail sur un même fond, ait produit quelque chose de moins parfait et de moins pur.
Prenons pour exemple le plus admirable, le plus inspiré des imitateurs du génie grec. Racine. Est-ce dans ses tragédies grecques-françaises qu'il faut chercher son clnf-d'œuvre? Ce qu'il change, ce qu'il mêle, ce qu'il ajoute à ses modèles, dans Phèdre ou dans Iphigénie, est-ce un progrès ou un expédient de l'art? Quelques-uns des artifices dont s'est servi Racine pour rapprocher de nos mœurs ces fabuleux sujets ne les altèrent-ils pas, n'en affaiblissent-ils pas le pathétique et la vérité relative? Pour l'effet tragique, la délivrance et l'heureux mariage d'Iphigénie, annoncés par Racine, valent-ils la simplicité terrible de la légende grecque? Pour la vérité des personnages, la fière résignation de la jeune princesse de Racine vaut-elle les plaintes touchantes , la douleur naïve et l'effroi de jeune fille dépeints par Euripide? Enfin , ces gardes, cette cour, ce majestueux accueil que reçoit Clytemnestre, cela vaut-il, pour le spectacle et l'intérêt, le char où Clytemnestre arrive avec sa fille près d'elle , le petit Oreste endormi sur ses genoux, et descend au milieu d'un chœur de femmes grecques, qui seules pouvaient la recevoir et l'approcher? Et dans Phèdre, la conversation de Théramène et d'Hippolyte, est-ce un début comparable à cette entrée du jeune héros
grec, libre, pur, farouche, une couronne de fleurs sur la tête, animant ses compagnons aux rudes plaisirs de la chasse , et dévouant son cœur à la chaste Diane dans un hymne d'une ravissante douceur? Qu'est-ce que la flamme d'Aricie, semblable à tant d'autres, au prix de cet amour idéal et de la scène sublime , où la déesse se révélant console par une vision céleste l'agonie douloureuse d'Hippolyte?
Tout cela soit dit avec adoration du génie de Racine : mais la vraie grandeur de son art se montre surtout dans les pièces qu'il a tirées de l'histoire, où elles attendaient la vie poétique. Quand la statue était faite et animée par le ciseau grec, la défaire et la recomposer, c'était en altérer la grâce primitive ; il eût mieux valu, peut-être, en faire une simple et fidèle copie, sans autre nouveauté que l'expression ; mais le goût du siècle voulait se retrouver dans ces remaniements de l'imagination antique. Admirons Racine de ce qu'il a fait ou suppléé; mais ne prenons pas ces changements pour des progrès, dans le point ;le vue éternel de l'art. Le goût du xviii* siècle imposait à Voltaire, dans une œuvre semblable, un esprit plus moderne encore. Le respect de l'antiquité classique s'était fort affaibli, et certaines conventions de théâtre avaient pris plus de force. Aussi quand le bon M. Dacier, qui vivait encore, apprenant que le jeune poëte s'occupait à'OEdipe, lui conseilla de ne rien oublier de Sophocle, et de traduire les beaux chœurs de la tragédie grecque. Voltaire se prit à rire. Il y avait cependant alors chez madame la duchesse du Maine un homme savant, son chancelier, je crois, M. de Malézieux, qui faisait la plus vive impression sur cette brillante et spirituelle société, en tra'^uisant parfois devant elle littérairement, et le ". 5.
texte grec sous les yeux, une pièce de Sophocle ou (l'Euripide.
On se souvenait aussi d'une anecdote d'Auteuil. Là, Racine, devant Boileau, Nicole et quelques amis, la conversation étant tombé sur VOEdipe de Sophocle, l'avait pris, et traduit de verve sur-le-champ.
Il s'émut tellement, écrivait à ce sujet M. de Valincourt, bien des années après la mort de Racine, que tout ce que nous étions d'auditeurs, nous éprouvâmes tous les sentiments de terreur et de compassion sur quoi roule cette tragédie. J'ai vu nos meilleurs acteurs sur le théâtre, j'ai entendu nos meilleures pièces; mais jamais rien n'approcha du trouble où me jeta ce récit ; et au moment même où je vous écris, je m'imagine voir encore Racine avec son livre à la main, et nous tous consternés autour de lui-.
Voilà un témoignage vivement senti ; et Voltaire ne parle pas avec moins d'enthousiasme des traductions improviseesdeM.de Blalézieux; mais il ne serait venu à l'esprit de personne de produire simplement sur la scène ce qui ravissait à la lecture. Voltaire se mit donc H l'œuvre pour accommoder Sophocle au goût du temps : il substitua le personnage épisodique dePhiloctète àCréon, l'adversaire naturel d'OEdipe; il remplaça Tirésias par un grand prêtre; il ne donna pas d'enfants à OEdipe; il suspendit avec un art plus apparent la révélation de sa destinée; il adoucit son désespoir; il ne le montra pas aux spectateurs, les yeux crevés et sanglants : il répandit sur le tout un vernis d'élégance et de philosophie.
Mais où était ce grand spectacle qui ouvre la tragédie grecque, ces enfants, ces vieillards, ces prêtres avec des bandelettes et des rameaux, priant aux autels des dieux, près du palais d'OEdipe, et espérant dans ce
roi qui les accueille et les console? Quelle exposition que cet hymne de reconnaissance qu'ils lui adressent, dans l'excès même de leurs maux! quel contraste entre cette invocation de son secours et la fatalité dont il sera bientôt frappé! quel intérêt croissant dans l'arrivée soudaine de Créon, revenant de Delphes, la couronne de laurier sur la tête! quelle gravité religieuse, quelle émotion populaire dans les chants du chœur qui suivent le récit de Créon !
Il faut l'avouer, l'entrevue du voyageur Philoctète avec un Thébain, son ami, le récit fait à Philoctète de tout ce qui s'est passé dans Thèbes, depuis son pre^ mier séjour dans cette ville, remplacent bien faiblement ces sublimes beautés. Dans la seconde scène, il est vrai, Voltaire a conservé quelques traces du chœur; mais au lieu de longues et touchantes prières, il met dans sa bouche une sorte de désespoir et de défi tout à fait étranger au génie antique .
Frappez, dieux tout-puissants, vos victimes sont prêtes : 0 monts ! écrasez-nous ; cieux, tombez sur nos têtes ! etc.
Puis OEdipe tient une assemblée du peuple comme dans Sophocle; seulement, ce qui aurait bien étonné les Grecs, il a près de lui, dans cette assemblée, la reine Jocaste, qui prend la parole devant le peuple, Jocaste, pour laquelle Philoctète nous a fait connaître ses feux dès rentrée du premier acte. Certes, sans parler même de la couleur locale, Sophocle avait fait preuve d'un art plus délicat en ne montrant Jocaste que plus lard et fort peu de temps sur la scène.
Dans hi trngôilio grecque, sitôt que l'affreux mystère est soupçonné d'OEdipe, Jocaste disparaît, et, de scène en scène, ou apprend sa solitude désespérée, ses gé-
missements, sa mort; mais on ne la voit plus. Le poète, qui ne craint pas d'étaler sur la scène le spectacle de la souffrance physique, a cru cette horreui morale trop forte, et l'a soustraiie aux yeux. Dans la tragédie française, au contraire, Jocaste est partout : elle parle au peuple ; elle s'entretient avec une confidente; elle écoute une redite d'amour du prince Philoctète; elle lui donne rendez-vous pour une seconde explication ; et, quand il est accusé, elle le défend avec ce vif intérêt que laisse un ancien amour. Quand le grand prêtre a désigné OEdipe, elle assiste en tiers à l'entretien de Philoctète etd'OEdipe; enfin, après les scènes de confidence entre les deux époux, si bien imitées de Sophocle, elle reparaît encore sur la scène; elle parle de son fils :
Ne plaignez que mon fils, puisqu'il respire encore.
Elle y prononce, en se donnant la mort, les derniers mots du drame :
Au milieu des horreurs dont le destin m'opprime, J'ai fait rougir les dieux qui m'ont forcée au crime.
Pensée dans le goût de Lucain, bien éloignée de la simplicité du génie grec. Certes, Messieurs, il n'y a pas besoin du progrès moral qu'ont amené les siècles pour sentir combien, dans la vue la plus élevée de l'art, cet emploi répété d'un tel personnage est inférieur à la sévère discrétion de Sophocle : je le dirai même, cette faute n'est échappée au génie de Voltaire que parce que le sujet du drame n'était pas sérieux pour lui, et qu'il ne pouvait entrer dans la primitive et religieuse inspiration de Sophocle; mais alors même, la bienséance moderne aurait dû l'avertir, s'il avait
cherché autre chose qu'un texte à de beaux vers.
Nous voilà, sans le vouloir, Messieurs, bien loin du critique célèbre qui jugeait que Voltaire avait perfectionné les détails de Sophocle , avait ménagé des nuances délicates, avait observé des convenances relo- (ives à la personne et à la situation, et bien plus sensibles et j)lus fréquentes chez les modernes que chez les anciens *.
Non, Messieurs, l'art, comme le génie, est du côté de Sophocle. Il faut en donner quelques preuves. Dans la scène si dramatique où les deux époux s'interrogent sur le passé, la Harpe admire les ornements ajoutés par Voltaire à la réponse de Jocaste. OEdipe, déjà troublé de quelques indices, s'écrie :
Dépeignez-moi du moins ce prince malheureux,
JOCASTE
Puisque vous rappelez un souvenir fâcheux. Malgré le froid des ans, dans sa mâle vieillesse, Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse. Son front cicatrisé, sous ses cheveux blanchis, Imprimait le respect aux mortels interdits; Et si j'ose, seigneur, dire ce que je pense. Laïus eut avec vous assez de ressemblance ; Et je m'applaudissais de retrouver en vous, Ainsi que les vertus, les traits de mon époux.
Voilà sans doute des vers élégants et polis; mais, bon Dieu! que font ces douceurs conjugales, ces madrigaux domestiques dans un sujet terrible? Comment OEdipe, lorsqu'il a déjà marqué son affreux doute, peut-il les entendre et Jocaste les dire'' Le poëte et le critique ne devaient-ils pas sentir qu'il n'y avait place
* La Harpe, Cours de Littérature,
là que pour le mot nécessaire, pour le mot le plus expressif et le plus court entre ces deux àmc s haletantes d'inquiétude, et que tout ornement de langage toute politesse de cour est un contre-sens insupportable? 0 combien Sophocle a plus d'art dans sa simplicité! Le voici mot à mot, sans la traduction improvisée de Racine.
OEdipe, troublé des premiers mots qui rappellent le lieu où périt Laïus, s'écrie :
0 Jupiter! que veux-lu donc faire de moi?
JOCASTE
3Iais toi, quelle est donc ta pensée, OEdipe ?
(EDIPE.
Ne m'interroge pas encore. Mais Laïus, quelle taille avait-il ? parle ; quel âge avait-il?
JOCASTE
Il était grand. Sa tôle commençait à blanchir; ses traits d'ailleurs n'étaient pas fort différents des liens.